Spinoza et Nous - Philosophie de l'affirmation Documents


Ethique III-IV-V : qu'est-ce qu'être heureux ?

Auteur : Yves_Dorion
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1 Les affects - (III, Préface)

Qu'est-ce qu'être heureux ?


de Beatitudine


ETHIQUE III-IV-V


Préface de la troisième partie


(les affects)


L'œuvre de Spinoza porte ce titre : l'Ethique. La dure polémique des parties précédentes contre les théologiens, tant juifs que chrétiens, contre Descartes aussi, parce qu'il en est l'héritier et que subséquemment il fait des idées des peintures des choses dans l'esprit, se situait cependant sur un terrain tout autre que celui de l'éthique. C'était là une nécessité de l'ordre géométrique suivi pour philosopher. Avant de prétendre déterminer ce que l'homme doit faire et ce qu'il peut faire, il fallait déterminer ce qu'est la nature des choses, de deo, et ce qu'est l'esprit humain, de natura et origine mentis. A présent seulement il est possible d'élaborer une éthique. Celle-ci toutefois ne peut commencer autrement que par l'étude de ces réalités relatives à l'homme et d'abord à son propre corps, qui importent dans la détermination de sa conduite, à savoir ses affects, de origine et natura affectuum. Ce que l'Ethique nomme affectus, c'est ce qu'ailleurs on appelle les passions. Mais le vocabulaire n'est ni indifférent ni arbitraire : dans l'étymologie du mot passion il y a l'idée de pâtir, et ce que justement veut montrer la philosophie spinoziste c'est de quelle manière et dans quelles conditions les affects sont des actions. Il ne faut par conséquent pas attendre d'elle une condamnation des passions. Or la littérature de genre moral en a longtemps fait un exercice obligé où elle s'est supérieurement illustrée. C'est donc une rupture avec les moralistes, tant ceux de l'Antiquité que ceux du christianisme, qu'induit dès ses prémisses l'usage géométrique. La philosophie éthique se trouve profondément renouvelée du fait qu'il s'abstienne de tout jugement moralisateur sur les passions, pour seulement en décrire le mécanisme en stricte application du principe déterministe.

La première erreur des moralistes est de faire de l'homme dans la nature imperium in imperio, un empire dans un empire, un pouvoir échappant à l'ordre commun. Ils ne conçoivent pas ce qu'est l'homme dans la nature. Ils le tiennent pour une enclave, où ne s'appliqueraient pas les lois universelles. Autrement dit ils n'ont aucune idée ni de la nature, ni de l'homme. De la nature ils ne comprennent pas qu'elle est l'être même, éternel, infini, existant selon ses propres lois (cf. Ethique I, propositions XVI-XX). De l'homme ils ne comprennent pas qu'il est une chose singulière de la nature, à laquelle s'appliquent les mêmes lois qu'aux autres. Admettre cela exige de rompre avec une représentation subjective, naïve, anthropocentriste, telle qu'elle se trouve exprimée dans les mythes, comme celui d'Adam (Genèse) ou celui des sœurs Wawilak (cf. Lévi-Strauss, la Pensée sauvage, pp. 120 et suivantes). Il ne faut d'ailleurs pas inverser les rapports entre les choses : ce n'est pas parce qu'un texte tenu pour sacré fait de l'homme un être à part, central et supérieur que la mentalité commune le tient pour tel ; c'est au contraire parce que la mentalité commune se fait spontanément cette représentation sans nul besoin d'aucun texte sacré, que les esprits étroits et bornés, résistant à l'émergence d'une autre représentation, en font un texte sacré. Or ce mythe, qui n'était déjà pas très éclairé dans l'Antiquité classique, devient absolument intenable avec la représentation galiléenne de l'univers. Ce n'est d'ailleurs pas tant avec l'héliocentrisme qu'il entre en conflit. Certes faire du sol qui a l'honneur d'être foulé des pieds de l'homme un satellite périphérique c'est exiler celui-ci, c'est ostraciser la crème de la " création ". Assurément cela l'humilie. Mais ce n'est pas encore comprendre qu'il n'échappe pas à la règle commune des choses singulières dans lesquelles s'exprime universellement la puissance de la nature. Sur ce point Spinoza reprend volontiers le vocabulaire de la scolastique, faisant de l'être, ou substance, ou Dieu la natura naturans et des choses " créées " la natura naturata.

Même si Saint Thomas d'Aquin range évidemment l'homme parmi les " créatures ", il déclare aussi que " la créature raisonnable est subordonnée à la providence divine d'une manière plus excellente (que les autres), en tant qu'elle devient elle aussi participante de la providence, étant capable de prévoir pour elle-même et pour les autres : d'où il suit qu'il y a aussi en elle une participation à la raison éternelle, grâce à laquelle elle a une inclination naturelle à l'acte et à la fin légitimes " (Somme théologique, Ia, IIae, qu 91). Dans le contexte du XIIIe siècle, où la loi éternelle ne peut signifier que le libre décret du " créateur ", cela induit une exceptionalité de la condition humaine. Comme le " Docteur angélique " n'a pas plus que les autres encore formé une conception déterministe de la loi, il ne dit pas que les actes de l'homme échappent au déterminisme, mais il est clair qu'il les croit issus d'un libre arbitre. Plus précisément Dieu a fait de l'homme un être doté de raison afin qu'il puisse choisir de se soumettre à la volonté divine. Cela implique évidemment qu'il puisse transgresser l'ordre. Même si cette éventualité, à vrai dire hautement probable, est prévue par Dieu et qu'à ce titre elle soit aussi une expression de sa volonté, il n'en demeure pas moins que " la créature raisonnable " échappe à l'ordre commun.

Or la raison pour laquelle, bien qu'il ait " une inclination naturelle à l'acte et à la fin légitimes ", l'homme s'y soustrait, n'est autre que ses passions. Les moralistes auxquels s'oppose cette Préface ne traitent manifestement pas des passions comme de choses naturelles. Ils les tiennent même au contraire pour responsables d'une dénaturation de l'homme, puisqu'à cause d'elles serait transgressé l'ordre de la nature. Elles seraient causes de ce que l'homme en perturberait l'ordre au lieu de s'y soumettre. Si encore ils se contentaient d'un constat, celui-ci ne serait pas forcément incompatible avec un point de vue scientifique ! Mais ils blâment la conduite humaine et ils ne peuvent la condamner ainsi que parce qu'ils attribuent à l'homme une puissance absolue sur ses passions. Parce qu'ils ne conçoivent pas que l'ordre de la nature est déterministe, ils croient que les actes humains peuvent y échapper. Parce qu'ils croient l'homme libre, au sens où il disposerait d'un libre arbitre, ils le mettent en accusation. Selon leurs vues il appartient à l'homme d'être un commencement absolu dans l'ordre des choses, une condition inconditionnée. C'est cette philosophie, en vérité très soumise à la théologie, que Kant tente de rendre cohérente dans la Critique de la raison pratique. Tout en reconnaissant la validité du principe du déterminisme, il prétend le cantonner au niveau des apparences phénoménales et maintenir au niveau des choses en soi le libre arbitre humain. Ce principe de volonté libre a suffisamment été dénoncé dans la deuxième partie de ce livre pour qu'il soit maintenant inutile d'y revenir. Mais il n'est pas sans conséquences.

La seconde erreur des moralistes en dérive en effet directement : s'ils ne peuvent, et pour cause, attribuer à la nature des choses l'impuissance et l'inconstance humaines, ils en voient la source dans une imperfection, un vice, de la propre nature de l'homme. Cette proposition qui n'a évidemment aucun sens en termes spinozistes, est au contraire pleinement compatible avec une doctrine qui attribue à un " créateur " une supériorité inintelligible et des desseins impénétrables. On s'imagine s'élever à son niveau en décriant les conduites et la nature prétendument imparfaite des hommes. Il est assurément vrai que les hommes sont incapables le plus souvent de parvenir à leurs fins. Ils ne savent pas quels moyens il faut employer pour les atteindre. Il arrive même que ceux qui sont les plus habiles à user des moyens appropriés ne sachent plus très bien à quelles fins ils souhaitent parvenir et qu'ils changent de but, comme on change de cheval au milieu du gué ! C'est un lieu commun de la description des passions que d'en faire la cause de l'impuissance et de l'inconstance humaines. On peut penser que sur ce point comme plus loin dans cette Préface Spinoza fait allusion à des auteurs bien connus, dont on a trouvé les livres dans sa bibliothèque. Il s'agit de philosophes latins plus ou moins fidèlement inspirés par la doctrine stoïcienne : Cicéron, Sénèque, Epictète. Pour n'illustrer cette idée que d'un exemple, on peut se rapporter aux Annales de Tacite, également présentes dans le même patrimoine, qui sont tout entières susceptibles d'être interprétées dans cette perspective philosophique. On peut se souvenir en particulier de ce qu'il y est dit des personnages ignobles d'Agrippine et de Néron, ce dernier étant, comme on le sait, le commanditaire du suicide de Sénèque. Que le spectacle donné par ces criminels crapuleux les fasse pleurer ou les fasse rire, qu'il provoque leur mépris ou plus souvent leur horreur, les Anciens condamnent la nature humaine qu'ils en rendent responsable.

La passion, estiment les Stoïciens, est un mouvement de l'âme contraire à la nature. C'est une maladie. Le seul objectif qu'on puisse s'assigner est de s'en guérir, de s'en débarrasser. Il est vain de vouloir la modérer, il faut l'extirper de l'âme. Il faut donc ne plus éprouver de haine, d'envie, de colère, objectif que je peux certainement approuver, mais il faut aussi ne plus éprouver davantage d'ambition ou d'amour. Le sage est celui qui atteint l'apathie (pathos : l'affect), c'est à dire qui n'éprouve plus rien, que ne touche plus rien de ce qui appartient au monde. L'exercice de la philosophie est dans ce contexte une discipline qui vise à l'élévation de l'âme en la rendant imperméable aux circonstances de la vie. Le philosophe stoïcien est réellement celui qui s'est retiré dans sa tour d'ivoire. " Il y a de certaines pierres dont la dureté est à l'épreuve du fer ; le diamant qu'on ne peut ni fendre, ni tailler, ni limer émousse tous les outils (etc., etc.) L'âme du sage est ainsi (etc., etc., Sénèque, de la Constance du sage III, 4-5) ". Cependant, reconnaissent les partisans de cette doctrine, la sagesse est un idéal hors de portée, que personne ne peut atteindre. Et je dis tant mieux ! Manifestement la Préface pense elle aussi qu'il est heureux qu'il soit totalement impossible de parvenir à ce but. Car enfin quelle triste sagesse que celle qui prétend passer par la condamnation de la passion ! Quelle triste sagesse que celle qui se fait gloire de dire du mal de l'esprit humain, où le plus divin est celui qui remporte la palme de la médisance ! Mais si cet idéal reste injoignable, ce n'est pas par hasard. C'est tout simplement parce qu'il est au-delà des limites de la nature humaine. Les passions, loin de déroger à la nature, sont au contraire pleinement naturelles.

Malgré un point de vue fondamentalement illégitime on trouvera ici ou là, chez les philosophes stoïciens, des idées intéressantes sur la vraie vie. Les exhortations qu'adressait Sénèque à Néron allaient contre le vice et contre le crime : cela doit être porté à son crédit. Même si ce genre de sagesse est suffisamment insupportable pour susciter une antipathie ressentie jusque dans la musique de Monteverdi (le Couronnement de Poppée, 1642), son influence ne s'expliquerait pas si elle n'était porteuse aussi de quelques justes maximes. Il ne faut donc pas nier la contribution des Anciens à de sages leçons de morale. Quoi qu'il en soit cependant il demeure qu'ils n'ont rien compris à la nature des affects. Rien ne le montre mieux que leur ridicule prétention de les extirper de l'âme. " Vaincre ses passions ", tel semble être l'unique mot d'ordre des moralistes avant Descartes. Assurément le verbe est équivoque et peut signifier à la fois une extirpation, une domination ou encore une maîtrise de celles-ci. Je veux dire qu'on peut vouloir les anéantir ou, tout en les laissant subsister, soit en étouffer soit en circonscrire les manifestations.

Mais il est bien inutile d'épiloguer sur ces nuances, car l'éthique spinoziste ne se distingue pas des autres par une simple nuance. Son objectif n'est pas de faire disparaître les affections, mais de les conduire, de les diriger. C'est ce que signifie " in iisdem moderandis " : pour les tenir dans la mesure, modus, pour leur imposer une limite, en régler le cours, les conduire, les diriger. S'il y a un cours dans lequel les passions sont mauvaises, il y en a un autre également où elles sont bonnes. L'affect est ce type particulier d'affection qui augmente ou diminue la puissance d'agir du corps (cf. définition III). La distinction ne peut se faire sur le critère de leur intensité : il ne s'agit pas de tolérer les passions en deçà d'un certain seuil et de les condamner au-delà. Comment la limite pourrait-elle être déterminée, quel sens pourrait-elle recevoir ? Elle est d'ordre qualitatif : l'homme qui éprouve des affects tels qu'ils diminuent sa puissance d'agir descend vers une moindre perfection de sa nature ; celui qui au contraire éprouve des affects propres à accroître sa puissance d'agir s'élève vers une plus grande perfection. Ce qui est éthique, c'est d'aller vers plus de perfection. Mais il est vain de le désirer si l'on ne comprend rien à la nature des affects. La connaissance de ceux-ci, objet de la présente troisième partie de l'Ethique, est un détour incontournable de la recherche du bonheur.

Il est vrai que dans cette voie quelques jalons ont déjà été plantés par Descartes. On trouve dans le traité des Passions de l'âme (Pléiade, pp. 691 et suivantes ; A-T, XI, pp. 327 et suivantes) une explication des passions et des moyens de les maîtriser. Ce " très célèbre " auteur s'est sans doute illustré en affirmant la conviction de la toute puissance de l'esprit humain sur les passions. Sa thèse est liée à celle de la suspension du jugement, elle-même associée à celle qui réduit les idées à des peintures mortes, qui a été suffisamment critiquée dans la deuxième partie. A ce titre il peut tomber sous la même critique que les Stoïciens. Il est néanmoins vrai que son traité expose aussi une théorie physiologique des passions. Elles sont " des perceptions, ou des sentiments, ou des émotions de l'âme, qu'on rapporte particulièrement à elle, et qui sont causées, entretenues et fortifiées par quelque mouvement des esprits " (article 27). Puisque les " esprits (animaux) " sont " les plus vives et plus subtiles parties du sang " (article 10), il est patent que Descartes " s'est appliqué à expliquer les affects humains par leurs premières causes ". Considérant l'afflux ou le reflux du sang dans le cerveau et dans les autres organes (tels que l'estomac) dans les diverses passions, il en fait le critère sur lequel il distingue parmi elles celles qui sont bonnes et celles qui sont mauvaises. " Je remarque en l'amour (...) que le battement du pouls est égal, et beaucoup plus grand et plus fort que de coutume, qu'on sent une douce chaleur dans la poitrine, et que la digestion des viandes se fait fort promptement dans l'estomac : en sorte que cette passion est utile pour la santé. Je remarque au contraire en la haine que le pouls est inégal et plus petit et souvent plus vite, qu'on sent des froideurs entremêlées de je ne sais quelle chaleur âpre et piquante dans la poitrine, que l'estomac cesse de faire son office et est enclin à vomir et rejeter les viandes qu'on a mangées, ou du moins à les corrompre et convertir en mauvaises humeurs " (articles 97 et 98). De cette analyse sort une conclusion peut être pour la première fois modérée dans l'histoire de la philosophie. " Les hommes qu'elles peuvent le plus émouvoir sont capables de goûter le plus de douceur en cette vie. Il est vrai qu'ils y peuvent aussi trouver le plus d'amertume, lorsqu'ils ne les savent pas bien employer et que la fortune leur est contraire. Mais la sagesse est principalement utile en ce point qu'elle enseigne à s'en rendre tellement maître et à les ménager avec tant d'adresse que les maux qu'elles causent sont fort supportables et même qu'on tire de la joie de tous " (article 212 et final). C'est avec grand plaisir que je cite les dernières lignes de cette œuvre, qui sont aussi les dernières que leur auteur ait publiées, parce qu'elles expriment un art de vivre tout opposé à celui des Stoïciens. Il faudrait les analyser avec précision. Mais je m'en tiens ici au rapport très général de la théorie cartésienne des passions avec la théorie spinoziste. Les passions ne sont pas blâmables en elles-mêmes. Il importe de les conduire afin de pouvoir éprouver " toute la douceur et la félicité de cette vie " (Lettre à Newcastle, mars ou avril 1648, Pléiade, p. 1299 ; A-T, V, p. 135). Cet aboutissement passe dans l'Ethique. Cependant celeberrimus Cartesius n'a pas beaucoup mieux compris que les autres le fond de la question éthique. Bonne plutôt que mauvaise circulation du sang, bonne plutôt que mauvaise santé, sont assurément désirables. Mais est-ce là à quoi se réduisent " toute la douceur et la félicité de cette vie " ? Chacun sans doute préférera la santé à la maladie. Cependant il manque à cette analyse ce qui fait la valeur de ce choix, savoir le choix de ce qui accroît l'être de l'homme. D'où l'étrange jugement de Spinoza sur son prédécesseur : " il n'a rien montré d'autre que l'acuité (acumen) de son grand esprit ". C'est à dire qu'il a déployé beaucoup de pénétration, sans pour autant parvenir au but et par conséquent sans remporter la victoire décisive qu'il espérait sur les Stoïciens.

La voie qui permet d'élaborer correctement une éthique passe donc par une étude (historia, diraient les Grecs) des passions, aussi sereine et désintéressée que s'il s'agissait de lignes, de plans ou de volumes : c'est une référence explicite à la géométrie, en tant que modèle de la démarche à entreprendre dans ce but. Le philosophe néerlandais ne procède donc pas à une condamnation des passions et la raison en est que, contrairement à ses prédécesseurs y compris Descartes, il ne prend pas pour point de départ un préjugé quelconque concernant ce que l'homme doit faire, la volonté de dieu par exemple, mais l'être, l'être de l'homme et ce qui donne à cet être le maximum de réalité, autrement dit sa perfection. La rupture avec le mode de penser des Anciens est éclatante. On passe du jugement de valeur, qui s'exprime dans le rire, les pleurs ou le mépris, à une étude scientifique. Il faut bien comprendre le changement radical de point de vue qui est impliqué dans l'Ethique. Ceux qui dans le monde moderne considèrent encore les questions d'éthique du point de vue des Stoïciens, comme le fait par exemple Montaigne au XVIe siècle, peut-être s'étonneront, voire se scandaliseront, qu'on prétende traiter rationnellement de ce qui est irrationnel. Des conduites vicieuses ou ineptes sont en effet contraires à la raison en ce sens que la raison dicte aux hommes une conduite opposée à la haine, à la colère, à l'envie, etc. et tout simplement à la sottise. La haine, la colère, l'envie et la sottise font pourtant partie de l'ordre naturel des choses et en ce sens elles sont parfaitement assimilables à la raison. Rien n'est en dehors de la nature ; il n'y a pas non plus une nature pour expliquer les conduites rationnelles et une autre nature pour expliquer les conduites irrationnelles. La nature est une. Cela ne signifie assurément pas que les mêmes lois s'appliquent aux passions et à l'ordre planétaire ; la loi de la chute des corps, ni même le principe de l'inertie, ne seront invoqués pour expliquer les comportements et les malheurs humains. La troisième partie de l'Ethique n'est pas contenue dans la physique galiléenne : il faut l'inventer. Mais elle a pourtant une dette à l'égard de celle-ci, qui a montré avec quelle nécessité s'appliquent les lois de la nature. Or c'est toujours et partout par la seule force et puissance de la nature que les choses se font et se défont, qu'elles se transforment et passent les unes dans les autres. Est eadem naturae virtus et agendi potentia, c'est à dire que toujours et partout les choses arrivent selon les lois de la nature. Ce n'est que dans la nature, et nulle part ailleurs, qu'il faut chercher la cause de tout ce qui est et de tout ce qui devient, y compris s'agissant de la naissance des affects et des moyens d'exercer sur eux une puissance.

Par suite les choses et parmi elles les affects ne peuvent être comprises que d'une seule et même manière, à savoir en tant qu'elles sont soumises à des lois universelles. Que la raison puisse comprendre les choses, cela ne se fait qu'en les soumettant à des lois universelles. La manière géométrique de traiter des passions, c'est à dire l'interprétation qui les soumet comme toutes les choses singulières à des lois déterministes, est donc parfaitement justifiée. Affectus in se considerati ex eadem naturae necessitate et virtute consequentur ac reliqua singularia. Si au XVIIe siècle une rupture doit se faire avec une représentation subjective, naïve et anthropocentriste, telle qu'elle est exprimée dans le mythe, ce n'est donc pas tant à cause de l'émergence de l'héliocentrisme qu'à cause de celle d'un déterminisme universel. " La philosophie est écrite dans cet immense livre qui se tient toujours ouvert devant nos yeux, je veux dire l'Univers, mais on ne peut le comprendre si l'on ne s'applique à en comprendre d'abord la langue et à connaître les caractères avec lesquels il est écrit. Il est écrit dans la langue mathématique et ses caractères sont des triangles, des cercles et autres figures géométriques " (il Saggiatore, 1623). Le déterminisme galiléen agit comme un révélateur, qui rend indispensable la philosophie qui ne voit plus dans l'homme qu'une partie singulière de la nature. Que ce soit expressément ou non contre la théologie, il faudra cependant encore à tous les novateurs à venir polémiquer fermement afin de faire reconnaître leur droit de traiter scientifiquement de leur objet. Soustraire au préjugé un quelconque domaine de la connaissance est une entreprise qui se heurte davantage au sens commun qu'à la théologie.

C'est dans cet esprit qu'il faut comprendre au fond la dureté des affrontements autour du transformisme de Darwin. L'auteur de l'Origine des espèces note dans son dernier chapitre que " la cause principale de notre répugnance naturelle à admettre qu'une espèce ait donné naissance à une autre espèce distincte, tient toujours à ce que nous sommes peu disposés à reconnaître tout grand changement dont nous ne voyons pas les progrès ". Autrement dit un renversement radical de perspective est nécessaire pour aborder rationnellement l'étude des phénomènes. Plus proche encore de l'expression que donne Spinoza à cette révolution intellectuelle, Durkheim plaidant en faveur de sa proposition de " traiter des faits sociaux comme des choses " explique : " la chose s'oppose à l'idée comme ce que l'on connaît du dehors s'oppose à ce que l'on connaît du dedans. Est chose tout objet de connaissance qui n'est pas naturellement compénétrable à l'intelligence, tout ce dont nous ne pouvons nous faire une idée adéquate par un simple procédé d'analyse mentale, tout ce que l'esprit ne peut arriver à comprendre qu'à condition de sortir de lui-même, par voie d'observation et d'expérimentation " (les Règles de la méthode sociologique). De son côté Freud relève lui aussi : " On nous conteste de tous côtés le droit d'admettre un psychique inconscient et de travailler scientifiquement avec cette hypothèse. Nous pouvons répondre à cela que l'hypothèse de l'inconscient est nécessaire et légitime " (Métapsychologie, l'Inconscient). Néanmoins, alors qu'aujourd'hui à des degrés divers sont admises les théories transformiste, sociologique et psychanalytique, lesquelles touchent diversement à la réalité humaine, la volonté de traiter scientifiquement des questions éthiques reste un objet de scandale. Car l'Ethique va très au-delà de ce que demandait Galilée, dont le seul désir était de traiter scientifiquement de la nature en en exceptant expressément les questions morales : " J'incline à croire que l'autorité des textes sacrés a pour seul but de convaincre les hommes des dogmes et propositions qui, nécessaires à leur Salut et dépassant la raison humaine, ne peuvent leur être rendus crédibles par aucune science ni aucun moyen sinon par la bouche de l'Esprit saint lui-même " (Lettre du 21/12/1613 à Benedetto Castelli). On peut assurément comprendre que le physicien négocie pour sauvegarder ce qui lui est essentiel. Mais il revenait à Spinoza de refuser, heureusement, ce compromis fâcheux et d'exprimer de manière intraitable l'exigence de la raison de ne tolérer à la théologie aucun domaine réservé et de légiférer aussi en matière éthique.




2 Les appétits - (III, scolie de la prop. 2)

Scolie de la proposition II de la troisième partie


(les appétits)


Les pensées s'enchaînent les unes aux autres, les mouvements du corps s'enchaînent les uns aux autres ; mais aucune pensée ne commande un mouvement, ni aucun mouvement une pensée. Certes Descartes a reconnu que l'âme n'était pas dans le corps comme un pilote en son navire, mais il n'en a pas moins continué de prétendre que l'âme avait un absolu pouvoir sur les mouvements du corps et sur ses passions. En quoi un tel absolu pouvoir consisterait-il ? Est-il légitime de l'admettre ? C'est ce que discute ce scolie. Toutefois cette question n'est pas sans entretenir d'étroits rapports avec celle de l'erreur et celle de la liberté, qui sont examinées dans d'autres textes. La théorie des affects amène donc le lecteur sur un point crucial où la philosophie spinoziste se sépare de ses devancières. Tant dans la discussion de la présente question que dans celle des deux autres, il ne s'agit de rien de moins que de la nature de l'esprit, qui n'est pas une substance et qui n'est pas à part du corps.

Le premier temps du scolie ne commence pas tant la discussion qu'il ne procède à une mise en place des positions respectives de l'auteur et de ses adversaires. Spinoza rappelle d'abord au lecteur avoir suffisamment réglé cette question dans la deuxième partie de l'Ethique. Il le renvoie au scolie de sa proposition VII et à la démonstration de sa proposition XII. Le premier de ces textes expliquait que la substance étant unique, la pensée et l'étendue n'en étant que des attributs, l'ordre et l'enchaînement des choses est le même, qu'il soit conçu sous l'un ou l'autre de ces attributs. Plus précisément rapportée à la présente discussion cette proposition signifie qu'il n'y a aucune indépendance de l'ordre des pensées relativement à celui des choses, que l'ordre des pensées ne peut commander celui des affects du corps. Imaginer une semblable action de l'un sur l'autre, ce serait croire que le corps est une substance, l'esprit une autre. C'est d'ailleurs ce qui se fait implicitement lorsqu'on emploie le mot âme au lieu de celui d'esprit. L'auteur au contraire dit mens et non pas anima. Il y a donc un parallélisme entre les affects et les idées. Sa nature est expliquée par la proposition XII : l'esprit est l'idée du corps ; tout ce qui arrive dans le corps est connu de l'esprit. Il n'est évidemment pas dit que la connaissance en est adéquate, et c'est tout une affaire que de substituer aux idées mutilées et confuses des affects une idée vraie. Mais ce n'est pas ce qui importe ici. Ce qui est nécessaire à la compréhension du présent scolie, c'est de saisir que loin de commander aux affects l'esprit exprime la même chose qu'eux sous un autre attribut de la substance. Par conséquent le lecteur attentif de la deuxième partie sait déjà ce qui est discuté ici. Mais " j'ai du mal à croire ", dit l'auteur, que le lecteur l'admettra sereinement. Les hommes sont persuadés que l'esprit commande au corps, que c'est lui qui le met en mouvement ou au repos, que ce sont ses pensées et ses volontés qui le conduisent. Ainsi se voit-on soi-même en tant qu'esprit se donner des ordres à soi-même en tant que corps ; et soi-même en tant que corps exécuter les ordres donnés par soi-même en tant qu'esprit, comme si l'on était simultanément deux êtres différents. Le moraliste stoïcien ordonne à son corps d'accepter la douleur et Sénèque ordonne au sien d'accepter la mort exigée par Néron. Dans cette perspective le corps est tenu pour un subalterne et l'esprit pour le maître légitime. Les passions constitueraient comme des rebellions du mauvais sujet contre son bon souverain et toute la morale consisterait à rétablir l'ordre en soi.

Pourtant la principale et sans doute unique raison par laquelle les hommes croient à la puissance de l'esprit sur le corps est qu'ils ignorent la puissance du corps. Afin de la leur rappeler le texte évoque l'ignorance qu'on a de la structure du corps et de ses fonctions. C'est assez curieusement qu'il y fait appel. Tout semble se passer comme s'il disait : nous ignorons tous ce que peut le corps ; nous ne pouvons pas dire avec certitude qu'il est incapable de se mouvoir seul ; qui sait s'il ne le peut pas ? Lui reprocher de céder à une conjecture cependant serait oublier ce qui a été tenté dans sa deuxième partie : entre les propositions XIII et XIV sont intercalés des axiomes, lemmes, postulats et scolies constituant comme un petit traité de physiologie visant à démontrer la grande complexité du corps humain. Ses énoncés ne sont assurément pas à entendre au pied de la lettre : la théorie qui y est développée est trop évidemment abstraite, en ce sens que ses principes sont réduits à ceux de la mécanique. Si une référence expresse y est faite à l'optique, celle-ci n'y est elle-même conçue que sur le modèle corpusculaire cartésien. Cela ne signifie pas cependant qu'il veuille délibérément réduire la biologie et la médecine à une application particulière des lois de la mécanique. Il admet que son explication n'est peut-être pas la bonne : fieri potest ut hoc aliis de causis contingat (scolie de la proposition XVII de la deuxième partie). Mais c'est évidemment un principe philosophique d'affirmer la possibilité de fournir une explication de ce qui survient dans le corps humain. Après tout le rôle de la philosophie n'est pas celui de la physiologie et la première incite à bon droit la seconde à mener ses expériences et à édifier sa doctrine. D'ailleurs les expériences vulgaires doivent bien inciter à mettre en place des expériences scientifiques. Tout le monde sait ce que peut l'instinct des animaux et ce que peuvent dans leur sommeil les somnambules.

Concernant la première question on pourrait par exemple évoquer à bon droit les mœurs des anguilles, dont personne qui a vécu à Amsterdam ne peut n'avoir pas entendu parler. Ce poisson qui vit en eau douce, se reproduit dans l'eau salée de l'Atlantique nord, en un endroit suffisamment connu des marins pour avoir été nommé la mer des Sargasses. Les civelles, ou jeunes anguilles, gagnent les côtes européennes et remontent les rivières d'où venaient leurs géniteurs. On ne peut qu'admirer que des poissons qui n'ont ni carte ni compas sachent infailliblement retrouver l'endroit où ils doivent frayer et féconder, et plus encore venir en un ruisseau précis qu'ils ne connaissent pas. Relativement à la seconde question, on connaît depuis longtemps les actes parfaitement coordonnés et précis d'une personne qui se meut en dormant et qui atteint son but, en dépit des obstacles et des dangers. On peut très justement admirer comment ils sont produits dans la privation de la conscience beaucoup mieux qu'ils ne le seraient avec sa participation. On sait que si l'on réveille le somnambule au milieu de l'exécution d'une tâche difficile, il sera incapable de la poursuivre. Il faut reconnaître que dans cette occurrence ne vaut plus rien le schéma explicatif ordinaire, qui renvoie les actes à la volonté. Donc personne ne comprend ce qu'il dit lorsqu'il affirme que l'âme meut le corps.

La notion de volonté a été décisivement critiquée par le scolie de la proposition XLIX de la deuxième partie. Elle n'est qu'une abstraction, qui loin de pouvoir désigner une faculté d'où découleraient les actes, ne peut en réalité renvoyer qu'à l'ensemble de nos volitions, lesquelles ne sont rien d'autre que nos appétits. Prétendre expliquer par la volonté les mouvements du corps, c'est se payer de mots. En effet aucun de ceux qui le font ne peut rendre compte des moyens qu'emploie cette prétendue faculté pour atteindre sa fin. De quels instruments relevant de l'attribut étendue peut user une faculté relevant de l'attribut pensée ? Comment une pensée peut-elle produire un mouvement ? Cela est inintelligible : des pensées peuvent être causes d'autres pensées ; des mouvements peuvent être causes d'autres mouvements. Mais les unes ne peuvent être causes des autres. En outre un mouvement s'analysant en termes mécaniques, celui qui affirme que la pensée meut le corps devrait pouvoir dire comment celle-ci s'exprime en termes de force ou de puissance, et par suite quelles sont les masses sur lesquelles elle a une action et celles devant lesquelles elle échoue. Car enfin il est bien assuré que la volonté ne peut pas tout. Je ne peux du seul fait de ma volonté rendre à mon corps la santé qui lui manque et encore moins la jeunesse qu'il a perdue. Mais ces sages remarques ne suffisent pas à faire taire ceux qui croient à l'action de l'âme sur le corps. Ils arguent encore que, même s'ils ne peuvent savoir par quels moyens, l'expérience leur prouve 1° que le corps n'est mis en mouvement que par l'esprit ; et 2° qu'il appartient à l'esprit de décréter qu'il parlera ou se taira, ou d'arbitrer ainsi entre deux actions contraires quelconques.

Avec le premier de ces deux points commence véritablement la discussion des thèses adverses. Les arguments avancés précédemment, quoique parfaitement justes et suffisants, ne sont pas encore entendus sur le fond, c'est à dire ne sont pas rapportés à la question décisive de la liberté. Cependant, malgré l'apparence qu'a cette phase du scolie de répéter ce qui a déjà été dit, quelque chose de nouveau y apparaît. Non seulement l'esprit pourrait mouvoir le corps, mais il aurait seul cette puissance. Autrement dit ce ne seraient pas les corps eux-mêmes qui disposeraient du mouvement, mais seulement l'esprit, sans lequel ils seraient inertes. La thèse peut paraître excessive dans la mesure où elle nie qu'un corps puisse être mis en mouvement par un autre. Cependant elle est plus subtile que cela. Elle signifie que d'effet en cause, et de cette cause elle même tenue pour un effet à une autre cause, etc., il faudra bien arrêter cette régression pour trouver un premier moteur, lui-même incorporel, qui soit capable de tout mettre en branle. C'est la conception exprimée par Aristote dans la Métaphysique L, qui a fait la joie des théologiens. Car le premier moteur n'est premier que parce qu'il n'est pas lui-même mu, et un moteur non mu cela ne se voit pas parmi les corps, qui sont tous moteurs et mus à la fois. Cette condition elle-même inconditionnée ne peut pas être un corps, elle est un esprit, disent ses partisans. Dans cette philosophie le mouvement est exclu des corps, c'est à dire de la matière, pour leur être insufflé de l'extérieur. Cela demeure bien au-delà du XVIIe siècle une question très polémique que de savoir si la matière est inerte. Mais le terme n'est pas clair. Signifie-t-il qu'on n'y trouve aucune volonté ? Dans ce cas Spinoza applaudit. Signifie-t-il qu'on n'y trouve aucun mouvement ? C'est assurément tout différent. Au niveau des cosmogonies il n'y a que deux hypothèses possibles : ou bien le mouvement n'appartient pas à la matière et il lui faut un esprit (nous) pour le lui donner, ou bien la matière est elle-même mouvement. Qu'on rapporte la première à Anaxagore ou à la Genèse, il est clair qu'on ouvre ce faisant la voie à l'idée d'un être transcendant. Rien ne peut être plus éloigné de la pensée de l'Ethique. Aussi de la même façon que sa première partie a écarté l'idée d'un dieu transcendant, la deuxième écarte maintenant l'idée d'une âme transcendante au corps, située au-delà du corps, derrière lui, et agissant sur lui comme un montreur de marionnettes tire les ficelles de ses pantins. Le corps humain est-il un pantin ? Telle est en quelque sorte la question.

Descartes sur ce problème est contradictoire. Il fait du corps, et pas seulement de celui des animaux, une machine : elle est réductible à une ensemble de leviers, roues et ressorts, dont on peut obtenir exactement tous les mouvements qu'on lui voit faire. Sur la question spécifique du mouvement le corps est un pantin. Cependant, dit-il comme pris de remords, l'âme n'est pas étrangère au corps : " il ne suffit pas qu'elle soit logée dans le corps humain, sinon peut-être pour mouvoir ses membres, ainsi qu'un pilote en son navire, mais il est besoin qu'elle soit jointe et unie plus étroitement avec lui pour avoir outre cela des sentiments et des appétits " (Discours de la méthode, cinquième partie, Pléiade, p. 166 ; A-T, VI, p. 59). Lorsqu'il s'agit d'expliquer les passions il admet la dépendance du pilote à l'égard du navire ; mais lorsqu'il ne faut que rendre compte du mouvement, il s'en tient à la conception théologique. Parce qu'il fait de l'âme et du corps deux substances distinctes, il est conduit à faire de la première ce qui introduit le mouvement dans le second ; mais il est alors bien en peine d'expliquer " qu'on rapporte particulièrement à elle " " des perceptions, ou des sentiments, ou des émotions de l'âme ", alors qu'elles " sont causées, entretenues et fortifiées par quelque mouvement des esprits " (les Passions de l'âme, article 27). C'est pourquoi il invente la " notion primitive " de l'union de l'âme et du corps, ce qui place ladite union sur le même plan que l'extension et la pensée, notions elles aussi primitives (Lettre à Elisabeth, du 21/5/1643, Pléiade, p. 1152 ; A-T, III, p. 665). La primitivité de la notion qui unit deux autres notions primitives est un mystère bien digne de celui de la Très Sainte Trinité et des autres dogmes théologiques. Contre cette doctrine s'élèvent deux objections. Dans le sommeil premièrement l'esprit ne dort pas moins que le corps. Si le corps est alors au repos, l'esprit l'est tout autant et l'on ne voit pas qu'il soit capable dans ce moment d'ordonner le mouvement. Quelle est cette puissance de l'âme qui n'existe plus lorsque le corps dort ? Si puissance il y a, c'est à dire faculté, ce n'est pas celle de l'esprit. Mais il n'y a aucune faculté ; il y a parallélisme entre ce que peut le corps et ce que peut l'esprit. On ne constate pas seulement que l'esprit pense à certains moments, tandis qu'il ne pense pas à d'autres. On constate aussi, et c'est la seconde objection, que la prétendue faculté de penser qui appartiendrait à l'âme, est plus ou moins grande selon que le corps est plus ou moins apte à être affecté des objets. Qu'est-ce en effet qui distingue deux idées du même objet, l'une fausse et l'autre vraie ? Qu'est-ce par exemple qui distingue la représentation ptoléméenne du monde de la galiléenne ? Ce ne sont pas seulement deux théories sur le papier équivalentes en droit, comme les voulait l'éditeur de Copernic. La première rend compte de l'expérience d'un corps qui n'est affecté que par son voisinage immédiat, tandis que la seconde rend compte de l'expérience plus large d'un corps en rapport avec un monde plus étendu. Il ne peut pas venir à l'esprit lié au premier corps l'idée que son observatoire est lui-même mobile, tandis qu'elle s'impose au second. La philosophie spinoziste de la connaissance est tout à fait capable de concevoir un progrès de la connaissance, réglé sur le développement de l'expérience, tandis que pour la philosophie cartésienne une théorie ancienne est fausse par manque de respect des règles de la méthode. Celle-ci est incapable d'expliquer autrement que par les rituelles " prévention et précipitation " les idées successives que le même esprit peut se faire du même objet suivant qu'il entretient avec lui davantage de rapports.

Ce qui précède pourrait suffire à montrer que l'esprit ne dispose pas de cette prétendue supériorité sur le corps, qui lui conférerait la puissance de le mouvoir. Mais objectent encore les partisans de cette doctrine, l'activité créatrice des arts, architecture, peinture, etc. montre que le corps est guidé par l'âme. L'élévation spirituelle qui caractérise leurs œuvres n'exige-t-elle pas l'intervention d'un esprit supérieur au corps ? La réponse n'apporte pas d'arguments nouveaux. Toutefois elle les donne à entendre dans une acception plus approfondie. En premier lieu elle renvoie à nouveau aux somnambules. Ceux-ci dans leur sommeil sont capables de choses merveilleuses, dont l'esprit éveillé peut à juste titre se montrer jaloux. On l'a déjà remarqué ; le contexte cependant oblige à l'interpréter d'une autre manière. On se demandera avec profit si l'activité de l'artiste est une activité de la pensée. Si l'artiste avait à traduire en images ce qu'il a d'abord conçu, ce qu'il a d'abord pensé, son œuvre ne ferait que doubler inutilement un message doctrinal, qui se suffit à lui-même. Mais celui qui traduit en images ce qui a d'abord existé en lui sous forme d'idées n'est pas un artiste. Cela a d'abord été dit par Platon chez qui l'expression de l'artiste constitue un délire (cf. Ion 534ab, Phèdre 245a et 265b). L'Ethique en fait l'expression d'un somnambulisme. Et en second lieu et pour pousser plus loin l'argument précédent il faut redire que la structure du corps dépasse en artifice tous les produits de l'art. Assurément on a déjà dit plus haut que la complexité du corps humain était méconnue. Mais on vient aussi de remarquer que plus elle s'accroît, plus la connaissance elle aussi s'accroît. On peut tout aussi légitimement dire que s'accroissent d'autant les capacités créatrices du corps. Plus il accroît sa capacité d'être affecté par un plus grand nombre d'autres corps, plus se développent et ses connaissances et ses capacités créatrices. Le sens de l'histoire de l'art est de mettre ce mouvement en lumière. La thèse peut choquer ; mais elle est féconde.

La discussion entre ensuite dans une nouvelle phase d'approfondissement. On parvient en effet à l'autre fait " d'expérience " sur lequel s'appuient les adversaires combattus dans ce scolie. La réponse implique la réfutation de la notion vulgaire de liberté. Cela se fait avec l'accord involontaire de Descartes et même celui anticipé de Leibniz. Le pouvoir de l'homme de décréter s'il parlera ou se taira, le pouvoir de dire ou de ne pas dire ce qu'il sait, quoique souhaitable, est imaginaire. Etre discret sur ses actes, ses bonnes fortunes ou ses relations, respecter une confidence déposée par autrui, retenir un secret contre les sollicitations de le trahir (sans parler de la torture), toutes choses qui renvoient à de multiples occasions dans la vie de chacun, sont autant de serments rarement tenus, qu'ils soient faits à soi-même, à un particulier ou à une autorité. Les hommes ne maîtrisent rien aussi peu que leurs appétits. Il ne s'agit pas tant de leur appétit de parler que de celui des avantages, vanité ou argent, qu'ils tirent de parler. Ils le savent si bien qu'ils renversent entièrement l'idée de la liberté. Spinoza n'est pas le moraliste, qui à la manière stoïcienne blâmerait les hommes de ne pas savoir se taire. Il ne prétend pas que la vraie liberté soit de tenir sa langue. Il constate seulement que se faisant de la liberté une idée fausse, laquelle consiste à croire qu'on agit de son propre décret, et constatant cependant qu'ils agissent bien peu souvent de leur propre décret, et d'autant moins que les poussent de plus fortes raisons, les hommes en viennent à cette absurdité d'imaginer que c'est lorsqu'ils ont le moins de raisons de choisir, qu'ils sont les plus libres. Autrement dit selon eux c'est dans l'indifférence qu'ils seraient les plus libres ; la liberté serait dans l'indifférence. S'ils ne voyaient qu'ils se repentent de leurs prétendus libres décrets, ils croiraient même être entièrement libres. Mais ils sont conscients, quoique trop tard, qu'ils choisissent quelquefois le pire, bien qu'ils voient le meilleur. Le poète Ovide dans ses Métamorphoses (VII, 21) le fait dire à Médée animée par la passion contre la raison : video meliora, proboque, deteriora sequor. Elle voit bien que le devoir lui commande d'être fidèle au roi son père et à son pays ; mais elle cède à l'amour qu'elle conçoit pour Jason. Descartes s'est déjà implicitement référé à ce vers dans la Lettre à Mesland du 09/02/1645 : " une plus grande liberté consiste en effet ou bien dans une plus grande facilité de se déterminer, ou bien dans un plus grand usage de cette puissance positive que nous avons de suivre le pire, tout en voyant le meilleur " (Pléiade, p. 1178 ; A-T, IV, p. 174). Leibniz dans ses nouveaux Essais (Livre II, ch. XXI, § 35) en fera une citation explicite. Unanimes dans la référence au poète latin ces philosophes sont aussi, pour une fois, unanimes à juger que l'indifférence est le plus bas degré de la liberté. N'ayant pas à combattre le cartésianisme sur ce point, l'auteur ne s'y attarde pas. Par contre, l'accord n'allant pas plus loin, il doit le combattre sur le rôle de la volonté. Le souci de remettre en cause la légitimité de la notion de volonté rejoint celui de la proposition XXXV de la deuxième partie. Afin de se faire comprendre, et parce qu'il y poursuit une conclusion identique, il donne des exemples identiques à ceux de la Lettre LVIII à Schuller : c'est l'appétit et non pas un libre décret qui pousse le nourrisson à téter, l'enfant coléreux à la vengeance, le peureux à la fuite. Il revient donc à sa thèse célèbre que les hommes se croient libres parce qu'ils sont conscients de leurs actes, mais ignorants des causes qui les déterminent. Jusqu'à ce qu'il ait dessaoulé l'ivrogne croit dire par son libre décret ce qu'il regrettera ensuite avoir dit. Il découvrira trop tard quels appétits le poussaient.

Cependant il faut à Spinoza aller beaucoup plus loin que les moralistes, et développer ce qui fait l'originalité de sa propre philosophie, à savoir une conception dans laquelle il n'y a qu'une substance et où par conséquent l'esprit n'en est pas une, et n'est que le même être qui est par ailleurs appréhendé en tant que corps. On peut d'abord constater que les prétendus décrets de l'esprit vont de pair avec la détermination du corps. Celui qui est poussé par des déterminations contraires hésite entre deux décrets. Celui qui n'est poussé par aucune détermination ne prononce aucun décret et la plus légère détermination qui interviendra le fera décréter dans son sens. Mais ce parallélisme n'a rien de merveilleux : les décrets de l'esprit ne sont rien d'autre que les déterminations du corps. Le décret et l'appétit sont une seule et même chose. Elle est déterminée par l'ordre et l'enchaînement des idées dans le premier cas, par l'ordre et l'enchaînement des choses dans le second. Mais elle n'est jamais " libre ", au sens où elle serait indéterminée. L'âme et le corps sont une seule et même chose ; il ne peut par conséquent pas y avoir de puissance de l'esprit sur le corps. L'argument qui va le prouver doit mettre en évidence à la fois qu'il y a un enchaînement des idées et que cet enchaînement est le même que celui des choses. Penser en effet n'est rien d'autre qu'utiliser des mots, lesquels sont des choses liées en un certain ordre bien indépendant de la volonté. C'est le sens de l'observation sur la mémoire. Se souvenir n'est rien d'autre qu'enchaîner des idées, en fait des images, c'est à dire les associer les unes aux autres. Or d'une part cette association n'a rien de libre et d'autre part penser c'est associer des idées aux images. Le scolie de la proposition XVIII de la deuxième partie de l'Ethique l'a expliqué. Au mot pomum le Romain associe l'idée de la pomme. Cette association n'est pas celle du Hollandais, pas celle du Français, etc., qui chacun dans sa langue utilisent d'autres mots. Cet exemple met en évidence ce que les concaténations d'idées ont de subjectif. Quoique ce qui est opposé ici ce ne soient pas des habitudes personnelles de vie mais des habitudes sociales linguistiques, cela n'en prouve pas moins que la nature de l'esprit est telle que ses associations ne sont libres qu'en apparence. Dans les termes du Cours de linguistique générale de Saussure, on dira qu'à l'image acoustique le sujet parlant associe le concept. Entre le signifié et le signifiant il n'y a aucune ressemblance, et pourtant l'esprit de la pensée du second passe aussitôt à la pensée du premier. Le signifiant et le signifié, le son articulé et l'idée de la chose, sont associés par les habitudes d'une communauté linguistique. C'est pourtant dans les mots et avec nul autre moyen que nous devons penser, et cela crée un sérieux problème.

Car ces habitudes linguistiques elles-mêmes n'expriment rien de plus que l'ordre des affections du corps humain. Ce que les sujets parlants se représentent dans les mots, ce n'est donc nullement la nature des choses dont ils parlent, c'est seulement une sorte de mélange de ces choses et du corps. L'ordre des affections du corps est aussi l'ordre de nos idées, du moins aussi longtemps que ce ne sont pas les idées de l'entendement. Où est la liberté dans l'enchaînement des idées ? Premièrement on n'est pas libre de se souvenir ou non, tout le monde le sait ; deuxièmement on se déclare libre de dire ou de taire ce dont on se souvient : mais ce n'est qu'un rêve, on l'a compris plus haut. Nous croyons en rêve décréter librement de parler ou de nous taire, et pourtant personne ne va soutenir que nous y décrétions vraiment librement. Pour faire bonne mesure le scolie ajoute que nous rêvons de faire ce que la pudeur nous interdit éveillés : personne n'aura l'impudeur de reconnaître sa volonté dans ses dévergondages oniriques. Les volontés des rêves ne sont pas plus libres que celles de l'ivrogne : dans tous les cas les idées que nous croyons libres sont le produit d'un mouvement spontané du corps. Le sens des exemples donnés plus haut est que nous sommes toujours dans l'illusion, toujours semblables à l'ivrogne, etc. Il faudrait être fou pour distinguer des décrets fantastiques, qu'on admet illusoires, et des décrets libres, ceux de la veille. La conclusion qui s'impose est par conséquent celle-ci : croire au libre décret, c'est rêver les yeux ouverts. Le décret de l'esprit n'est rien d'autre que l'affirmation qu'enveloppe nécessairement l'idée en tant qu'elle est l'idée (cf. scolie de la proposition XLIX de la deuxième partie) et les prétendus décrets s'enchaînent dans l'esprit avec la même nécessité que les idées des choses.




3 Le désir - (III, scolie de la prop. 9)

Scolie de la proposition IX de la troisième partie


(le désir)


"Le désir est l'essence même de l'homme". Le désir, cupiditas, n'est pas un affect parmi d'autres. Avant de parler de la joie et de la tristesse, a fortiori avant de parler de l'amour et de la haine, puis de toutes les autres affections qui en sont de près ou de loin dérivées, cette troisième partie de l'Ethique, dont l'objet est l'origine et la nature des affects, porte son attention sur le désir. Dans l'ordre géométrique des démonstrations, c'est le commentaire de l'effort conscient que produit l'esprit pour persévérer dans son être qui en donne la première occasion. Cette place, la première, est hautement significative de cette relation, très étroite, avec cet effort. Si le désir est le premier de tous les affects, la raison en est dans la nature de cet effort, conatus, par lequel chaque être, et pas seulement l'homme, tend à être sans aucune référence à la durée, donc indéfiniment à persévérer dans son être. Si par contre la définition I, qui en est donnée plus loin à la suite de la proposition LIX, tirant la conséquence du présent scolie, déclare que le désir est l'essence de l'homme et de nul autre être, c'est parce qu'il n'est pas seulement un effort, mais un effort conscient et que la conscience est une caractéristique particulière de l'esprit, qui ne se rapporte qu'à l'homme. Toutefois la raison pour laquelle le désir n'est pas seulement une des propriétés de l'homme, mais son essence, ce n'est pas qu'il est conscient, c'est qu'il est cet effort. Plus loin, dans les définitions par lesquelles s'opèrera une récapitulation de toute cette partie du livre, c'est donc très logiquement la première définition qui lui sera consacrée.

Le présent scolie ne se rapporte pas uniquement à la proposition qu'il suit immédiatement ; mais comme tout scolie il commente aussi celles qui la précèdent, à savoir en l'occurrence celles qui se rapportent à cet effort que produit l'esprit pour persévérer dans son être. C'est sur celui-ci premièrement qu'il faut s'entendre afin de bien entendre par suite ce qui est dit du désir. Or la notion d'être, esse, renvoie à la première partie de l'Ethique. Cet effort ne peut nullement être entendu dans un sens physique, ainsi qu'on le fait quand pour soulever un objet de poids on déploie une énergie ordinairement tenue en réserve, ni au sens psychologique, ainsi qu'on le fait quand dans une transaction commerciale on demande à un partenaire de faire une concession qui va au-delà de ses offres ordinaires. Lorsque la proposition VI déclare : " chaque chose autant qu'il est en elle, quantum in se est, s'efforce de persévérer dans son être ", son sens ne peut être que ontologique. Il ne faut donc pas s'imaginer que l'effort serait produit dans une circonstance et pas dans une autre, qu'il pourrait être abandonné ni définitivement ni même momentanément, ou qu'il serait par nature conscient. L'effort ainsi entendu ne coûte rien, il ne va au-delà d'aucune limite, il ne puise dans aucune épargne. Il se confond purement et simplement avec l'être. C'est à une chose quelconque, dans la simple mesure où elle est un être, qu'il appartient de persévérer dans son être. Sur le plan le plus général, celui de la substance c'est à dire de la nature prise globalement, l'affirmation va de soi. L'être ne peut pas cesser d'être. Il y a de l'être et non pas rien ; l'être ne peut céder la place au non-être. La substance est nécessairement ; l'éternité lui appartient.

Assurément lorsqu'on passe sur le plan des êtres singuliers il en va tout autrement : leur essence n'enveloppe pas l'existence nécessaire. Je peux cesser d'être, la montagne peut cesser d'être, le soleil lui-même peut cesser d'être, parce que eux ni moi ne sommes éternels. Mais la fin de l'existence du soleil ne signifie pas la fin de l'être, celle de la montagne ou de moi-même encore bien moins. Démocrite dirait que les atomes qui étaient employés et rassemblés ici, sont ensuite dispersés et réemployés les uns là les autres ailleurs. Un être singulier peut donc bien cesser d'être. Mais il en va de sa disparition comme de sa venue : ce n'est pas de ses propres forces ni de sa propre initiative qu'il commence d'exister, et ce n'est pas non plus par de telles causes qu'il cesse. La cause pour laquelle existe un être singulier, par exemple un arbre, lui est extérieure, et celle pour laquelle il disparaît l'est tout autant. Mais en tant que mode de la substance, dans la simple mesure où il est, il ne peut que persévérer dans son être. Il exprime la puissance de la substance, c'est à dire de la nature. Son être ne peut envelopper aucune contradiction qui le supprime, car elle l'aurait d'abord empêché d'être ; relativement à lui la maladie et la mort ne sont donc pas autre chose que des accidents. L'accident certes n'a rien de contingent, mais la cause par laquelle il s'explique est extérieure à l'être qu'il affecte. Si un cancer par exemple donne l'impression de se développer de l'intérieur du malade, il n'en est pas moins vrai que, si son déclenchement n'y avait pas été introduit par des causes extérieures, c'est l'existence même de ce malade qui aurait de tout temps été contradictoire et impossible : il n'aurait jamais commencé d'être.

La proposition VII ajoute : "l'effort par lequel chaque chose s'efforce de persévérer dans son être n'est rien à part l'essence, essentia, actuelle de cette chose". Il est dans l'être de l'arbre de produire des bourgeons, des feuilles, des fleurs et des fruits ; il est de son essence de croître. Aussi le fait-il, autant du moins qu'il est en lui : il faudra une cause extérieure pour l'en empêcher. Cela fait comprendre ce qu'est l'essence d'une chose quelconque. " Je dis appartenir à l'essence d'une chose ce dont la présence pose nécessairement la chose, et dont la suppression supprime nécessairement la chose ; ou encore ce sans quoi la chose et réciproquement ce qui sans la chose, ne peut ni être ni être conçu " (définition II de la deuxième partie). Ce qui est de l'essence d'une chose lui appartient tellement qu'il s'identifie à elle. Car il n'est pas seulement vrai qu'il en constitue l'être, il est vrai aussi qu'il n'est rien en dehors d'elle. Un arbre sans bourgeons, sans feuilles, sans fleurs et sans fruits c'est un arbre mort, dont les cellules se dispersent et se dissolvent dans d'autres êtres ; ce n'est plus un arbre, c'est déjà autre chose. Mais réciproquement un bourgeonnement, une feuillaison, une floraison et une fructification qui ne seraient pas un arbre, ça n'existe pas, ce n'est qu'une abstraction. L'essence d'une chose n'est en effet pas une définition inerte ou morte. Ce qu'elle est, elle le produit. L'essence est en acte. L'effort dont il est question ici n'est donc nullement un acte que la chose pourrait faire ou ne pas faire : aucune chose ne peut faire qu'elle ne soit pas, parce qu'aucune chose ne peut faire qu'elle soit autre chose que ce qu'elle est. Il faut se débarrasser d'un mode de penser magique, dans lequel une nécessité pourrait être suspendue. " La Belle au bois dormant " c'est un conte de fées. Le cas qui y est exposé ne relève pas de la médecine ; il est fantastique, rien ne peut en rendre raison. Prétendre que les fonctions vitales seraient suspendues à l'exception de la vie elle-même, que la Belle et toute sa suite endormis dans le bois ont un corps qui se conserve indemne des atteintes de l'âge, qui ne sont pourtant autres que celles de la vie : c'est rêver, c'est concevoir les choses par l'imagination. Aucune belle ne peut faire qu'elle ne s'alimente, qu'elle ne respire, que son sang ne circule, c'est à dire que la vie en elle ne soit en acte. Si belle soit elle, elle le sait bien, du fait même de la vie son corps s'alourdit et se flétrit. Rester jeune, c'est le rêve d'une vie sans la vie. Les choses réelles sont autres. On ne peut empêcher qu'elles soient autres. Car ce qui régit toutes choses ce sont les relations de cause à effet, c'est à dire le déterminisme. Au fond ce qu'exprime l'effort de chaque chose pour persévérer dans son être, ce qu'exprime le désir plus précisément chez l'homme, ce n'est rien d'autre que le déterminisme universel, qui fait implacablement que des causes sortent leurs effets et que ceux-ci ne sortent de rien d'autre que de celles-là. L'essence d'une chose est dans sa cause, puisque c'est elle qui en fait et l'existence et l'essence.

Or cette relation n'implique aucune durée déterminée. Si la cause d'une chose quelconque est donnée et que simultanément n'est donnée aucune cause qui s'oppose à son existence, la chose existe ; et elle existe aussi longtemps qu'est donnée la cause qui la fait exister et que n'est donnée aucune cause qui la ferait cesser. C'est pourquoi la proposition VIII indique : " l'effort par lequel chaque chose s'efforce de persévérer dans son être n'enveloppe pas un temps fini mais indéfini ". Ce qu'est un temps fini est parfaitement clair : deux heures, deux jours ou deux ans constituent une durée mesurée. C'est précisément parce qu'elle est mesurée qu'elle est un temps et pas seulement une durée. Sur le rapport du temps à la durée il est utile de se rapporter à la Lettre XII (à Louis Meyer, du 20 avril 1663). Seule bien sûr l'existence de la substance peut être conçue sous le concept d'éternité, tandis que celle des modes au contraire doit l'être sous celui de durée. L'éternité est l'être nécessaire. La durée est au contraire l'être non nécessaire. Elle est l'être qui commence lorsque seulement est posée la cause qui enveloppe son existence et qui finit lorsque est posée celle qui l'exclut. Mais la seconde cause n'a aucun rapport avec la première. C'est pourquoi la durée est indéterminée. Le temps, qui est un auxiliaire de l'imagination, sert à délimiter la durée. Je peux déclencher mon chronomètre lorsque s'ouvre la fleur et l'arrêter lorsque tombent ses pétales. J'aurai ainsi déterminé le temps qu'elle a duré. Mais ce temps ne dit évidemment rien de l'essence de la fleur, à laquelle n'est attachée aucune durée déterminée. D'autres causes extérieures, comme de la chaleur, du gel, de la sécheresse, des pucerons, des pesticides, sans parler du jardinier, bref des conditions, qui relativement à elle ne sont que des circonstances extérieures, auraient pu faire que la même fleur vienne à l'existence plus tôt ou plus tard et dure un temps plus court ou plus long. Mais quant à elle, considérée dans son essence même, elle n'est pas davantage faite pour un temps déterminé que pour l'éternité. Ce n'est pas en lui-même que son effort pour persévérer dans l'existence a une limite.

Ce qui est vrai de la fleur l'est évidemment de tout être singulier et de l'homme entre autres. L'essence de l'homme n'enveloppe ni un temps de trente cinq ans en moyenne, comme il y a quelques décennies, ni un temps de soixante dix ans en moyenne comme aujourd'hui, ni un temps de près d'un millier d'années, comme la Genèse (chapitre V) affirme que ce fut le cas des Patriarches, d'Adam : neuf cent trente ans, à Noé (chapitre IX) : neuf cent cinquante ans, en passant par quelques autres, dont le champion est Mathusalem : neuf cent soixante neuf ans. Ce n'est qu'après coup, lorsqu'il est mort, qu'on peut compter le temps qu'a vécu un homme, depuis le moment où des causes extérieures lui donnent la vie, jusqu'à ce que d'autres causes extérieures la lui ôtent. Mais son essence en elle-même n'enveloppe pas un temps plus qu'un autre. Tout en ayant une existence qui n'est aucunement nécessaire et qui n'a donc rien à voir avec l'éternité, l'homme a une existence qui en elle-même n'est pas faite pour s'arrêter. Elle est faite pour durer et la durée ne connaît en elle-même aucun terme. Il serait plus rigoureux de dire qu'aucun terme ne peut être assigné au temps pendant lequel vivra l'homme. Son effort pour persévérer dans son être ne connaît aucune limite et ce n'est que lorsqu'il est vaincu par des causes extérieures, y compris lorsqu'il se suicide, que vient le temps où cesse son existence. Mais le mot durée employé ici, pas plus que le mot volonté employé dans le scolie de la proposition suivante, n'engagent le fond de la philosophie spinoziste.

La proposition IX, comme c'est le rôle de chaque proposition nouvelle dans une démonstration géométrique, introduit une idée nouvelle. Tandis que les précédentes ne disaient de l'homme rien de plus que ce qui était vrai de tout être, celle-ci prend en considération l'esprit. Certes l'esprit n'est pas propre à l'homme. Il a été défini une idée dont l'objet est le corps (proposition XIII de la deuxième partie). Dans cette mesure la présente proposition concernerait donc bien autre chose que l'homme. Conçue sous l'attribut de l'étendue une chose se déploie en longueur, largeur et profondeur ; conçue sous l'attribut de la pensée elle est une certaine idée. Mais entre être une idée et avoir une idée il y a une différence ! On ne peut dire de tout esprit, mens, qu'il a, habet, une idée, idea, encore moins qu'il la conçoive, concipit, ou que la pensée, cogitatio, lui soit propre. Cette proposition concerne donc particulièrement l'homme, parce qu'elle ne vise l'esprit qu'en tant qu'il a des idées. " L'esprit, en tant qu'il a aussi bien des idées claires et distinctes que des idées confuses, s'efforce de persévérer dans son être pour une certaine durée indéfinie, et est conscient de cet effort qu'il fait ". L'homme quatenus habet ideas, en tant qu'il pense, et pas seulement en tant qu'il est étendu, s'efforce de persévérer dans son être. Cet effort de l'esprit s'exprime autant dans ses passions que dans ses actions. Les unes naissent des idées inadéquates, les autres des idées adéquates, mais tant les unes que les autres manifestent la vie de l'esprit de la manière qui a été dite ci-dessus pour toute chose, c'est à dire pour une durée sans limite. Ce qui est vrai de la chose en général l'est aussi de l'esprit de l'homme. Pourquoi fallait-il le préciser ?

Il fallait le préciser parce que dans la mesure où il perçoit les idées des affections du corps, et nécessairement il les perçoit, l'esprit est conscient de soi. Cette idée a été exprimée par la proposition XXIII de la deuxième partie : " l'esprit ne se connaît lui-même qu'en tant qu'il perçoit les idées des affections du corps ". C'est donc consciemment aussi que l'esprit humain s'efforce de persévérer dans son être. Or, le scolie va le dire, cette forme consciente de l'effort pour persévérer dans son être n'est rien d'autre que le désir. Le désir par conséquent ne peut pas être pensé comme une affection dont la cause serait dans tel ou tel objet, doté de telle ou de telle qualité qui serait appréciée comme bonne par celui qui désire. Le désir est en quelque sorte la vie même de l'esprit. L'effort pour persévérer dans son être n'est rien d'autre que l'être même d'une chose quelconque et lorsque cette chose est consciente son effort s'appelle le désir. D'ailleurs chacun le sait bien : qui n'a plus de désir est déjà mort ! En outre le désir n'est pas le fait des seules idées confuses. Bien sûr les hommes conçoivent en général des désirs qui visent des objets tout à fait inadéquats à leur satisfaction. Il y a ainsi des amours passionnels qui s'avèreront désastreux. Cependant il est possible aussi que le désir naisse d'une idée adéquatement conçue. Dans ce cas il n'est plus une passion mais une action comme le dira la proposition III de la cinquième partie. Le comportement auquel appelle l'éthique ne consiste donc nullement à faire taire ses désirs, mais à passer des désirs qui sont des passions à des désirs qui sont des actions. L'exigence éthique n'est pas de tuer les désirs, mais de passer d'une idée inadéquate à une idée adéquate de leur objet. La connaissance est la clé de l'éthique. La lutte de l'homme contre ce qui fait son essence serait évidemment absurde.

" Le désir, cupiditas, reprend la définition I qui suit la dernière proposition de cette partie, est l'essence même de l'homme en tant qu'on la conçoit déterminée à une certaine action par une affection donnée ". " L'essence de l'homme, précisait en outre le corollaire de la proposition X de la deuxième partie, consiste dans des modifications déterminées des attributs de Dieu ". Un homme est une partie de la natura naturata, il n'est pas indépendant de ses autres parties et il en reçoit toutes sortes d'affections. Ainsi dans les conditions où se joue son existence, il est déterminé à concevoir des appétits, c'est à dire ce qu'on nommera plus précisément des impulsions s'ils restent inconscients ou des volitions s'ils deviennent conscients. Ces impulsions ou volitions le déterminent à faire ce qui lui est utile, autrement dit ce qui lui permet de se conserver dans l'être. Ce sont ces affections qui déterminent ce qui fait l'objet de son désir. Ce point capital, qui n'est indiqué que comme incidemment dans le scolie de la proposition IX, est cependant propre à opposer la philosophie spinoziste à presque toutes. Il détermine le rapport du désir (cupiditas et non desiderus) au bien dans les termes suivants, qui peuvent être ressentis comme scandaleux : " ce n'est pas parce que nous jugeons qu'une chose est bonne que nous la désirons, c'est parce que nous la désirons que nous jugeons qu'elle est bonne ".

Descartes n'établit assurément pas de cette manière le rapport du désir au bien. Si l'on s'en rapporte à lui, il faut qu'une chose soit premièrement représentée comme bonne pour qu'elle puisse deuxièmement être désirée. Il conçoit un bien et un mal préexistant au désir. C'est d'ailleurs la seule position cohérente avec la détermination du bien et du mal par la volonté arbitraire de Dieu. " Quant à la liberté du franc arbitre, il est certain que celle qui se retrouve en Dieu, est bien différente de celle qui est en nous, d'autant qu'il répugne que la volonté de Dieu n'ait pas été de toute éternité indifférente à toutes les choses qui ont été faites ou qui se feront jamais, n'y ayant aucune idée qui représente le bien ou le vrai, ce qu'il faut croire, ce qu'il faut faire, ou ce qu'il faut omettre, qu'on puisse feindre avoir été l'objet de l'entendement divin, avant que sa nature ait été constituée telle par la détermination de sa volonté " (Réponses aux 6èmes objections, Pléiade p. 535 ; A-T, IX, p. 233). Il y aurait donc premièrement ce qui est bien indépendamment de moi et deuxièmement le désir qui me porte vers lui. Même s'il est vrai que la représentation que je m'en fais peut être fausse, c'est elle qui déterminerait le désir et non l'inverse. Descartes donne cette définition du désir : " une agitation de l'âme causée par une agitation des esprits qui la disposent à vouloir pour l'avenir les choses qu'elle se représente être convenables " (les Passions de l'âme, art 86). Une lecture prématurément spinoziste pourrait donner à penser, il est vrai, que l'agitation de l'âme étant causée par l'agitation des esprits, ce qui est désiré serait ce vers quoi pousse le corps. Mais ce n'est pas la pensée du philosophe français. Les choses voulues pour l'avenir sont en effet pour lui celles que l'âme se représente être convenables, et c'est parce qu'elle se les représente être telles que les esprits sont agités. La suite de sa définition le montre à l'évidence. La critique formulée dans la Préface de la troisième partie vise et atteint la philosophie cartésienne plus qu'aucune autre, car plus qu'aucune autre elle fait véritablement de l'homme un empire dans un empire. Le déterminisme qu'elle conçoit régner dans la nature s'arrête devant l'homme, qui est le principe d'une causalité inconditionnée dans la mesure où il est censé pouvoir suspendre son jugement. C'est ce qui permet à Descartes d'écrire ailleurs qu'il peut ne pas désirer ce que l'agitation des esprits le fait désirer : " ma troisième maxime était de tâcher toujours plutôt à me vaincre que la fortune, et à changer mes désirs que l'ordre du monde ; et généralement de m'accoutumer à croire qu'il n'y a rien qui soit entièrement en notre pouvoir que nos pensées " (Discours de la méthode, troisième partie, Pléiade, p. 142 ; A-T, VI, p. 25). Non seulement cette troisième maxime de la morale provisoire atteste d'un renoncement bien stoïcien à changer la société et les hommes, mais elle exprime la conjecture irréaliste d'un renoncement de l'homme à son essence. Changer ses désirs ce serait y renoncer ; comme si l'on pouvait renoncer à persévérer dans son être !

On saura néanmoins gré au philosophe français de la modération avec laquelle il parle du désir. Tous n'en ont pas fait preuve. Parce qu'ils expriment à son encontre l'hostilité la plus irréductible, les Pères de l'Eglise le nomment concupiscence. Le mot implique déjà en lui-même une condamnation : " profonde et honteuse plaie de la nature ", la définit Bossuet dans le Traité de la concupiscence. Pascal suit la tradition : " Voilà l'état où les hommes sont aujourd'hui. Il leur reste quelque instinct impuissant du bonheur de leur première nature, et ils sont plongés dans les misères de leur aveuglement et de leur concupiscence, qui est devenue leur seconde nature ". Enchaînant une prosopopée il fait dire à la religion : " Vos maladies principales sont l'orgueil, qui vous soustrait de Dieu, la concupiscence qui vous attache à la terre ; et (les philosophes) n'ont fait autre chose qu'entretenir au moins l'une de ces maladies. (... Ils) vous ont portés à chercher votre bien dans les concupiscences qui sont le partage des animaux " (Pensée 430). C'est l'expression de la thèse des moralistes, que vise la Préface de cette troisième partie. C'est celle des Stoïciens et des Chrétiens. Il faut se faire ascète, et si l'on ne peut pourtant pas demander à tout le monde de lutter contre la faim et la soif, on ne pardonnera néanmoins à personne de céder à ses désirs. Les Stoïciens, rapporte Stobée, font de la passion une impulsion qui est irréductible à la raison : " toute perturbation est passion et toute passion est perturbation " (Morceaux choisis, II, 88, 6). Le désir n'est pas reconnu comme l'essence de l'homme ; il est une passion particulière, tellement parmi les autres qu'il a un contraire : la crainte, comme la haine est le contraire de l'amour . " Le désir et la crainte viennent d'abord : le premier concerne ce qui apparaît comme bien, la deuxième ce qui apparaît comme mal " (ibid.). La passion est une maladie de l'intelligence. Le désir est donc absolument condamnable. On mesure quel abîme sépare de cette doctrine de celle du scolie. Tout au plus y a-t-il un point sur lequel la définition I peut la rejoindre, c'est sur la description de l'homme tiraillé entre ses différents appétits. Si l'on a particulièrement en vue ceux qui sont conscients, on dira qu'il est tiraillé entre ses différents désirs. Assurément cette situation n'est pas recommandable, mais il serait mal venu d'en tirer une condamnation générale du désir. En effet rien n'empêche que le passage de l'esprit d'une idée inadéquate à une idée adéquate de ce qui lui convient ne mette de l'ordre dans ce chaos. Telle est la voie spinoziste, où l'on atteint la vertu par la connaissance, comme en fait foi déjà l'ordre géométrique qui expose d'abord la nature et l'origine de l'esprit avant d'exposer l'origine et la nature des affects. L'homme ne peut pas plus se défaire de son désir que Dieu ne peut se défaire de l'éternité. Et pas plus que l'éternité n'est pour Dieu une tare à porter, le désir n'en est une pour l'homme. Il est sa vie même. Il y a donc dans cette philosophie quelque chose de très exceptionnel : la valorisation du désir est en effet une chose rarissime dans la philosophie éthique. Cependant il ne faut pas se méprendre sur la signification qu'elle revêt ici. La condamnation du désir est impossible fondamentalement parce qu'elle n'a pas de sens. Symétriquement son éloge non plus à vrai dire n'a pas de sens. Parce que le point de vue de l'auteur n'est pas celui des moralistes, au blâme du désir il n'oppose pas un éloge. Car un semblable jugement suppose une révélation déclarant la nature bonne ou mauvaise. Or il ne fait la fiction d'aucune sorte de devoir être, mais il décrit et analyse la nature, que rien ne permet de qualifier de bonne ou de mauvaise. Il n'en demeure pas moins que sa philosophie s'oppose au plus grand nombre de ses devancières. Toutefois elle n'est pas nécessairement sans précédent.

Platon dans le Banquet, 204a-b, valorise le désir sous le nom d'Erôs. Celui qui sait ne philosophe pas, celui qui ne sait pas ne philosophe pas. Qui philosophe ? Le philosophe se situe entre le savant et l'ignorant. La science fait partie des choses belles ; Erôs est amoureux des choses belles. D'ailleurs il est le fis de Poros (expédient) et de Penia (pauvreté), le premier étant d'ailleurs lui-même fils de Mètidos (sagesse) (203b). Le désir n'est donc pas incompatible avec la sagesse ; il est même la voie par laquelle on peut l'atteindre. En outre Platon explique ailleurs que le désir non redressé, l'intempérance, renvoie à la notion de démesure (ubris). Sous ce nom les Grecs désignaient ce qui constituait à leurs yeux le vice abominable par excellence, qui consiste à s'écarter de la règle cosmique. Il y a un ordre et une harmonie que les hommes ne doivent pas troubler. Elle est exprimée dans la notion de cosmos. Celui-ci s'impose aux dieux comme aux hommes. " L'égalité, celle de la géométrie, domine les dieux comme les hommes " (Gorgias 508a). C'est pourquoi les dieux, qui ne sont dans cette affaire que les forces de l'ordre, punissent avec la dernière rigueur les excès, dans lesquels sont franchies toutes les limites qu'il impose aux hommes. Prométhée, Tantale, Sisyphe, Ixion ne sont atrocement et éternellement punis que pour avoir passé outre celles-ci. Ils ont défié le cosmos d'une manière ou d'une autre et leur châtiment, de ce fait et contrairement à toutes les autres peines, ne connaîtra pas de trêve. On voit bien ce que l'on a à redouter du désir non maîtrisé, non redressé, c'est à dire d'un homme livré à la démesure. Mais pas davantage pour Platon que pour Spinoza il n'est possible de nier le désir.




4 La perfection - (IV, Préface)

Préface de la quatrième partie


(la perfection)


Les affects étant ce qu'ils sont et leurs causes relevant du déterminisme, comment peut-on les maîtriser et d'abord comment peut-on être impuissant à les maîtriser ? Telle est la question qui va être réglée par la quatrième partie de l'Ethique. Mais pour bien s'entendre et ne pas commettre de contresens à son sujet il est nécessaire de tirer clairement quelques conséquences des développements précédents. La présente Préface davantage qu'une ouverture de la quatrième partie est une conclusion de la troisième, et à ce titre ouvre autant la cinquième que la quatrième. Il faut encore remarquer que son contenu est tout entier coordonné à l'Appendice de la première partie, qui détruisait la notion de fin et qui en tirait l'idée de la relativité des notions de bien et de mal. C'est donc très logiquement que leur sont maintenant substituées celles de perfection et d'imperfection, lesquelles ont fait l'objet de la définition VI de la deuxième partie du livre. Il n'est par conséquent pas douteux que cette Préface soit au carrefour de toutes les préoccupations de l'auteur et au centre de sa philosophie. Elle est en outre remarquable par l'absence de toute référence à Descartes. En effet tandis que les Préfaces de la troisième et de la cinquième parties sont consacrées à la polémique contre les Passions de l'âme, c'est spécifiquement à l'élaboration des concepts de sa propre philosophie que Spinoza consacre ces quelques pages. Or derrière les concepts de perfection et d'imperfection, il n'y a finalement que celui d'être, par lequel l'Ethique avait commencé.

Ce texte est tellement liée au livre précédent qu'on y retrouve en écho la même citation d'Ovide rencontrée dans le scolie de sa proposition II. Quoique je voie ce qui est bon, je fais ce qui est mauvais. La répétition des termes n'est pourtant pas une simple réitération du sens. Dans sa première occurrence le vers du poète latin était employé à signifier le vide de la notion de volonté et à mettre en évidence le déterminisme qui règne dans les affects. Bien que ceci reste non seulement vrai, mais indispensable pour comprendre sa seconde occurrence, il faut cependant aller maintenant jusqu'à l'idée de la contrainte exercée sur la nature d'une chose quelconque, comme sur celle de l'homme en particulier. Entre les idées de perfection et d'imperfection, qui font l'objet de la suite de la Préface, et celle de servitude, qui est l'objet de son premier paragraphe autant que de la quatrième partie tout entière, le lien est donné par la définition VII de la première partie : " Est dite libre la chose qui existe par la seule nécessité de sa nature et se détermine par soi seule à agir ; et nécessaire ou plutôt contrainte, coacta, celle qu'autre chose détermine à exister et à opérer d'une façon précise et déterminée ". Sans préjuger encore de ce qu'est la nature d'une chose, ce qui sera éclairci par la suite de cette Préface, on peut d'ores et déjà dire ici que l'homme qui fait ce qui est mauvais quoiqu'il voie ce qui est bon, le fait parce qu'il y est contraint, coactus. Il ne s'agit néanmoins pas de la soumission de sa volonté à une autre, celle de quelqu'un qui aurait la force de le soumettre à la sienne. Ou plutôt un semblable cas de figure ne serait qu'une illustration particulière d'une situation beaucoup plus générale. En effet dès lors qu'on a compris que les prétendues volontés n'étaient que des volitions, c'est à dire la traduction mentale d'un déterminisme agissant sur les appétits, le conflit entre deux volontés n'est plus qu'un cas particulier de l'action faite par la chose, ou commise par l'homme, contre sa propre nature. Dans cette perspective il peut très bien avoir conscience de ce qui est bon pour lui et faire ce qui est mauvais pour lui.

Bon pour lui ou mauvais pour lui, ces termes ne sont pas l'expression d'une doctrine relativiste, qui admettrait qu'il n'y a rien qui puisse être défini absolument bon, et que chacun prend pour boussole de ses actes ses propres sensations. Cet empirisme est totalement étranger à la philosophie spinoziste. Cette expression doit se comprendre dans une lutte non contre une définition universelle du bien, mais contre le finalisme, qui prétend en trouver la définition universelle dans la volonté d'un dieu transcendant. Il n'y a donc pas un bien pour l'un, qui serait différent voire opposé à ce qui serait un bien pour l'autre. Mais la référence au bien ne peut se faire que dans une référence à la nature de chacun, qui est d'abord celle de l'homme. Le bien renvoie à quelque chose qui est inhérent à la nature de l'homme. Or dans l'impuissance où il est, le plus souvent, à modérer et à contenir, coercendis, ses affects, ce n'est pas à sa nature qu'il obéit, mais aux circonstances, fortuna. Le hasard le ballotte de gauche à droite et, bien qu'il puisse savoir ce qu'exige sa propre perfection, il arrive qu'il fasse le contraire. Médée sait très bien qu'elle a tort de faire prévaloir l'amour qu'elle ressent pour Jason sur l'obéissance qu'elle doit à son père le roi, qu'elle a tort d'aider celui qui vient de débarquer à s'emparer de la toison d'or contre la loi de son pays. Mais elle est totalement impuissante à s'opposer à sa passion naissante et, les vannes leur étant ouvertes, des torrents de crimes abominables vont l'emporter : elle va trahir son père et livrer la toison d'or à l'étranger, assassiner son frère et le couper en morceaux, s'enfuir avec le bel inconnu, en attendant d'autres scélératesses, dont ne parle pas Ovide, mais qui sont présentes à l'esprit de ses lecteurs, qui connaissent la tragédie d'Euripide. Dans la conception commune des Anciens la passion est un mouvement qui conduit au pire, deteriora, et la morale exige son anéantissement. Sans doute n'ont-ils pas d'autre alternative, parce qu'ils en ignorent le mécanisme. Aussi n'est-ce pas en vain que l'Ethique l'a expliqué : elle va pouvoir à présent indiquer par quels moyens il est possible non d'anéantir mais de modérer et de contenir ses affects, comment il est possible à l'homme de vivre sous sa propre autorité.

Descartes pour sa part, bien qu'il reconnaisse qu' " En effet, il nous est toujours possible de nous retenir de poursuivre un bien clairement connu ou d'admettre une vérité évidente, pourvu que nous pensions que c'est un bien d'affirmer par là notre libre arbitre " (Lettre à Mesland du 09/02/1645, Pléiade, p. 1177 ; A-T, p. 173), en retenant ce calcul ne fait que subordonner un bien plus petit à un bien plus grand. Il n'en demeure pas moins persuadé que celui qui connaît le bien doit, sans tout à fait l'avoir oublié, ne plus le voir clairement pour faire le mal : " omnis peccans est ignorans " (Lettre à Mesland du 02/05/1644, Pléiade, p. 1166 ; A-T, IV, p. 117). Autrement dit la référence de l'homme vertueux comme de l'homme vicieux reste le " bien connu ", c'est à dire défini par une intervention transcendante. La définition du bien n'est pas rapportée à la nature de l'homme, mais à la volonté divine. La même référence à Ovide a donc dans l'Ethique une fonction polémique. Premièrement voir le bien n'est pas être mis au courant d'une loi supérieure, mais comprendre en quoi je gagne en perfection. Deuxièmement je peux faire le mal, quoique je voie le bien, parce que les voies par lesquelles je peux maîtriser mes passions me sont inconnues. Spinoza est en revanche beaucoup plus proche de Platon. Celui-ci dans Gorgias explique : " Le méchant, agissant mal, est misérable " (507c). La raison pour laquelle nul ne peut vouloir le mal est que nul ne peut vouloir son propre malheur ; ce n'est pas quelque loi émanant d'un arbitraire, fût-il divin. Car ce malheur n'est nullement la rémunération après coup du mal qui a été commis ; il est une nécessité indissociable du mal, il est l'expression de sa loi interne. Si nul n'est méchant volontairement, " qu'on n'est jamais injuste volontairement et que ceux qui font le mal le font toujours malgré eux " (509e), c'est parce que chacun, se consultant lui-même, dispose pour se diriger de l'indice de son propre bonheur et de son propre malheur : ils sont contenus dans ses actes. Et cependant il ne sait pas pour autant mieux que Calliclès se garder de ses passions.

Est libre l'homme dont les actes ne sont pas contraints par ses propres affects et qui par suite fait ce qu'exige sa propre perfection. Il faut impérativement comprendre ce que signifie ce dernier mot. Dans ce but il est nécessaire de partir de l'usage qui en est fait. On dit vulgairement qu'une maison, par exemple, est plus parfaite qu'une autre. Ce peut être d'abord en raison de son achèvement. Et en effet les deux mots perfection et achèvement sont synonymes. Là où on ne commence à payer des impôts fonciers que sur des constructions achevées, l'usage fréquent de ceux qui ne veulent pas payer cet impôt est de ne pas mener la construction à son terme. Ainsi ils ne l'édifient pas jusqu'à son dernier étage, laissant le dernier niveau du chantier se hérisser de piliers de béton armé aux ferrailles rouillées bien évidentes, pour manifester qu'il reste encore à construire. Ce qui n'empêche pas d'habiter les niveaux inférieurs et même de les aménager coquettement. Mais enfin personne ne saurait prétendre qu'une telle maison est plus parfaite que celle qui a été entièrement construite. Car personne ne peut croire que quiconque ait pour but de ne pas finir sa maison. Par ailleurs même si elle est achevée elle peut néanmoins aussi être dite moins parfaite qu'une autre dans la mesure où ses portes ne ferment pas, où ses fenêtres ne sont pas jointives, où sa toiture n'est pas étanche, où ses murs se lézardent, où son sol n'est pas horizontal. La raison en est la même que précédemment : personne ne peut croire qu'un tel état la rende conforme au but recherché. L'usage mesure la perfection d'une chose à sa fin identifiée. Evidemment un problème se pose si l'on n'identifie pas la fin poursuivie par l'auteur de la chose, ou si elle est mal identifiée. Si pour la première fois un sauvage voit un lit, il n'a évidemment aucune idée de sa fin et il ne peut dire s'il est plus ou moins parfait qu'un autre. Il est possible de le tromper et de le réjouir du cadeau d'un lit trop petit ou même d'un simple sommier sur lequel il n'y aurait aucun matelas. Une telle ignorance dure peu. Mais la subjectivité dans l'idée qu'on se fait de la fin à laquelle répond une chose pose le même problème que son ignorance. Il y a beaucoup de prétention à juger une chose parfaite ou imparfaite sur l'idée personnelle qu'on se fait de ce qu'elle doit être. Or effectivement on en juge souvent non sur la fin poursuivie par l'auteur, mais sur celle qu'on poursuivrait soi-même. Certes une maison est faite pour être habitée et un lit pour qu'on s'y couche. Toutefois j'ai vu à Lambaréné, dans une chambre de l'hôpital Schweitzer, une personne couchée sous son lit, préférant le confort de la terre battue à celui du matelas. L'idée qu'on se fait du confort nécessaire pour dormir est subjective, même si son critère est plus culturel que personnel. Les hommes se forment ainsi des modèles très critiquables de ce que doivent être les maisons. C'est pourquoi les noms donnés à certaines d'entre elles manifestent leur incompréhension de la fin poursuivie par leur auteur.

Ainsi les palais baroques et les églises baroques portent-ils ce nom par mépris et, en l'occurrence, par méprise sur leur fin. D'après une étymologie peut-être fantaisiste mais significative depuis le temps qu'elle est alléguée, baroque dériverait de barroco, qui désignerait en portugais quelque chose (une perle, paraît-il, pour commencer) d'irrégulier, c'est à dire qui serait fait en dépit des règles, voire contre elles. Manifestement les seules règles auxquelles on puisse reprocher à l'architecture baroque de n'être pas conforme, sont celles de l'architecture de la Renaissance ! Du point de vue des classiques jamais une construction italienne du XVIIe siècle ne pourra être parfaite. C'est bien la seule raison pour laquelle les aménagements du palais du Louvre proposés à Louis XIV par Gian Lorenzo Bernini ont été poliment refusés. Devant une critique telle que celle de Marc-Antoine Laugier, dans son Essai sur l'architecture publié en 1755, ne trouveront grâce ni la colonnade de Saint Pierre, ni la chapelle Cornaro de Santa Maria della Vittoria, ni Sant Andrea del Quirinale, toutes choses contemporaines du philosophe néerlandais à défaut d'être connues de lui. Cette manière de s'ériger en juge de ce qu'on ne comprend pas est assurément ridicule. Mais quelle est alors la bonne manière de juger de la perfection d'une chose quelconque ? Si étendue que soit l'expérience sur laquelle on le fonde, aucun modèle ne saurait prétendre à l'universalité. Il ne peut être que l'abstraction issue de ce qui est familier. Les hommes projettent leurs propres fins subjectives sur les œuvres des autres.

Or ils projettent aussi bien sur la nature leur propre mode d'action qui est d'agir en vue de fins. Ils croient que la nature n'agit jamais qu'à cause d'une certaine fin. C'est un anthropomorphisme, qui a fait l'objet de l'Appendice de la première partie. Il les conduit à l'idée absurde que ce qui n'est pas conforme à leur goût constituerait un échec de la nature. Ce jugement est d'autant plus ridicule que ce qui est tenu pour un défaut pourrait bien assez souvent répondre à une loi mathématique un peu difficile à découvrir. Que dira de la molécule d'un cristal celui qui ne connaît que le cercle ou le triangle ? Toutefois ce qu'il faut comprendre ce n'est pas que nos pauvres lumières sont incapables de pénétrer les desseins de la nature. Il faut comprendre que la nature agit non en fonction de desseins mais de ses propres lois nécessaires, qui ne sont rien d'autre que son être même. La nature, c'est à dire dieu, deus seu natura, n'existe pas sans agir. En elle exister et agir sont une seule et même chose. On ne saurait la penser sans mouvement. Celui-ci ne lui est pas inspiré du dehors, comme la vie aurait été insufflée par Yahweh dans les trous de nez d'un Adam de glaise. Il faut donc renverser complètement l'idée qu'on se fait de la cause pour laquelle se font les choses et concevoir par conséquent leur perfection autrement que comme leur conformité à un modèle. Les choses existent non par une cause finale, mais par une cause efficiente. La cause finale n'est relative qu'à l'imagination des hommes et ne reflète réellement que leurs appétits qui, concernant les choses qu'ils produisent eux-mêmes, sont effectivement efficients. Tandis que la cause efficiente est l'explication rationnelle des choses. Il n'y a par suite dans la nature aucune chose qui serait imparfaite en ce sens qu'elle ne réaliserait pas d'une manière achevée les desseins de la nature. Par contre il est possible de parler de perfection et d'imperfection en un autre sens.

Pour y parvenir il faut toutefois au préalable se demander ce qu'est la nature d'une chose. Nihil enim naturae alicujus rei competit, nisi id, quod ex necessitate naturae causae efficientis sequitur. Certes ce qui appartient à la nature d'une chose se fait nécessairement, c'est sur quoi insiste la Préface. Mais en quelques mots elle a dit en même temps autre chose. La nature d'une chose réside dans ce qui dérive nécessairement de sa cause efficiente. A bien y penser, une telle définition de la nature d'une chose est une conséquence logique de l'unicité de la substance. Il n'y a qu'une seule substance : la nature elle-même. Tout ce qui est dans la nature n'est par contre qu'un mode ou une affection de la substance. Contrairement à ce que prétendent les théologiens, et avec eux Descartes, les hommes ne sont pas plus des substances qu'ils ne sont créés. Cela trouve maintenant sa conséquence : la nature d'une chose qui n'est pas une substance ne se trouve pas dans cette chose, mais en dehors d'elle. Assurément elle ne se trouve pas n'importe où en dehors d'elle : la nature de l'homme ne se trouve pas dans le cheval, ni celle du cheval dans l'homme. Si l'un devait passer dans l'autre il serait purement et simplement détruit. Mais ce n'est pas dans son rapport avec une autre chose quelconque que se trouve sa nature, c'est dans son rapport avec sa cause efficiente. L'alternative est en effet la suivante. Ou bien la nature de l'homme est fixée par un décret divin, qu'on croit deviner ou traduire en disant que l'homme est un animal raisonnable, ou un animal politique, ou un animal qui rit, ou un animal qui se tient debout, ou un bipède sans plumes, etc. (cf. scolie 1 de la proposition XL de la deuxième partie), toutes définitions purement subjectives parce qu'elles ignorent l'ordre de la nature ; ou bien, parce qu'on prend sérieusement connaissance de l'ordre de la nature, on définit l'homme par ce qui dans l'ordre de la nature est susceptible à la fois de le déterminer à exister et de le faire concevoir, c'est à dire par sa cause efficiente.

Il ne m'appartient pas plus qu'à l'auteur de rechercher ce qu'est la cause efficiente de l'homme et il n'appartient pas davantage à la philosophie de rechercher ce qu'est la cause efficiente du cheval. La deuxième partie de l'Ethique cependant a fourni à la suite de sa proposition XIII un gros travail pour mettre sur la voie d'une telle connaissance. Elle ne permet pas de définir d'une phrase la nature de l'homme. Mais elle montre que " le corps humain est affecté par les corps extérieurs d'un très grand nombre de manières (...) et qu'il peut disposer les corps extérieurs d'un très grand nombre de manières " (postulats III et VI). Jusqu'à plus ample informé, parce que " le corps humain est composé d'un très grand nombre d'individus de nature diverse, dont chacun est très composé " (postulat I de la deuxième partie), il est parmi ceux dont la nature est la plus complexe et la plus riche. Il a manifestement plus de réalité ou d'être que beaucoup d'autres choses de la nature. C'est là que se trouve le seul sens qu'il faille donner au mot perfection. La perfection se mesure à la complexité et à la richesse des perceptions dont un corps est capable (proposition XIV de la deuxième partie) et par conséquent des actions qui sont en son pouvoir (postulat I de la troisième partie). A ce propos deux remarques sont nécessaires, dont la première achève d'expliquer ce qu'est la nature d'une chose et dont la seconde achève d'expliquer ce qu'est une plus ou moins grande perfection. Une chose de la nature, premièrement, n'est ce qu'elle est que par les relations qu'elle entretient avec celles qui peuvent l'affecter. Sous une apparence mécaniste très restrictive et par là choquante, c'est un mode de penser très original qui apparaît ici. La philosophie spinoziste renonce à concevoir les choses et l'homme lui-même comme des substances. Les choses ne sont pas ce qu'elles sont par quelque nature enfermée en elles de droit divin, mais par leurs rapports avec les autres choses. Elle ne réduit en outre pas ces choses à ce que la mécanique appelle une cause, car c'est en effet un très grand nombre de choses qui affectent le corps humain. La nature de l'homme est donc dans un très grand nombre de relations. Ce mode de penser est déjà dialectique et ouvre la voie à la sixième thèse de Marx sur Feuerbach : " das menschliche Wesen ist kein dem einzelnen Individuum inwohnendes Abstraktum. In seiner Wirklichkeit es ist das Ensemble der gesellschaftlichen Verhältnisse ". L'essence de l'homme n'est pas une abstraction appartenant à l'individu solitaire. L'ensemble des rapports sociaux constitue sa réalité. C'est à cette référence qu'il faut mesurer son audace.

Secondement c'est par là qu'il faut expliquer ce que signifient plus parfait et moins parfait. Une chose n'est pas éternellement identique à elle-même. Les relations dans lesquelles elle entre n'ont pas de permanence. Elle est, par conséquent, plus parfaite si les relations dans lesquelles elle entre sont plus complexes et plus riches, elles est moins parfaite si ces relations sont elles-mêmes moins complexes et moins riches. Par là une comparaison est possible entre deux états successifs de la même chose ou entre deux choses quelconques. Elle est possible en particulier entre deux choses que nous renvoyons au même modèle, entre deux hommes par exemple. La comparaison entre l'homme et le cheval n'a guère d'intérêt. Elle permet d'affirmer que l'homme a des capacités que le cheval n'a pas, cependant aussi que le cheval a des capacités que l'homme n'a pas. Mais on ne va pas demander au cheval la perfection de l'homme ; et comme il est dit ailleurs, " l'homme n'a que faire de la perfection du cheval ". La comparaison qui a de l'intérêt, parce qu'elle a seule une portée éthique, est celle de l'homme à l'homme, soit de l'un à l'autre, soit du même au même en deux moments successifs. Il est légitime de se proposer un modèle, un type, exemplar, de nature humaine. Dès lors qu'on cesse de le définir abstraitement et arbitrairement et que le plus et le moins sont déterminés par la capacité de percevoir et d'agir, l'éthique dispose d'un critère objectif. Per realitatem et perfectionem idem intelligo (deuxième partie, définition VI). Une chose a plus ou moins d'être ou de réalité, et c'est cela qui constitue son plus ou moins de perfection. Il ne peut pas être éthique de se satisfaire de moins d'être qu'on en peut avoir. Il ne peut pas être éthique de se complaire dans un état qui enveloppe une négation, une limite, une fin, une impuissance. Par là se détermine ce qu'il est légitime d'appeler le bon et le mauvais. Il faut conserver un usage de ces vocables, même si vulgairement ils sont entendus d'une manière toute subjective. En effet les hommes appellent bon ce qui leur est utile et mauvais ce qui leur est nuisible (cf. Appendice de la première partie). Cela conduit à des absurdités, comme il est montré ici à propos de la musique. Car si l'un affirme que ce qui est bon c'est Beethoven et Chopin et que le reste est mauvais, le second affirme que ce qui est bon c'est Boulez et Ligeti et que le reste est mauvais, tandis qu'un troisième affirme que ce qui est bon c'est les Beatles et Noir désir et que le reste est mauvais.

Il faut donc redéfinir le bon et le mauvais. Est bon ce qui constitue un moyen d'accéder à la perfection de la nature humaine ; est mauvais ce qui au contraire y fait obstacle. Là-dessus il ne règne aucun mystère. La troisième partie de l'Ethique en effet a précédemment expliqué 1° " Le désir est l'essence même de l'homme, en tant qu'on la conçoit comme déterminée, par suite d'une quelconque affection d'elle-même, à faire quelque chose " ; 2° " La joie est le passage d'une moindre perfection à une plus grande " ; 3° " L'amour est une joie qu'accompagne l'idée d'une cause extérieure " (définitions des affects I, II et VI). Ce qui a une valeur éthique se désigne lui-même en ce qu'il est une réponse à un désir et qu'à ce titre il procure de la joie. " Parmi tous les affects qui se rapportent à l'esprit en tant qu'il agit, il n'en est point qui ne se rapportent à la joie ou bien au désir " (proposition LIX et dernière de la troisième partie). La joie est l'indice de l'acte qui conduit à une plus grande perfection ; elle n'est cependant pas en elle-même le but éthique. Celui-ci est de développer sa puissance d'agir, ce qui n'est rien d'autre que la vertu. " Par vertu et puissance j'entends la même chose, c'est à dire que la vertu en tant qu'elle se rapporte à l'homme est l'essence même ou nature de l'homme, en tant qu'il a le pouvoir de faire certaines choses, qui peuvent se comprendre par les seules lois de sa nature " (définition VIII, ci-après). La nature ou essence de l'homme est dans ce qu'il a le pouvoir de faire, et sa vertu ou puissance est de le faire.

Cela implique que contrairement à ce qu'on dit vulgairement une chose n'est pas d'autant plus parfaite qu'elle dure plus longtemps. Lorsqu'on juge de toute chose par référence à l'activité artisanale, où l'on dit qu'une maison est plus parfaite qu'une autre parce qu'elle dure plus longtemps, par exemple que pour cette raison une maison de pierre, qui dure des siècles, est plus parfaite qu'une maison préfabriquée, qui ne dure que quelques quinze ou vingt ans, on assimile à toute chose de la nature la règle selon laquelle quod cito fit cito perit (cf. première partie, scolie de la proposition XII). Cependant on peut comprendre qu'une autre règle s'impose lorsqu'on prend en considération non pas ce qu'une intervention artisanale met dans une chose qu'elle produit de toutes pièces, mais ce qui se fait en fonction des lois de la nature. Dans ce contexte-là la perfection n'a rien à voir avec la durée. Le complice d'un crime contre l'humanité peut bien vivre jusqu'à quatre-vingt-dix ans, tandis que les victimes de ce crime n'auront vécu que jusqu'à l'âge de sept ans ou de vingt ans, il est bien clair que ce ne peut nullement être sur ce critère qu'on jugera de leur vertu respective, c'est à dire de leur perfection. La durée d'une chose quelconque est entièrement indépendante de son essence. Elle est sans rapport avec elle. Relativement à elle, elle est accidentelle. Ce sont en effet des rencontres de causes extérieures qui la font cesser d'exister. Au contraire, pour ce qui est de sa force intérieure, la même puissance qui la fait être ce qu'elle est la fait aussi commencer d'exister et toujours persévérer dans l'existence. Toute chose persévère dans l'existence du seul fait qu'elle est. Les propositions VI, VII et VIII de la troisième partie ont exposé ce qu'est cet effort, qui appartient à toutes choses, lesquelles de ce fait et sous ce point de vue sont égales.




5 La vertu - (IV, prop. 18, scol.)

Scolie de la proposition XVIII de la quatrième partie


(la vertu)


Afin que chacun perçoive plus aisément ce qu'il pense, Spinoza va déployer par anticipation dans ce scolie le sens de la quatrième partie de l'Ethique. C'est assurément le rôle de toute remarque dans cette œuvre que d'exprimer les arrière-plans de sa philosophie, qui sont seulement implicites dans ses démonstrations. En ce sens son présent scolie ne déroge pas à la règle. Il est cependant remarquable qu'en cet endroit il ait ressenti exceptionnellement le besoin d'intervenir à l'avance pour éviter les contresens sur sa doctrine proprement éthique. C'est qu'en effet la méprise est facile et le risque d'être accusé d'utilitarisme tout à fait évident. Ce qu'on tient pour utile peut être déterminé de deux manières différentes. Ou bien dans une perspective empiriste, telle que celle qui est exprimée par le célébrissime axiome de Protagoras, que " l'homme est la mesure de toute chose ", il renvoie aux affections subjectives et à l'intérêt privé. Ou bien, et c'est ainsi qu'il faut l'entendre ici, il est relatif à un être et à sa perfection, qui n'appartiennent pas à l'individu mais à une essence très générale. La fonction de la notion d'utile dans l'un et l'autre cas est bien de permettre à l'éthique d'échapper à toute définition transcendante du bien. " La connaissance du bien et du mal n'est rien d'autre que l'affect de joie ou de tristesse, en tant que nous en sommes conscients ", dit la proposition VIII. Cependant tandis que dans le premier elle verse dans le sordide du froid calcul égoïste, dans l'autre elle tourne vers l'amour du prochain. Sur le plan éthique cette philosophie n'est donc pas seulement l'adversaire des théologiens, elle est tout autant celui des utilitaristes. C'est exactement ce dont cette page souhaite donner l'avertissement.

Le scolie est fortement structuré et indique lisiblement un plan. S'il n'est pas celui que dictera l'ordre géométrique dans les développements suivants jusqu'à la proposition XXXVII, dont le scolie 1 procédera à une récapitulation, il a l'avantage d'articuler clairement entre elles les thèses de la doctrine proprement éthique de cette philosophie. La première élabore le lien entre nature, raison et utile ; la seconde le lien entre utile, vertu et bonheur ; la troisième le lien entre bonheur, liberté et cité.

La première thèse est donc que la recherche de l'utile n'est dictée par rien d'autre que la demande de la raison. Ce scolie déclare que son rôle est de montrer ce que commande la raison. Il y a là un propos apparemment anodin, qui consisterait à dire que la conduite est vertueuse lorsqu'elle est dictée par la raison et non par les passions ou les appétits. La condamnation de ceux-ci ou de celles-là est un lieu commun des moralistes. Tous peuvent être d'accord là-dessus. Mais la difficulté commence lorsqu'on veut savoir ce qu'est la raison. Les uns vont faire de la raison une faculté, c'est à dire un don, glissé en l'homme par Qui de droit. Par voie de conséquence on y trouverait des notions primitives, ou idées innées, ou concepts purs, extérieurs, antérieurs et supérieurs à l'enseignement tiré par les hommes de leur rapport avec la nature. C'est sans cet enseignement et, s'il le faut, contre lui que la raison dicterait sa loi. Les autres vont au contraire, et peut-être en réaction aux précédents, faire de la raison, contre toute transcendance, le simple résultat conceptualisé, abstrait, du rapport vécu des hommes avec la nature. Il est évident qu'aucun conflit ne peut surgir entre la raison et la nature telles qu'elles sont conçues dans cette perspective. Ce n'est pourtant pas celle de la philosophie spinoziste. Car le conflit n'y existe pas moins : s'il n'oppose pas la raison à la nature, il oppose l'homme à l'homme, et c'est pourquoi Hobbes après Plaute ont dit : homo homini lupus. Car chacun voit l'enseignement de la nature d'après sa propre expérience. Autrement dit et en termes spinozistes, il conçoit les choses selon l'ordre des affections de son corps. Aussi n'est-ce pas la raison qui lui dicte sa conduite, mais son imagination et ce qu'il croit lui être utile n'est jamais qu'un intérêt compris étroitement et à court terme. La même incapacité de comprendre que le soleil n'est pas à deux cents pieds fait que l'homme qui est conduit par l'imagination ne comprend pas non plus que, désirant accroître son bonheur au détriment de celui d'autrui, primo sa volition est déterminée par des causes qui lui échappent, et secundo il fait son propre malheur.

Ceux qui font de la raison une faculté réalisent par là, imaginairement bien sûr, une abstraction " a priori ", et ceux qui n'y voient qu'un résidu de l'expérience en font une abstraction a posteriori. Entre l'une et l'autre quelle est la différence ? Le scolie 1 de la proposition XL de la deuxième partie a également combattu l'une et l'autre, montrant que les universaux n'étaient que des abstractions, autrement dit des idées générales, des produits de l'imagination. Qu'on prétende en faire une donnée de l'esprit indépendante de l'enseignement de la nature ou qu'à l'opposé on réduise l'enseignement de la nature à des données empiriques, la raison s'en trouve identiquement réduite à une abstraction. Les uns réalisent, chosifient cette abstraction et la placent au-dessus de leur tête, tandis que les autres l'admettent comme abstraction, en tant que telle, et privent l'esprit de toute activité propre. Il faut s'opposer aux premiers comme aux seconds. La raison est la connaissance du deuxième genre, celle que la deuxième partie de l'Ethique constituait comme la voie qui permet d'atteindre le vrai. Elle s'élève au-dessus de l'ordre des affections du corps, pour atteindre l'ordre de la nature. On peut certes se demander ce qui l'en rend capable. La réponse à cette question est dans l'élaboration par les propositions XXXVII, XXXVIII, XXXIX de la deuxième partie, leurs corollaires et le scolie 1 de la proposition XL de ce que sont les notions communes. Elles constituent le cœur et le fondement de la théorie de la connaissance. Il n'est en effet possible de s'élever au-dessus de l'imagination et de former une connaissance rationnelle que parce que les corps quels qu'ils soient, et singulièrement le corps humain, ont des dispositions et des actions qui leur sont communes, communes aussi à leurs parties comme à leur tout. Parce que le corps humain partage avec toutes les choses les propriétés de l'étendue, l'esprit, qui constitue la même réalité que le corps mais conçue sous l'attribut de la pensée, est capable de connaître les choses et de les connaître selon l'ordre de la nature, c'est à dire selon leur essence. Sans entrer dans le détail que fournit le commentaire de la deuxième partie, on peut dire ici que c'est l'élargissement de l'expérience au-delà de ses simples limites empiriques qui permet de franchir ce pas. Aussi l'utile tel que le conçoit la raison est-il bien autre chose que l'utile tel que le croit l'imagination. Ce dernier peut bien éventuellement être dicté par les affections de mon propre corps ; mais le premier ne peut en aucun cas être confondu avec lui, parce que seul il est dicté par la nature. Il faut distinguer l'utile tel qu'il est conçu par l'imagination de l'utile tel qu'il est conçu par la raison, comme il faut distinguer l'ordre des affections du corps de l'ordre selon la nature, l'apparent utile du quod revera utile est.

Et certes la raison commande, parce que la nature commande, de s'aimer soi-même ; mais cela n'a rien à voir avec un principe égoïste : il ne s'agit pas d'amasser des biens pour sa propre consommation aux dépens éventuels de celle des autres, mais de s'efforcer de persévérer dans son être. Il faut concevoir que la nature donne à l'homme, en tant qu'il est un homme, un certain être. Les développements qui suivent la proposition XIII de la deuxième partie ont montré que cet être est particulièrement riche et complexe et, pour reprendre l'exemple qui est utilisé dans le scolie de la proposition XLIX de la même partie, beaucoup plus que ne l'est l'âne. Mais l'enfant, l'idiot ou le dément ne développent pas tout l'être de leur essence, car son déploiement est entravé par quelque cause, passagère ou irréversible peu importe ici, qui les prive donc de leur propre être. C'est à l'inverse le sage qui se donne le plus d'être, qui réalise le mieux ce que la nature lui permet d'être. Il ne faut pas donner d'autre sens à la notion de perfection. " La perfection et l'être c'est la même chose " (définition VI de la deuxième partie). Ainsi la perfection n'est elle nullement la conformité à un modèle tenu pour transcendant, ni l'assimilation à un ordre tenu pour supérieur et en fait venu de l'imagination subjective des théologiens ou des philosophes. Ce n'est pas selon l'imagination que se définit la perfection, mais selon la nature. Ce mot peut donc recevoir un sens objectif. L'homme n'a que faire de la perfection du cheval : il ne serait pas plus parfait s'il courait plus vite, s'il pouvait tirer un char ou s'il hennissait. Par contre il est d'autant plus parfait qu'il met mieux en œuvre les capacités que lui a données la nature, tant celles de son corps que celles de son esprit. Si quelque cause extérieure me rend idiot ou malade, je suis moins parfait que ma nature ne me permet de l'être. La perfection ne saurait donc être recherchée dans une quelconque mutilation ou un reniement de ce que la nature me donne. " Seule assurément une superstition tordue et triste interdit de prendre du plaisir. (...) Aucun dieu, personne d'autre qu'un jaloux, ne se réjouit de mon impuissance et de ma peine, ne me fait une vertu de mes larmes, de mes sanglots, de ma crainte ni d'autres signes d'impuissance de l'esprit. Au contraire il est nécessaire que nous participions d'autant plus de la nature divine, que la joie dont nous sommes affectés est plus grande et plus grande la perfection à laquelle nous passons. User des choses et y prendre plaisir autant qu'il le peut, (...) est le fait de l'homme sage ", dira un peu plus loin le scolie du corollaire 2 de la proposition XLV. Ce qui est dans son collimateur, c'est donc une conception arbitraire de la perfection, qui aboutit à l'ascétisme, à la macération des sens, à la mortification du corps. Pour arbitraire qu'elle soit, elle appartient aux religions. Il y a autant de crime contre la nature à entraver le développement du corps qu'à s'opposer à celui de l'esprit. Il n'y a pas plus de vertu à s'empêcher de jouir qu'à devenir idiot ou malade.

C'est à la seconde thèse de la doctrine éthique que vient d'aboutir le développement de la première : que la vertu n'est rien d'autre que la recherche de l'utile. Cela s'explicite cependant en trois idées successives bien marquées par le scolie. Premièrement il en découle une définition de la félicité, felicitas. La vertu est dans la recherche du complet déploiement de son être, c'est à dire la recherche de la perfection, à quoi s'identifie l'utile. " Nulle vertu ne peut se concevoir avant l'effort, conatus, pour se conserver soi-même " (proposition XXII). Cet effort suffit à définir la vertu et, du même coup, il suffit à définir le bonheur. Il reste toutefois qu'il y a lieu de distinguer des succès divers dans cette recherche. Si tout homme vertueux s'efforce, et c'est en cela qu'il est vertueux, de persévérer dans son être, il n'y peut parvenir qu'en surmontant deux sortes d'obstacles : d'une part ceux qu'il est en son pouvoir de vaincre et d'autre part ceux qu'il ne lui appartient pas de vaincre. Un homme vertueux peut avoir contre lui ce qu'on appellera vulgairement un mauvais sort : la notion de felicitas implique celle de chance. La contingence des rencontres peut faire que, malgré tout l'effort que je déploie pour persévérer dans mon être, interviennent pour le briser la maladie, les accidents, l'acharnement des méchants contre ma liberté ou contre ma vie. Spinoza lui-même à vingt quatre ans est victime de " l'excommunication, l'expulsion, l'anathème et la malédiction " de la grande synagogue portugaise d'Amsterdam ; il est contraint de quitter sa ville natale et l'hostilité des autorités le condamne ensuite plusieurs fois à changer de résidence, jusqu'à le placer dans une solitude extrême ; c'est un homme de santé fragile ; il meurt à quarante quatre ans. Quantum in se est, autant qu'il est en lui, il ne cesse de tendre vers sa propre perfection ; mais il a la malchance de trouver sur son chemin des obstacles qu'aucune force humaine ne peut surmonter. Il ne faut donc pas confondre sa felicitas et sa beatitudo, laquelle ne relève absolument pas de la chance. Il connaît le bonheur, qui ne dépend que de lui, mais la félicité qui relève de bien d'autres causes, ne lui est pas accordée. L'homme vertueux qui tombe sous les coups de la maladie, des accidents ou de ses ennemis est heureux, quoique évidemment il ne soit pas comblé par le sort. La félicité est donc ce qu'ajoutent au bonheur des contingences favorables. N'être atteint ni par la maladie, ni par les accidents, ni par des ennemis impuissants, et mieux encore ne pas en avoir, c'est dépasser le bonheur lui-même. Cela dépend de la chance, du hasard. Celui-ci en outre peut encore faire mieux que n'être pas défavorable : il peut aussi être favorable. Si au lieu d'ennemis il me donne des amis sincères, forts et nombreux, s'il me permet la rencontre d'une femme avec qui je noue une relation amoureuse épanouissante, je suis alors comblé. Cela ne dépend pas que de moi, c'est la félicité qui s'ajoute au bonheur.

Deuxièmement il découle de sa définition que c'est pour elle-même que la vertu est recherchée et non pas en tant qu'elle constituerait un moyen d'accéder à autre chose qu'elle. Cette question est d'une importance capitale : elle constitue la pierre de touche permettant de séparer les philosophies libres des philosophies serves, celles qui se mettent au service de la théologie. C'est la définition de la vertu qui permet de distinguer ces deux sortes de doctrines. Ou bien elle se rapporte à une conduite qui vise un certain but arbitrairement défini, lequel en général consiste à plaire aux dieux, et alors elle est un pensum accepté à contre cœur en vue d'obtenir ce qui est lié à ce but comme une récompense. Ou bien elle est l'effort que produit chaque être pour persévérer dans son être, et alors elle n'a nul besoin de récompense pour séduire l'homme qui n'a dans ce cas aucune raison d'être réticent ; il ne faut à celui-ci que de l'intelligence. " Absolument parlant agir par vertu n'est en nous rien d'autre qu'agir, vivre, conserver son être (trois façons de dire la même chose) sous la conduite de la raison, conformément au fondement qui consiste à rechercher ce qui est proprement utile à soi " (proposition XXIV). Tandis que dans ce dernier cas l'on est vertueux pour la vertu elle-même, il est clair que dans l'autre, si l'on avait la liberté de choisir le vice et le crime, c'est eux qu'on choisirait ; qu'on en est seulement empêché par la peur du père fouettard, lequel châtiera impitoyablement des souffrances infernales ceux qui lui auront déplu, et récompensera des félicités éternelles ceux qui lui auront été soumis. La question de savoir si la vertu est un but ou un moyen est donc d'une portée considérable. "L'homme ne peut être absolument dit agir par vertu en tant qu'il est déterminé à agir par des idées inadéquates ; mais seulement en tant qu'il est déterminé du fait qu'il comprend " (proposition XXIII). La philosophie libre, celle de Platon, de Spinoza ou de Rousseau, est celle qui explique que " le bonheur n'est pas le prix de la vertu, mais la vertu elle-même " (proposition XLII et dernière de la cinquième et dernière partie). A l'opposé la servante de la théologie dissocie le bonheur de la vertu. Elle nie que la vertu soit le bonheur, elle nie que la vertu même puisse obtenir le bonheur. Non seulement, dit-elle, on n'est pas heureux de sa seule vertu, mais il n'est pas possible que l'homme vertueux soit heureux : il y a trop de mal dans le monde pour que ce soit possible. Pourtant il serait juste que la vertu soit récompensée. Puisque cela n'est pas possible dans ce monde, il revient à un suprême Juge et Rémunérateur de lier dans l'au-delà ce qui est disjoint ici-bas. La théologie a un Dieu qui n'est pas seulement créateur, en tant que cause transcendante de l'être, mais qui est aussi juge pour estimer les mérites, c'est à dire l'obéissance, de chacun et rémunérateur pour enfin donner aux méchants le châtiment qu'ils ne reçoivent pas dans leur vie et aux bons la récompense que leur vaut leur soumission et qu'ils ne reçoivent pas dans leur vie. J'appelle serves les philosophies qui ne renoncent pas à cet artifice : elles truquent le rapport de la vertu et du bonheur, le confondant délibérément avec la félicité.

Troisièmement de la définition de la vertu il découle encore que le modèle du suicide est absolument condamnable d'un point de vue éthique. Il est vrai que les théologies, païenne ou juive dans l'Antiquité, chrétienne depuis lors, ont avec assez de constance fait prêcher contre le suicide. Autrefois l'ensevelissement en terre chrétienne était refusé au suicidé et il arrivait même que la justice ecclésiastique mît son corps à la torture pour le punir de son acte ! Aujourd'hui encore ce n'est qu'au prix d'une tricherie dissimulant la cause du décès que les familles des suicidés obtiennent de l'Eglise des cérémonies religieuses pour accompagner le défunt. Il est vrai aussi, il faut le reconnaître, que les autorités religieuses s'élevaient contre des justifications philosophiques ou prétendument philosophiques du suicide. Comme on voit aujourd'hui certaines sectes le préconiser, voire le mettre en œuvre collectivement sous prétexte que cette terre est une vallée de larmes, on voyait dans l'Antiquité certains sages ou prétendus tels louer le suicide et le pratiquer. La discussion de cette thèse dans Phédon montre que Platon en d'autres temps que Spinoza avait ressenti lui aussi le besoin d'y répondre : " comment peux-tu dire à la fois qu'il n'est pas permis de se faire violence à soi-même et que le philosophe désire suivre celui qui meurt ? " demande son interlocuteur à Socrate (61d). On sait en outre que les Stoïciens ne condamnaient pas le suicide. Selon Diogène Laërce, résumant leur philosophie, " le sage peut se tuer s'il est dans de pénibles douleurs, s'il a perdu un membre ou encore s'il a une maladie incurable " (Vies, doctrines et sentences des philosophes illustres, Livre VII, vie de Zénon). L'Ethique au contraire le condamne. Certes ce n'est pourtant pas parce que le suicide fâcherait les dieux qu'il faut le blâmer. C'est parce qu'il est une impuissance en esprit, animo impotens, une lâcheté, un renoncement de l'esprit à l'effort de persévérer dans son être. Personne sans doute ne punira le suicidé de sa lâcheté devant l'existence. Peut-être même des circonstances bien plus terribles que celles qui sont évoquées par l'enseignement de Zénon rendent-elles excusable cette fuite : personne n'aimerait être soumis à une torture visant à lui faire dire un secret ; et ne sachant pas ce que je serais moi-même capable de faire dans un tel cas, je m'abstiens de condamner celui qui se suicide pour ne pas parler. Il n'en demeure pas moins que la conduite qu'il convient de louer est celle de la défense et de l'entretien de sa vie et qu'on ne peut féliciter personne de mettre fin à ses jours. La vertu ne peut en aucun cas consister à prêter la main aux causes extérieures qui broient mon existence : " l'homme libre ne pense à rien moins qu'à la mort, et sa sagesse est une méditation non de la mort mais de la vie " (proposition LXVII).

On en arrive à la troisième thèse de la doctrine éthique : nous conservons notre être d'autant mieux que nous entretenons davantage de relations avec d'autres êtres et d'autant plus qu'ils sont eux-mêmes d'une nature identique à la nôtre. Cette thèse se déploie de la manière suivante : d'abord la perfection implique le commerce avec les choses extérieures à nous. Le bref traité de physiologie qui suit la proposition XIII de la deuxième partie a montré que " le corps humain a besoin pour se conserver d'un très grand nombre d'autres corps, par lesquels il est quasi régénéré en continu " (postulat IV). La perfection, le maximum d'être, ne saurait par conséquent être atteint dans la solitude. L'isolement volontaire, tel qu'il peut être pratiqué par les ermites juifs ou chrétiens se retirant au désert (erèmos) en anachorètes ou même en cénobites, est une mutilation et à ce titre doit être condamné. Quoi qu'ils pensent de la société, des vices qui s'y rencontrent, du mal et de la violence qui y règnent, si grande que soit chez ceux qui se piquent de sagesse et d'amour de Dieu la tentation de s'en retirer (anachorein), qu'ils le fassent sans aucune compagnie comme Jean-Baptiste, Jésus, Saint Jérôme ou Saint Antoine, ou bien en commun (coinos) dans un monastère à l'écart des routes fréquentées par les mortels comme Saint Benoît, ou Saint Bernard, ils se privent du commerce nécessaire au déploiement de leur être. Ce que je suis n'est pas enfermé en moi depuis ma naissance ou avant elle, ce n'est pas une essence isolée, mais c'est ce que me font les rapports dans lesquels je rentre. Plus ils sont nombreux et variés, plus je m'élève vers la perfection.

Ensuite il faut penser que de tous ces rapports les plus riches sont ceux que j'entretiens avec les êtres eux-mêmes les plus riches d'être. C'est pourquoi rien n'est plus utile à l'homme que l'homme : homini nihil homine utilius, ou encore, comme il est dit dans les pages qui suivent : homo homini deus (scolie de la proposition XXXV). C'est pourquoi il faut viser à constituer avec les autres hommes un seul Esprit et un seul Corps. " L'homme que conduit la raison est plus libre dans la Cité, où il vit selon la loi commune, que dans la solitude où il n'obéit qu'à lui-même " (proposition LXXIII et dernière de cette quatrième partie). Il n'importe pas seulement de se nourrir des produits de la civilisation, de ce que les sciences et les arts ont produit depuis des millénaires jusqu'à ce qu'ils produisent le plus récemment. Ces biens culturels ou matériels sont assurément riches de signification humaine, mais forcément moins riches que l'humanité présente elle-même. Je ne peux pas dire que je m'efforce au mieux de développer mon être si je me contente de recueillir le patrimoine de l'humanité et que je m'abstiens de participer à son élargissement. Il n'y a aucun monastère dont la règle rende l'homme plus libre que ne le fait la loi de la Cité. La question de la liberté dans la Cité est traitée de manière détaillée par le Traité théologico-politique, principalement dans ses chapitres XVI et XX.

Enfin de toutes ces prémisses suit une philosophie altruiste : il n'est pas possible que l'homme dirigé par la raison veuille égoïstement pour lui ce qu'il refuserait aux autres. Ce qui m'est utile, c'est à dire ce qui fortifie mon être, ce qui me conduit vers davantage de perfection ne saurait aucunement être opposé à l'utile, à l'être et à la perfection de l'autre. Dès lors qu'on comprend que l'utile n'est pas assimilable à ces sortes de biens qui ne se partagent pas, parce qu'ils sont d'ordre pécuniaire, tels que sont une belle maison, une belle voiture, etc. relativement auxquels il faut dire que si l'un les a ce ne sera pas l'autre, on comprend du même coup que la philosophie ici exposée n'a rien à voir avec l'utilitarisme. La science ou la philosophie, par exemple, sont de ces sortes de biens qui loin de diminuer lorsqu'on les partage s'accroissent de ce fait. L'avarice ici n'est pas de mise. L'idée de produire dans le secret une doctrine de cette nature est assurément folle. Un physicien comme un philosophe ont absolument besoin de l'échange des idées. En condamnant Galilée, en lui interdisant d'enseigner, l'Eglise romaine du XVIIe siècle stérilise la culture italienne pour plusieurs siècles, parce que les échanges des physiciens et des philosophes sont devenus impossibles en Italie. C'est en effet dans l'échange avec tous les autres que je me fais pour moi-même un entendement plus parfait et que réciproquement eux aussi se font un entendement plus parfait. L'amour donne par ailleurs une belle illustration à cette idée : on y compose à deux un individu plus puissant que chacun des deux éléments constitutifs, qui l'un et l'autre y trouvent évidemment leur compte. Un couple amoureux ce n'est pas seulement la somme des deux, c'en est plutôt un produit surmultiplié.

La conclusion du scolie est que, contrairement aux apparences que lui donne l'utilitarisme, le principe de l'utilité est le fondement de la piété. Si l'on se demande ce que la piété vient faire ici, il suffit de rappeler que Dieu, à qui est due la piété, n'est autre que la nature. Il s'ensuit avec la plus extrême évidence que, si c'est la nature qui dicte le principe de l'utilité, celui qui s'y soumet est pieux. On protestera peut-être que c'est jouer sur les mots, puisqu'on n'admet pas vulgairement que Dieu s'identifie à la nature. Mais ce serait faire bon marché de ce qui vient d'être dit de l'utile, qui n'est pas susceptible d'être approprié et qui est d'autant plus utile qu'il est mieux partagé : raison pour laquelle celui qui vise l'utile est de ce fait même juste, fidèle et honnête. Plus largement encore on peut affirmer qu'il pratique l'amour du prochain, chose qui est, comme chacun le sait, et comme le montrera le scolie 1 de la proposition XXXVII, l'article principal et même unique de la vraie piété.





6 Le bien - (IV, prop. 37, scolie)