
Le spinozisme est-il un nietzschéisme ?
Date: 22/04/2005 Sujet: Ontologie
Conférence de Blandine Kriegel
Transcription par Augustin Dercrois.
La question que l’on peut se poser est la suivante : faut- il, comme Deleuze, ce grand philosophe, adopter une analyse matérialiste et dynamique du spinozisme, en tant que l’homme, corps, serait soumis à la force du conatus ? Faut-il admettre son corollaire social, qui aboutit à la négation de la loi naturelle ? En un mot, Spinoza préfigure –t-il Nietzsche ?
1°) une Doctrine de la Nature émanente.
a) Contre le concept de Nature géométrique
Spinoza, au contraire de Descartes, récuse l’idée que la Nature n’est que géométrie. Dans la philosophie cartésienne, l’homme, expulsé de la Nature peut s’en rendre Maître. La nature démiurgique de l’homme découle de la conception géométrique de la Nature. Or, nous savons aujourd’hui que cette conception nous mène à une impasse : la Nature, partenaire, se venge de nous.
b) D’une Nature immanente…
Spinoza démontre que la Nature, loin d’être géométrisée, est immanente. Le sentiment appartient à l’ordre de la Nature. Il est beaucoup plus proche d’une Doctrine de la Nature, d’un Dieu tout puissant d’une Doctrine théocentrique que d’une métaphysique jésuitique de la liberté.
c) A une Nature émanente
Dans une lettre à Jakob Osten, il écrit ceci : « Il est peu différent de dire que tout émane nécessairement de la nature divine et que dieu est l’univers. » Voilà la conception panenthéiste de Spinoza. On est loin du Crépuscule des Dieux cher à Nietzsche. L’homme appartient à l’ordre naturel.
On nous explique souvent que Spinoza est panthéiste. Il n’en est rien : Guéroult l’a bien expliqué. Pour lui, Spinoza est panenthéiste. Selon Spinoza, ni l’étendue ni la pensée ne peuvent être conçus en dehors de Dieu, car Dieu est unique, car Dieu et la Nature sont une seule et même chose. Tout est en Dieu et rien sans Dieu ne peut être conçu.
Cette conception spinoziste, ne relève pas de l’immanence panthéiste. Dieu ne comprend pas seulement la pensée et l’étendue, il ne se réduit pas seulement à la matière : il comprend aussi une infinité d’autres genres d’être.
La toute puissance de Dieu a été en acte de toute éternité et demeurera de toute éternité dans la même actualité.
Traditionnellement, dans la métaphysique, on conçoit l’immanence comme le contraire absolu de la transcendance. Pour Deleuze, comme Spinoza est panthéiste, il est totale immanence. Il y a égalité entre l’homme et dieu, entre dieu et les modes finis de la substance. Or, Spinoza considère qu’il y a prééminence de la cause. Dieu est la cause émanent et non transitive. La création divine est l’actualisation toujours recommencée de sa puissance. La création divine est toujours à l’œuvre et continue d’émaner. Elle est cause émanente.
2°) Le spinozisme est il un nietszschéisme ?
a) Le spinozisme comme philosophie de l’individu
aa) Le cartésianisme, une philosophie du sujet Chez Descartes, l’homme, sorti de la Nature, comme nous l’avons vu, est un sujet. Il y a autoproduction absolue du sujet. L’homme est conçu comme origine et non comme résultat. La conscience est le principe organisateur du monde, en ne se rapporte pas à des données objectives.
bb) Le spinozisme, une philosophie de l’individu Pour Spinoza, il n’a pas d’autoproduction humaine. L’homme dépend, par une série de médiations de la Natura naturans, i.e. de l’action de Dieu. L’homme est nature naturée. Le spinozisme est donc une philosophie de l’individuation. L’homme est conçu comme un résultat, non comme une origine. Le début de la connaissance, c’est l’idée vraie. L’individu est à venir. L’individu est un résultat, le sujet une origine.
b) Le spinozisme comme politique du Droit Naturel
aa) Nature et raison Au contraire de Hobbes, Spinoza ne rompt pas avec la loi naturelle et le droit naturel. Pour lui, le faible, le méchant, le fou sont inscrits dans la Nature. Mais il existe une différence fondamentale entre ceux qui vivent sous la conduite de la raison et les autres hommes. Il n’y a pas d’antinomie entre Nature, Raison et Cité, car la raison demande que chacun s’aide soi – même, cherche l’utile qui est le sien, conserve son être. La raison est fondée sur la loi de la Nature, selon laquelle chacun doit chercher l’affirmation et l’épanouissement de sa vie.
bb) Individu et cité Selon Spinoza, l’homme qui est conduit par la raison est plus libre dans l’Etat où il vit dans le décret commun que dans la solitude où il n’obéit à lui seul. On a quitté ici l’ordre du droit naturel. Le droit naturel, en tant que manifestation de la puissance, ne suffit pas à fonder le droit civil rationnel. Pourtant la nature humaine s’inscrit dans la Nature. Il n’y a pas de deuxième monde de métaphysique.
Conclusion
Ainsi, la Nature est Dieu. La force divine est actuelle, éternelle, toujours à l’œuvre. L’immanence est l’émanation de cette force. L’Homme est dans la Nature et peut atteindre la connaissance de Dieu par la révélation ou par la raison.
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