
Dimensions physiques et attributs
Date: 29/11/2003 Sujet: Ontologie
Devant la récurrence des questions relatives à la physique sur le forum, je débute ici une série d’articles confrontant les concepts de la physique contemporaine au monde de Spinoza. Il ne s'agira pas de valider la pensée de Spinoza à l'aune de la physique contemporaine mais de voir les logiques convergentes qui permettent les échanges. Nous débuterons donc par les notions de dimension en physique et d'attribut chez Spinoza.
Dimensions physiques
Définition
En physique, la nature d'une grandeur est qualifiée par la notion de
dimension. Une dimension sera une longueur, une vitesse, une énergie,
une surface...
On dira qu'une grandeur a une dimension ou qu'elle est homogène à
une dimension.
Une même grandeur peut être mesurée dans des unités
diverses. La longueur peut être mesurée indifféremment en
mètres, miles ou année-lumière, le changement d'unité
se faisant par un facteur de proportionnalité. Le facteur de proportionnalité
et de manière générale toute grandeur purement numérique
est sans dimension.
D imensions
liées
Des dimensions sont liées si on peut établir entre-elles une
équation où leur produit est réductible à 1. Sinon
elles sont dimensionnellement indépendantes.
Pour distinguer les dimensions liées des dimensions indépendantes,
on utilise des relations simples.
Exemple 1 : un temps (T), une longueur (L) et une vitesse (V) sont-elles liées
?
On a : V=kL/T soit 1 = kVL/T. Donc, vitesse, longueur et temps sont liés.
Exemple 2 : une énergie, une masse et une longueur sont-elles liées
?
Une énergie étant liées à une vitesse on ne peut
la lier à une longueur sans intervention du temps. La triplette ne peut
être liée et ces dimensions restent indépendantes.
Les 7 dimensions
De la combinaison des relations physiques, on retire qu'on ne peut avoir plus
de 7 dimensions indépendantes, les dimensions de base.
Nous avons une infinité de choix possibles pour ces dimensions mais
les physiciens se sont arrêtés à un groupe particulier d'où
découle le système des unités internationales.
Grandeur |
Symbole dimensionnel |
Unité internationale |
Symbole de l'unité |
masse |
M |
kilogramme |
kg |
longueur |
L |
mètre |
m |
temps |
T |
seconde |
s |
intensisté électrique |
I |
ampère |
A |
température |
Théta |
kelvin |
K |
intensité lumineuse |
J |
candela |
cd |
quantité de matière |
N |
mole |
mol |
Dans le langage de la physique d'aujourd'hui, ce dont on parle s'évalue
toujours par une combinaison de ces 7 "natures".
Quelle que soit une grandeur physique G, elle se décrit par l'équation
:
[G] = Ma1 La2 Ta3 Ia4 Thétaa5
Ja6 Na7 , avec a1, a2, a3, a4, a5, a6,
a7 nombre positif ou négatif.
Pour chacune grandeur, on pourra établir une équation dimensionnelle
qui établira son identité, sa nature, en terme de dimensions de
base. A cette nature correspondra parfois des unités secondaires. Un
galon américain est une longueur au cube (volume = dimension L3),
la charge électrique est une intensité multipliée par un
temps (IT) etc.
Note : L'essentiel de ce qui précède est issue de l'excellent
travail que vous trouverez ici
et qui développe de manière plus technique tous ces points, exercices
à l'appui.
Les
"autres dimensions"
Un volume est une grandeur de dimension L3 mais qu'est-ce que L4
(et je n'ose parler des L5) ?
Les objets de la physique étant fortement liés à la mathématisation,
on y parle de choses qui ne sont plus sensibles c'est-à-dire imaginable,
représentables en images, qui ne sont concevables que par la raison.
La science-fiction a popularisé l'idée de "dimensions parallèles"
et l'imagerie populaire fait des dimensions supplémentaires de mystérieux
espaces qu'on pourrait visiter.
Le formalisme mathématique engendre spontanément des dimensions
et, par exemple, dans les espaces vectoriels utilisés en quantique, chaque
particule amène ses dimensions. Pour 2 particules, les calculs s'opèrent
dans un espace à 6 dimensions spatiales, à 9 dimensions spatiales
pour 3 particules etc...
Mais la réalité est bien plus prosaïque et les "autres
dimensions" sont généralement réservées aux
équations. En quantique, pour revenir à l'observable on doit utiliser
quelques règles empiriques qui réduisent les espaces vectoriels
à notre espace à trois dimensions. Mais sans aller chercher des
théories complexes la réalité des êtres à
dimension différente de celle du quotidien pose le problème de
leur statut de réalité. Qu'est-ce qu'une ligne ? A-t-on jamais
touché ou vu quelque chose qui n'ait qu'une seule dimension spatiale
? C'est toute la question du statut ontologique des grandeurs, des êtres
des théories physique que nous traiterons dans un prochain article.
Retenons pour l'instant que la physique étudie la nature de son objet
par la notion de dimension et identifie celui-ci par celles-là. Nous
pouvons donc prendre dimensions dans le sens de "ce que la raison conçoit
dans un objet comme constituant sa nature".
Les attributs de Spinoza
De la présentation faites ci-dessus découleront très rapidement
les parallèles avec la pensée de Spinoza.
Qu’est-ce qu’un
attribut ?
E1D 4 : J'entends par attribut ce que la raison conçoit dans la
substance comme constituant son essence.
Nous allons ici tenter une analogie physique en prenant comme substance : la
vitesse.
La vitesse peut être conçue comme constituée de Temps
et de Longueur, ses dimensions.
E1P5 : Il ne peut y avoir dans la nature des choses deux ou plusieurs substances
de même nature, ou, en d'autres termes, de même attribut.
Il semble évident qu'il ne peut y avoir qu'une Vitesse. On peut certes
employer le même mot pour deux choses différentes (vitesse de refroidissement
ou vitesse de course) mais elles sont différentes comme pourra le montrer
leur analyse dimensionnelle, c'est-à-dire le fait qu'elles ne sont pas
constituées des mêmes dimensions, des mêmes attributs.
E1P10
Tout attribut d'une substance doit être conçu par soi.
Démonstration : L'attribut, en effet, c'est ce que l'entendement perçoit
dans la substance comme constituant son essence (suivant la Déf. 4).
Il doit donc (par la Déf. 3) être conçu par soi. C. Q. F.
D.
Scholie : On voit par là que deux attributs, quoiqu'ils soient conçus
comme réellement distincts, c'est-à-dire l'un sans le secours
de l'autre, ne constituent pas cependant deux êtres ou deux substances
diverses. Il est en effet de la nature de la substance que chacun de ses attributs
se conçoive par soi ; et tous cependant ont toujours été
en elle, et l'un n'a pu être produit par l'autre ; mais chacun exprime
la réalité ou l'être de la substance.
Peut-on ici poursuivre l'analogie avec la vitesse ?
On conçoit facilement que Temps et Longueur soient indépendants,
que le Temps n'engendre pas la Longueur ni la Longueur, le Temps, mais est-il
clair que le Temps et la Longueur ne sont pas, du point de vue de la Vitesse,
des réalités hors d'elle ?
Nous avons pris comme objet la Vitesse et pour qu'un Temps ou une Longueur
puisse être considéré à l'équivalent de la
Vitesse, comme autant de substance "célériques" il faudrait
qu'un Temps ait la même qualité qu'une Vitesse, la même dimension,
ce qui est impossible.
Nous voyons donc clairement qu'un attribut peut constituer une substance sans
que cela lui donne la qualité d'une substance.
Les 2 attributs : Pensée
et Etendue
Il est un célèbre concept spinozien "le
parallélisme des attributs" qui évoque une simultanéité
des effets dans la Pensée et dans l'Etendue ceux-ci étant les
attributs de Dieu.
Traduisons E2P7 (L'ordre et la connexion des idées est le même
que l'ordre et la connexion des choses.) en termes de Vitesse : l'ordre
et la connexion des secondes écoulées est le même que l'ordre
et la connexion des longueurs parcourues.
Nous avons là un système de dimensions liées autour d'un
objet que l'on a conçu par eux. La Vitesse est une chose que l'on ne
peut déterminer directement : on ne connaît que les temps et les
distances mesurés. De même, lorsque Spinoza évoque la Substance
et ses attributs, il évoque un réel formé d'un système
de dimensions auquel nous participons, le système de la Pensée
et de l'Etendue, de l'esprit et du corps.
Les autres attributs
Comme pour la physique et son choix pratique de 7 dimensions élémentaires,
le système des attributs de Dieu est celui qui nous correspond en cela
qu'il correspond à ce que l'on vit : pensée et corps.
Mais, de droit, on peut déterminer le réel par une infinité
d'attributs.
La physique est sorti des dimensions empiriques par l'usage des mathématiques
et sans doute pourrait-on concevoir d'autres attributs de Dieu si nous étions
capable de sortir de notre réalité. Pour cela, il faudrait peut-être
ne pas être humain. Autant la physique en prenant pour objet de connaissance
un réel partiel est en mesure d'en sortir par une forme de transcendance
incarnée par les mathématiques autant dans le monde de Spinoza
où on vit dans l'absolu réel, on ne peut sortir de soi pour trouver
d'autres mondes.
Aussi, les autres attributs de Dieu seront dit par du non-humain, ils seront
dit par l'arbre et son monde de lumière, de terre et d'air, ils seront
dit par les photons qui sont hors du temps ou les gravitons s'ils vivent dans
plus de 3 dimensions spatiales. Ou alors, il se peut que notre entendement évoluant
nous puissions remplacer les attributs connus de Spinoza par d'autres mieux
adaptés à notre savoir. Par exemple l'Etendue pourrait sans doute
être remplacé avec bénéfice par l'attribut Energie
puisque selon la physique d'aujourd'hui tout ce qui est physique est énergie.
Bardamu
|