Sûrement y en a-t-il une infinité.
Et il convient de ne pas les opposer entre elles. Sûrement chaque lecteur
de l’Ethique est-il à la fois chercheur de la Vérité
du système et comme poussé par les affects qu’il en reçoit.
Spinoza a pour moi en tout cas ceci d’extraordinaire qu’ayant reçu
de la lecture des scolies de l’Ethique une impulsion unique, il
a pour le reste de mes jours allumé un insatiable désir de comprendre
en quelle façon, possédant l’idée Dieu, je puis
par la seule force de mon esprit parvenir au salut.
Aussi, je souhaiterais apporter ma contribution en transmettant, comme je
l’avais fait pour Christian Bobin, quelques passages d’auteurs non-philosophes.
Sûrement chacun d’entre nous connaît-il L’homme
de Kiev ayant au moins lu un extrait de ce roman de Bernard Malamud dans
l’avant-propos de l’ouvrage de Deleuze Spinoza, philosophie pratique.
Quand Henrique nous dit dans la conclusion de son article sur l’amour
intellectuel qu’il n’y a rien d’aristocratique dans la possibilité
d’éprouver l’amour intellectuel de Dieu, je pense à
ce Yakov, menuisier de son état, lisant une Vie de Spinoza durant
ses soirées solitaires. Lui aussi a-t-il sûrement perçu
que bien que déterminé par une autre chose à exister
d’une certaine façon, la force qui le faisait persévérer
dans l’existence suivait de la nature de Dieu.
Répondant à une invitation du magistrat qui lui demande d’expliciter
sa conception de la philosophie de Spinoza, voici ce qu’il répond
:
« Qui sait si j’y arriverai. Peut-être signifie-t-elle que
Dieu et la Nature sont une seule et même chose et plus ou moins l’homme
aussi, qu’il soit riche ou pauvre. Si vous comprenez que l’esprit
de l’homme est partie de Dieu, alors vous le comprendrez aussi bien que
moi. En ce sens, si vous êtes dans l’esprit de Dieu, vous êtes
libre. Si vous y êtes, vous le connaissez. Mais l’ennui est que
vous êtes en même temps enchaîné par la Nature, tandis
que Dieu, non, parce qu’il est la Nature. Il existe aussi quelque
chose qui se nomme la Nécessité : elle est toujours présente
bien que personne n’en veuille mais doive lutter contre elle. Le Dieu
de notre shtettel passe son temps à courir de tous côtés,
la Loi entre les mains, alors que cet autre Dieu, bien qu’occupant plus
d’espace, a somme toute moins à faire. Mais quel que soit celui
en qui vous croyez en fin de compte, les choses n’ont guère changé
dans le monde si vous n’avez pas de travail. Voilà pour la Nécessité.
»(Editions du Seuil, page 76)
Je vous invite également à lire cet autre écrivain
spinoziste, John Cowper Powis, chez qui dans L’art de vieillir
notamment on éprouve en de nombreuses pages « la vie en tant
que puissance infinie de s’affirmer ».
« La Nature n’est pas seulement le paysage que nous contemplons
depuis nos fenêtres si nous habitons la «campagne»,
pas plus qu’elle ne se limite au ciel, à l’air et aux parcelles
de verdure que nous entrevoyons si nous habitons la ville. La Nature est
le volume total de l’Espace autour de nous à jamais soudé
au Mystère du Temps.
Il nous faut aussi entendre que la Nature comprend tous les produits artificiels
sortis des mains de l’homme, chacun étant, en fin de compte,
part de la chimie de la matière que l’énergie effrénée
et effrayante de notre race a transformée en murs, maisons, pavés,
toits, cheminées, usines ou entrepôts avec toute leur machinerie.
Même blottie contre la poitrine du plus aimant des époux,
de la plus tendre des épouses ou du plus affectueux des enfants,
même au sein du groupe le plus grégaire de camarades de travail,
même parmi les plus généreux des voisins et les plus
nobles des compagnons, notre âme est absolument seule.(…)
Alors, dans sa solitude absolue, que peut-elle étreindre, de quoi
peut-elle jouir, en quoi peut-elle sans cesse s’abandonner ?
Dans quoi peut-elle plonger à tout instant et se sentir en paix et
satisfaite, tandis que son attention s’évade de son travail,
de son jeu, de ses affaires ou de son journal ?
Spinoza a affronté cette question avec certaine hardiesse, mais
il recherchait la satisfaction de l’émotion amoureuse plutôt
que le désir. Il nous a renvoyés à une Puissance insondable,
éternelle, immuable et parfaitement insensible qui, même si
elle est au-delà de cet univers et même si ses modes
et attributs forment un « ensemble » totalement au-delà
de nos cordes, est à ce point identique à cet univers que
nous, créatures d’une heure, en sommes également parties
et parcelles et procédons de sa vie immortelle.
C’est pour trouver un immuable et éternel « objet d’amour
» que l’âme de ce Juif éminent entreprit sa formidable
quête. J’avoue qu’il semble y avoir une ironie plutôt
sombre dans le fait qu’une fois le résultat ramené à
l’essentiel, nous nous trouvons obligés de faire face à
des négations aussi cinglantes que : « Celui qui aime Dieu
ne s’attend pas à ce que Dieu l’aime en retour »,
ou : « Notre amour pour Dieu n’est qu’une partie de l’amour
infini dont Dieu s’aime lui-même ».
Pour l’esprit mathématique, ce Dieu universel de Spinoza est
sans nul doute un objet d’ «amour » plus rationnel que
le Jéhovah de la Bible, reste à savoir s’il est plus
proche de la réalité que le démiurge anthropomorphe
de notre présente Dimension … »
(Bibliothèques 10/18 pp 80, 81)
Espoir et crainte se mêlent dans ce passage que l’on ne serait
pas étonné de voir figurer par exemple en avant-propos des «
Leçons sur Spinoza » de Ferdinand Alquier.
Pour conclure, je suggère un petit détour par la littérature
japonaise d’inspiration haikiste. Je ne doute pas qu’ici les choses
ne soient à prendre avec un peu plus de « distance philosophique
» et je ne me risquerais pas à une comparaison en bonne et due
forme de la doctrine de Spinoza avec le bouddhisme. Cependant, le dévoilement
fugitif des choses que donnent à voir les haikus, la solidarité
immédiate des parties et du tout qu’ils suggèrent, ne sont
pas me semble-t-il sans rappeler par exemple la teneur de EIIP45 « Toute
idée d’un corps quelconque, ou d’une chose singulière
existant en acte, enveloppe nécessairement l’essence éternelle
et infinie de Dieu ». Le poète ne pourrait-il par sa sensibilité
aux éléments retrouver ce que le philosophe a élaboré
par la seule force de son esprit ?
« Sur la pointe d’une herbe
devant l’infini du ciel
une fourmi » - Hôsai
« Le monde
est devenu
un cerisier en fleurs » - Ryôkan
« De la narine du grand Bouddha
jaillit
une hirondelle » - Issa
(Tirés de Anthologie du poème court japonais —
NRF Poésie Gallimard)
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