Essence et pluralité/infinité d'attributs

Questions et débats touchant à la conception spinozienne des premiers principes de l'existence. De l'être en tant qu'être à la philosophie de la nature.
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Athanassius
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Essence et pluralité/infinité d'attributs

Messagepar Athanassius » 11 oct. 2017, 00:11

Bonjour,

Je viens de commencer la lecture de l'Ethique et un point fait vraiment obstacle à ma compréhension. Je serais très heureux si vous pouviez m'aider. Mon bagage philosophique est assez faible et je pense ne pas très bien comprendre la notion d'essence.

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"Je dis appartenir à l’essence d’une chose ce dont la présence pose nécessairement la chose, et dont la suppression supprime nécessairement la chose ; ou encore, ce sans quoi la chose, et inversement ce qui sans la chose, ne peut être ni se concevoir."

Ainsi j'imagine que pour chaque chose donnée il y a unicité de l'essence ? puisque c'est plus ou moins ce qui la définit

C'est pourquoi j'ai du mal à comprendre ce que peut vouloir dire avoir plusieurs attributs ou une infinité sur le plan de l'essence de cette chose qui a plusieurs attributs.

Comment l'entendement peut-il percevoir des essences distinctes pour une même chose ? (étendue et pensée pour la substance par exemple). La véritable essence de cette entité ne serait-elle pas alors l'unité de ces essences "partielles" ? puisque cette essence dans sa singularité une fois posée ne poserait pas la chose, car elle serait posée indépendamment de l'essence donnée par ses autres attributs.

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"à l'essence de ce qui est infini absolument appartient tout ce qui exprime une essence"

"pour ce qui au contraire est absolument infini, tout ce qui exprime une essence et n'enveloppe aucune négation appartient à son essence"

je ne comprends pas du tout cette formulation non plus
tout ce qui exprime, parle-t-on d'essences ? ou de choses faisant signe vers une essence ?
je crois que l'incompréhension est similaire ici, j'ai l'impression qu'il y a une accumulation/adjonction/addition d'essences, c'est assez obscur pour moi

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Henrique
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Re: Essence et pluralité/infinité d'attributs

Messagepar Henrique » 13 oct. 2017, 13:47

Bonjour et bienvenue,
D'après ma compréhension, il n'y a qu'une seule essence de la substance comme être absolu mais une infinité de perceptions possibles de cette essence par l'entendement, quoiqu'on en connaisse que deux qui conviennent à la substance, à savoir l'étendue et la pensée comme aspects de l'être qui ne sont pas modes d'autre chose. D'après la définition 4 de la partie I de l'Ethique, un attribut n'est pas l'essence d'une substance (auquel cas il pourrait sembler qu'il y a plusieurs essences de la substance) mais "ce que l'entendement perçoit comme (tanquam) constituant l'essence de la substance". ejusdem essentiam constituens et non earumdem essentias constituens. Et donc avoir plusieurs attributs ne signifie pas avoir plusieurs essences.

D'après la fin de la lettre 9, on pourrait dire que l'entendement perçoit l'étendue ou bien la pensée comme constituant l'essence de la substance au même titre qu'on pourrait dire que l'entendement perçoit Jacob ou Israël comme constituant des noms également valables pour le troisième patriarche du pentateuque. Qu'il y ait plusieurs façons de percevoir une même essence comme il y a plusieurs façons de nommer une même personne ne signifie pas qu'il y a plusieurs essences ou réalités derrière ces perceptions ou noms différents. Je me risquerais à un autre exemple : le droit de porter la couronne pourrait être un attribut du roi (si celui-ci pouvait être une substance) au sens où si ce droit lui était retiré, il ne serait plus roi ; on pourrait tout aussi bien considérer que le pouvoir accepté par son peuple de décider des actions de L’État sans avoir à obtenir d'autorisation de qui que ce soit est un attribut du roi. Il n'y a là que des aspects d'une même réalité, mais comme n'importe quoi ne peut être aspect d'une bougie allumée, il faudra pour que quelque chose puisse être perçu comme essence de la substance que cet aspect soit infini, éternel, absolu etc. Et qu'on puisse les distinguer comme on peut distinguer la couronne et la souveraineté ou encore la chaleur et la lumière, cela n'impliquera nullement qu'il s'agisse d'essences différentes.

Je suppose qu'ensuite vous faites référence à la définition 6 et à son explication :
J’entends par Dieu un être absolument infini, c’est-à-dire une substance constituée par une infinité d’attributs dont chacun exprime une essence éternelle et infinie.

=> Dieu = un être absolu existant en soi et par soi dont l'essence peut en principe être perçue d'une infinité de façons par l'entendement (puisque cette réalité absolue possède en droit une infinité d'aspects possibles), sachant toutefois que ces perceptions doivent pour cela être adéquates à l'essence éternelle et infinie de cet être (autrement dit des expressions de cet être comme un hochement de tête ou le son "oui" sont en France des façons adéquates de percevoir l'acceptation d'autrui).

Je dis absolument infini, et non pas infini en son genre ; car de tout ce qui est infini seulement en son genre, on peut nier une infinité d'attributs ; mais, tout ce qui exprime une essence et n'enveloppe aucune négation, appartient à l'essence de l'être absolument infini.

Une droite A sera infinie en son genre comme ligne qui se continue sans pouvoir s'arrêter par elle-même puisqu'elle ne peut se croiser ou se faire obstacle à elle-même, à la différence d'une ligne courbe. Cette droite aura pour attribut de permettre de diviser un plan en deux parties clairement distinctes, C et D (si cela était enlevé, ce ne serait plus une ligne droite, de telle sorte qu'on pourrait aussi dire que toute droite est une ligne séparant nécessairement ou complètement un plan en deux parties distinctes). Mais comme notre droite A pourra être opposée à la droite B, elles n'auront pas les mêmes attributs, on pourra nier de A les attributs de B. En l'occurrence, les parties E et F issues de B ne pourront être égales à C et D.
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Cela permet au passage de couper l'herbe sous le pieds de la superstition : celui qui voudrait définir Dieu comme un esprit infini mutilerait le concept d'être absolu en niant par là même une infinité d'attributs pouvant exprimer l'absolue infinité qu'on trouve dans l'idée d'être suprême.

Il s'agit par cette explication de préparer la compréhension du fait que l'étendue (que nous imaginons comme pleine ou vide et qui n'est pour l'entendement intuitif que variation d'intensité) n'a pas à être opposée à la pensée (dont je dirais que nous l'imaginons endormie ou éveillée, ce qui n'est aussi que variation d'intensité) mais qu'elles sont égales (comme seraient égaux C et D et E et F si et seulement si B était la droite qui passe par les points x et y en en partant du bas tandis que A passerait par les mêmes points y et x en partant du haut) et qu'ainsi Dieu ne s'étend pas moins qu'il ne pense.
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Re: Essence et pluralité/infinité d'attributs

Messagepar dionysos » 24 nov. 2017, 23:37

Bonsoir Henrique , bonsoir a tous ,

Un problème me taraude depuis un moment concernant la substance unique et l'infinité de ses attributs :
Je crois avoir saisi ,peut être a tort , a partir de votre exemple sur la droite comme attribut infinie en son genre , une possible concordance avec la théorie des multivers : si ils s’avérait qu'il y ait une infinité d'univers dont chacun aurait ses propres lois et n'ayant aucune communication entre eux , peut on dire qu'ils sont dans la même situation que les droites que vous citais en exemple , en tant qu'attribut de la substance unique ?
Je vous remercie d'avance . :D

Dionysos

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Henrique
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Re: Essence et pluralité/infinité d'attributs

Messagepar Henrique » 04 déc. 2017, 08:28

Bonjour Dionysos,
Le multivers comme collection d'univers ayant leurs lois propres, malgré l'immensité vertigineuse que cela donne à envisager, peut encore se ramener à un seul attribut, l'étendue. Autour de notre univers, avec ses constantes comme la vitesse de la lumière à 300.000 km/s liées aux conditions initiales de son big bang, on peut concevoir d'autres univers avec d'autres propriétés physiques, avec ou sans lumière, plus ou moins rapide. Ce que Spinoza appelle la Nature (ou Dieu) considéré sous l'angle de l'étendue, pourrait bien se ramener à ce multivers, dont l'unité reste assurée par l'étendue, dont nous connaissons 4 dimensions mais la physique contemporaine admet qu'il peut en exister bien plus. Ce multivers serait absolument infini puisqu'il exprimerait la totalité de l'étendue, de sorte qu'il ne pourrait être borné par rien tandis que les univers ayant éclos ça et là autour de notre univers pourraient eux se borner, ce qui reviendrait au rapport qui existe déjà entre les galaxies avec toutefois des lois physiques différentes. Mais on pourrait aussi proposer ce multivers, superunivers ou encore univers total tandis que l'univers que nous connaissons à partir de l'observation du rapport entre les galaxies ne serait qu'une partie de l'univers connu.

Dans la première partie de mon exemple, les droites A et B pourraient correspondre à deux univers au sens astrophysique actuel dont les lois pourraient varier au même titre que C n'est pas à A ce que E est à B (cf. dessin que j'ai rajouté plus haut pour faciliter la compréhension). Mais A est considérée comme intrinsèquement infinie comme n'importe quel corps en fait, qui persévère dans son être autant qu'il le peut, c'est-à-dire que rien ne peut de l'intérieur le limiter ; elle peut néanmoins être coupée par n'importe quelle autre droite, et d'autre part, ce que l'entendement percevrait de son essence, un de ses "attributs" comme couper le plan P en C et D ne serait pas l'attribut de B coupant P en E et F, même si finalement C+D = E+F ; de même pour une infinité d'autres droites possibles, de sorte que A n'est infinie qu'en son genre, non absolument comme seule la Nature l'est. Les univers seraient comme les corps. Chaque univers peut avoir ses propres lois, c'est-à-dire des rapports immuables entre leurs grandeurs respectives. Les corps de Pierre et de Paul appartenant au même univers, ils obéissent aux mêmes lois physiques, mais ils peuvent avoir leurs lois individuelles qui seraient les principes immuables s'appliquant à leur existence pouvant se différencier l'une de l'autre.

Dans la deuxième partie de mon exemple, je supposais que A et B pourraient être comme L'Étendue et la Pensée, une seule et même droite considérée sous deux angles différents, dont l'essence consisterait à passer par x en direction de y dans un cas ou de passer par y en direction de x. Dans ce cas, le rapport à P de C et D serait le même que E et F bien que la perspective soit inversée de la même façon, par exemple que l'idée de l'enchaînement allant de la chute du verre de la table vers le sol carrelé à sa destruction serait le même que l'enchaînement physique allant de la chute du verre à sa destruction. L'analogie a bien des limites, notamment parce que pour équivaloir à la Substance, avec ses attributs, il faudrait supposer que cette droite qu'on peut appeler A ou B selon le point de vue où on se place soit la seule droite possible du plan et qu'à vrai dire, il n'existe rien en dehors de cette droite, donc pas de plan... En fait l'essence de A que l'entendement pourrait percevoir serait de passer par y en direction de x tandis que B ferait l'inverse et les rapports C/D pour A et E/F pour B seraient les propriétés que l'on peut distinguer selon qu'on se place du point de vue de A ou de B tout en reconnaissant leur identité fondamentale.
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Ainsi, il pourrait y avoir une seule essence pour la substance et néanmoins des façons différentes de la percevoir, comme il y aurait des propriétés uniques de la substance mais des façons différentes également de les comprendre, selon qu'on va de x à y ou de y à x. Mais plus grand rapport avec le multivers, qu'il faut distinguer je pense de dimensions supplémentaires "parallèles" de l'univers connu, qui nous échappent et qui pourraient néanmoins coexister avec les quatre dimensions dans lesquelles nous existons.
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