Entendement infini et Idée de Dieu

Questions et débats touchant à la nature et aux limites de la connaissance (gnoséologie et épistémologie) dans le cadre de la philosophie spinoziste.
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Messagepar sescho » 06 mars 2012, 18:13

Shub-Niggurath a écrit :Je ne vois rien dans ces extraits, après les avoir lu avec attention, qui contredise mon affirmation selon laquelle l'intellect (ou l'entendement, c'est la même chose) de Dieu est constitué de la somme infinie des intellects singuliers.

Nous en revenons à une de vos premières phrases, appelant le même commentaire. L'infini n'est pas une somme de fini, et encore moins des éléments d'un ensemble infini dénombrable. Si vous parlez de TOUS les "intellects singuliers", associés à TOUS les corps et leurs affections possibles, je peux à la rigueur être d'accord. Mais si par extrapolation hasardeuse de E5P40S vous n'y mettez que les intellects humains - plus ou moins extrapolé en intellects animaux - je ne suis pas d'accord du tout : c'est une inversion totale de l'ordre ontologique, et jamais Spinoza ne dit cela (il dit au contraire, dans les extraits ci-dessus, les limites strictement imposées à l'intellect humain - et animal par conséquent.)

Shub-Niggurath a écrit :Si Spinoza préfère le dire clairement dans la partie 5 de l'Ethique et non dans la première, c'est son affaire, et nous n'avons pas à discuter ce point.

Certes Spinoza a fait comme Spinoza a voulu. Mais Spinoza était logique et auto-cohérent. Et cela ne l'est pas du tout. Inutile de rappeler qu'en outre je considère votre "déduction" de E5P40S (et j'y associe tous les commentateurs qui la font) comme n'étant nullement contenue dans le texte de ce scholie ; ou du moins, pour laisser place à un complément d'information, très loin d'y être évidente.

Shub-Niggurath a écrit :Il affirme également clairement l'éternité de notre intellect seulement dans cette partie, alors qu'il aurait tout aussi bien pu le faire dans la seconde partie.

Non. Il était parfaitement logique de traiter de la liberté de l'homme après avoir traité de son asservissement (et forcément, celui-ci après avoir traité de l'âme.) Cela n'est pas comparable à un exposé de l'ordre ontologique, qui s'impose dans le - ou à la suite immédiate du - De Deo. Par ailleurs, il mentionne bien dans E2 les différentes formes de connaissances, dont le troisième genre, en disant qu'il en reparlera dans E5.

Shub-Niggurath a écrit :Tous les extraits de Spinoza que vous citez, à vrai dire, ne me paraissent pas concerner la question de l'intellect divin, causé immédiatement par Dieu, par la proposition 21 de la partie 1 (proposition à laquelle il est fait référence dans le scolie dont nous parlions).

!!!?

Encore une fois je m'en tiens au texte : il contient "entendement infini / divin" (sauf erreur de traduction - qui semble difficile sur ce coup) c'est tout... Il en est dit en particulier (lettre 64, CT, ...) que c'est le mode infini (immédiat) de la Pensée, etc., comme E1P21 le dit de l'Idée de Dieu.

Oui ou non ? (c'est nettement plus aisé à trancher que l'extrapolation de E5P40S...)

Si, par exemple (il y en a d'autres) je décortique sans le dénaturer CTApp2 (10) 3°, j'obtiens :

L'entendement dans la chose pensante (l'attribut Pensée) :

1) Est créé immédiatement par Dieu.

2) Renferme objectivement l’essence formelle de toutes les choses et n'est jamais ni augmenté ni diminué.

3) Est idée nécessairement une, puisque l'essence des propriétés et des modifications contenues dans ces propriétés sont l'essence d'un seul être infini.

On a le tout, non ?

Et ceci est très nettement corroboré par les autres extraits (CT2Ch22 note 1, E2P3Dm, E2P8, ... et les autres.)

Shub-Niggurath a écrit :Ce passage du court traité corrobore s'il en était besoin que notre intellect est une partie de l'intellect infini et éternel de Dieu, ...

Je le dis aussi...

Shub-Niggurath a écrit :... et il ne me force nullement à prêter à Dieu un autre intellect que celui que nous avons.

...

Spinoza pose explicitement l'Intellect divin comme étant le mode infini de la Pensée, découlant absolument et immédiatement de son attribut. Il dit seulement après qu'en tant que nous avons des idées claires et distinctes alors notre âme est une partie (intègre, entière, non tronquée) de l'Entendement divin.

Ceci ne peut en aucune façon être inversé pour dire que l'entendement divin est la "somme" des entendements humains (ou animaux) !

Shub-Niggurath a écrit :Les modes en effet ne peuvent être compris sans la substance, mais la substance peut tout à fait l'être sans ses modes. Ainsi l'idée de Dieu est d'être une substance absolument infinie, consistant en une infinité d'attributs, qui sont tous éternels et infinis. Et Dieu n'a pas d'autre moyen de se connaître que dans ses modes, autrement dit Dieu, en tant qu'il est infini, ne se connaît pas lui-même. Il est, il pense et il s'exprime sous une infinité d'autres attributs, mais seuls les intellects singuliers peuvent former une idée de lui-même.

- Spinoza dit pourtant bien que Dieu (qui est Nature naturante ET naturée) a un Entendement infini par lequel il se connaît lui-même (c'est, encore une fois, imposé par le parallélisme.)

- Les modes infinis appartiennent à la Nature naturée (E1P31, après E1P30 pour l'Entendement infini de Dieu.)

(On peut donc être mode ET infini.)

- L'attribut Pensée (ou plusieurs d'ailleurs, si l'on en croît une des lettres) n'est pas extérieur à Dieu, le regardant, mais "constitutif" de Dieu. Donc l'idée de Dieu en tant que naturant (non modalisé) est l'attribut Pensée même.

Si je comprends le fond de votre objection, c'est que si l'idée de la substance (non modifiée) appartient à la nature naturée (modifiée), alors il y a contradiction (non modifié congru à modifié.)

Je suis d'accord que le texte est ambigu sur ce point...

Sur le fond, la "conscience pure", située avant toute pensée, et dans laquelle toute pensée naît, mentionnée par tous les grands Sages ("éveillés", "réalisés", ...) que la Terre ait portés est l'"idée" (dans un sens très particulier qui n'est pas celui de pensée) de la substance pensante (Pensée) même ; la substance pensante vue par elle-même.

Note : ceci est plus immédiat que l’Étendue indivisible, en fait, étant la conscience vue (forcément : seule la conscience voit, y compris l’Étendue) par elle-même. C'est selon moi pourquoi Spinoza ne prend même pas la peine de le développer (de son temps c'était beaucoup plus naturel que maintenant), alors qu'il argumente longuement sur l’Étendue. (L'idéalisme n'est en fait pas une pure invention gratuite de ce point de vue, mais la saisie naturelle de premier niveau ; le matérialisme stupide ne voit même pas que ce qu'il appelle "Matière" n'est qu'une pensée sur l’Étendue, et en outre que la puissance de l'homme ne saurait égaler celle de la Nature, et donc la saisir intégralement - ce que dit bien clairement Spinoza ci-dessus - ; en particulier parvenir a réellement identifier pensée et "matière", cette dernière étant en fait une pensée.)

Shub-Niggurath a écrit :Prêter à Dieu, en tant qu'il est infini, un intellect, c'est projeter sur lui un puissance qui n'appartient qu'aux modes, c'est anthropomorphiser Dieu, et le réduire à l'état de mode. Dieu est une puissance infinie et éternelle, qui ne comprends pas les choses à la manière des humains, mais qui affirme seulement son infinie puissance.

Pas chez Spinoza, pour lequel l'Entendement divin est l'Univers entier (sans égard pour une quelconque considération de temps ou de durée) exprimé dans l'attribut Pensée, et qui n'a presque rien à voir avec l'entendement humain.

Encore une fois : c'est imposé par une option spinozienne - à ma connaissance unique dans l'histoire de la pensée (mais qui est en fait beaucoup plus commune au temps de Spinoza du point de vue de la Pensée - Dieu pure pensée - que du point de vue de l’Étendue, qui est la nouveauté...) - : LE PARALLÉLISME DES ATTRIBUTS.
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Messagepar hokousai » 06 mars 2012, 22:56

cher Shub N

J' ai dis que la phrase de Misrahi prêtait à confusion
cette Phrase
"""C'est ici que Spinoza précise clairement le fondement de cette doctrine et sa condition de possibilité : l'entendement de Dieu n'est rien d'autre que la somme des entendements humains""""""
Le lecteur peut penser que les entendements humains sont des choses ( des substances au sens d 'Aristote) dont on fait des sommes .

De toutes les façons le problème est reporté par Spinoza plus loin dans la mesure où les idées sont des choses dont on fait des sommes.
........................................
Je ne vois pas où est la contradiction dans le fait d'affirmer que l'intellect éternel et infini est composé de modes éternels et finis,


D'abord tout ce qui découle de l'intellect infini n'est pas éternel. Pour l'esprit humain seules les idées claires et distinctes des choses comprises comme contenue en Dieu et suivant de la nature divine, seules ces idées enveloppent l'essence éternelle et infinie de Dieu .
Les autres idées sont finies .(oui ou non ?)

Ce nest pas que je vois contradiction chez Spinoza, c'est pire je vois de <b>l'incompréhensible</b> .

Alors Spinoza se rattrape comme il peut en disant dans sa lette sur l'infini ( lettre 12) que certaines choses sont infinies MAIS toutefois que quand on les conçoit abstraitement, elles peuvent être divisées en parties et regardées comme finies.
Voila tout est dit et une très grande partie de l' Ethique considère les choses abstraitement comme finies.
Et on oscille de l'un à l'autre sans savoir où l'on est exactement .
............................
et il n'y a rien de plus clair que nos intellects sont limités et non infinis.
et bien non ce n'est pas clair du tout et c'est même le contraire qui est affirmé par Spinoza. Une partie de notre esprit est infinie. Car si Spinoza insiste sur éternel il a bien dit (prop29/5)" leurs idées enveloppent l'essence éternelle et <b>infinie</b> de Dieu )"

Une partie seulement. C'est à dire que l'esprit humain est divisé en une partie éternelle infinie et une finie .

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Messagepar Shub-Niggurath » 07 mars 2012, 09:08

Cher Hokousaï,

Je me permet de vous renvoyer à ce cours de Deleuze sur l'infini en acte chez Spinoza, dans lequel il dit que tout individu est composé d'une infinité de parties, même si cet individu peut être dit fini, c'est-à-dire limité par un autre de même nature :

http://www.webdeleuze.com/php/texte.php ... a&langue=1
Modifié en dernier par Shub-Niggurath le 07 mars 2012, 15:27, modifié 1 fois.

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Messagepar hokousai » 07 mars 2012, 14:36

cher Shub N

Bien sur qu'on peut le dire et Spinoza dit bien qu'on peut en parler quand on en parle abstraitement.
Pour moi ça ne correspond pas à la réalité. Je pense comme<b> Nagarjuna.</b>. C'est un peu radical .... je sais .

Ce avec quoi je suis d'accord chez Spinoza c'est tout ce qui peut être dit dans le sens de l'infinitude et certainement pas de la finitude.
Il ya deux Spinoza
Un Spinoza de l'infini et un Spinoza du fini. Le système essaie de rendre cohérent les deux.
je vais voir ce qu'en dit Deleuze.

amicalement
jlhks

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Messagepar Shub-Niggurath » 07 mars 2012, 16:20

sescho a écrit : L'infini n'est pas une somme de fini, et encore moins des éléments d'un ensemble infini dénombrable. Si vous parlez de TOUS les "intellects singuliers", associés à TOUS les corps et leurs affections possibles, je peux à la rigueur être d'accord.


Admettons que l'idée de Dieu soit l'ensemble infini des idées de tous les modes existants, et aussi de la substance, nous aurons alors une idée infiniment composée, qui est tout le contraire de l'idée absolument simple dont vous parliez plus haut.

Ceci ne peut en aucune façon être inversé pour dire que l'entendement divin est la "somme" des entendements humains (ou animaux) !


Je pense au contraire que toute l'Ethique repose sur ce renversement final qui fait de l'intellect éternel et infini de Dieu l'ensemble de tous les entendements réellement existants, autrement dit des modes particuliers de la pensée constitués par les idées adéquates. De la même façon que l'amour intellectuel de l'esprit envers Dieu est l'amour même de Dieu dont Dieu s'aime lui-même, l'intellect singulier est l'intellect même de Dieu, qui comprend Dieu et par lequel Dieu se comprend. Dans la partie 5, il n'y a plus de différence entre Dieu et les modes singuliers, et c'est précisément en cela que consiste le salut ou la béatitude. Lorsque nous pensons Dieu, c'est Dieu qui se pense en nous, et lorsque Dieu pense en l'homme, alors l'homme et Dieu ne forment plus qu'une seule et même réalité. Spinoza fait de l'homme un Être Divin, très éloigné en cela des conceptions théologiques qui font de l'homme un être dans lequel s'incarnent la faute et le péché.

Sur le fond, la "conscience pure", située avant toute pensée, et dans laquelle toute pensée naît, mentionnée par tous les grands Sages ("éveillés", "réalisés", ...) que la Terre ait portés est l'"idée" (dans un sens très particulier qui n'est pas celui de pensée) de la substance pensante (Pensée) même ; la substance pensante vue par elle-même.


L'attribut pensant affirme toutes les idées sans que la substance ait conscience d'elle-même. Dieu ne prend conscience de lui-même que dans ses modes, donc en particulier dans l'homme. Le coup de force de Spinoza consiste à détruire la conception théologique d'un Dieu conscient et intelligent, pour en faire une pure puissance d'exister (s'exprimant dans une infinité d'attributs sous une infinité de modes). Les modes seuls ont la puissance de comprendre la Substance.

Dieu est le Grand Inconscient, souverainement indifférent à tout ce qui a lieu en lui, ne comprenant rien, ne voyant rien, n'entendant rien, n'aimant personne, ne détestant personne. Même l'amour infini dont Dieu s'aime lui-même n'existe qu'en tant que les hommes l'éprouvent (propositions 35 et 36 partie 5).


Pas chez Spinoza, pour lequel l'Entendement divin est l'Univers entier (sans égard pour une quelconque considération de temps ou de durée) exprimé dans l'attribut Pensée, et qui n'a presque rien à voir avec l'entendement humain.


Si l'intellect divin était si différent de l'intellect humain, comment expliquer que l'homme puisse en être une partie ? Je pense que mon interprétation de l'intellect de Dieu comme constitué par l'ensemble infini des intellects singuliers, non seulement corresponds à la pensée de Spinoza, mais évite de tomber dans toutes les erreurs théologiques attribuant à Dieu une intelligence et une volonté.

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Messagepar hokousai » 07 mars 2012, 20:52

Difficile de vous départager. Les deux lectures sont possibles.
Je pense que Spinoza pensait plutôt comme Serge.
Cela dit la manière de voir les choses de Shub, tout a fait respectable, me convient mieux.
Moins scolastique , peut être passée à l' épreuve des pensées orientales athées ( taoisme par exemple) et puis de la modernité ...

Spinoza pensait peut être, par moment comme serge et par moment comme Shub .

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Messagepar hokousai » 08 mars 2012, 00:12

à Shub

Deleuze n'est pas du tout convaincant.

ou bien un infiniment petit est un corps et alors se repose le problème de composition.
ou bien ce n 'est pas un corps et alors il ne peut entrer dans la composition de corps.

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Messagepar Shub-Niggurath » 08 mars 2012, 09:51

Il est bien dommage que nous n'ayons pas les cours de Pierre-François Moreau sur la cinquième partie de l'Ethique, car je serais assez curieux de savoir ce qu'il en aurait dit.

Concernant la composition de chaque individu de la Nature étendue par des ensembles infinis de corps infiniment petits, je ne comprends pas ce qui vous arrête. Au contraire cela me semble aller dans votre sens, et cela corresponds sans doute à la pensée de Spinoza, qui se meut constamment dans l'infini. Il est loin d'être absurde de poser en même temps la finitude des corps et l'infinitude de leurs compositions, si on veut bien se rappeler qu'une chose est dite finie seulement en tant qu'elle est limitée par une autre de même nature. Et ce que Deleuze dit des corps, il faut l'entendre aussi des esprits, qui sont tous composés également d'une infinité d'idées. J'aime assez cette idée qui consiste à voir l'infini partout, y compris dans les modes finis.

Si on pose en effet que chaque mode fini de la pensée est composé d'une infinité d'idées, alors les contradictions de l'intellect infini composé d'une infinité de modes finis me paraissent abolies.

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Messagepar sescho » 08 mars 2012, 12:08

Shub-Niggurath a écrit :Admettons que l'idée de Dieu soit l'ensemble infini des idées de tous les modes existants...

Non, pas "existants" : tous les modes "possibles", existants ou non, et pas sous la forme d'une "penderie d'essences singulières" mais "globalement", en tant qu'essence divine une. Par ailleurs, les idées sont elles-aussi des modes, dans un attribut particulier qui est la Pensée. Donc l'Idée de Dieu, qui est son Entendement, est égale à Dieu (naturant ET naturé) lui-même selon l'attribut de la Pensée.

Contrairement à ce que vous dites, c’est vous qui faites de l’anthropomorphisme en prêtant à Dieu un entendement de mode humain, et faites de l’Entendement éternel et infini de Dieu ce que les seuls humains (ou les animaux, cela ne change pas le problème) « ont dans le crane. »

Vous semblez aussi confondre un infini dénombrable avec l’infini continu qu’est Dieu, ce qui n’est pas du tout la même chose. Vous semblez assimiler en même temps Dieu à une collection de parties, alors que la partie est une abstraction qui ne se conçoit que dans l’infini, qui est premier.

Excusez-moi, mais j'ai vraiment envie de dire : mais lisez simplement, sans préjugés, les extraits auxquels je renvoie plus haut ; c'est tout à fait clair, et sur-déterminé par le nombre concordant !

Des passages des seules PM :

Spinoza a écrit :PM2Ch7 : L'objet de la science de Dieu est Dieu lui-même. – … Dieu n'a cherché aucune matière hors de lui : quant à leur essence et quant à leur existence les choses ont été fabriquées par un entendement identique à sa volonté.

Comment Dieu connaît les choses singulières et comment les générales. – … Nous … attribuons à Dieu la connaissance des choses singulières et lui dénions celles des choses universelles, sauf en tant qu'il connaît les esprits des hommes.

Il y a en Dieu une seule et simple idée. – … l'idée de Dieu, en raison de laquelle il est appelé omniscient, est unique et parfaitement simple.
Car en réalité Dieu n'est appelé omniscient pour aucune raison sinon qu'il a l'idée de lui-même ; laquelle idée ou connaissance a toujours existé en même temps que Dieu, car en dehors de son essence rien n'existe et cette idée aussi n'a pu exister autrement.

Ce qu'est la science de Dieu à l'égard des choses créées. – … les volitions et les décrets de Dieu (c'est ainsi qu'il convient d'appeler sa connaissance ayant trait aux choses créées) considérés en Dieu ne sont pas plusieurs, bien que s'exprimant sous divers modes par, ou mieux, dans les choses créées. Enfin si nous avons égard à l'analogie de la Nature entière nous pouvons la considérer comme un seul Être et par conséquent une aussi devra être l'idée ou un le décret de Dieu.

PM2Ch8 : Nous ne savons pas comment se distinguent l'essence de Dieu et l'entendement par quoi il se connaît, et la volonté, par quoi il s'aime. – La Volonté de Dieu par quoi il se veut aimer lui-même suit nécessairement de son entendement infini, par quoi il se connaît. …

La Volonté et la Puissance de Dieu, quant à leur action extérieure, ne se distinguent pas de son entendement. – La Volonté et la Puissance, quant à leur action extérieure, ne se distinguent pas de l'entendement de Dieu, comme il est assez certain par ce qui précède ; car nous avons montré que Dieu a décrété non seulement que les choses devaient être mais aussi qu'elles devaient être de telle nature, c'est-à-dire que leur essence et leur existence ont dû dépendre de la volonté et de la puissance de Dieu ; par où nous percevons clairement et distinctement que l'entendement de Dieu, sa puissance et sa volonté, par quoi il a créé, a connu et conserve ou aime les choses, ne se distinguent en aucune façon l'un de l'autre, sinon relativement à notre pensée.


Shub-Niggurath a écrit :..., et aussi de la substance, ...

C'est un point particulier, qui pose un problème spécifique, du seul point de vue humain. En Dieu, l’idée de l’Étendue, c’est la Pensée, autrement dit lui-même dans tous les cas, vu selon un attribut particulier. La Pensée est directement et immédiatement accessible par elle-même à l’homme, car c’est le (seul) substrat de sa connaissance de quoi que ce soit (et Spinoza commence par dire que l’homme est constitué de modes de la Pensée.) La question vient de l’idée humaine de l’Étendue : peut-elle autre chose qu’un mode particulier humain de la Pensée dans ces conditions ? Ce point a des développements profonds en regard de ce qu’en dit la Spiritualité, que je ne veux pas aborder ici.

Note : associer la première partie de la phrase "idée de son essence ET de ce qui en découle nécessairement" à la seule substance, et la deuxième aux modes de la substance est une hypothèse non éliminable d’emblée mais qui ne va pas pour autant de soi : c'est prendre l’option d’y voir un "ET exclusif", ce qui n'existe pas... Ce doit être un "ET" inclusif, qui souligne seulement une nuance à l'intérieur d'un tout. Et puis on ne peut pas pour autant gommer la deuxième partie de la phrase : elle est bien là… En outre, il n’y a rien dans l’effet qui ne se trouve dans sa cause (immanente) : limiter l’essence de Dieu à la seule substance supposée non modifiée est plutôt aberrant dans ces conditions (montrant sans doute une mauvaise assimilation de « Dieu naturant vs Dieu naturant ET naturé. ») Par ailleurs, l'Entendement infini étant supposé comprendre les deux, et appartenant à la nature naturée (E1P31 ; encore que la démonstration de cette proposition ne me convient pas vraiment, à tout le moins en ce qui concerne Dieu), cela ferait de toute façon de l’idée de la substance (de ses attributs, dans un de ses attributs mêmes…) une partie de la nature naturée…

Shub-Niggurath a écrit :... nous aurons alors une idée infiniment composée, qui est tout le contraire de l'idée absolument simple dont vous parliez plus haut.

Non. Spinoza dit clairement le contraire : tout est compris dedans ET cette idée est néanmoins unique et simple, parce qu’essence d’un seul être. En fait, c’est vous qui distordez ce que dit Spinoza parce que vous placez l’esprit humain avant Dieu et non après : vous attribuez à Dieu un entendement humain, et jugez du tout par une partie (l’homme étant un « mode fini » ne pouvant atteindre dans sa simplicité « le tout » qui le comprend.)

Spinoza a écrit :E2P11C : Il suit de là que l’âme humaine est une partie de l’entendement infini de Dieu ; et par conséquent, lorsque nous disons que l’âme humaine perçoit ceci ou cela, nous ne disons pas autre chose sinon que Dieu, non pas en tant qu’infini, mais en tant qu’il s’exprime par la nature de l’âme humaine, ou bien en tant qu’il en constitue l’essence, a telle ou telle idée ; et lorsque nous disons que Dieu a telle ou telle idée, non plus seulement en tant qu’il constitue la nature de l’âme humaine, mais en tant qu’il a en même temps l’idée d’une autre chose, nous disons alors que l’âme humaine perçoit une chose d’une façon partielle ou inadéquate.

E2P43S : … notre âme, en tant qu’elle perçoit les choses suivant leur vraie nature, est une partie de l’entendement infini de Dieu (par le Corollaire de la Propos. 11, partie 2) ; par conséquent, il est nécessaire que les idées claires et distinctes de notre âme soient vraies comme celles de Dieu même.

E5P36 : L’amour intellectuel de l’âme pour Dieu est l’amour même que Dieu éprouve pour soi, non pas en tant qu’infini, mais en tant que sa nature peut s’exprimer par l’essence de l’âme humaine considérée sous le caractère de l’éternité, en d’autres termes, l’amour intellectuel de l’âme pour Dieu est une partie de l’amour infini que Dieu a pour soi-même.

TTP16 : ... la nature n’est pas renfermée dans les bornes de la raison humaine, qui n’a en vue que le véritable intérêt et la conservation des hommes ; mais elle est subordonnée à une infinité d’autres lois qui embrassent l’ordre éternel de tout le monde, dont l’homme n’est qu’une fort petite partie. ....


Spinoza a écrit :Spinoza fait de l'homme un Être Divin, très éloigné en cela des conceptions théologiques qui font de l'homme un être dans lequel s'incarnent la faute et le péché.

Tous les étants sont divins ; cela n’autorise nullement à inverser en disant que Dieu est une collection d’étants. L’ordre requis pour philosopher est : Dieu d’abord, ses modes ensuite ; jamais l’inverse.

Si l'intellect divin était si différent de l'intellect humain, comment expliquer que l'homme puisse en être une partie ?

C’est textuellement ce que dit Spinoza. La partie ne se conçoit que dans l’infini ; l’infini se conçoit très bien sans parties (en fait, c’est un infini continu et il n’a pas de parties.) Tant que vous placerez le singulier avant Dieu (de fait sinon de dire) vous ne pourrez voir ce que dit Spinoza (mais vu la sur-détermination de ce que je dis par son texte, il doit vous falloir une sacrée capacité d’occultation...) Chez Spinoza, Dieu a un Entendement infini qui est en fait Lui-même selon l’attribut de la Pensée (comprenant tout ce qui est éternellement ses manières d’être : nature naturée.)

Comme je veux éviter le dialogue de sourds où les extraits clairs mêmes ne trouvent pas d’écho, il me semble intelligent d’en rester là, pour l’instant au moins. Je ne peux qu’inviter à nouveau le lecteur intéressé à lire les extraits auxquels je renvoie plus haut avec le minimum possible de préjugés : c’est très clair et surdéterminé dans le texte même.
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Messagepar hokousai » 08 mars 2012, 12:40

C’est textuellement ce que dit Spinoza. La partie ne se conçoit que dans l’infini ; l’infini se conçoit très bien sans parties (en fait, c’est un infini continu et il n’a pas de parties.)

excusez -moi Serge
Vous ne voyez pas de problème dans ce que Spinoza dit ? Comment concevoir une partie dans l'infini conçue sans parties ?
Modifié en dernier par hokousai le 21 sept. 2012, 11:38, modifié 1 fois.


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