Spinoza et Nous - Philosophie de l'affirmation Documents


La religion

Auteur : Henrique

1 La religion comme préjugé

Textes sur la religion




La religion comme effet du préjugé finaliste


Spontanément, autrement dit tant qu'ils demeurent ignorants, les hommes croient que la nature et Dieu agissent comme eux, selon des fins. Ce préjugé est tenace : même en présence d'expériences qui le réfutent, les hommes continuent d'y adhérer en raison de leur désir que leur existence ait un sens qu'ils comprennent.

Or tous les préjugés que je me propose de signaler ici découlent de ce seul fait que les hommes supposent communément que toutes les choses naturelles agissent, comme eux-mêmes, en vue d'une fin ; mieux : ils tiennent pour assuré que Dieu lui-même dirige toutes choses en vue d'une certaine fin, affirmant en effet que Dieu créa toutes choses en vue de l'homme, et l'homme pour qu'il honorât Dieu. (…)
Ainsi ce préjugé, tournant à la superstition, s'est profondément enraciné dans les esprits, et fut pour chacun une raison de consacrer tout son effort à la connaissance et à l'explication des causes finales de toutes choses. Mais tandis qu'ils cherchaient à démontrer que la Nature ne fait rien en vain (c'est-à-dire qui ne soit à l'usage des hommes), ils semblent surtout n'avoir rien prouvé d'autre que le fait que la Nature et les Dieux délirent aussi bien que les hommes. Mais voyez, je vous prie, où l'on s'égare ! Parmi tant de commodités offertes par la Nature, ils ont dû trouver bon nombre d'inconvénients, comme les tempêtes, les tremblements de terre, les maladies, etc., et ils ont décidé que tout cela provenait de la colère des Dieux, devant les offenses des hommes ou les fautes commises dans le culte. Et, bien que l'expérience protestât chaque jour et montrât par une infinité d'exemples que les avantages et les inconvénients échoient indistinctement aux pieux et aux impies, ils ne se sont pourtant pas défaits de ce préjugé invétéré.

Spinoza, Ethique I, Appendice.

Concepts clés : préjugé, superstition, nature, Dieu, finalisme.




2 La religion rationnelle

La religion comme effet de la raison


On ne trouve pas cependant chez Spinoza qu'une critique de la religion : en tant qu'il comprend au moyen de la raison, l'homme comprend les choses en Dieu. La véritable religion consiste donc dans tout désir reposant sur une compréhension des êtres en tant qu'ils sont en Dieu.


Le bien que désire pour lui-même tout homme qui pratique la vertu, il le désirera également pour les autres hommes, et avec d'autant plus de force qu'il aura une plus grande connaissance de Dieu.

Démonstration : Les hommes, en tant qu'ils vivent sous la conduite de la raison, sont très utiles l'un à l'autre (par le Coroll. 1 de la Propos. 35, part. 4), et conséquemment (par la Propos. 19, part. 4) la raison nous déterminera nécessairement à faire que les hommes vivent sous la conduite de la raison. Or le bien que désire pour lui-même celui qui vit suivant la raison, c'est-à-dire (par la Propos. 24, part. 4) celui qui pratique la vertu, c'est de comprendre (par la Propos. 26, part. 4). Donc ce même bien qu'il désire pour lui-même, il le désirera aussi pour les autres hommes. En outre, le désir, en tant qu'il se rapporte à l'âme, est l'essence même de l'âme (par la Déf. 1 des pass.) ; or, l'essence de l'âme consiste dans la connaissance (par la Propos. 11, part. 2), laquelle enveloppe la connaissance de Dieu (par la Propos. 47, part. 2), et ne peut, sans la connaissance de Dieu, ni exister, ni être conçue (par la Propos. 15, part. 1). Par conséquent, à mesure que l'essence de l'âme enveloppe une plus grande connaissance de Dieu, l'homme vertueux désire avec plus de force pour les autres le bien qu'il désire pour lui-même. C. Q. F. D.

Scolie : [...] Tout désir, toute action dont nous sommes nous-mêmes la cause en tant que nous avons l'idée de Dieu, je les rapporte à la religion. J'appelle piété le désir de faire du bien dans une âme que la raison conduit.

Ethique IV, prop. 37, scolie 1.

Les actions qui produisent la concorde sont celles qui se rapportent à la justice, à l'équité, à l'honnêteté. Car, outre les choses injustes et iniques, les hommes ne peuvent supporter celles qui passent pour honteuses et viennent du mépris des moeurs établies dans la société. Quant au moyen d'unir les hommes par l'amour, je le trouve surtout dans les actions qui se rapportent à la religion ou à la piété (voyez sur ce point les Schol. 1 et 2 de la Propos. 37, et le Schol. de la Propos. 46, ainsi que le Schol. de la Propos. 73, part. 4).

Ethique IV, Appendice, chapitre XV.

Les autres passions dont l'homme est l'objet, et qui naissent de la tristesse, sont directement contraires à la justice, à l'équité, à l'honnêteté, à la piété et à la religion ; et bien que l'indignation ait une apparence d'équité, il n'en est pas moins vrai que tout régime légal est impossible là où chacun se fait juge des actions d'autrui, et prend en main la défense de ses propres droits et de ceux des autres.

Ethique IV, Appendice, chapitre XXIV.

Mots clé : piété, pieux, religion, Dieu.