Spinoza et Nous - Philosophie de l'affirmation Documents Ethique I : qu'est-ce que l'être ? Auteur : Yves_Dorion Je serai heureux si ce "Chemin de l`éternité" permet au lecteur de reconnaître en Spinoza un de ces très rares esprits que leur liberté rend universels et capables de le guider aujourd`hui.
le 27/08/2002
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1 Le titre et définitions
Qu'est-ce que l'être ?ETHIQUE I, de DeoHommage à Sylvain Zac, Ce cours est directement issu de celui qu'il a prononcé sur le de Deo à la Faculté des Lettres de Paris en 1965-1966.Le titre du livre ETHICA, l'ETHIQUE. Le but du livre est de conduire la vie vers le bonheur. Tout comme dans la philosophie de Platon, dans celle-ci c'est la question la plus importante qu'on puisse se poser, celle à laquelle la philosophie a pour fonction de répondre. Seulement, dans celle-ci comme dans celle-là, pour y répondre le détour est immense. En l'occurrence contrairement à celle des Anciens elle est instruite du déterminisme et elle ne peut pas comme les précédentes se contenter d'en appeler à la volonté. Cette dernière est en effet bien incapable de suspendre les lois de la nature ou d'y produire une exception. Ce sont donc ces lois et d'abord la connaissance de l'être en tant qu'être qui constituent le point de départ de la méditation philosophique. L'homme, quoique sujet connaissant, quoique éventuellement heureux, n'est qu'une partie de la nature. La connaissance des voies du bonheur implique la connaissance de l'être, celle de l'esprit et celle de ses affections. Par ailleurs il s'agit d'une éthique et non d'une morale. D'où en effet la loi vient-elle ? Si elle venait d'en-haut, elle serait inintelligible. Mais si elle vient d'en-bas, la question est de savoir comment elle peut commander. Afin d'écarter la première hypothèse, puis de répondre à la question que pose la seconde, il faut commencer par l'étude de l'être, qui montrera qu'il n'y a pas d'autre substance que lui. Le titre de cette partie De deo, de Dieu. Il ne faut pas croire que ce livre ambitionne de rivaliser avec par exemple la Somme théologique de Saint Thomas d'Aquin, dont la première partie s'intitule elle aussi de deo. Certes la première partie de l'Ethique va parler de quelque chose qu'elle appelle Dieu. Cependant il faut bien comprendre qu'elle n'est pas d'un théologien. La théologie est au contraire sa principale cible et les théologiens, tant catholiques que calvinistes et juifs exècreront son auteur autant que le conseil des rabbins de la grande synagogue portugaise d'Amsterdam, qui le 27/07/1656 a formulé contre lui " l'excommunication, l'expulsion, l'anathème et la malédiction ". C'est que dans sa philosophie Dieu c'est la nature, autrement dit l'être, ou encore, pour reprendre le terme employé dans cette première partie, la substance (substo = être dessous, tenir bon ; substantia = substance, être, mais encore dans la philosophie spinoziste : essence, existence, réalité). Si Dieu est la substance, la seule substance, tout le reste est rapports. Pourquoi nommer Dieu ce que personne d'autre ne nomme Dieu ? Pourquoi emprunter au lexique des théologiens ? Mais c'est bien de fondement qu'il est question dans cette partie du livre, d'ontologie, d'être suprême. La bonne question est plutôt de savoir pourquoi les théologiens emploient le lexique des philosophes ! Les définitions Définition IL'auteur fournit au lecteur le lexique dont il use. Il commence par Causa sui. La notion de cause de soi n'est ni proprement spinoziste ni nouvelle : négative dans l'Ecole, elle commence à prendre un sens positif chez Descartes, qui en fait l'être qui se suffit à lui-même, l'être sans restriction : " J'avoue franchement qu'il peut y avoir quelque chose dans laquelle il y ait une puissance si grande et si inépuisable qu'elle n'ait jamais eu besoin d'aucun secours pour exister, et qui n'en ait pas encore besoin maintenant pour être conservée, et ainsi qui soit en quelque façon la cause de soi-même ; et je conçois que Dieu est tel (...) Encore que Dieu ait toujours été, néanmoins parce que c'est lui-même en effet qui se conserve, il semble qu'assez proprement il puisse être dit et appelé la cause de soi-même (...) J'entends seulement que l'essence de Dieu est telle qu'il est impossible qu'il ne soit ou n'existe pas toujours " (Réponses aux 1ères objections, Pléiade pp. 349-350 ; Adam et Tannery, A-T, IX, pp. 86-87. cf. aussi Réponses aux 4èmes objections, Pléiade pp. 452-461 ; A-T, IX, pp. 182-190. L'usage spinoziste de cette notion s'écarte de l'usage cartésien et s'y oppose en ce qu'il confère un double aspect à la définition : elle est ontologique et gnoséologique. Il faut l'entendre sur le plan ontologique, c'est à dire celui de l'être, et sur le plan gnoséologique, c'est à dire celui de la connaissance. Les deux sont tenus pour équivalents (intelligo id... sive id...). Il ne s'agit pas seulement de deux plans différents sur lesquels poser la définition. Quel intérêt y aurait-il à cela ? Si l'un suffit, pourquoi l'autre ? Mais ce sont deux plans liés de manière inséparable, car l'être se conçoit totalement. Il s'ensuit 1° qu'il n'y a pas d'inintelligibilité dans l'être, 2° qu'il n'y a d'être que ce qui est intelligible. La philosophie spinoziste exclut la transcendance. Elle s'oppose par là aux théologies juive et chrétienne, ainsi qu'aux philosophies qui s'y rattachent, comme celles de Maïmonide (l'intelligence humaine n'a pas de limites au-delà desquelles se situeraient des objets inaccessibles à elle, contrairement à ce que prétend le Guide des égarés I, 31), de Saint Thomas d'Aquin (il n'est pas impossible à l'âme humaine de voir l'essence de Dieu, contrairement à ce qu'écrit la Somme théologique Ia, qu 12), de Descartes (nous pouvons comprendre la grandeur de Dieu exactement dans la mesure où nous la connaissons, contrairement à ce qu'écrit la Lettre à Mersenne du 15/04/1630, Pléiade p. 933 ; A-T, I, p. 145) et de Kant (il n'y a pas de noumène inconnaissable, contrairement à ce qui ressort de la Critique de la raison pure). Cette notion constitue dans les philosophies de Saint Anselme et de Descartes la cheville ouvrière de la preuve ontologique de l'existence d'un Dieu transcendant, que Kant critiquera à juste titre. La philosophie de Spinoza tombe-t-elle sous la même critique ? Ce serait le cas si elle parlait d'un être particulier ; mais il parle de la substance, qui est unique. Définition II Il s'agit dans cette définition de ce qui n'est pas causa sui, c'est à dire des êtres particuliers : ils sont finis. Les pensées et les corps sont des modes, et comme ils sont sans rapports les uns avec les autres, c'est même en leur genre qu'ils sont finis. Il y a des choses de nature différente et il y en a de même nature. Les corps ont une extension et le plus grand limite le plus petit. Quant aux pensées, l'une n'est simplement pas l'autre et, par exemple, celle du cercle limite celle du triangle. Il y a entre la pensée et l'étendue une distinction réelle (dans les termes de l'Ecole : realiter distincta / modaliter distincta). Spinoza est d'accord sur ce point avec Descartes, qui écrit : " Nous concevons clairement l'esprit, c'est à dire une substance qui pense, sans le corps, c'est à dire une substance étendue ; et d'autre part nous concevons aussi clairement le corps sans l'esprit (...) Maintenant les substances qui peuvent être l'une sans l'autre sont réellement distinctes (...) Donc l'esprit et le corps sont réellement distincts " (Réponses aux 2èmes objections, Pléiade p. 398 ; A-T, IX, pp. 131-132). Cet accord cependant est de portée limitée : la définition spinoziste est évidemment parfaitement accommodable à la nécessaire distinction de l'attribut et de la substance, faute de laquelle la distinction réelle de la pensée et de l'étendue conduirait, comme c'est le cas chez Descartes, à la pluralité des substances. Définition III La notion de substance a son origine dans le vocabulaire d'Aristote (cf. Métaphysique D, Z, L et Catégories). La substance y est ce dont on affirme des attributs et qui inversement ne peut en aucun cas être attribut d'autre chose, qui n'est pas inhérent à autre chose. Mais, parce que sa logique part en réalité de la grammaire, où le sujet n'est que superficiellement qualifié par les adjectifs, la substance est au-delà de ses attributs, derrière eux, inconnaissable. Cette tendance a été développée par l'Ecole. Descartes dans le même sens (ontologique) qu'Aristote déclare : " Parce qu'entre les choses créées quelques unes sont de telle nature qu'elles ne peuvent exister sans quelques autres, nous les distinguons d'avec celles qui n'ont besoin que du concours ordinaire de Dieu en nommant celles-ci des substances, et celles-là des qualités ou des attributs de ces substances " (Principes de philosophie I, 51, Pléiade p. 594 ; A-T, IX, pp. 47). Il faut cependant ici l'entendre non seulement sur le plan ontologique, comme font Aristote et Descartes, mais aussi sur le plan gnoséologique. C'est pourquoi il est nécessaire de mettre les choses au point en insistant sur le côté gnoséologique de sa double définition : hoc est id... Ce qui n'est pas en soi (pas cause de soi), c'est à dire toute chose finie, est dans l'étendue, et n'est pas conçu par soi, mais par l'étendue. De même une idée est dans la pensée et est conçue par la pensée. Définition IV C'est encore une notion d'origine aristotélicienne et en l'occurrence grammaticale que celle d'attribut, mais elle est passée dans l'usage le plus courant où elle désigne tout caractère affirmé d'une chose (cette feuille est blanche) voire son caractère distinctif (la puissance est l'attribut de la royauté). Descartes l'emploie parfois dans ce sens traditionnel large et d'autres fois dans un sens restreint qui en fait le synonyme d'essence : " Passons maintenant à ces mots : le corps a de l'étendue. Nous comprenons bien que le terme étendue désigne ici autre chose que le corps ; nous ne formons pas cependant deux idées distinctes dans notre imagination, l'une du corps, l'autre de l'étendue, mais une seule idée d'un corps qui est étendu ; c'est en fait comme si je disais : le corps est ce qui est étendu, ou plutôt : ce qui est étendu est ce qui est étendu. Cela est particulier aux êtres qui n'existent qu'en un autre et ne peuvent jamais être conçus sans un sujet " (Règles pour la direction de l'esprit, XIV, Pléiade p. 99, A-T, X, p. 444). Spinoza, d'accord avec Descartes, en reprend la définition stricto sensu. Sa définition renvoie directement aux définitions I et III : l'attribut est ce que l'entendement conçoit de la substance, il est ce qui n'a pas besoin du concept d'une autre chose duquel il doive être formé ; et ce qui n'a pas besoin etc., c'est ce dont la nature ne peut être conçue que comme existante. C'est pourquoi la notion d'attribut ne désigne pas chez lui toute qualité affirmée ou niée d'une chose. Il reprend la définition stricto sensu mise en œuvre quelquefois par Descartes : l'attribut est l'essence, qui n'existe qu'en ce dont elle est affirmée : la substance. Quod intellectus percipit : si la proposition peut paraître équivoque dans la mesure où elle n'est pas incompatible avec l'idée qu'un certain entendement est supérieur à un autre, il ne faut cependant pas y voir l'expression du subjectivisme. Ce n'est pas de l'entendement humain que parle la définition, c'est de tout entendement, fini ou infini. Ce que l'entendement perçoit c'est l'essence même de la chose. Il n'y a pas d'inconnaissable. L'Ethique part de l'être, sa philosophie est une ontologie. Elle ne part pas du cogito. Il faut enfin relever que cette définition ne se place que sur le plan gnoséologique : contrairement aux définitions II, III et V, elle ne pose pas son objet en l'être. Cette différence est d'une importance extrême pour établir plus loin que les attributs ne sont pas des substances et que même si nous concevons l'étendue indépendamment de la pensée, il n'y a pas deux substances. Définition V La notion de mode, comme plus haut celles de causa sui et de substance, se détermine à son tour sur deux plans, ontologique et gnoséologique. La distinction est floue chez Descartes entre mode et attribut : " Lorsque je dis ici façon ou mode, je n'entends rien d'autre que ce que je nomme ailleurs attribut ou qualité. Mais lorsque je considère que la substance en est autrement disposée ou diversifiée, je me sers particulièrement du nom de mode ou façon ; et lorsque, de cette disposition ou changement, elle peut être appelée telle, je nomme qualités les diverses façons qui font qu'elle est ainsi nommée ; enfin, lorsque je pense plus généralement que ces modes ou qualités sont en la substance, sans les considérer autrement que comme des dépendances de cette substance, je les nomme attributs " (Principes de philosophie, I, 56, Pléiade p. 596 ; A-T, IX, p. 49). Chez Descartes la distinction entre mode et attribut ne prend de sens que pour autant qu'il use de sa définition stricte de l'attribut. Mais dans cette mesure justement la notion de mode tend à se rapprocher de celle d'accident : ce qui advient à la chose et pourrait ne pas lui arriver. Dans la philosophie de Descartes la figure et le mouvement sont accidentels : " Encore que chaque attribut soit suffisant pour faire connaître la substance, il y en a toutefois un en chacune qui constitue sa nature et son essence, et de qui tous les autres dépendent (...) Tout ce que d'ailleurs on peut attribuer au corps présuppose de l'étendue et n'est qu'une dépendance de ce qui est étendu (...) Ainsi, nous ne saurions concevoir par exemple de figure si ce n'est en une chose étendue, ni de mouvement qu'en un espace qui est étendu (...) Mais au contraire nous pouvons concevoir l'étendue sans figure ou sans mouvement " (Principes de philosophie, I, 53 Pléiade p. 595 ; A-T, IX, p. 48). Une telle notion (d'origine aristotélicienne) n'a pas de sens dans la philosophie spinoziste. Le mode exprime une essence. Une affection est une détermination. Cette philosophie est un déterminisme rigoureux : elle ne laisse aucune place entre le nécessaire et l'impossible. Définition VI On peut se demander pourquoi il faut énoncer une définition de Dieu après celle de la substance. La raison en est cependant très claire. C'est parce que ce qui per se concipitur renvoie aux attributs et admet implicitement une pluralité de substances : c'est un raisonnement que l'Ethique adopte provisoirement en suivant Descartes jusqu'à la proposition VIII. La définition de Dieu au contraire implique l'unicité (absolute infinitum), réservant la pluralité, et même la quantité infinie, aux attributs. Il s'agit maintenant des attributs de Dieu, adjectifs métaphysiques (et non pas moraux) qualifiant l'être absolument infini. La notion d'attribut de la divinité a un lourd passé théologique. On distingue dans l'Ecole les attributs métaphysiques et les attributs moraux (Spinoza ne retient aucun de ces deux sens). Ces derniers expriment le rapport de Dieu avec le monde des hommes (perfection morale, souveraine bonté, justice suprême, providence, amour) et sont simplement anthropomorphiques. Ce qui suffit à les écarter de la philosophie spinoziste. Les attributs métaphysiques quant à eux doivent exprimer son essence (cause de toute chose, unité, infinité, ubiquité, éternité, omnipotence, omniscience, immutabilité) mais à ce titre ils ne peuvent rien nous apprendre ; en qualifier Dieu est simplement tautologique : dire que Dieu est éternel, c'est dire que Dieu est Dieu ! Les attributs métaphysiques ne sont donc pas attributs au sens spinoziste, ce sont seulement des " propres " : " quand on affirme qu'il subsiste par lui-même, qu'il est unique, éternel, immuable, etc. (...) quand on dit qu'il est cause de toute chose, ce sont là des propres de Dieu, mais ils ne font pas connaître ce qu'il est " (Court traité, I, II, 29). Les attributs au sens spinoziste par contre sont des formes d'être. Grammaticalement ils ne sont pas tant attributs que substantifs. D'ailleurs antérieurement à la rédaction de l'Ethique le Court traité (I, II, 17) identifie attribut et substance : " tous ces attributs qui sont dans la nature ne forment qu'un seul être et non, parce que nous pouvons les concevoir clairement et distinctement l'un sans l'autre, des êtres distincts ". Explication Un attribut (la pensée, l'étendue) est infini en son genre. Un attribut se nie de l'autre (cf. définition II : les corps et les pensées ne se limitent pas mutuellement). Dieu au contraire est absolute infinitum : on ne peut par suite en nier aucun attribut, on ne saurait le réduire à deux. Est-ce parce que, dotés d'un entendement fini nous en oublions un 3°, un 4°, etc. ? Non, ce n'est pas la faiblesse subjective de l'entendement humain qui serait ainsi désignée par la différence entre la quantité infinie des attributs qui appartiennent à Dieu et les deux que nous concevons. C'est l'impossibilité de concevoir l'infini à partir du fini dans un processus tel que 1+1 = 2 ; 2+1=3 ; etc. ; n+1= ...l'infini ! En fait les attributs de l'être absolument infini ne sauraient aucunement être nombrés. Définition VII La liberté est la détermination d'une chose quelconque par la seule nécessité de sa nature propre. C'est une définition extraordinaire de la liberté. Par elle la liberté est complètement autre chose que le libre arbitre. Ordinairement en effet la liberté est conçue comme souverain arbitre, ce qui dit deux choses à la fois. 1°, positivement, on reconnaît par là la détermination de soi par soi. 2°, négativement, on prétend à une contingence de l'acte libre. Mais, contrairement à ce qu'on affirme ordinairement, ce n'est pas à la nécessité, mais seulement à la contrainte que s'oppose la liberté. L'idée du libre arbitre est une idée inadéquate due à l'ignorance des causes qui nous déterminent. La deuxième partie de l'Ethique le montrera : " Ce qu'ils disent, que les actions humaines dépendent de la volonté, ce sont des mots dont ils n'ont aucune idée. Ce qu'est la volonté en effet et de quelle manière elle meut le corps, tous l'ignorent, qui brandissent autre chose et inventent à l'âme des sièges et des demeures, soulevant d'ordinaire le rire et la nausée " (scolie de la proposition XXXV) et plus longuement dans la Lettre LVIII à Schuller : " Telle est cette liberté humaine que tous se vantent de posséder et qui consiste en cela seul que les hommes ont conscience de leurs appétits et ignorent les causes qui les déterminent (...) Un ivrogne croit dire par un libre décret de son âme, ce qu'ensuite, revenu à la sobriété, il aurait voulu taire ". Toutefois dans cette première partie de l'Ethique ce n'est pas de liberté humaine qu'il s'agit. Il y a dans cette définition une intention polémique contre l'idée mosaïque de création, car il en résulte que l'idée mosaïque d'un Dieu qui déciderait arbitrairement la création est absurde. Définition VIIIL'éternité est l'existence elle-même du causa sui. Moins extraordinaire peut-être, mais tout aussi polémique, cette définition de l'éternité est parallèle à la précédente et, comme elle, explicite la définition I. L'éternité n'a rien à voir avec le temps, même indéfiniment prolongé. Le causa sui n'a pas plus de rapport avec le temps qu'avec la contingence. C'est encore une flèche lancée contre l'enseignement de la théologie juive. Explication Dans les écoles rabbiniques en effet on définit Yahweh : " je serai, je suis, j'ai été ", donc on prétend définir l'éternité à partir du temps. Autant dire l'infini à partir du fini ! (cf. explication de la définition VI). Il faut donc renvoyer à l'imagination le Dieu ainsi conçu, qui est celui des Juifs et ensuite des autres monothéistes. Note sur les définitions Elles déterminent la compréhension des concepts de la philosophie spinoziste. Elles sont réelles et non pas nominales. La Lettre IX à de Vries distingue les unes des autres. " La première sorte de définitions, parce qu'elle a un objet déterminé, doit être vraie ; il n'en est pas de même de la deuxième sorte ". Les premières se rapportent à des choses qui existent en dehors de l'entendement, comme le temple de Salomon ; les secondes se rapportent à des choses qui n'existent que dans l'entendement (comme un temple simplement projeté et ainsi que font les définitions mathématiques). Si Spinoza donne à ses propres définitions cette forme (intelligo) apparemment nominale c'est parce que les noms lui paraissent être arbitraires.
2 Les axiomes
Les axiomes
Axiome I
Il repose sur le principe dichotomique ou bien / ou bien, appliqué au plan ontologique : ce qui est est en soi (Dieu) ou en autre chose (ses modes). Le tiers est exclu. Il n'y a donc que l'être et les affections de l'être, pas de degré intermédiaire qui déterminerait une plus ou moins haute perfection. Il n'y a pas de hiérarchie des êtres avec par exemple des anges. Il faut donc comprendre la perfection autrement (cf. définition VI de la deuxième partie de l'Ethique).
Axiome II
Le même principe dichotomique est maintenant appliqué au plan gnoséologique : ce qui est conçu est conçu par soi (Dieu) ou par autre chose (ses modes). Il n'y a que l'être qui soit intelligible par soi ; tout le reste est rapports. Cependant il est conçu sous deux attributs.
Descartes déclare : " Je considère aussi que toute la science des hommes ne consiste qu'à bien distinguer ces notions (de corps et d'âme) et à n'attribuer chacune d'elles qu'aux choses auxquelles elles appartiennent. Car lorsque nous voulons expliquer une difficulté par le moyen d'une notion qui ne lui appartient pas, nous ne pouvons manquer de nous méprendre ; comme aussi lorsque nous voulons expliquer une de ces notions par une autre ; car, étant primitives, chacune d'elles ne peut être entendue que par elle-même " (Lettre à Elisabeth du 21/05/43, Pléiade p. 1153 ; A-T, III, pp. 665-666). Si l'on peut appliquer le vocabulaire cartésien à la philosophie de Spinoza, on peut dire qu'il n'y a pour lui que deux notions primitives, qui sont les attributs.
Le Traité de la réforme de l'entendement (§ XXXI de l'édition Bruder) a déjà reconnu qu'il y a des choses qui sont nota per se : " L'entendement par sa puissance innée se forme des instruments intellectuels, à l'aide desquels il acquiert d'autres forces pour d'autres œuvres intellectuelles ".
Axiome III
Cet axiome énonce le principe du déterminisme. Il se place au plan ontologique et y applique la règle dichotomique : ou bien une cause est donnée, et il y a un effet, ou bien nulle cause n'est donnée et il n'y a pas d'effet. Pour qu'existe ce qui n'est pas causa sui, il y faut une cause. Ainsi en va-t-il de ma propre existence, qui ne se poursuit pas d'elle-même. C'est ce que disait déjà Descartes : " Tout le temps de ma vie peut être divisé en une infinité de parties, chacune d'elles ne dépend en aucune façon des autres ; et ainsi, de ce qu'un peu auparavant j'ai été, il ne s'ensuit pas que je doive maintenant être, si ce n'est qu'en ce moment quelque chose me produise et me crée, pour ainsi dire derechef, c'est à dire me conserve " (Méditations métaphysiques, III, Pléiade p. 297, A-T, IX, p. 39). La notion ce cause reçoit cependant par là deux sens. L'un, proprement déterministe, renvoie à l'enchaînement des modes ; l'autre, ontologique, renvoie à la subordination du mode à la substance.
Axiome IV
Le même déterminisme est exprimé maintenant au plan gnoséologique et avec la même règle dichotomique : ou bien une raison est donnée et il y a une connaissance, ou bien nulle raison n'est donnée et il n'y a pas de connaissance. Ce qu'est la cause sur le plan de l'être, la raison l'est sur le plan de la connaissance, parce que dans cette philosophie tout est intelligible.
Axiome V
Sur le plan ontologique et sur le plan gnoséologique à la fois : il n'y a ni causalité ni rationalité à prétendre produire ou à prétendre expliquer ce qui relève d'un attribut par ce qui relève d'un autre. Expliquer l'étendue par la pensée, comme le veut la théorie créationniste, est par conséquent absurde. Cf. Descartes : Réponses aux 2èmes objections et Lettre du 21/05/43 déjà citées.
Axiome VI
...par contre il y a un parallélisme entre le plan de la pensée et celui de l'étendue. Les deux attributs, en effet, expriment l'essence de Dieu. On reconnaît ici la définition traditionnelle de la vérité ; mais le contexte d'une philosophie qui part de Dieu et non du cogito lui donne un sens nouveau qui lui permet d'échapper à l'objection classique. Cette philosophie peut expliquer que l'idea s'accorde avec l'ideatum parce que les deux attributs de la pensée et de l'étendue expriment l'essence de Dieu (cf. Pensées métaphysiques, I, 6 : " Ideae non aliud sunt quam narrationes, sive historiae, naturae mentales ").
Axiome VII
Il n'y a pas de chose simplement possible dans une philosophie strictement déterministe. Par contre si la notion d'essences possibles est susceptible de recevoir un sens dans la philosophie spinoziste c'est relativement aux concepts géométriques (cercles, triangles, etc. existent-ils ?). Mais l'Ethique ne parle pas d'essences possibles. C'est pourquoi ses définitions sont réelles et ses axiomes tout autant. La portée de cet axiome est de préparer la proposition XI. Ce qui est causa sui n'est pas seulement possible, il existe nécessairement, ce qui légitime la preuve ontologique.
Note sur les axiomes
Comme en géométrie les axiomes sont ici des règles opératoires. Mais pas plus que les définitions ne sont nominales dans la philosophie spinoziste les axiomes ne sont gratuits. Ils ne sont nullement normatifs (arbitraires comme dans l'axiomatique) ; ils ont leur fondement dans l'être (fondement ontologique). Ils sont donc de même espèce que les définitions, mais ils ne font pas tant connaître les choses elles-mêmes que certains traits liés à leur structure.
L'usage de la dichotomie dans les quatre premiers est certes la mise en œuvre du principe logique du tiers exclu, mais ce n'est rien de moins que l'être lui-même qui exclut ici le tiers. Il n'exprime pas seulement un pacte de la pensée avec elle-même. Il constitue une vérité éternelle. Les axiomes ne font donc pas sortir la philosophie spinoziste de l'ontologie.
L'Ethique est ordine geometrico demonstrata. Son auteur, comme Descartes et beaucoup d'autres, est fasciné par la géométrie. Pour parvenir à la même certitude et à la même force de conviction il formalise son discours. Ce qui est ainsi formalisé dans l'Ethique c'est l'ordre. Si l'on fait le parallèle avec les géométries non-euclidiennes, avec les axiomatiques, on se trompe : il n'y a pas d'Ethique non spinoziste.
En outre l'ordre géométrique n'est pas ce qui produit l'Ethique. Il est seulement ce qui permet d'en faire la démonstration. Ce ne sont pas en effet les définitions et axiomes qui commandent les options philosophiques. Ce sont celles-ci qui sont premières : ce à quoi le lecteur doit porter attention ce sont premièrement les scolies.
3 Propositions 1 à 8 : la substance
Les propositions Proposition I : le point de départ de la philosophie est l'être. Propositions II-VIII : elles admettent provisoirement, et en suivant Descartes, la pluralité des substances, identifiées aux attributs. Propositions IX-XV : elles établissent qu'il n'y a qu'un seul être ou substance, qui est Dieu. Propositions XVI-XX : elles établissent les propriétés de Dieu : causalité, liberté, immanence, éternité, identité de l'essence et de l'existence. Propositions XXI-XXXVI : elles traitent du rapport de Dieu avec ses modes. En particulier la Proposition XXXIII affirme la nécessité de l'ordre universel des choses.
Propositions I-VIII Ce premier groupe de propositions se comprend comme l'expression, l'exploitation et l'épuisement de l'hypothèse provisoire de la pluralité des substances. La pluralité des attributs y est entendue conjoncturellement à la manière de Descartes comme le signe de la pluralité des substances. Si l'objectif n'est pas encore de combattre la thèse de la création, il est néanmoins de rejeter la substantialité de ce qui est " créé ". Proposition I Parce que la substance est par soi et qu'elle se comprend par soi, elle est première. Son antériorité sur ses affections est de nature ontologique et non pas chronologique. La philosophie commence par la substance, c'est à dire par l'être, parce que c'est l'être qui est premier. C'est à partir de lui qu'on pourra comprendre ce qu'est l'esprit et ce qu'est la connaissance (cf. deuxième partie de l'Ethique). Ce qui avait caractérisé la philosophie de Descartes, et qui continue à en faire la spécificité comme la renommée, ce rapport par lequel elle va de la pensée à l'être, est renversé et abandonné. Proposition II La pluralité des substances est admise provisoirement, par identification de l'attribut à la substance. La distinction cartésienne (cf. Réponses aux 2èmes objections déjà citées) de l'âme et du corps, qui est réelle, non pas seulement modale est ici retrouvée. Sous l'hypothèse qu'il y ait une substance spirituelle et une substance corporelle, elles ne peuvent avoir rien de commun. Si inversement une substance avait quelque chose de commun avec une autre, elle ne serait pas une substance. Proposition III Ce qui relève d'un attribut ne peut pas être cause de ce qui relève d'un autre. Le rapport de causalité (causa) et le rapport d'explication (ratio) entre deux substances sont impossibles. C'est une idée qui se rencontre déjà chez Descartes lorsqu'il déclare que l'ordre des raisons ne permet pas de comprendre l'union de l'âme et du corps : " Les choses qui appartiennent à l'union de l'âme et du corps ne se connaissent qu'obscurément par l'entendement seul, ni même par l'entendement aidé de l'imagination ; mais elles se connaissent très clairement par les sens " (Lettre à Elisabeth du 28/06/43, Pléiade p. 1158 ; A-T, III, pp. 691-692). Proposition IV L'entendement ne conçoit que les substances et leurs affections. La distinction passe par une voie ou par l'autre ; le principe du tiers exclu s'applique ici. Selon l'interprétation de Hegel les modes seraient de l'ordre de l'apparence, tandis que seule la substance serait de l'ordre de l'être. Mais on ne peut légitimement comprendre ainsi le spinozisme. Proposition V Cette proposition est tournée contre Descartes, qui n'entend pas toujours l'attribut comme essence de la substance et réciproquement la substance comme existence de l'attribut, mais à qui il arrive malheureusement aussi d'entendre la substance comme sujet d'inhérence ; l'âme est substance parce que pensante : " Mais qu'est-ce donc que je suis ? Une chose qui pense. Qu'est-ce qu'une chose qui pense ? C'est à dire une chose qui doute, qui conçoit, qui affirme, qui nie, qui veut, qui ne veut pas, qui imagine aussi, et qui sent " (Méditations métaphysiques, II, Pléiade p. 278, A-T, IX, p. 22. cf. aussi Principes de philosophie, I, 51 et I, 53, déjà cités). Maine de Biran, au XIXe siècle, reproche à Descartes d'avoir substantialisé le moi. Celui-ci admet donc une pluralité de substances spirituelles et parallèlement une pluralité de substances corporelles. Contre lui cette proposition vise à restaurer l'unité de la substance pensante et celle de la substance étendue. Qu'il ne puisse y avoir plusieurs substances de même attribut implique directement que les âmes d'une part et les corps de l'autre ne sont pas des substances, mais seulement des modes de la substance. Proposition VI Spinoza d'accord avec Descartes, dans la mesure où il a fortement marqué l'incompatibilité d'essence entre la pensée et l'étendue (cf. Réponses aux 2èmes objections, déjà citées), est au contraire en désaccord avec lui dans la mesure où il admet des substances créées, produits d'une autre substance. Corollaire Une substance ne peut être produite par rien sinon par elle-même. L'argumentation réside dans l'opposition est entre produci ab alia (substantia) et produci absolute ab alio. La substance n'est produite ni par une autre substance ni, a fortiori, par absolument rien d'autre. Elle est donc causa sui. Ce corollaire confirme que ce que la théologie juive et chrétienne, et après elle Descartes, appellent des substances créées ne sont nullement des substances. Il est un maillon de la chaîne qui conduit à la thèse de l'unicité de la substance. Une autre démonstration est donnée de la même proposition ; elle passe par l'absurde ; et elle repose sur l'identité de causa et de ratio. Proposition VII Une substance ne saurait aucunement ne pas exister. Elle est causa sui. Son essence enveloppe l'existence. C'est une autre manière de nier qu'on puisse légitimement parler de substances créées, c'est à dire qui n'existeraient que dans le temps, non de leur propre chef, mais par l'action d'une certaine cause extérieure. Proposition VIIIUne substance ne peut être qu'infinie (il n'est pas encore dit ici qu'elle soit infinie absolument). Comme chose finie en effet elle serait limitée par une autre de même nature. Mais alors elle ne serait plus une substance. Cette hypothèse est donc absurde. Scolie 1, Proposition VIII C'est le fini qui se conçoit, par négation, à partir de l'infini. C'est une belle et grande idée de Descartes : " Et je ne me dois pas imaginer que je ne conçois pas l'infini par une véritable idée, mais seulement par la négation de ce qui est fini, de même que je comprends le repos et les ténèbres par la négation du mouvement et de la lumière : puisqu'au contraire je vois manifestement qu'il se rencontre plus de réalité dans la substance infinie que dans la substance finie, et partant que j'ai premièrement en moi la notion de l'infini, que du fini, c'est à dire de Dieu, que de moi-même " (Méditations métaphysiques, III, Pléiade p. 294, A-T, IX, p. 36). Le scolie à son tour refuse de concevoir l'infini, ainsi que le font les mathématiciens, comme le prolongement indéfini du fini. C'est l'infini, c'est à dire la substance, l'être, Dieu qui est premier, qui est la réalité autosuffisante et inépuisable. Réciproquement avoir conscience d'être fini c'est avoir conscience d'être en partie négation : être ceci est n'être pas cela. Même l'étendue et la pensée ne sont infinies qu'en leur genre : l'une n'est pas l'autre. Dieu seul est absolument infini, parce qu'il est l'expression de tous les attributs sans restriction. C'est par rapport à l'infini que se détermine tout être fini. Il ne peut le faire que dans une négation : il n'est pas l'autre. C'est pourquoi Hegel a raison de noter le rapport entre l'unicité de la substance et le principe spinoziste selon lequel omnis determinatio est negatio.
4 Note sur les scolies
Note sur les scoliesIls constituent des remarques éclairant les liens des propositions entre elles et l'objet auquel elles se rapportent. C'est ici que Spinoza parle un langage humain. Voici sur quoi les principaux scolies renseignent le lecteur. Scolie 1, proposition VIII : le concept d'infini, Scolie 2, proposition VIII : pas de substances créées, Scolie proposition X : unité de la substance, Scolie proposition XI : nécessité de l'existence de Dieu, Scolie proposition XIII : indivisibilité de la substance, Scolie proposition XV : Dieu est étendue, Scolie proposition XVII : ce que sont en Dieu volonté, entendement et liberté, Scolie 1, proposition XXXIII : pas de contingence, Scolie 2, proposition XXXIII : pas de choix de Dieu, Enfin l'Appendice est autre chose qu'un vaste scolie. En annexe aux démonstrations précédentes, il réfute les préjugés et en particulier celui auquel tous les autres sont subordonnés : le finalisme. Scolie 2, Proposition VIII Il est tourné contre les théologiens créationnistes et, du même coup, contre Descartes. Son objet est de dire un peu plus clairement que ça n'a été fait jusque là ce qui constitue la préoccupation sous-jacente des propositions précédentes avant d'entrer avec la proposition IX dans un autre champ polémique. Le scolie montre que la cible visée par le début de l'Ethique c'est la théologie créationniste juive et chrétienne, ainsi que la philosophie de Descartes, parce qu'elle lui est fidèle : " Nous pouvons avoir deux notions ou idées claires et distinctes, l'une d'une substance créée qui pense, et l'autre d'une substance étendue, pourvu que nous séparions soigneusement tous les attributs de la pensée d'avec les attributs de l'étendue. Nous pouvons avoir aussi une idée claire et distincte d'une substance incréée qui pense et qui est indépendante, c'est à dire d'un Dieu " (Principes de philosophie, I, 54, Pléiade p. 595 ; A-T, IX, p. 48). Elles font de l'homme une substance créée ; le scolie montre que cette notion est contradictoire. Les adversaires qu'il combat pensent d'une manière anthropomorphiste. S'ils pensaient mieux ils distingueraient les substances et les modes et ne reconnaîtraient comme substance que ce qui est éternel. Ils reconnaîtraient qu'il s'ensuit qu'il ne peut y avoir qu'une seule substance de même nature. La démonstration de cette unicité était faite par la proposition VII ; elle est maintenant reprise par une autre voie, qui passe par la notion de pluralité. Le ton n'est pas le même que dans les propositions et les démonstrations. Celles-ci sont gravées dans le marbre. Au contraire ici le ton polémique perce. Si l'adversaire n'est jamais désigné, il est traité avec une ironie sensible dans la formulation des accusations : les théologiens raisonnent de façon puérile. La proposition VII est inintelligible aux créationnistes. Elle est cependant d'une clarté qui touche à l'évidence. Quand on a compris ce qu'implique la notion de substance, on renvoie nécessairement au niveau des modes ce dont l'existence n'est pas nécessaire. Comme il est affirmé plus bas cette proposition relève davantage de l'axiome que du théorème. Mais les hommes ne philosophent pas correctement et à cet égard les théologiens ne se distinguent pas du commun : ils confondent tout et en particulier dans la recherche des causes ils raisonnent d'une manière puérile. La remarque est valable aussi pour Descartes, puisque la Lettre II à Oldenburg emploie à son sujet la même expression qu'ici : " il ne connaît pas les choses par leurs premières causes (per primas causas)", c'est à dire que dans la recherche des voies par où les choses viennent à l'existence il imagine au lieu de raisonner. Les choses en effet peuvent être produites de diverses manières et celle des substances, qui sont causes de soi (causa sui) n'est pas celle des choses de la nature. Les théologiens créationnistes confondent génération et création. En cela ils ne sont pas plus clairs, ils n'ont pas les idées plus distinctes que les esprits délirants, qui dans leur désordre admettent que n'importe quoi vienne de n'importe quoi. Les théologiens d'ailleurs donnent l'exemple en cette matière, puisqu'ils admettent le miracle, suspension par leur propre auteur des lois de la nature. Les théologiens dans leur naïveté conçoivent Dieu sur le modèle de l'homme et lui accordent sans plus réfléchir les affections humaines comme l'amour, la colère, la pitié, etc. Ils les lui décernent d'autant plus facilement qu'ils ne savent pas non plus comment ces affections viennent à l'homme. Ainsi ils se figurent que la création du monde est l'effet de la générosité divine, d'un choix que Dieu aurait pu ne pas faire et qu'il a pourtant fait en faveur de ses créatures. Mais ça n'est pas encore contre l'idée même de création que se tourne ici le scolie ; il combat seulement l'idée que ce qui serait créé puisse être une substance, l'idée théologique et cartésienne qu'il y aurait des substances créées : les hommes. Ce qui est créé n'est pas par soi, ni n'est conçu par soi, mais il est en autre chose et il est conçu par autre chose, c'est à dire qu'il ne peut être ni être conçu qu'en son prétendu créateur. On ne peut donc pas le définir autrement qu'une modification. La conséquence en est que tandis qu'une substance ne peut être conçue que comme existante (c'est justement l'objet de la proposition VII, que commente le scolie) une modification peut fort bien être conçue sans cependant exister en acte en dehors de l'entendement. Or les prétendues substances créées existent-elles nécessairement ? Les théologiens disent eux-mêmes (ce n'est pas l'auteur qui le dit, et pour cause !) que Dieu pouvait très bien concevoir les hommes et cependant ne pas les créer. Personne n'aura d'ailleurs l'outrecuidance de déclarer nécessaire sa propre existence. Mais on ne peut à la fois prétendre que l'on conçoit clairement et distinctement que telle chose est une substance et se demander si elle existe. Il faut choisir : si c'est une substance, elle existe, et si son existence est contingente, ce n'est pas une substance. Les prétendues substances créées sont dans ce dernier cas. Puisque l'homme est créé (c'est le terme qu'emploient les théologiens, il n'engage pas l'auteur) on ne peut en faire une substance sans admettre du même coup que ce qui ne se conçoit pas par soi se conçoit soudain par soi, ou que ce dont l'existence n'enfermait pas assez de réalité pour exister en enferme soudain assez. Il n'y a rien de plus absurde, car l'admettre ne serait pas seulement renoncer à se comprendre sur ce point, ce serait du même coup renoncer à toute intelligibilité. Il faut donc tenir que ce n'est pas seulement l'essence, mais que c'est aussi l'existence d'une substance qui constitue une vérité éternelle. On ne peut donc pas parler de substances créées, on ne peut pas dire que les " créatures " soient des substances. Ce qui précède constitue un commentaire (c'est d'ailleurs ce que signifie le mot scolie) de la proposition VII, mettant en évidence qu'il faut confondre la substance avec ses modifications pour ne pas voir qu'il appartient à la substance d'exister. Et c'est justement ce que font tous ceux qui admettent des substances créées. Le scolie se poursuit comme une nouvelle démonstration de la proposition V : il n'y a qu'une seule substance d'un attribut donné. Mais l'unité de sa préoccupation est claire. C'est en effet toujours la même idée de substance créée qu'il a dans son collimateur. C'est bien pourquoi il vaut la peine d'accorder un supplément de réflexion à la proposition V. Avant d'entrer dans la démonstration l'auteur demande qu'on lui accorde quatre observations. Il faut remarquer d'une part que lorsque ces quatre observations seront acquises la démonstration sera faite, car elle ne consiste en rien d'autre que passer dans l'ordre de l'une à l'autre jusqu'à la dernière, et d'autre part qu'on ne peut en refuser aucune. Les deux premières observations concernent ce qu'on appelle communément une définition, les deux autres énoncent une alternative, dont elles excluent tout tiers. Après avoir évoqué le triangle le texte ne nous amuse pas plus longtemps. Il va tout droit à ce qui est bien autre chose qu'un exemple. 1° qu'énonce une définition ? Jamais rien de plus que l'essence ou la nature de son objet. La définition du triangle par exemple dit que c'est l'intersection de trois droites, celle de l'homme que c'est (chez Aristote) un animal raisonnable ou un animal politique. Elle n'affirme rien de plus. 2° en conséquence elle ne peut impliquer aucun nombre. Ce dernier est étranger à l'essence. Ainsi rien dans la définition donnée ci-dessus du triangle n'implique un nombre déterminé de triangles ; aucune quantité déterminée d'hommes n'est non plus enveloppée dans leur définition. 3° rien n'existe sans cause. Le déterminisme est universel, rien ne surgit de rien. Rien n'est gratuit, rien ne survient en rupture avec un enchaînement causal. S'il existe 20 triangles (et non pas 19 ou 21) c'est parce qu'à chaque fois il a été tracé par une main, qui elle-même y a été déterminée par quelque cause, etc. De même pour les hommes, s'il en existe 20 c'est que chacun a été engendré par son père, qui lui-même etc. 4° en dehors de cet enchaînement causal d'une part et de l'implication d'une existence dans une essence d'autre part (mais cette dernière n'implique aucun nombre) rien ne peut déterminer quoi que ce soit à l'existence. Par conséquent s'il existe 20 hommes c'est par une cause extérieure à leur essence, autrement dit ces hommes sont en autre chose et ne peuvent être conçus que par autre chose : ce sont des modes. Il n'y a donc pas lieu de reconnaître que ce qui existe en nombre constitue une substance. Seuls les modes peuvent être affectés de l'indice de la pluralité. On apprend ici à donner son sens au mot substance. Les théologiens ni Descartes ne savent ce qu'ils disent quand ils emploient ce mot. La substance c'est ce qui est cause de soi, autrement dit ce dont l'essence enveloppe l'existence. Elle est donc nécessairement bien autre chose que ce qui peut ne pas exister. Au-delà des hommes, ce qui peut ne pas exister c'est tous les êtres. La substance est bien autre chose que les êtres, elle est l'être. C'est d'ailleurs la seule raison pour laquelle elle peut être dite causa sui, ou pour laquelle on peut affirmer que son essence enveloppe l'existence. Autrement la philosophie spinoziste serait une pensée magique ! Mais elle ne décrète pas que faisant exception à tous les êtres, dont la cause est en dehors d'eux-mêmes, il y en a un qui échappe au déterminisme et qui est parce que ça lui plaît ! Elle parle de l'être en tant qu'être et l'on voit bien à l'avance ce qui va être établi un peu plus loin : qu'il est unique, éternel, que l'étendue lui appartient aussi bien que la pensée.
5 Propositions 9 à 11 : Dieu
Propositions IX-XV On parvient à présent à un second groupe de propositions où non seulement est écartée l'hypothèse de la pluralité des substances, mais où est de plus établi que l'unique substance est Dieu : il est la substance. Ce moment s'achève avec la proposition XV, qui affirme que tout est en lui et conçu par lui. Proposition IX Le premier temps pour établir l'unicité de la substance constitue une réflexion sur l'être. L'être qui n'aurait qu'un nombre limité d'attributs n'est encore qu'un être limité. Il ne serait encore infini qu'en son genre. On peut concevoir dans l'être une hiérarchie. Ce n'est pas qu'au sommet de la hiérarchie des êtres dotés de plus ou moins de réalité il y ait en dehors d'eux, au-delà d'eux, outre ceux-ci, un être qui serait doté de beaucoup plus de réalité qu'eux, tellement plus qu'on est tenté de le dire parfait, comme est le Dieu transcendant des théologiens. C'est que chaque chose existante n'est que l'expression plus ou moins limitée, plus ou moins affectée de négation, de l'être en tant qu'être. Si la notion de perfection a un sens, il n'est pas moral mais ontologique, il désigne l'être sans limitation, sans détermination. Un mode fini est une détermination de la substance, un mode infini aussi, et même un attribut : il n'est infini qu'en son genre. L'être sans limitation a forcément une infinité d'attributs. Proposition X Elle règle le rapport de la substance unique à la pluralité de ses attributs. L'attribut doit certes être conçu par soi, la pensée doit être conçue sans l'étendue et réciproquement, ce sont deux choses distinctes ; mais leur distinction n'établit pas encore la distinction de deux substances. Scolie Proposition X Il établit l'unité de la substance. C'est contre Descartes qu'il se tourne. L'argument est que la pluralité des attributs ne constitue pas une preuve de la pluralité des substances. Il ne conclue pas encore qu'il n'y a qu'une seule substance, mais il combat implicitement l'idée qu'il y en aurait deux, sous prétexte qu'on ne pourrait attribuer à une seule deux attributs différents. Il combat l'idée qu'il y aurait une substance par attribut, autrement dit l'idée de substances-attributs. C'est la théorie cartésienne, jusqu' à présent tolérée, qui est rejetée. Le problème est en quelque sorte de savoir à quoi conduit la pluralité reconnue des attributs. Chacun en effet est conçu par soi et le scolie ne fait aucune difficulté à admettre que la pensée est conçue par soi et l'étendue aussi. Mais cela ne signifie pas que chacune existe par soi, c'est à dire soit une substance. Cela signifie au contraire que l'être absolument infini est constitué d'une infinité d'attributs. Le scolie établit dans un premier temps la partie négative de la thèse, et dans le second sa partie positive. Dans un troisième temps il assomme le cartésien qui va lui demander à quoi il reconnaît alors la pluralité des substances : qu'on ne cherche pas un tel signe, la substance est unique. Le ton est vif. Simplement alerte au début, il devient mordant dans le troisième temps. 1° Ce sont les définitions, la définition IV précisément, qui ont d'avance admis la pluralité des attributs. Ils sont ce que l'entendement perçoit d'une substance. L'entendement conçoit séparément chacun des attributs : il ne peut concevoir l'étendue par la pensée ni la pensée par l'étendue. Chacun est donc indépendant de l'autre. Ils sont realiter distincta, c'est à dire ils ne sont pas séparés seulement par abstraction, modaliter distincta. C'est cette distinction réelle qui autorise Descartes à se désigner comme " substance " pensante, alors même qu'il a dû écarter l'idée qu'il avait un corps. Si l'âme et le corps n'étaient que modaliter distincta, le doute aurait dû emporter aussi l'idée d'une " substance " pensante ou bien inversement la certitude d'être une " substance " pensante permettrait du même coup la certitude d'être un corps. Donc la distinction est bien réelle. Mais cela n'autorise cependant pas à conclure que ce qui est ainsi distingué ce seraient des substances. La définition de l'attribut a été posée de manière à autoriser une autre solution (non pas cependant à la rendre nécessaire, ni à rendre impossible la solution cartésienne ; ce qui rendra celle-ci impossible c'est la définition de Dieu : ens absolute infinitum). La définition IV en effet contrairement à la définition III (de la substance) et à la définition V (du mode), qui se situent à la fois sur le plan ontologique et sur le plan gnoséologique, ne se situe que sur le second. L'attribut est ce qui est conçu par soi, mais il n'est pas ce qui existe par soi. C'est pourquoi il faut reconnaître qu'il est dans la nature d'une substance que chacun de ses attributs soit conçu par soi. Per se concipiatur (subjonctif) : il faut qu'il soit conçu par soi. L'unité de l'être ne peut être altérée par la pluralité de ses attributs. A l'inverse d'ailleurs, on le verra ci-dessous, la pluralité devient le signe de l'absolute infinitum par opposition à l'infinitum in suo genere, par où nous comprenons que la notion mathématique ou comptable du nombre ne convient pas à l'être. Une substance peut donc bien avoir plusieurs attributs, ils coexistent en elle et y ont toujours coexisté parce que l'un ne peut être conçu par l'autre. Chacun exprime in suo genere une réalité éternelle et infinie de la substance. Il n'est donc pas absurde de s'opposer à Descartes et de refuser que la distinction de la pensée et de l'étendue, quoique réelle, soit celle de deux substances. 2° Mais alors il y a une difficulté : si cette distinction est réelle, comment l'interpréter positivement ? Car il ne peut être satisfaisant de prétendre que cette pluralité ne prouve rien. Elle prouve donc bien quelque chose, mais pas ce que croit Descartes. Un être ne peut être conçu que sous un attribut. Plus exactement on ne conçoit l'être que sous un attribut. Un n'est pas quantitatif (unum), c'est seulement un quelconque (aliquis). C'est à dire qu'il n'y a pas d'autre moyen de concevoir l'être que sous un attribut. Ou encore concevoir l'être ou concevoir un attribut c'est la même chose. Et plus cet être a d'être, plus grand est le nombre d'attributs sous lequel on peut le concevoir. Si cette affirmation n'est pas purement formelle elle ne vise qu'une seule chose : la distinction entre un être quelconque, même infini en son genre, qui ne peut être conçu que sous un seul attribut, et l'être pour sa part absolute infinitum, qui doit avoir une infinité d'attributs. Il n'est pas question ici d'un être qui aurait deux attributs, ou trois. Comme pour les parallèles de Lobatchewski, dès qu'il y en a deux il y en a une infinité. 2 est seulement le nombre quelconque n différent de 1. Car pour l'entendement ce qui relève d'un attribut sera toujours realiter distinctus de ce qui relève d'un autre, et il y aura alors deux êtres distincts ou trois. Il est question ici de ce qui n'est pas un être mais l'être même. Si celui-ci n'a pas un (un seul) attribut, il n'en a pas non plus un quelconque nombre fini : parce que c'est l'être et non pas un être, l'idée d'une certaine quantité d'être, qui pourrait être un peu plus grande ou un peu moindre, est parfaitement ridicule, car l'être sans être fini en son genre serait non moins fini. L'être a donc une infinité d'attributs. Parce qu'ils ne possèdent qu'une réalité infinie en son genre, l'être qui est l'étendue et l'être qui est la pensée ne peuvent avoir qu'un seul attribut. Mais l'être en tant qu'être en possède forcément une infinité. Chacun de ces attributs en outre exprime une essence nécessaire (c'est à dire éternelle) et infinie. En effet l'être est ce dont l'essence enveloppe l'existence. Et une essence qui ne peut pas ne pas exister ne commence ni ne finit, n'a aucun rapport avec le temps. Elle est donc éternelle. Dire qu'elle est infinie c'est dire autrement la même chose : l'être est une essence qui ne saurait coexister avec aucune autre, qui serait à sa gauche ou au-dessus. Il n'est pas un corps ou une pensée, il est l'étendue et la pensée. Il n'a aucun rapport avec l'espace, il est infini. La philosophie spinoziste refuse de penser l'infini à partir du fini, que ce soit dans le temps ou dans l'espace. L'infini n'est pas le fini indéfiniment prolongé. L'éternel n'est pas le mortel indéfiniment prolongé. Dans le premier cas on n'obtient que l'indéfini et dans le second que l'immortel. Pour penser l'être, c'est à dire la substance, c'est à dire Dieu, il faut rompre avec la manière de penser qu'imposent les êtres. C'est ce que signifie aussi la notion de causa sui, première définition de l'Ethique : inutile de prolonger indéfiniment la chaîne des causes et des effets, on obtiendra par là jamais que du déterminé. Sous cet angle Aristote avait apporté une forte contribution à l'élaboration de la notion de substance en parlant de moteur non mû, et Descartes une autre en montrant que l'infini n'est pas l'indéfini. Mais celui-ci, parce qu'il suit la théologie chrétienne, mutile l'être en distinguant un créateur et des substances créées : " Pour entendre que ce sont des substances, il faut seulement que nous apercevions qu'elles peuvent exister sans l'aide d'aucune chose créée ". (Principes de philosophie, I, 52, Pléiade p. 594 ; A-T, IX, p. 47). L'ontologie spinoziste est plus cohérente. Le scolie de la proposition X ne va pas au bout de la démonstration, mais il la laisse prévoir. Parce que la pluralité des attributs n'est pas le signe de la pluralité des substances, le lecteur cartésien, bon connaisseur de la distinction de la pensée et de l'étendue, demandera naïvement quel sera donc le signe de leur altérité substantielle. Spinoza s'amuse de lui : il n'y aura pas de signe parce qu'il n'y aura pas d'altérité substantielle. Il reste maintenant à établir 1° qu'il n'y a qu'une seule substance, 2° que l'étendue n'est pas indigne d'elle (c'est à dire de Dieu). Proposition XI Plusieurs preuves peuvent être données de l'existence nécessaire de Dieu. La première démonstration n'est rien d'autre que le développement de la définition VI. Dieu y est défini comme une substance, c'est à dire (cf. définition III) ce dont l'essence enveloppe l'existence. Descartes avait donné sa version de la preuve ontologique : " Si de cela seul que je puis tirer de ma pensée l'idée de quelque chose, il s'ensuit que tout ce que je reconnais clairement et distinctement appartenir à cette chose, lui appartient en effet, ne puis-je pas tirer de ceci un argument et une preuve démonstrative de l'existence de Dieu ? " (Méditations métaphysiques, V, Pléiade p. 312, A-T, IX, p. 52). Mais l'existence appartient-elle comme une qualité (sec / humide, chaud / froid) à une essence ? C'est le problème de l'argument ontologique anselmien ou cartésien. La question ne met pas en difficulté la philosophie de Spinoza, pour qui, si l'on n'admettait pas l'existence de Dieu, on serait obligé de nier la définition de la substance. Il est sans doute difficile de faire mieux more geometrico, mais cette démonstration risque de n'emporter la conviction de personne. La seconde démonstration fait progresser la réflexion dans la mesure où elle marque fortement la différence entre premièrement ce dont la notion enveloppe une contradiction (cf. infra 2°) et qui par suite ne peut pas exister (un cercle carré), deuxièmement ce dont la notion n'enveloppe (cf. infra 1°) ni la contradiction ni l'existence nécessaire et qui par suite n'existera que par l'intervention d'une cause extérieure (le triangle), et troisièmement (cf. infra 3°) ce dont la notion enveloppe l'existence nécessaire, qui ne peut pas ne pas exister (la substance). Si Dieu n'existe pas ce ne peut être que parce qu'il appartient à l'une des deux premières catégories de notions. 1° Supposons que Dieu n'existe pas parce qu'une cause extérieure l'en empêche. Soit a- cette cause est de même nature que lui, et alors on accorde ce qu'on prétend nier, soit b- cette cause est d'une autre nature. Mais on sait qu'il ne peut y avoir aucun rapport de causalité entre deux substances de nature différente. Il ne peut donc y avoir de cause extérieure empêchant Dieu d'exister. 2° Il faut par conséquent maintenant supposer que s'il n'existe pas c'est parce qu'il y a une contradiction dans sa notion, c'est à dire dans la définition d'un ens absolute infinitum. Mais Dieu c'est l'être même, il exclut donc toute détermination et par là il exclut toute négation. 3° Il reste donc inévitablement que Dieu appartient à la troisième catégorie de notions. Cette démonstration procède par l'absurde, ou peut-être plus exactement par la méthode des reliquats. Quoi qu'il en soit elle n'est pas encore de nature à convaincre beaucoup de monde. La troisième démonstration touche au point crucial de la question de l'existence de Dieu : pouvoir exister c'est puissance. L'ens absolute infinitum n'a pas seulement une puissance d'exister ; il a une puissance absolument infinie d'exister. Ceci pourrait suffire comme le montrera le scolie. Mais ici la démonstration compare la puissance d'exister des êtres finis avec celle de l'ens absolute infinitum. Si les premiers existent, à plus forte raison le second existe aussi. Il suffit qu'existe un quelconque être fini pour que Dieu existe aussi. Or j'existe... Comme va le remarquer aussitôt le scolie, cette preuve est a posteriori, c'est à dire qu'elle passe par l'expérience que nous faisons, par la constatation de l'existence d'un être quelconque. Pour cette raison, plus qu'une preuve a priori elle est à la portée du vulgaire. Scolie Proposition XI Une distinction est nécessaire entre les choses dont la perfection provient de causes extérieures et la substance dont la perfection ne provient que d'elle-même. En d'autres termes il faut rejeter le naïf anthropomorphisme qui ferait concevoir Dieu sur le modèle des objets fabriqués par l'homme, parmi lesquels effectivement peut s'appliquer le dicton que " ce qui se fait vite périt de même ". Il faut une fois de plus comprendre qu'on ne parle pas ici d'un être mais de l'être. Alors le raisonnement doit être complètement inversé : la perfection, loin d'être un obstacle opposable à l'existence, en est la cause. L'ens absolute infinitum existe nécessairement ; ce qui ne dit d'ailleurs rien de plus que ceci : il est causa sui. Après trois démonstrations de l'existence de Dieu on peut se demander quel est l'intérêt d'un texte qui en apporte une quatrième. Mais ce scolie se situe plus précisément comme commentaire nécessaire de la troisième démonstration. Car si celle-ci présente l'avantage de pouvoir être entendue de tous, elle a du même coup l'inconvénient de pouvoir être entendue vulgairement. On y reconnaît en effet l'argument " a contingentia mundi ", ou preuve cosmologique, qui fait de Dieu un être transcendant. Rien cependant n'est plus éloigné de la philosophie spinoziste que cette dernière notion. C'est pourquoi une rectification est nécessaire qui, passant d'un raisonnement a posteriori à un raisonnement a priori, rende la démonstration plus cohérente avec l'idée d'un Dieu immanent. Cette démonstration faite, le texte remarque qu'elle risque de rester inintelligible à beaucoup parce qu'ils ne considèrent pas les choses qui sont causa sui, mais seulement celles qui sont produites par des causes extérieures. Or parmi celles-ci on voit bien que celles qui ont beaucoup de perfection sont produites plus difficilement que celles qui en ont moins. Comment les dissuader de penser qu'il est improbable qu'existe l'ens absolute infinitum ? Sûrement pas en discutant le dicton selon lequel le plus facile à produire est aussi le moins parfait. Il suffit d'attirer leur attention sur ce qui distingue des autres la chose dont on parle ici. L'ens absolute infinitum, seu perfectum, est causa sui. En conséquence pour lui ce qui est totalement impossible ça n'est pas d'être, mais plutôt de ne pas être. Le ton est beaucoup moins polémique dans ce scolie que dans celui de la proposition précédente, parce qu'il ne s'en prend pas à un quelconque adversaire, théologien ou philosophe ; le texte n'est en train d'attaquer personne. Il cherche à faire passer le lecteur vulgaire (mais par l'intervention de quelle cause extérieure l'espèce aurait-t-elle une seule chance d'exister ?) d'un type de raisonnement à un autre, ou plus exactement à le libérer d'un préjugé (exprimé par le dicton). Or cela ne va pas sans conséquence sur le sens même de son argumentation : son souci pédagogique le conduit à donner de sa propre philosophie une expression déformée. Car il n'y a pas en vérité de chose dont la perfection n'est due qu'à la vertu des causes extérieures. Spinoza se place au point de vue sinon de ses adversaires, du moins du vulgaire. 1° La troisième démonstration donne une preuve fondée sur l'expérience qu'il existe des êtres finis, et de celle-ci remonte à l'existence nécessaire de l'ens absolute infinitum. On peut donc bien légitimement dire que cette preuve est a posteriori. Elle est sans doute plus aisée à comprendre et à admettre que ne l'est la preuve a priori. Mais d'une part elle manque de nouveauté puisque c'est la bonne vieille preuve a contingentia mundi (cf. Aristote, Métaphysique a, 2, 994a ; Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, Ia, qu 2, art 3). D'autre part et surtout elle est dangereuse, parce qu'elle est ordinairement utilisée afin de prouver l'existence d'un Dieu transcendant, c'est à dire non seulement cause du monde mais aussi extérieur au monde. La troisième démonstration a eu beau gommer la notion de cause pour ne retenir que la comparaison du fini et de l'infini, qui n'a pas donné lieu à la même interprétation, il lui faut continuer plus loin une démarche visant à donner une compréhension correcte de Dieu. C'est à quoi la preuve a priori va être utile. Elle élimine donc la considération des êtres finis, qui existent actuellement, pour ne retenir que le nerf de la preuve a posteriori, qui ne consiste que dans l'élucidation de la notion d'être. On ne peut lui attribuer l'impuissance. La notion de puissance (potentia) est dans la philosophie spinoziste autre chose que ce qu'elle est chez Aristote, où elle est une potentialité opposée à l'acte. Ici c'est la réalité elle-même, que rien ne peut distinguer de l'acte. C'est bien pourquoi l'être ne peut qu'exister. Ce n'est sans doute pas vrai des êtres, que l'esprit peut concevoir sans qu'ils existent pourtant. Mais l'être ça n'est pas la même chose que les êtres. Ainsi à la fois ce texte montre avant Kant que la preuve ontologique constitue le noyau de la preuve cosmologique, et il la place à l'abri de la critique kantienne parce que celle-ci ne peut atteindre qu'un Dieu transcendant, qui existerait en plus et en dehors de celui qui le conçoit. Dans cette philosophie celui qui conçoit Dieu est lui même en Dieu et ne se conçoit en outre que par Dieu. On peut donc bien dire des êtres que l'on conçoit qu'ils n'ont pas assez de réalité pour exister (c'est à dire que leur concept n'enveloppe pas l'existence nécessaire) ou que ce sont des êtres qui n'ont pas assez d'être pour être, et cependant maintenir que l'ens absolute infinitum est celui qu'il suffit de concevoir pour concevoir du même coup qu'il existe. La comparaison à laquelle procède le scolie n'établit pas une infinité de degrés de puissance auxquels correspondraient une infinité de degrés de la force nécessaire pour exister. Il oppose seulement le fini et l'infini, les êtres et l'être. Parmi les êtres finis ce n'est pas la plus ou moins grande perfection qui donne plus ou moins de chance à l'existence (cette perfection est-elle d'ailleurs autre chose qu'imaginaire ?), c'est seulement l'ordre du monde. 2° Le scolie examine ensuite le préjugé vulgaire qui s'oppose aux démonstrations précédentes. Ce n'est d'ailleurs peut-être pas seulement le sens commun qui est visé ici, car il arrive aux théologiens de n'être pas plus fins que lui et de raisonner comme lui. En l'occurrence pour concevoir Dieu il part de la considération des choses qui proviennent de causes extérieures, comme celles que l'homme fabrique, ou au mieux celles qu'engendre la nature. C'est à leur sujet que s'énonce le dicton : " ce qui se fait vite périt de même ". En effet lorsque l'ouvrier produit deux marchandises, celle qui durera le plus est celle qu'il aura mis le plus de temps à produire. Qu'on prenne par exemple deux maisons, l'une construite à l'ancienne avec des pierres taillées, l'autre selon les méthodes des entreprises qui économisent le temps, avec des murs préfabriqués. Il est fréquent que la seconde se lézarde et s'écroule tandis que la première résisterait même à un tremblement de terre. Parmi les choses qu'engendre la nature, que l'on compare par exemple le peuplier et le chêne. La vie du premier se mesure en dizaines d'années, celle du second en centaines. Le second est plus lent que le premier à se former, mais il est aussi beaucoup plus résistant ; on en fait des meubles, tandis que de l'autre on ne fait que des cageots et des allumettes. La maison de pierre ou le chêne ne sont pas seulement plus difficiles à produire, ce sont choses " ad quas plura pertinere concipiunt ", c'est à dire auxquelles on conçoit qu'appartient plus de réalité. C'est là en quoi elles peuvent dans le raisonnement vulgaire devenir l'image de l'être parfait. S'il faut vaincre plus d'obstacles pour faire un chêne qu'un peuplier, qu'en sera-t-il de l'être parfait ? Si le chêne a moins de chances d'exister que le peuplier, qu'en sera-t-il de l'être parfait ? Certes appliquée à Dieu la question est tellement incongrue que la réponse ne peut consister à discuter la validité du dicton, c'est à dire celle d'une extrapolation de l'observation faite sur des exemples semblables à ceux ci-dessus, pour lui conférer une universalité et une application au problème de l'être suprême. On ne se donnera donc pas la peine de chercher des exemples qui seraient contradictoires avec celui de la maison ou celui de l'arbre. On ne se demandera pas même si relativement à la nature toute entière (ce qui est différent de telle ou telle force, celle qui engendre l'arbre ou celle qui produit la maison) il y des choses plus faciles que d'autres ou si toutes sont également faciles à faire. On pourrait en effet être tenté de rechercher si un être parfait, auquel on reconnaît qu'appartient plus de réalité qu'à d'autres, voire auquel appartient le maximum insurpassable de réalité, dont la production est certes impossible à des agents limités, finis, tels que l'homme (qui construit la maison), ou le gland (qui engendre le chêne), n'est pas facile à la nature prise globalement pour agent. Mais cela n'a pas de sens de tenir la nature pour agent. Les notions de facile et difficile n'ont de sens que pour un être laborieux. Peut-on dire que la nature travaille ? Elle existe selon des lois nécessaires. On ne s'engagera pas dans une telle recherche, car l'être parfait n'est pas le produit d'une cause extérieure, fût-ce la nature elle-même. 3° Cependant la reconsidération du dicton pourrait conduire à découvrir qu'il y a dans chaque chose une force par laquelle elle persévère dans l'existence, si complexe qu'elle soit, et peut-être d'autant plus qu'elle est plus complexe. Mais il faudrait pour cela s'avancer plus loin dans la philosophie spinoziste (Ethique, III, propositions VI à IX et scolie). Par ailleurs la considération de la nature prise globalement pourrait se faire en écartant l'idée qu'elle est cause de l'être parfait (parce qu'elle n'est tout simplement pas autre chose que Dieu). Mais ce serait anticiper sur un point de vue qui ouvre une question très épineuse. Le scolie se contente donc de noter qu'il parle des substances, qui sont causa sui. Il va au plus simple pour résoudre la question actuellement en débat. Ce n'est toutefois pas sans inconvénient. En restant dans le cadre de la conception vulgaire, il laisse en effet en suspens l'idée qu'il y a des êtres dont la perfection ou le degré de réalité dépend de la seule perfection de leur cause (extérieure). La difficulté qu'impose la lecture de ce passage est celle qu'impose tout texte polémique, lorsque son auteur entreprend de montrer à quoi ses adversaires seraient conduits, en partant de leurs propres prémisses, s'ils étaient simplement cohérents. En l'occurrence le vulgaire, même assimilant à toute chose de la nature la règle selon laquelle quod cito fit cito perit, peut comprendre qu'une autre règle s'impose lorsqu'on prend en considération ce qui se fait de soi-même. Alors entre ce qu'exige son essence, ce que son essence veut qu'elle soit, et ce qu'elle est en réalité il n'y a, il ne peut y avoir aucune différence. Elle est ce qu'elle doit être. Son existence s'identifie complètement à son essence. L'ens absolute infinitum, il ne s'agit que de lui et il n'y a lieu de considérer aucun degré entre lui et les êtres finis, parce qu'il est absolute infinitum, et par aucune autre raison, en particulier pas parce que l'existence serait une perfection (si la réfutation de la preuve ontologique est pertinente, elle est donc pourtant impuissante contre la philosophie spinoziste), est bien le seul dont l'existence ne soit pas douteuse. Cette philosophie est complètement différente de la philosophie cartésienne. Ainsi ce qui s'applique relativement à la substance, à Dieu, c'est une règle toute contraire à celle qu'énonce le dicton. Non seulement la perfection n'est pas un obstacle à l'existence, mais c'est l'imperfection, c'est à dire n'être pas infinite absolutum, qui en constitue un, tandis que la perfection la pose. Entendons bien cependant qu'elle la pose non parce que l'existence serait une perfection, parmi d'autres telles que les attributs moraux de Dieu, anthropomorphes (tandis que les attributs métaphysiques ne sont rien d'autre que des aspects modaliter distincta de l'ens absolute infinitum), mais parce qu'il n'y a pas de perfection ailleurs que dans la réalité la plus totale. Ce scolie ne constitue pas tant une preuve de l'existence de Dieu, bien inutile après la définition qui en a été donnée, qu'une élucidation de celle-ci : qu'on prenne garde à ce qu'on appelle Dieu.
6 Propositions 12 à 15 : le panthéisme
Proposition XII Elle établit l'indivisibilité de Dieu, qui est aussi substance étendue. De manière dichotomique deux cas sont opposés : 1° La partie retient la nature de la substance, c'est à dire elle est la substance. Etant substance la partie est infinie et cause de soi. Mais chacune doit être constituée d'un attribut différent. D'où il suivrait qu'une substance peut être formée d'une autre substance, ce qui contredirait qu'elle est cause de soi. En outre la partie n'aurait rien de commun avec le tout, ce qui est absurde. 2° La partie ne retient pas la nature de la substance, c'est à dire elle est un mode. La partie étant mode et son essence ne comprenant pas l'existence, la substance formée de ces parties n'existerait pas nécessairement, ce qui est absurde. Proposition XIII C'est une extension de la proposition XII à la substance qui est Dieu. Elle procède elle aussi de manière dichotomique. Soit les parties de la substance sont homogènes à la substance et elles sont par conséquent absolument infinies ; soit elles ne le sont pas et la substance absolument infinie est par conséquent composée de parties finies. Les deux hypothèses sont absurdes. CorollaireLa question de l'indivisibilité de la substance ne se pose pas en soi, mais relativement à l'attribut étendue. La substance en tant qu'elle est Dieu ne peut être corporelle si l'étendue n'est pas indivisible. En effet le corollaire montre que l'étendue est indivisible. Elle appartient à l'être et non pas aux êtres. Elle appartient à la natura naturans et non pas à la natura naturata. C'est non seulement contre les théologiens mais aussi contre Descartes qu'est tournée cette proposition. Celui-ci déclare en effet : " Je nie que la véritable étendue, telle qu'elle est ordinairement conçue par tous, se trouve en Dieu " (Lettre à Morus du 05/02/49, Pléiade p. 1313, A-T, V, p. 269) ; et encore " Je ne conçois ni en Dieu, ni dans les anges, ni en notre âme, une étendue de substance, mais seulement une étendue de puissance " (Lettre à Morus du 15/04/49, Pléiade p. 1334 ; A-T, V, p. 342). Scolie Proposition XIII Si la substance était divisible, il faudrait admettre que l'infini est formé de parties, c'est à dire que l'on peut former l'idée d'infini à partir de celle de fini. Descartes a déjà expliqué très justement que ce n'est pas possible : outre le passage déjà cité des Méditations métaphysiques, III, il dit encore " On ne peut pas feindre aussi que peut-être plusieurs causes ont ensemble concouru en partie à ma production, et que de l'une j'ai reçu l'idée d'une des perfections que j'attribue à Dieu, et d'une autre l'idée de quelque autre, en sorte que toutes ces perfections se trouvent bien à la vérité quelque part dans l'univers, mais ne se rencontrent pas toutes jointes et assemblées dans une seule qui soit Dieu. Car au contraire l'unité, la simplicité, ou l'inséparabilité de toutes les choses qui sont en Dieu, est une des principales perfections que je conçois être en lui " (Méditations métaphysiques, III, Pléiade pp. 298-299, A-T, IX, p. 40). Et de même dans la discussion avec Gassendi : " Où vous dites que ' l'idée de la substance n'a point de réalité qu'elle n'ait empruntée des idées des accidents sous lesquels ou à la façon desquels elle est conçue ', vous faites voir clairement que vous n'en avez aucune qui soit distincte, parce que la substance ne peut jamais être conçue à la façon des accidents, ni emprunter d'eux sa réalité " (Réponses aux 5èmes objections, Pléiade p. 488 ; texte manquant chez A-T). Proposition XIV Dieu est la substance unique. La démonstration se fait d'abord sur le plan ontologique : si une autre substance existait, il y aurait deux substances de même attribut, ce qui est absurde. La démonstration se poursuit sur le plan gnoséologique : si une autre substance était conçue, elle serait nécessairement existante et l'on serait ramené à la première partie de la démonstration. Corollaire 1 Dieu est unique, comme le dit la théologie juive ; mais attention, 1 n'est pas la moitié de 2 ! L'unité et l'unicité sont dites improprement de Dieu. Bien qu'il dise lui aussi que Dieu est unique : " il est l'unique Dieu existant " (Pensées métaphysiques, II, 2), Spinoza pense contre la théologie juive qu'il ne fait pas nombre avec les autres êtres. La raison en est qu'il n'est pas séparé du monde, qu'il lui est immanent. Corollaire 2 L'étendue appartient à Dieu autant que la pensée. Cette proposition est tellement monstrueuse aux yeux des théologiens, qu'elle va faire l'objet du scolie suivant. Proposition XV Rien n'existe ni ne peut être conçu sans Dieu. Scolie Proposition XV L'attribut étendue appartient à la nature de Dieu : telle est la thèse incroyable et même simplement inouïe que le scolie est chargé de soutenir, à la fois contre la théologie juive la plus traditionaliste, contre Maïmonide et ceux qui en acceptant d'interpréter les saintes écritures ont rénové cette même théologie, contre la théologie chrétienne et contre Descartes qui s'y conforme. Tous les théologiens en effet affirment que Dieu est esprit pur et que l'étendue est indigne de lui. Il y a certes des textes bibliques, tels que " Montre-moi ta face... " (Exode XXXIII, 18-23), mais les théologiens qui les prennent au pied de la lettre n'entendent nullement par là que l'étendue appartienne à Dieu. Tout au plus peuvent-ils vouloir dire que l'esprit pur est capable de se doter d'un corps afin d'apparaître à nos yeux. Quant à la plupart des théologiens aujourd'hui, ils se livrent à une interprétation allégorique de l'Ancien Testament, comme le fit Moshé ben Maïmon, dit Maïmonide (Cordoue 1148, Fès, Jérusalem, Le Caire 1204). Il n'était pas le premier à aller dans ce sens initié par Philon, mais il a systématisé cette tendance. A. Il y a d'abord quelques lignes qui font l'introduction du scolie. Tous ceux qui croient que Dieu est corporel, qu'il a un visage et des yeux, des bras et des mains, etc., qui lui attribuent du même coup des passions telles que la colère, la haine ou la pitié, sont d'une telle puérilité qu'il est inutile de discuter d'une conception si visiblement fondée sur l'imagination. Au contraire les théologiens qui voient dans les textes bibliques des allégories, et Descartes qui se règle sur eux, ont raison d'affirmer que Dieu n'a pas de corps. Mais les propositions précédentes montrent qu'ils ont tort de lui nier l'étendue. Cela les conduit à dire qu'elle est créée par lui. Certes Dieu n'est ni grand ni petit, ni en haut ni en bas, ni rond ni carré. L'être absolument infini ne peut être rien de tout cela. Toutefois s'il est certain qu'il n'a ni dimensions ni forme ni position, cela ne prouve encore rien contre l'attribution à lui de l'étendue. Or en la lui refusant ils se mettent dans la difficulté. Il leur faut bien en effet expliquer pourquoi existe ce qui n'existe pas par soi. Si l'étendue n'appartient pas à Dieu, elle n'est pas causa sui. Il faut alors expliquer son existence. Ils affirment donc qu'elle est créée par lui. Mais comme ils ont justement limité Dieu (esprit seulement il n'est plus absolute infinitum, mais simplement infinitum) à n'être qu'un esprit, ils sont bien incapables d'expliquer comment un esprit produit de l'étendue, c'est à dire de la matière. Ils ne savent pas ce qu'ils disent. Les propositions précédentes ont déjà démontré que l'étendue est attribut de Dieu, mais ce scolie veut bien néanmoins reprendre la question. B. Il discute les arguments des théologiens. I. exposé des arguments. Il faut commencer par énoncer les arguments que les théologiens peuvent opposer à la thèse de l'Ethique. a. La substance corporelle, disent-ils, est composée de parties. Dieu n'a pas de parties. La substance corporelle ne lui appartient donc pas. Tel est leur premier argument, que Descartes à son tour exprime ainsi : " Parce que l'extension constitue la nature du corps, et que ce qui est étendu peut être divisé en plusieurs parties, et que cela marque du défaut, nous concluons que Dieu n'est point un corps " (Principes de la philosophie, I, 23, Pléiade p. 581 ; A-T, IX, p. 35). De là vient l'importante distinction : " En voyant des choses dans lesquelles, selon certains sens, nous ne remarquons point de limites, nous n'assurerons pas pour cela qu'elles soient infinies, mais nous les estimerons seulement indéfinies (...) afin de réserver à Dieu seul le nom d'infini, tant à cause que nous ne remarquons point de borne en ses perfections, comme aussi à cause que nous sommes très assurés qu'il n'y en peut avoir " (Principes de la philosophie, I, 26 et 27, Pléiade p. 583, A-T, IX, pp. 36-37). Il écrit encore : " Cette étendue divine supposée ne peut en aucune manière posséder les propriétés véritables que nous percevons en tout espace. Dieu en effet n'est ni imaginable, ni décomposable en parties qui soient mesurables et qui aient une forme " (Lettre à Morus du 05/02/49, Pléiade p. 1315 ; A-T, V, p. 272). Les théologiens développent leur argument de la manière suivante : 1° premier exemple, supposons l'étendue divine infinie formée de deux parties (le nombre importe peu dans le raisonnement). Première hypothèse, la substance infinie est formée de parties elles-mêmes infinies. Il y aura donc un infini plus grand qu'un autre. C'est absurde. Seconde hypothèse, la substance infinie est formée de parties finies. On pourra donc passer du fini à l'infini. C'est absurde. 2° deuxième exemple, mesurons l'étendue divine infinie au moyen du pied puis au moyen du pouce. Dans les deux cas la substance infinie doit être composée d'une infinité d'unités. Mais le pied étant douze fois plus grand que le pouce, il y aura un infini douze fois plus grand qu'un autre. C'est absurde. 3° troisième exemple, supposons dans l'étendue divine infinie deux droites AB et AC sécantes ; d'abord séparés d'une distance finie, il faudra qu'elle le soient ensuite d'une distance infinie. C'est absurde. b. Etre divisible c'est pâtir, disent-ils dans un second argument. Or Dieu est action pure. Si Dieu est étendue, Dieu est divisible, donc il pâtit. C'est absurde. II. réfutation des arguments. Les théologiens prétendent que toutes ces absurdités découlent de l'hypothèse de l'appartenance à Dieu de l'attribut étendue. Il n'en est rien. Si toutes ces propositions sont effectivement absurdes, ce qui d'ailleurs serait peut-être à examiner mais est simplement concédé ici, elles ne dérivent pourtant pas de l'hypothèse spinoziste. a. Ils supposent la substance corporelle formée de parties et mesurable ; il en découle effectivement des absurdités. De celle-ci l'Ethique s'est suffisamment mise à l'abri en démontrant par les proposition précédentes que la substance corporelle est indivisible. Toutefois cette démonstration n'a encore rien dit de ce qu'est l'étendue, à quoi il faut bien arriver. C'est ce que visent les points suivants de la réponse. b. On ne peut rien conclure des absurdités critiquées par les théologiens, sinon qu'une quantité infinie n'est ni composée de parties finies, ni mesurable. Elles prouvent certes que l'infini est irréductible au fini, mais nullement que l'étendue infinie n'appartienne pas à Dieu. c. Une comparaison permet de faire entendre ce à quoi veut en venir le scolie : raisonner comme font les théologiens, c'est comme si l'on donnait au cercle les propriétés du carré. Autrement dit ils donnent à l'étendue infinie, attribut de la substance, les propriétés des corps finis : divisibilité, dimensions, figure. Mais l'étendue infinie ne peut pas plus être formé de corps finis que le cercle ne peut être formé par quadrature. d. Pour faire bonne mesure et éventuellement pour tenter de convaincre les cartésiens il ajoute une autre comparaison. Le raisonnement des théologiens revient à réduire un corps à des surfaces, des surfaces à des lignes et des lignes à des points. A ce sujet il est en effet d'accord avec Descartes : " Quel est le géomètre qui ne mêle à l'évidence de son objet des principes contradictoires, quand il juge que les lignes n'ont pas de largeur, ni les surfaces de profondeur, et que cependant il les compose ensuite les unes avec les autres, sans remarquer que la ligne, dont il conçoit que le mouvement engendre une surface, est un véritable corps, et qu'au contraire celle qui n'a pas de largeur n'est qu'un mode du corps, etc. ? " (Règles pour la direction de l'esprit, XIV, Pléiade p. 101 ; A-T, X, p. 446). e. Le refus que ce philosophe oppose à la notion du vide s'accorde en outre très justement à son refus de former le corps de surfaces, etc. " Je suis surpris qu'un homme par ailleurs très perspicace, voyant qu'il ne peut nier la présence d'une substance dans tout espace, parce qu'on y reconnaît, à n'en pas douter, toutes les propriétés de l'étendue, préfère cependant dire que l'étendue divine remplit l'espace où il n'y a pas de corps, plutôt que d'avouer qu'il ne peut pas y avoir d'espace sans corps " (Lettre à Morus du 05/02/49, Pléiade p. 1315 ; A-T, V, p. 272). Il devrait de la même manière refuser que l'étendue soit formée de corps. Car si elle l'était, la destruction d'un corps entraînerait justement l'existence d'un vide dans l'étendue. Ceux qui nient le vide devraient donc comprendre et défendre l'idée que l'étendue est indivisible. C. Spinoza ne peut cependant parvenir à convaincre tout à fait le lecteur qu'en opposant l'étendue selon l'imagination et l'étendue selon l'entendement. Ceux qui croient l'étendue divisible la conçoivent par l'imagination, c'est à dire qu'ils ne la conçoivent pas du tout, mais se la représentent par le moyen de la connaissance du premier genre. Les mathématiciens eux-mêmes ont une vue abstraite et superficielle de l'étendue : ils séparent l'étendue de la substance et font abstraction des choses qui la peuplent ; ils négligent l'être même des choses, la puissance d'être qui est en elles. " La mesure, le temps et le nombre ne sont rien que des manières de penser ou plutôt d'imaginer (...) des auxiliaires de l'imagination (...) ils ne peuvent être infinis, sans quoi le nombre ne serait plus le nombre, ni la mesure la mesure, ni le temps le temps " (Lettre XII à Meyer). Seuls ceux qui s'élèvent au niveau propre à la raison, connaissance du deuxième genre, savent que l'étendue est indivisible. (Sur les différents genres de connaissance, cf. Ethique II, en particulier proposition XL, scolie 2). Un exemple permet de faire comprendre cette idée : il y deux manières de se représenter l'eau. L'une ne considère l'eau qu'en tant qu'eau, comme si elle était elle-même une substance, et à ce titre lui attribue divisibilité, génération et corruption. L'autre considère l'eau en tant qu'affection de la substance et à ce titre refuse entre ses parties toute différence réelle, et ne leur accorde qu'une différence modale. Au-delà de cet exemple il faut comprendre que la matière, quelle que soit la forme sous laquelle elle apparaît, est indivisible et infinie, et qu'elle est divine. Quant au second argument, il est réfuté avec une grande simplicité. Dieu ne pourrait pâtir même si l'étendue était divisible : on ne voit pas de quoi il pâtirait puisque tout est en Dieu et arrive par les seules lois de sa nature. Conclusion : l'étendue appartient à Dieu, elle est un attribut infini de l'être absolument infini. Si Dieu n'est pas étendu comme l'est un corps, l'étendue, elle, est divine. La substance est l'étendue comme elle est la pensée. Par ce scolie est définitivement écartée la notion de création. Dieu n'a procédé à aucune création, parce que tout ce qui existe est soit mode soit attribut de Dieu. En tant qu'attribut la matière (dans le texte du scolie l'eau) est l'étendue et a toujours existé et existera toujours. En tant que mode cette goutte d'eau (ou cet océan) existe par une cause déterminée qui le fait exister et éventuellement cesse par l'action d'une cause elle aussi déterminée. Dieu n'est pas corporel, mais il est étendue. Il est la matière éternelle dont toutes choses sont faites. Les choses elles-mêmes ne sont pas substantielles, il n'y a qu'une substance. Les choses sont des relations.
7 Propositions 16 à 20 : comment Dieu agit
Propositions XVI-XX les propriétés de Dieu font l'objet de ce troisième groupe de propositions ; elles sont successivement abordées.
Proposition XVI La proposition définit la causalité de Dieu. Plus l'essence d'une chose enveloppe de réalité, plus nombreuses sont les propriétés que l'entendement en conçoit. L'essence de Dieu est infiniment riche, puisque Dieu est ens absolute infinitum. Une infinité de choses suivent donc de sa nature en une infinité de modes.
Corollaire 1 Il est impossible, selon les termes mêmes de la proposition, de dissocier ratio et causa. La proposition XVI doit donc se comprendre comme l'expression de la causalité efficiente de Dieu.
Corollaire 2 L'Ecole distingue causa per se et causa per accidens. La différence est celle de l'effet produit parce qu'il est recherché, visé et de celui qui est atteint sans avoir été voulu. Dans la philosophie spinoziste où, comme l'expliquera l'Appendice, la finalité est une idée fausse, la causa per se ne peut être celle qui produit pour sa fin propre, elle est celle qui produit l'effet en agissant selon la nécessité de sa propre nature. La mère par exemple est en ce sens causa per se de l'enfant.
Corollaire 3 Dieu est absolument cause première, parce qu'en tant que cause il est antérieur à ses modes. Il s'agit d'une antériorité logique et non chronologique.
Proposition XVII Le texte établit la liberté de Dieu. Elle ne consiste ni à vouloir ce que son entendement lui représente être bien, ni à vouloir arbitrairement. La liberté de Dieu n'est ni la soumission à un ordre qui lui préexiste, ni un libre arbitre.
Scolie Proposition XVII Le scolie éclaircit ce que signifie la notion de causa sui, et par là constitue une nouvelle polémique contre la théologie juive et contre Descartes. Il va également par ailleurs contre la théorie kabbaliste de la contraction. La discussion porte sur la volonté et l'entendement en l'homme et en Dieu. Ce scolie démontre que Dieu est cause libre, ce que disent pourtant les théologiens, non pas cependant comme ils le prétendent, parce qu'il serait indifférent, qu'il aurait pu ne pas créer tout ce qu'il a créé, mais parce qu'il est causa sui. Depuis Galilée l'idée de loi implique celle de nécessité. Ce texte vise à préserver la puissance de Dieu, mise en cause involontairement par les partisans du créationnisme.
A.Ce texte montre que la conception mosaïque n'est pas conciliable avec l'idée de la toute puissance de Dieu.
I.Il part de la problématique des théologiens. Tous affirment que Dieu est cause libre. Ce que fait aussi Descartes : " Vous me demandez in quo genere causae Deus disposuit aeternas veritates. Je vous réponds que c'est in eodem genere causae qu'il a créé toutes choses, c'est à dire ut efficiens et totalis causa. Car il est certain qu'il est aussi bien l'auteur de l'essence comme de l'existence des créatures (...) Vous demandez aussi qui a nécessité Dieu à créer ces vérités ; et je dis qu'il a été aussi libre de faire qu'il ne fût pas vrai que toutes les lignes tirées du centre à la circonférence fussent égales, comme de ne pas créer le monde. Et il est certain que ces vérités ne sont pas plus nécessairement conjointes à son essence que les autres créatures (Lettre à Mersenne du 27/05/30, Pléiade p. 938 ; A-T, I, pp. 151-152).
Les théologiens et les philosophes qui les suivent attribuent à Dieu au suprême degré ce qui en nous est perfection. La définition qui en est donnée par Leibniz est tout à fait représentative : " La notion de Dieu la plus reçue et la plus significative que nous ayons est assez bien exprimée en ces termes que Dieu est un être absolument parfait, mais on n'en considère pas assez les suites ; et pour y entrer plus avant il est à propos de remarquer qu'il y a dans la nature plusieurs perfections toutes différentes, que Dieu les possède toutes ensemble et que chacune lui appartient au plus souverain degré " (Discours de métaphysique, § I). Ainsi en va-t-il de l'entendement, incomparablement plus grand en Dieu qu'en l'homme, et même de la volonté. Relativement à cette dernière Descartes a une formule dont la bizarrerie est pourtant explicite : " Il n'y a que la seule volonté que j'expérimente en moi être si grande que je ne conçois point l'idée d'aucune autre plus ample et plus étendue : en sorte que c'est elle principalement qui me fait connaître que je porte l'image et la ressemblance de Dieu. Car encore qu'elle soit incomparablement plus grande dans Dieu que dans moi, soit à raison de la connaissance et de la puissance qui s'y trouvant jointes la rendent plus ferme et plus efficace, soit à raison de l'objet, d'autant qu'elle se porte et s'étend infiniment à plus de choses ; elle ne me semble pas toutefois plus grande, si je la considère formellement et précisément en elle-même " (Méditations métaphysiques, IV, Pléiade p. 305, A-T, IX, p. 45).
Ils déclarent qu'entendement et volonté sont chez lui en acte (parce qu'il n'y a en lui rien de virtuel) : " Encore qu'il fût vrai que ma connaissance acquît tous les jours de nouveaux degrés de perfection et qu'il y eût en ma nature beaucoup de choses en puissance, qui n'y sont pas encore actuellement, toutefois tous ces avantages n'appartiennent et n'approchent en aucune sorte de l'idée que j'ai de la Divinité, dans laquelle rien ne se rencontre seulement en puissance, mais tout y est actuellement et en effet " (Méditations métaphysiques, III, Pléiade pp. 295-296, A-T, IX, p. 37).
La conséquence de cette affirmation est qu'en Dieu l'entendement et la volonté sont une seule et même chose. Dieu ne contemple pas d'abord les vérités éternelles pour les actualiser ensuite, il crée ces essences elles-mêmes : " C'est en effet parler de Dieu comme d'un Jupiter ou Saturne, et l'assujettir au Styx et aux destinées, que de dire que ces vérités sont indépendantes de lui. Ne craignez point je vous prie d'assurer et de publier partout que c'est Dieu qui a établi ces lois en la nature, ainsi qu'un roi établit des lois en son royaume " (Lettre à Mersenne du 15/04/30, Pléiade p. 933 ; A-T, I, p. 145).
C'est par conséquent la même chose pour Dieu de vouloir, d'entendre et de créer, sans que l'un précède l'autre d'aucune manière : " En Dieu ce n'est qu'un de vouloir et de connaître ; de sorte que eo ipso quod aliquid velit, ideo cognoscit, et ideo tantum talis res est vera " (Lettre à Mersenne du 06/05/30, Pléiade p. 936 ; A-T, I, p. 149), et il le redit quelques jours plus tard : " C'est en Dieu une seule et même chose de vouloir, d'entendre et de créer, sans que l'un précède l'autre, ne quidem ratione " (Lettre à Mersenne du 27/05/30, Pléiade p. 938 ; A-T, I, p. 153).
Ces théologiens et philosophes, parce qu'ils entendent la puissance au sens aristotélicien, en tant que potentialité opposée à l'acte, n'osent cependant pas dire que Dieu crée tout ce qu'il conçoit. Ils estimeraient détruire par là sa puissance, comme s'ils devaient dire du même coup : " Dieu a créé tout ce qui est créable, il n'a plus rien à faire, il vit un sabbat éternel, il est devenu impuissant ". Ils préfèrent le dire indifférent. La raison qu'ils donnent de la liberté de Dieu est donc profondément différente de celle que donne l'Ethique : il fait un choix. Cependant si tous les théologiens et philosophes sont d'accord pour dire que la création est un acte libre de la volonté, au-delà leurs conceptions divergent. Il y a deux écoles.
Soit ils disent que son choix est raisonnable, s'appuyant sur le verset de Salomon : " Par sa sagesse le Seigneur a fondé la terre, il a fixé le ciel par son intelligence " (Proverbes, III, 19). Chez les philosophes cette position sera illustrée quelques années après la rédaction de l'Ethique par Leibniz : " Dieu agit toujours de la manière la plus parfaite et la plus souhaitable qu'il soit possible " (Discours de métaphysique, § IV) et un peu plus loin : " De quelque manière que Dieu aurait créé le monde, il aurait toujours été régulier et dans un certain ordre général. Mais Dieu a choisi celui qui est le plus parfait, c'est à dire celui qui est en même temps le plus simple en hypothèses, et le plus riche en phénomènes, comme pourrait être une ligne de géométrie dont la construction serait aisée et les propriétés et effets seraient fort admirables et d'une grande étendue " (ibidem, § VI).
Soit ils disent que son choix est autocratique, s'appuyant sur un autre verset : " Les habitants de la terre, aussi nombreux soient-ils, ne comptent pour rien devant lui ; il traite comme il lui plaît tant les êtres célestes que les humains. Personne ne peut s'opposer à son pouvoir ou lui reprocher ce qu'il fait " (Daniel, IV, 35). C'est la position de Descartes : " Ce n'est pas pour avoir vu qu'il était meilleur que le monde fût créé dans le temps que dès l'éternité qu'il a voulu le créer dans le temps ; et il n'a pas voulu que les trois angles d'un triangle fussent égaux à deux droits, parce qu'il a connu que cela ne se pouvait faire autrement, etc. Mais au contraire parce qu'il a voulu créer le monde dans le temps, pour cela il est ainsi meilleur que s'il l'eût créé dès l'éternité ; et d'autant qu'il a voulu que les trois angles d'un triangle fussent nécessairement égaux à deux droits, il est maintenant vrai que cela est ainsi, et il ne peut pas être autrement, et ainsi de toutes les autres choses " (Réponses aux 6èmes objections, Pléiade p. 535 ; A-T, IX, p. 233). S'agissant du bien et du mal, il faut en dire la même chose que du vrai et du faux : " Quant à la liberté du franc arbitre, il est certain que celle qui se retrouve en Dieu, est bien différente de celle qui est en nous, d'autant qu'il répugne que la volonté de Dieu n'ait pas été de toute éternité indifférente à toutes les choses qui ont été faites ou qui se feront jamais, n'y ayant aucune idée qui représente le bien ou le vrai, ce qu'il faut croire, ce qu'il faut faire, ou ce qu'il faut omettre, qu'on puisse feindre avoir été l'objet de l'entendement divin, avant que sa nature ait été constituée telle par la détermination de sa volonté " (Réponses aux 6èmes objections, Pléiade p. 535 ; A-T, IX, pp. 232-233).
Mais puisqu'ils affirment que volonté et entendement sont toujours en acte, ces théologiens et philosophes devraient dissocier création et choix. Celui-ci, autocratique ou raisonnable, est incompatible avec un entendement et une volonté en acte. Ils devraient y renoncer... Ils parviendraient ainsi à la conception spinoziste de la création nécessaire, qui n'est plus du tout une création !
II.Le texte se place sur sa propre axiomatique (proposition XVI) : ce qui existe existe de toute nécessité, comme cela est vrai de l'égalité de la somme des angles du triangle à deux droits. La toute puissance de Dieu est en acte.
Les théologiens et les philosophes qui les suivent nient en vérité la toute puissance de Dieu, avouant qu'il a l'idée d'une infinité de choses créables qu'il ne créera jamais.
Pour conceptualiser la création Abraham Herrera (théologien mort en 1639) admet que Dieu a contracté (" zimzum ") sa force active et son pouvoir infinis. Il considère en effet que la thèse de la création nécessaire, qui exigerait qu'il crée tout ce qu'il conçoit, épuiserait sa toute puissance et le rendrait imparfait. Il considère en outre qu'elle ne permet pas de comprendre comment une cause infinie produit un effet fini (car le monde est fini). Il pense pouvoir résoudre ces difficultés en disant que Dieu se contracte lui-même, se désinfinitise en quelque manière, pour céder la place à ses créatures. Herrera cherche à combattre l'hérésie d'Averroès (les vérités de la raison ne sont pas celles de la révélation), mais il ne peut sauvegarder la liberté de Dieu qu'en le désinfinitisant.
Cependant il faut ici se poser une question. Spinoza raisonne comme si les théologiens croyaient que la création a été faite une fois. Or ils ne disent pas que la création a eu lieu une fois, mais que le monde est recréé à chaque instant. (Cf. Descartes, Méditations métaphysiques, III, Pléiade p. 297, A-T, IX, p. 39, déjà citées). Spinoza le sait : " tout autant il est requis de forces pour créer une chose, tout autant il en est requis pour la conserver, c'est à dire que l'opération de créer le monde et celle de le conserver sont la même opération de Dieu " (Pensées métaphysiques, II, 10). Mais il reproche aux partisans de cette théorie de ne pas aller jusqu'au bout, de ne pas aboutir à la création nécessaire, c'est à dire de n'être pas spinozistes !
B.Ce passage discute ce qu'on peut appeler entendement et volonté chez Dieu. Les mots ne doivent pas abuser. Entre ce que sont chez l'homme ces deux facultés et ce qu'elles sont chez Dieu la différence n'est pas que de degré, contrairement à ce que disent théologiens et philosophes. Il n'y a rien de commun que le nom, comme entre le chien animal aboyant et le chien constellation céleste. Constituant l'essence divine l'entendement divin ne peut être postérieur aux choses qu'il connaît. L'entendement de Dieu est créateur, il est cause tant de l'essence que de l'existence des choses. C'est ce qu'ont reconnu ceux qui ont admis qu'en Dieu entendement et volonté sont une seule et même chose, comme l'a fait Descartes, à qui Leibniz reprochera de penser tout bas ce que Spinoza dit tout haut. Plutôt que de dire que cela est bien parce que Dieu dit que cela est bien, Leibniz préfère dire que Dieu dit que cela est bien parce que cela est bien : " Je suis fort éloigné du sentiment de ceux qui soutiennent qu'il n'y a point de règles de bonté et de perfection dans la nature des choses, ou dans les idées que Dieu en a et que les ouvrages de Dieu ne sont bons que par cette raison formelle que Dieu les a faits " (Discours de métaphysique, § II).
En particulier il est cause tant de l'essence que de l'existence de notre entendement. Il doit donc en différer, comme la cause diffère de l'effet. Non pas comme un enfant diffère de son père : par la seule existence.
Le même raisonnement peut être mené concernant la volonté.
On parvient à la conclusion du scolie. Certains commentateurs ont cru que l'auteur exposait ici son propre point de vue, qui reviendrait à reprendre les idées de Maïmonide, opposant à l'anthropomorphisme de l'Ancien Testament une interprétation allégorique. Mais si l'Ethique reprenait la philosophie de Maïmonide, il s'ensuivrait que l'essence de Dieu serait inconnaissable. Or dans la philosophie spinoziste Dieu est l'intelligibilité absolue.
En réalité il exprime son désaccord avec la doctrine qui soutient que l'entendement et la volonté appartiennent à l'essence de Dieu. L'entendement de Dieu n'est pas pour lui créateur, c'est un mode de l'attribut pensée. L'entendement de Dieu est certes infini, mais l'entendement infini n'est pas Dieu absolument. Le Court traité (I, 2, dialogue) déclare que l'entendement infini est le fils de Dieu. De même la volonté n'est pas Dieu absolument. Sur ces deux points les proposition XXXI et XXXII feront la clarté et plus encore l'important scolie 2 de la proposition XXXIII.
Les théologiens lient l'idée de création à l'idée de choix et pour étayer cette conception affirment que l'entendement et la volonté de Dieu sont son essence et son principe créateur. A la fois ils les conçoivent par analogie avec l'entendement humain et la volonté humaine, et ils ruinent cette analogie en les admettant créateurs. Ils sont dans la contradiction. Ils feraient mieux d'abandonner l'idée de choix et d'admettre que la création n'est en réalité rien d'autre que la production nécessaire à partir de l'essence de Dieu.
Proposition XVIII Le dynamisme de Dieu, c'est à dire son immanence, est l'objet de cette proposition. Dieu est cause immanente et non pas transitive de toute chose. La cause transitive est celle qui produit son effet en dehors d'elle-même, ce qui ne présente pas de difficulté, tandis que la cause immanente est celle qui produit son effet en elle-même. La notion semble obscure, parce que la causalité implique un rapport entre un agent et un patient, lesquels sont forcément extérieurs l'un à l'autre. La proposition veut-elle dire que le même est agent et patient ? On a vu le scolie de la proposition XVII prêter le flanc à l'accusation de faire un Dieu qui pâtit. Mais il y a une force qui anime les choses du dedans, une nécessité qui découle des lois de leur nature, et c'est là ce qu'on peut appeler la cause immanente.
Proposition XIX Elle expose l'éternité de Dieu et de ses attributs. Les attributs de Dieu exprimant son essence doivent envelopper l'éternité qui appartient à son essence.
Scolie Proposition XIXC'est à la philosophie de Descartes que ce scolie est redevable. Ce texte renvoie à la proposition XIX des Principes de la philosophie de Descartes, où est établie l'éternité de Dieu. Le philosophe français déclarait : " La seule durée de notre vie suffit pour démontrer que Dieu est (...) Notre vie étant telle que ses parties ne dépendent point les unes des autres et n'existent jamais ensemble, de ce que nous sommes maintenant il ne s'ensuit pas nécessairement que nous soyons un moment après, si quelque cause, à savoir la même qui nous a produits, ne continue à nous produire, c'est à dire ne nous conserve " (Principes de la philosophie, I, 21, Pléiade pp. 580-581 ; A-T, IX, p. 34. cf. aussi Méditations métaphysiques, III, Pléiade p. 297 ; A-T, IX, p. 39, déjà citée). De même les Pensées métaphysiques (II, 1) expliquent l'éternité de Dieu à partir de la théorie cartésienne de la création continuée : " les choses créées, c'est à dire toutes choses sauf Dieu, existent toujours par la seule force ou essence de Dieu, non point par une force propre ; d'où il suit que non l'existence présente des choses est cause de leur existence future, mais seulement l'immutabilité de Dieu ". Mais l'Ethique combat la théorie de la création. Dieu est cause immanente des choses. L'éternité de Dieu découle donc beaucoup plus clairement de sa seule essence (cf. proposition XI).
Proposition XXElle établit l'identité de l'essence de Dieu et de son existence. Dieu est éternel : cela signifie que son essence enveloppe l'existence. Dès lors ce n'est que par abstraction qu'on distingue l'une de l'autre. Or ses attributs constituent son essence. Ils constituent donc en même temps son existence.
Corollaire 1L'existence de Dieu comme son essence est une vérité éternelle.
Corollaire 2Dieu, autrement dit ses attributs, est immuable. Si ce n'était pas le cas il faudrait dire que ce qui est faux devient vrai et réciproquement !
8 Propositions 21 à 26 : modes infinis et finis de Dieu
Propositions XXI-XXXVILe rapport de Dieu à ses modes fait l'objet du quatrième groupe de propositions. Il peut lui-même se subdiviser.
Propositions XXI-XXIIIIl s'agit d'abord des modes éternels et infinis de Dieu.
Proposition XXILes modes immédiats sont éternels et infinis. Ils ne peuvent être qu'éternels et infinis. La démonstration s'en fait par l'absurde. On part de l'affirmation contraire à la proposition. On affirme qu'un mode qui suit immédiatement d'un attribut quelconque de Dieu est fini, ou soumis à la durée, et on montre que cette hypothèse implique simultanément deux propositions contradictoires et qu'elle est donc absurde. On raisonne sur l'exemple en soi indifférent de l'idée de Dieu dans la pensée attribut de Dieu, et on lui applique successivement la question de l'infinité et celle de l'éternité. L'attribut (quelconque) sur lequel on raisonne est la pensée, mais ce qu'on en dit serait tout aussi valable pour l'étendue.
La pensée en tant qu'attribut de Dieu est infinie et d'autre part, par hypothèse, en tant qu'elle a l'idée de Dieu, elle est finie. Sous ce dernier rapport elle est donc limitée par une autre pensée, forcément par une pensée qui ne constitue pas l'idée de Dieu. Mais alors il suit de là que l'idée de Dieu ne suit pas de la nature de la pensée en tant qu'attribut de Dieu, ce qui contredit l'hypothèse.
On peut dans le raisonnement remplacer infini par éternel et fini par dans la durée.
Proposition XXIILes modes médiats qui suivent d'une modification nécessaire et infinie sont nécessaires et infinis. La démonstration de cette proposition calque forcément celle de la précédente.
Proposition XXIIIIl n'y a d'existence nécessaire et infinie pour les modes que dans les deux cas précédents. Il n'y a que deux manières pour un mode d'être éternel et infini : soit immédiatement, soit médiatement (tiers exclu).
Propositions XXI-XXIIIDe quoi parlent les propositions XXI-XXIII ? Cela est éclairci par la Lettre LXIV à Schuller qui répond explicitement à cette question : les modes immédiats " sont pour la pensée : l'entendement absolument infini, et pour l'étendue : le mouvement et le repos ". Les modes médiats éternels et infinis sont " la facies universi totius, qui demeure toujours la même bien qu'elle change en une infinité de manières ".
Dire que le mouvement est un mode immédiat (éternel et infini) de l'attribut étendue, donc de Dieu, c'est affirmer que le mouvement est un aspect de l'étendue, qu'elle est elle-même dynamique. Par là est éliminée une difficulté de la physique cartésienne, qui avait admis des forces du mouvement et des forces du repos, toutes effets de la force divine qui conserve la quantité de mouvement dans la nature. Comment passe-t-on de la force comme cause à la force comme effet ? C'est inintelligible. Il faut donc donner un sens ontologique à la notion de mouvement.
De même dire que l'entendement infini est un mode immédiat (éternel et infini) c'est affirmer qu'il est distinct de l'attribut pensée, mais qu'il en exprime un aspect : toutes choses sont intelligibles et s'expriment par un système d'idées adéquates, dont la totalité forme l'entendement infini de Dieu.
Quant à la facies universi totius " qui demeure toujours la même bien qu'elle change en une infinité de manières ", mode médiat mais éternel et infini, c'est l'ensemble structuré, dont les parties sont les corps. Ceux-ci sont plus ou moins complexes, forment une hiérarchie et peuvent varier d'une infinité de façons sans qu'il y ait aucun changement dans l'ensemble. On peut par là comprendre mieux le déterminisme de cette philosophie, qui certes est galiléen, mais dans lequel les rapports ne sont pas seulement des parties aux parties (mécanique), mais aussi du tout aux parties. La facies universi totius, mode médiat, est structurée par les lois du mouvement et du repos, modes immédiats.
Propositions XXIV-XXXAprès les modes infinis, on passe aux modes finis.
Proposition XXIVSeule l'essence de ce qui est causa sui enveloppe son existence.
CorollaireDieu est cause de l'être des choses. Dieu n'est pas seulement cause que les choses commencent à exister, il est aussi cause qu'elles persévèrent dans l'existence. Dans une certaine mesure cette idée peut être rapprochée de celle de la création continuée, qu'on rencontre chez les théologiens et chez Descartes. Seulement ceux-ci font de Dieu une cause transcendante, alors que les propositions précédentes ont montré qu'il est cause immanente.
Proposition XXVDieu est cause de l'existence et de l'essence des choses. Il est cause efficiente de l'essence. C'est toujours contre l'idée de création qu'est tournée cette proposition.
CorollaireLes choses particulières ne sont pas, une fois produites, en dehors de Dieu. Elles sont des modifications d'un attribut de Dieu. Elles en expriment l'essence d'une manière déterminée.
Proposition XXVIUne chose ne se détermine pas par elle-même à agir.
9 Propositions 27 à 30 : comment existent les modes finis
Proposition XXVIIUne chose ne peut se déterminer par elle-même à ne pas agir.
Ces deux propositions XXVI et XXVII montrent que Dieu est cause des effets. C'est l'exposé d'une conception causaliste du déterminisme, inspirée de la physique galiléenne. Idée contre laquelle réagissent :
Malebranche, pour qui il n'y a pas de productivité des choses (ni des esprits) et il n'y a de productivité que de Dieu ;
Hume, qui ne comprend pas comment la cause peut produire un effet.
Proposition XXVIIILa détermination des choses finies se fait dans un enchaînement infini de causes et d'effets. Ce qui est fini ne peut suivre de la nature d'un attribut pris absolument, mais seulement comme affecté d'une certaine modification, qui elle-même est non pas infinie mais finie. Celle-ci à son tour, etc.
Scolie Proposition XXVIIIDieu est cause prochaine des modes infinis et cause " éloignée " des modes finis. Que signifie mediantibus his primis ? Les modes finis découlent de la productivité de Dieu par la médiation des modes infinis. Pas dans un sens alexandrin ou kabbalistique, car Dieu n'est pas cause transcendante. Il est cause éloignée en ce sens qu'à la causalité du fini par le fini (horizontale) il faut ajouter celle du fini par l'infini (verticale), qui est plutôt expression, déploiement que causalité proprement dite.
Note sur la Kabbale.Courant ésotérique du judaïsme (Kabbalah = traditions), déjà manifeste dans l'Antiquité avec Hénoch, Jubilés ou Esdras, IV, mais dont les principaux ouvrages furent (aux IIIe-Ve siècles à Babylone) le Sefer Yetsirah (livre de la création) et au Moyen Âge le Masechet Atzilut (Traité de l'émanation) de Jacob-ha-Nazir (Provence, début du XIIe siècle), le Sefer Hassidim (livre des hommes pieux) de Judas-ha-Hassid (Allemagne, début du XIIIe siècle), et surtout le Zohar (livre de la splendeur) de Moïse ben Chemtov de Léon, (Grenade, environ 1290). La Kabbale est de toute antiquité, mais la doctrine kabbalistique ne remonte qu'à la fin du XIIIe siècle, avec la fonte dans le Zohar de deux éléments d'abord isolés. On y trouve :
1° des spéculations liées à l'école alexandrine selon lesquelles à côté de l'être suprême (En sof = l'illimité, l'infini, l'unique) il y a ses manifestations extérieures (sefirot = émanations). Dieu, quoique esprit pur, c’est-à-dire transcendance pure dont on ne peut rien dire et auquel aucune image, aucune pensée, aucune prédication ne peut être associée, a besoin de se donner un corps pour être connu. Son corps est identifié au système de dix émanations, réparties selon la forme du corps humain. Sous l'influence de la philosophie néo-platonicienne de Plotin (Alexandrie, IIIe siècle), la kabbale développe une théorie de l'émanation, constituant une tentative de rapprochement du fini et de l'infini. Compatible avec le christianisme (pour qui le Christ est une médiation entre le fini et l'infini), c'est une trahison du judaïsme, affirmation de la transcendance absolue de l'infini, d'une rupture totale de celui-ci avec le fini. Cette doctrine affirme en effet que l'infini est progressivement révélé par dix " sphères " (le mot vient de sefirot), qui en sont les émanations.
2° une superstition qui attribue une signification cachée à la forme et au nom des caractères de l'alphabet hébreu et de ses chiffres. Chez les Hébreux, comme chez les Romains, les chiffres et les nombres sont représentés par les lettres. Alef = 1, Beth = 2, Guimel = 3, Daleth = 4, etc. Les kabbalistes procèdent à l'addition des lettres d'un mot, d'un verset, et ne manquent pas de remarquer des coïncidences admirables. C'est la " gematria " (géométrie), selon laquelle par exemple la valeur du mot grossesse (h'erayon) est 270, soit 9 x 30, c'est à dire le nombre exact des jours qu'une femme porte son enfant ! Moins prosaïquement 611 est la valeur numérique à la fois de la " Torah ", de la " bonté " et de " son royaume viendra ". D'où il suit que la Torah égale la bonté, et que si l'on en respecte les obligations le Royaume de Dieu viendra, cqfd !
Alonso (ou Abraham) Herrera, marrane hollandais mort en 1639, vulgarisa la Kabbale en espagnol, puis en hébreu, sous le titre de la Porte du ciel. C'est le même auteur qui soutient la théorie de la contraction.
Le Traité théologico-politique ch. IX, condamne nettement la kabbale comme une superstition : " j'ai lu quelques uns de ces radoteurs kabbalistes, dont on ne pourra jamais assez admirer la démence ".
Proposition XXIX Il n'y a pas de contingence. La contingence ce serait la multiplicité des possibles. Mais entre le nécessaire et l'impossible il n'y a pas de milieu, parce que tout découle nécessairement de la nature de Dieu.
Scolie Proposition XXIXLa distinction entre natura naturans et natura naturata renvoie à Saint Thomas d'Aquin, mais elle est forcément prise en un autre sens, puisque ici Dieu est cause immanente. Donc la nature naturante c'est la substance en tant que cause de soi, le dynamisme immanent, en même temps principe d'intelligibilité tandis que la nature naturée c'est les modes et en même temps les idées.
Proposition XXXL'entendement ne peut rien concevoir en dehors des attributs et des modes. Il n'y a pas de surnaturel. Les théologiens affirment que le surnaturel échappe à la compréhension humaine. Ainsi Maïmonide affirme que la vertu principale de l'homme est la connaissance de Dieu, mais soutient en même temps que Dieu, transcendant, est indéfinissable, indescriptible, inclassable (le Guide des égarés, I, 31). Dans l'Ethique Dieu n'est pas surnaturel, il est natura naturans immanente. L'entendement ne connaît que natura naturans et natura naturata, et rien d'autre.
Que signifie ici " actu " ? L'auteur connaît Aristote, par suite Maïmonide, Saint Thomas et Albert le grand, il connaît la distinction intellect agent / intellect patient, utilisée pour expliquer la révélation prophétique. Ce ne sont que des mots (sur la prophétie, cf. le Traité Théologico-politique ch. I : " la cause première de la révélation est la nature de l'âme conçue précisément comme capable de connaissance naturelle "). Fini ou infini l'entendement est toujours en acte. Par conséquent " actu " signifie seulement qu'il n'y a rien de virtuel : cf. proposition XXXI.
10 Propositions 31 à 36 : le déterminisme universel
Propositions XXXI-XXXVILe dernier sous-groupe de propositions vise à établir que Dieu produit nécessairement, et non arbitrairement.
Proposition XXXIIl n'y a pas d'entendement divin. L'entendement ne peut être rapporté qu'à la nature naturée. L'entendement (fini ou infini) n'est pas l'attribut pensée, il est seulement modus cogitandi, comme la volonté, etc. (la distinction de l'entendement et de la volonté n'est pas spinoziste). Mode, il ne peut être conçu que par Dieu, il ne se rapporte qu'à la natura naturata. Par conséquent il n'y a pas d'entendement divin.
Scolie Proposition XXXILe scolie justifie le mot " actu ". Il ne renvoie pas à la distinction de l'acte et de la puissance. L'entendement est toujours en acte. Il parle de l'acte de connaître : rien ne peut être plus clairement perçu que cet acte même. C'est que la théorie spinoziste de la connaissance n'est pas la théorie cartésienne. En un sens elles sont contraires : dans cette dernière c'est la certitude qui commande la vérité, dans l'autre inversement c'est la vérité qui commande la certitude. Une idée vraie s'affirme d'elle-même et dénonce l'erreur, elle est l'indice du vrai et du faux, elle n'est pas une peinture muette. On ne peut pas avoir une idée vraie sans savoir en même temps ce que c'est que comprendre. C'est ce que montrera l'Ethique II, proposition XLIII et son scolie.
Proposition XXXIILa volonté n'est pas cause libre mais nécessaire.
Corollaire 1 A proprement parler il n'y a pas de volonté divine. Autre modus cogitandi, il s'y applique le même raisonnement que dans la proposition précédente.
Corollaire 2Il établit un parallèle entre la volonté et l'entendement d'une part (modes immédiats de l'attribut pensée) et de l'autre le mouvement et le repos (modes immédiats de l'attribut étendue). On ne dit pas que Dieu agit par la liberté du mouvement et du repos ! Il s'ensuit que la volonté est toujours necessaria vel coacta.
Proposition XXXIIIDieu produit par la nécessité de sa nature. La nécessité de l'ordre universel des choses est affirmée par là.
Scolie 1, Proposition XXXIIIIl n'y a pas de contingence. Il n'y a de contingence qu'eu égard à un manque de connaissance en nous. Il n'y a en effet pas de milieu entre les choses qui sont nécessaires et celles qui sont impossibles. Mais des choses nécessaires les unes sont nécessaires par la vertu de leur essence (il n'y a en fait que Dieu qui soit causa sui) : ce n'est pas relativement à elles qu'il peut y avoir un manque de connaissances, pas davantage que relativement à celles dont l'existence implique contradiction, qui sont impossibles. Les autres choses nécessaires le sont par l'action d'une cause efficiente : c'est relativement à celles-ci que notre ignorance peut créer l'apparence d'une contingence.
Scolie 2, Proposition XXXIIILe scolie montre que l'essence de Dieu étant éternelle, il en va de même de ses décrets. Il n'y a pas de choix de Dieu. C'est encore une flèche tournée contre les théologiens et contre les philosophes. Elle fait mouche autant contre ceux qui soutiennent que le choix de Dieu est raisonnable que contre ceux qui soutiennent qu'il est arbitraire.
La question de la liberté de choix relativement à Dieu, l'éventualité d'un autre choix fait par lui et donc d'un autre monde dans lequel nous vivrions, ne relève pas de la pure abstraction. Son enjeu est au contraire d'une grande importance. Le texte ne le met pas en évidence, quoiqu'il le laisse quelquefois transpirer. Il est de comprendre le mal. Nul ne prétendra que l'humanité ne souffre pas, ni qu'il n'y a pas des méchants. Dès lors soit les théologiens et philosophes se soumettent à l'arbitraire de Dieu au risque d'abandonner le commun des mortels à la révolte contre ce bon plaisir, soit ils disent qu'il a choisi la moins mauvaise des solutions au risque de le faire passer pour impuissant. Dans les deux cas l'impiété est flagrante et la philosophie spinoziste peut se flatter d'être la seule qui garantisse Dieu tant de la méchanceté que de l'impuissance. Il ne faut pas négliger cet aspect de l'Ethique, qui peut être lue comme une entreprise de purification de la religion.
A.La première partie du scolie consiste dans la discussion des thèses des théologiens. La proposition XXXIII, établissant que ce qui est produit par Dieu est absolument parfait, n'est pas de nature à être acceptée spontanément de ceux-ci. Il faut donc développer sa signification et montrer que si ceux qui la refusent étaient un peu conséquents ils l'accepteraient.
I.Les choses produites par Dieu sont l'expression de son essence, elles suivent donc nécessairement de sa souveraine perfection et par là sont parfaites.
a. Le scolie procède d'abord à l'exposé de la thèse dans ces termes mêmes et se projette vers la conclusion qui en découle : tout procès fait à Dieu pour lui reprocher une imperfection du monde créé par lui est infondé. Or on sait que l'existence du vice et du crime, des maladies et des catastrophes naturelles, toutes causes de souffrance qui accablent des innocents, est l'occasion au moins de s'interroger si Dieu n'aurait pas pu éviter ça. L'imperfection du monde fait naître le soupçon que Dieu lui-même est impar
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