La béatitude est-elle une grâce ?

Questions touchant à la mise en pratique de la doctrine éthique de Spinoza : comment résoudre tel problème concret ? comment "parvenir" à la connaissance de notre félicité ? Témoignages de ce qui a été apporté par cette philosophie et difficultés rencontrées.
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Vanleers
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Re: La béatitude est-elle une grâce ?

Messagepar Vanleers » 05 août 2016, 17:25

A la réflexion, et contrairement à ce que j’ai écrit, il n’est pas clair que la gratitude entre dans la composition de la béatitude.
L’auteur cité pour illustrer cette thèse (David Steindl-Rast) se place dans une perspective chrétienne. Il écrit :

« Nous recevoir attentivement à chaque instant comme un don qui jaillit des profondeurs de Celui de qui vient tout don, et rendre tout ce que nous sommes en action de grâce, cela nous fait comprendre que nous sommes plongés dans la vie de la Trinité Bienheureuse. »

Cela ne paraît pas pouvoir entrer dans le cadre spinoziste, dans lequel Dieu n’est pas le Dieu personnel et transcendant des religions.

Selon Spinoza, nous sommes des modes de la Substance, des expressions de Dieu, de la Vie que l’on peut même dire bienheureuse (« La nature de Dieu se réjouit d’une perfection infinie » – E V 35 dém.). Mais être attentif à cela engendre-t-il nécessairement un sentiment de gratitude ?

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Re: La béatitude est-elle une grâce ?

Messagepar Vanleers » 06 août 2016, 11:36

Spinoza dévoile la structure ontologique du monde dans la première partie de l’Ethique : le monde, c’est-à-dire Dieu et les modes de Dieu car à part Dieu et ses modes il n’y a rien (E I 14 et E I 15 dém.), n’y ayant entre Dieu et les modes ni distinction réelle ni simple distinction de raison mais une distinction modale (panenthéisme).
Mais cela ne suffit pas pour faire une éthique et il faudra attendre la fin de l’ouvrage pour que Spinoza montre explicitement que le monde, dont il a depuis longtemps exposé la structure, est en joie.
C’est ainsi que Pierre Machery interprète le Dei natura gaudet infinita perfectione de la démonstration d’E V 35.
L’homme qui a compris cela vit dans la joie et ceci est à la portée de tous, lecteurs de l’Ethique ou non, car Spinoza démontre que :

« L’esprit humain a une connaissance adéquate de l’essence éternelle et infinie de Dieu » (E II 47)

Spinoza précise dans le scolie que « l’essence infinie de Dieu et son éternité sont connues de tous » et il ajoute que cette connaissance est la racine de la connaissance du troisième genre d’où naît la béatitude, comme le démontrera E V 27.
Dès lors, qu’est-ce qui s’oppose à ce qu’un homme ait une connaissance claire de Dieu et, en conséquence, vive dans la joie ?
Les obstacles sont de nature purement intellectuelle comme Spinoza l’indique dans la suite du scolie d’E II 47 :

« […] cela vient de ce que les hommes ne peuvent imaginer Dieu comme les corps ; et qu’ils ont joint le nom de Dieu aux images des choses qu’ils ont l’habitude de voir ; ce que les hommes ne peuvent guère éviter parce qu’ils sont continuellement affectés par les corps extérieurs. »

Les hommes sont sauvés, c’est-à-dire vivent libres et joyeux (E V 36 sc.) lorsque ces obstacles intellectuels sont levés.

On est loin des recettes, trucs, farces et attrapes des multiples coaches en bonheur qui fleurissent aujourd’hui.

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Re: La béatitude est-elle une grâce ?

Messagepar Vanleers » 09 août 2016, 11:40

Spinoza pointe la racine de la servitude humaine et de son remède en E II 47 (proposition et scolie)
La racine du remède, c’est la connaissance adéquate de Dieu, à partir de laquelle se forme la connaissance du troisième genre, source de la béatitude.
Alors que cette connaissance est de droit, ce que démontre E II 47, elle est rarement disponible en fait, ce que signale Pascal Sévérac :

« L’enjeu fondamental de l’éthique spinoziste est donc cette connaissance de Dieu : sans elle on ne peut être homme, et on ne peut s’humaniser. Or l’Ethique établit des degrés dans cette connaissance de Dieu […] Mais la plupart sont préoccupés par tout autre chose que par la connaissance de cette union. Bien peu développent donc une claire conscience de cette union avec Dieu, et avec les autres hommes : bien peu s’en soucient théoriquement, bien peu en tirent pratiquement les conséquences. Et partant, rares sont ceux qui jouissent véritablement d’une telle connaissance – rare est la béatitude. » (Spinoza Union et Désunion p.200)

Pourquoi en est-il ainsi ? C’est parce que, explique le scolie, les hommes « ont joint le nom de Dieu aux images des choses qu’ils ont l’habitude de voir ». Et on a ici la racine de la servitude, ce qu’explicite Ariel Suhamy :

« C’est pourquoi, si l’essence de Dieu est “ connue de tous ”, elle reste peu reconnue de la plupart. C’est qu’elle est recouverte par l’imagination, et notamment par le langage qui tout entier baigne dans l’imagination […] » (Spinoza pas à pas p.120 – Ellipses 2011)

A. Suhamy écrira plus loin que « Bien que l’idée de Dieu soit connue de tous, cette connaissance est généralement offusquée par l’imagination et le langage ».
« Offusquer », emprunté au bas latin offuscare, proprement «obscurcir» (ob, fuscus «sombre») (CNRTL). S’y rattache « offuscation » à propos de laquelle on trouve cette définition utilisée en informatique :

« Opacification du sens ou de l'importance d'une information sans annuler sa visibilité en la noyant dans une masse d'informations non pertinentes. » (Wiktionnaire)

Or, c’est tout à fait ce qui se passe pour la connaissance adéquate de Dieu : cette connaissance, qui appartient à tout esprit humain, est le plus souvent « noyée » dans la connaissance du premier genre et, ne peut, de ce fait, agir en tant que remède à la servitude des passions.

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Re: La béatitude est-elle une grâce ?

Messagepar Vanleers » 16 août 2016, 10:26

Dans l’éthique de Spinoza, ce n’est pas la joie qui est la force majeure, comme le soutient Clément Rosset (cf. 3ième post du fil), mais la connaissance de Dieu.
Comme on l’a déjà rappelé, la connaissance adéquate de l’essence de Dieu est à la racine de la connaissance du troisième genre d’où naît la béatitude, c‘est-à-dire la joie suprême. (cf. E II 47 sc.).
Spinoza démontre que « La puissance de Dieu est son essence même » (E I 34).
Connaître Dieu, c’est connaître sa puissance mais également la nôtre qui n’est autre qu’une expression finie de la puissance infinie de Dieu.
La connaissance de Dieu peut être considérée comme une grâce au sens où elle n’est pas acquise au terme d’un travail mais où elle est de droit, naturelle (E II 47). Le Dieu de Spinoza n’est pas un Dieu caché (Deus absconditus). N’est donc pas pertinente non plus, dans un cadre spinoziste, la référence à Hésiode de C. Rosset : « Les dieux ont caché ce qui fait vivre les hommes ».

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Re: La béatitude est-elle une grâce ?

Messagepar aldo » 24 août 2016, 02:38

Onze lignes, neuf fois le mot "dieu". Record battu ! :mouais:


Bof... y'a plus personne sur ce forum on dirait.
Enfin, y'avait déjà pas grand monde...

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Re: La béatitude est-elle une grâce ?

Messagepar Vanleers » 24 août 2016, 10:57

Coucou, le revoilà.

Ce n’est pas que la solitude me pèse mais c’est un plaisir de voir qu’il arrive parfois que quelqu’un vous lise attentivement.

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Re: La béatitude est-elle une grâce ?

Messagepar aldo » 25 août 2016, 02:35

A ton service.

Je vois que Hokousai te manque aussi :happy:
C'etait un bon interlocuteur...

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