Spinoza et le problème du salut

Questions et débats touchant à la doctrine spinoziste de la nature humaine, de ses limites et de sa puissance.
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Spinoza et le problème du salut

Messagepar Vanleers » 07 janv. 2017, 17:50

« Spinoza et le problème du salut » est le titre d’un petit ouvrage de Jean Lacroix (PUF – collection SUP, 1970).

Le livre est difficile à trouver aujourd’hui et on se propose d’en donner un aperçu sur ce fil, compte tenu de son intérêt et de sa clarté.
Rappelons que « La philosophie de Spinoza est une éthique, dont le but est de montrer la via salutis, c’est-à-dire comment l’homme peut passer de la vie passionnelle ou servitude (E III – IV) à la vie active ou liberté (E V) » (Atilano Dominguez)

Jean Lacroix conclut son ouvrage par ces mots :

« Ainsi sans doute se justifie ce qui a voulu être l’idée directrice de cette étude : le spinozisme n’est pas une philosophie de la conscience, mais de la prise de conscience – d’une prise de conscience à la fois progressive et unique de soi-même, des choses singulières et de Dieu ».

Nous verrons comment JL développe cette idée directrice.

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Re: Spinoza et le problème du salut

Messagepar Vanleers » 08 janv. 2017, 11:10

Au début du chapitre 4 « Le salut », Jean Lacroix écrit :

« Il y a selon Spinoza deux voies du salut : la voie par la philosophie qu’expose l’Ethique, la voie par la religion qu’expose le Traité théologico-politique ».

La question de la voie par la religion vient d’être largement exposée sur le fil « Spinoza et la religion musulmane » auquel nous renvoyons le lecteur pour nous focaliser sur la voie par la philosophie. JL écrit :

« Le paradoxe du spinozisme c’est de faire de la métaphysique une éthique, c’est-à-dire de tout centrer sur le problème du salut, et de faire de l’éthique une métaphysique, c’est-à-dire de rejeter tout anthropocentrisme. L’homme devra donc se sauver par le rejet même des attitudes humanistes qui caractérisent les morales ordinaires. » (p. 75)

« L’éthique spinoziste se caractérise par l’exclusion du tragique comme du comique. Puisqu’il n’y a pas de lutte entre le destin et la liberté, puisque tout est nécessaire, l’attitude tragique n’a pas de sens. L’attitude comique n’en a pas davantage. On n’a jamais le droit de se moquer de la Nature, puisqu’on ne la connaît qu’imparfaitement : toute moquerie relève de l’oubli du tout et de la référence à une individualité particulière. On ne saurait ni s’indigner contre ce qui est tout ce qu’il doit être ni le ridiculiser. Révolte et ironie impliquent comparaison avec une essence générale, une essence idéale et le spinozisme renverse tous les idéaux. » (p. 76)

« En opposition radicale avec le kantisme, l’Ethique est la négation même de la morale, puisqu’elle refuse toute distinction entre ce qui est et ce qui doit être : elle est par-delà le bien et le mal. Non seulement le sage ne se soumet pas à une loi extérieure, mais il ne se donne pas une loi à la manière de Kant : il est à lui-même sa propre loi. » (ibid.)

« L’éthique ne suppose aucun libre arbitre, aucun choix, aucun mérite, aucune condamnation. En s’accordant à la Nature entière, ma nature réalise sa nature, elle n’est jamais prise entre un bien et un mal opposés. » (p. 77)

« C’est un axiome fondamental du spinozisme que « La Raison ne demande rien contre la Nature » (E IV 18 sc.). La connaissance rationnelle ne change rien à ce que nous sentons, à ce que nous sommes. L’homme ne peut se diviser en deux, et privilégier en lui une nature supérieure, volonté et raison, qui lutterait contre une nature inférieure, toute sensibilité. Pas de dualisme, pas davantage de cet ascétisme que tout dualisme exige. Si Spinoza parle de vertu, le mot signifie toujours force et puissance. Puisque tout dérive nécessairement du pouvoir divin, l’éthique ne peut consister qu’à adhérer à cette nécessité et à ce pouvoir divin, la liberté n’étant jamais que la nécessité intérieure de l’être. » (pp. 77-78)

A suivre

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Re: Spinoza et le problème du salut

Messagepar Vanleers » 08 janv. 2017, 16:26

Mais enfin « tout le monde n’est pas sauvé » (p. 78) et Jean Lacroix pose le problème :

« Comment enfin unir et concilier le souci de l’homme qu’implique la notion de salut, le sentiment d’une sorte de finalité humaine et le refus de tout humanisme, la conception d’un Dieu qui reste étranger à toute idée de providence. » (p. 79)

Il esquisse la solution :

« La solution ne peut être trouvée qu’en approfondissant l’analyse des rapports du conatus, de la raison et de l’imagination. » (ibid.)

Cette analyse passe par un constat :

« […] nous ne sommes pas seuls au monde. Notre essence rencontre d’autres essences, et chacune tend à persévérer dans son être, fût-ce par l’imagination et la passion. […] notre désir rencontre d’autres désirs, notre conatus d’autres conatus. Notre force est limitée par d’autres forces. […]. Ainsi s’expliquent nos affections. Pour les comprendre il faut faire intervenir le conatus d’autrui, ce qu’Alquié appelle la concurrence des modes. Tout être fini a une extériorité, et c’est le signe de sa finitude. Il y a une aliénation indépassable dans la situation objective de l’homme, situation de dépendance à l’égard de la nature, situation de servitude. C’est seulement en partant de cette constatation de l’esclavage de l’homme que la situation vraie de la conscience peut être découverte. […] Notre corps étant sans cesse modifié par d’autres corps du monde, ses affections ne peuvent être expliquées par sa seule nature, sont donc des passions […] » (pp. 79-80)

En conséquence :

« La difficulté soulevée se précise donc ainsi : comment l’homme pourrait-il cesser d’être passif, puisque la passion correspond à sa situation d’être fini et borné, à sa situation de mode ? » (pp. 80-81)

J. Lacroix répond :

« Le problème se résout grâce à la reconnaissance de deux sortes ou plutôt de deux niveaux de salut. Le salut c’est toujours la liberté et le but de l’Ethique c’est la description de l’homme libre. Mais on en trouve deux portraits, l’un à la fin du IV° livre, l’autre qui occupe la plus grande partie du V°, à partir de la proposition 21. Le premier est le salut sous l’aspect de la durée, le second sous l’aspect de l’éternité, et le premier est la condition et la préparation du second. » (p. 81)

Nous examinerons, dans le prochain post, le salut spinoziste sous l’aspect de la durée.

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Re: Spinoza et le problème du salut

Messagepar Vanleers » 09 janv. 2017, 12:24

Jean Lacroix poursuit :

« Pour le salut sous l’aspect de la durée, il faut partir de la servitude et de l’âme comme idée du corps. » (p. 81). Il précise :

« Nous avons […] à nous libérer de cette servitude, à devenir libres en vivant sous la conduite de la raison, qui est le meilleur instrument du conatus. Mais cette libération ne peut évidemment consister qu’à développer notre conatus, à augmenter notre puissance. » (ibid.)

J. Lacroix insiste ensuite sur l’importance de l’Etat, dont la fin « c’est d’éviter la lutte et la guerre, d’établir la paix entre les concitoyens » (p. 83). Il enchaîne :

« La liberté dans et par l’Etat est ce sans quoi la vie selon la raison, c’est-à-dire la liberté personnelle, est impossible. Il faut d’abord que nous puissions mieux vivre dans la société commune sous la règle de la concorde. » (p. 84)

Se fondant sur le « parallélisme » corps-esprit dans l’Ethique, il poursuit :

« Par là-même le corps augmente toujours davantage sa vie de relation avec le monde, et en développant la puissance du corps on développe celle de l’âme. Ce qui exprime notre activité propre au sein de la durée, et déjà notre part d’éternité, c’est l’état de notre corps, son degré d’aptitude en exercice. » (ibid.)

Retrouvant le scolie d’E II 13 dans lequel Spinoza décrit en quoi un corps l’emporte sur les autres, J. Lacroix explique, lui aussi que :

« Cette aptitude du corps ne se réduit pas à la force et à la capacité physiques individuelles.[…] le degré d’aptitude ne traduit pas le pouvoir individuel, mais la richesse des relations que notre corps entretient avec les autres. Ce qui rend possible cette extension de l’aptitude, c’est la communauté des rapports que toutes choses ont entre elles. Tous les corps s’accordent en certaines choses, puisqu’ils enveloppent le concept d’un seul et même attribut. Développer ces relations c’est donc augmenter l’aptitude du corps : c’est sa relation au Tout qui fait sa puissance. Le perfectionnement du corps consiste à situer, avec la plus grande précision, l’être particulier de tel corps dans le système du tout de l’étendue. Plus il se dépouille de son individualité séparée, plus il coïncide avec ce que Spinoza appelle les « choses communes », c’est-à-dire les lois universelles de la Nature, plus notre corps gagne en aptitude – et plus l’âme, idée du corps, se perfectionne elle-même. » (pp. 84-85)

Arrêtons-nous un instant en nous rappelant que J. Lacroix se proposait d’approfondir « l’analyse des rapports du conatus, de la raison et de l’imagination. » (p. 79). S’agissant du salut sous l’aspect de la durée, il notait :

« L’imagination est affirmation de l’état de mon corps affecté par les choses extérieures. C’est une vérité, mais une vérité limitée, quoiqu’indestructible, dont il faut tenter de limiter la limitation même. » (p. 81)

Nous voyons clairement que le salut sous l’aspect de la durée, pour lequel « il faut partir de la servitude et de l’âme comme idée du corps », passe par le développement des aptitudes du corps à entrer en relation avec d’autres corps par le moyen des choses communes à ce corps et ces autres corps.
Il s’agit là du processus corporel auquel correspond, dans l’esprit, la formation des notions communes, c’est-à-dire la connaissance du deuxième genre ou raison (E II 40 sc. 2).

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Re: Spinoza et le problème du salut

Messagepar Vanleers » 09 janv. 2017, 16:03

Le salut sous l’aspect de la durée, c’est la libération des passions, c’est-à-dire de la dépendance à l’égard des causes extérieures.
Comme l’écrit Jean Lacroix, « cette libération ne peut évidemment consister qu’à développer notre conatus, à augmenter notre puissance » (p. 81)
Nous avons vu que l'augmentation de ma puissance consiste à développer les relations de mon corps avec d’autres corps grâce aux choses communes qu’il partage avec ces corps. De façon concomitante, mon esprit forme les notions communes à mon corps et à ces corps, c’est-à-dire accroît sa raison.
Gilles Deleuze, lui aussi, a bien expliqué ce processus à l’article « notions communes » de Spinoza Philosophie pratique (Minuit 1981).

J. Lacroix écrit ensuite :

« Le critère de ce progrès du corps et de l’esprit, de cette libération dans la durée c’est la joie. » (p. 85)

Il ajoute :

« Dire que la philosophie est méditation de la vie non de la mort, c’est dire qu’elle est méditation de notre activité et de notre puissance, non de notre passivité et de notre faiblesse. La vertu ne sera donc que le développement de notre puissance, de notre conatus, qui est la vie de Dieu en nous. » (ibid.)

« Dans cette philosophie de la positivité intégrale, toute attitude négative est condamnée. Le renversement moral que préconisent Nietzsche et Freud se trouve déjà chez Spinoza, mais lié à une métaphysique qui le fonde. Ceux qui prétendent triompher de leurs passions en les détruisant ne sont que des faibles de mauvaise foi. On ne détruit pas ce qui est indestructible, on ne modifie pas son essence particulière. Si je suis par essence ambitieux, je n’ai pas à me détourner de la gloire, ce qui ferait de moi un aigri – Nietzsche appellera ressentiment cet auto-empoisonnement psychologique –, mais à chercher une gloire légitime, conforme à l’essence profonde de mon sentiment ». (p. 86)

En conclusion :

« Le salut dans la durée c’est le progrès commun de l’âme dans l’attribut pensée et du corps dans l’attribut étendue. » (ibid.)

On pourrait même dire que cette voie du salut, voie où l’âme est considérée comme idée du corps, est la voie du corps en ce sens que cette voie attire l’attention sur le perfectionnement du corps, étant bien entendu que ce perfectionnement n’est pas la cause du perfectionnement de l’âme.

Nous allons maintenant aborder la deuxième voie du salut : le salut sous l’aspect de l’éternité.

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Re: Spinoza et le problème du salut

Messagepar Vanleers » 10 janv. 2017, 14:58

Jean Lacroix écrit :

« Tel est le premier niveau du salut par la philosophie. Il concerne l’homme en tant qu’il est soumis à des affections, vivant dans la durée et l’âme en tant qu’idée du corps. Mais ce premier niveau en prépare et en préfigure un autre plus essentiel. En effet il ne s’agit pas seulement d’atteindre les développements de notre essence en tant qu’elle dure, mais de la réaliser intégralement en tant qu’éternelle. Aboutissant par le troisième genre de connaissance à l’amour et à la connaissance de Dieu, l’âme peut à travers le temps atteindre à la « stabilité éternelle », à une sorte de régénération fondée sur son union « à une autre chose qui est et reste éternelle » en se connaissant non plus idée du corps mais idée de Dieu. » (p. 87)

Parler de « stabilité éternelle » suppose qu’il subsiste quelque chose de l’âme après la mort. Ceci ne paraît pas possible car « Idée d’un corps mortel, l’âme est elle-même mortelle » (ibid.). Et pourtant :

« Si la personne subsiste, il faut que subsiste aussi quelque chose de ce corps périssable. Ce ne peut être que l’essence du corps qui est en Dieu une idée éternelle. Ce qui meurt c’est le corps considéré dans sa durée. Mais en vérité l’âme est l’idée correspondant à la forme ou essence du corps humain. Il appartient donc à l’âme de percevoir autrement son corps que comme devenir historique soumis à toutes les pressions extérieures, de le connaître comme essence du corps. Par-là s’opère le passage de l’âme idée du corps à l’âme idée que Dieu a de mon corps, distincte de lui et le prenant pour objet. » (pp. 87-88)

La proposition fondamentale est donc la proposition 22 de la partie V de l’Ethique :

« En Dieu pourtant il y a nécessairement une idée qui exprime l’essence de tel ou tel corps humain sous l’aspect de l’éternité. »

C’est en comprenant cette proposition que l’on prend conscience d’être éternel, ce que marque J. Lacroix :

« Si l’aventure humaine peut dépasser l’existence historique, c’est en tant qu’aventure de la connaissance ; l’âme humaine ne devient éternelle qu’en se sachant idée de Dieu. » (p. 88)

En conséquence :

« Si le conatus est l’élément actif de mon être, c’est qu’il exprime la puissance et la vie de Dieu à un degré déterminé. En se détachant du corps actuel pour se considérer comme idée de Dieu, l’âme fait dériver toutes ses connaissances, tout son être de Dieu et devient éternelle par le seul progrès du savoir ». (ibid.)

Nous verrons plus tard toutes les conséquences de cette prise de conscience.

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Re: Spinoza et le problème du salut

Messagepar Vanleers » 10 janv. 2017, 17:38

Jean Lacroix écrit :

« Ce qui est éternel ce n’est pas seulement Dieu, mais ce qui résulte éternellement de son essence. Or c’est le cas pour l’essence de notre âme. Elle est donc éternelle. Et, puisque l’essence est singulière, en atteignant son idée en Dieu, l’âme n’atteint pas seulement une notion abstraite. Il conviendrait plutôt de parler d’une véritable existence essentielle de l’âme, distincte de son existence corporelle. » (p. 90). A cet égard, on verra les scolies d’E V 29 et E II 45.

J. Lacroix pose la question :

« Mais en quel sens peut-on dire que nous sommes sauvés ? Qu’est-ce qui subsiste de nous ? Il ne s’agit évidemment pas de la survie de notre être tel qu’il existe ici-bas. En tant que soumis à des conditions extérieures nous périssons. » (p. 92)

Il répond :

« Ce qui subsiste seul c’est ce qui nous définit éternellement, la vie elle-même, la vie éternelle en Dieu, en tant qu’elle s’exprime dans notre essence singulière, comprise dans les attributs de Dieu. » (ibid.)

Rappelons maintenant que J. Lacroix dit avoir conduit son étude avec l’idée directrice que « le spinozisme n’est pas une philosophie de la conscience, mais de la prise de conscience ». (p. 125)

On retrouve cette idée lorsqu’il écrit :

« En développant sa connaissance, on développe sa conscience : à force de prendre conscience, on devient conscient. Ceux qui n’ont pas développé la puissance de leur entendement continuent à exister après leur mort comme ils existaient avant leur naissance – sans conscience. Mais celui qui s’est élevé à la connaissance du troisième genre est devenu conscient de lui-même comme éternel, et cette conscience il la possède éternellement : il sent et il éprouve qu’il est éternel.

Qu’en est-il de celui que Spinoza appelle l’ignorant ? :

« L’ignorant, si l’on veut, est aussi sauvé en ce sens que l’idée éternelle de lui-même demeure en Dieu, mais il ne le sait pas, il l’ignore, il s’ignore : faute d’avoir fait ici-bas l’apprentissage de son éternité par le progrès de la connaissance, faute d’avoir pris pleine conscience de lui-même en même temps que de Dieu, son salut lui reste en quelque sorte étranger (1). » (p. 95)

(1) « Ce qui nous sépare de notre salut, ce sont les conditions de l’existence empirique, l’extériorité des modes entre eux, l’assujettissement à l’imagination et aux passions. Notre salut en un sens est assuré, puisqu’il consiste dans notre éternité même ; mais faute de faire ici-bas l’apprentissage de notre éternité par le progrès de la conscience, faute de prendre pleinement conscience de nous-mêmes, notre propre salut nous demeure étranger ; il est ce qu’il y a de plus profond en nous, mais nous ne l’avons pas fait nôtre. » (Joseph Moreau)

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Re: Spinoza et le problème du salut

Messagepar Vanleers » 12 janv. 2017, 16:06

Le scolie d’E V 36 pose l’équivalence entre salut et béatitude. Celle-ci fait l’objet de la dernière proposition de l’Ethique (E V 42) :

« La béatitude n’est pas la récompense de la vertu, mais la vertu même ; et ce n’est pas parce que nous réprimons les désirs capricieux [libidines] que nous jouissons d’elle, c’est au contraire parce que nous jouissons d’elle que nous pouvons réprimer les désirs capricieux. » (traduction Pautrat 2010)

Dans sa traduction de 1998, B. Pautrat avait traduit « libidines » par « appétits lubriques ».
Il a justifié son changement de traduction dans Ethica sexualis – Payot 2011. En E V 42, écrit-il, « le mot désigne très largement les « désirs capricieux », déraisonnables, aveugles ou irréfléchis » (p. 236)

Nous constatons, expérimentalement, que nous sommes agités par des désirs capricieux, « déraisonnables, aveugles et irréfléchis » et que ces désirs sont réprimés par le désir de vivre dans la félicité.

C’est ce désir qui donne un sens à la vie du spinoziste.

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Re: Spinoza et le problème du salut

Messagepar Vanleers » 13 janv. 2017, 10:50

Le spinoziste, en tant que tel, ne cède pas sur son désir de vivre dans la félicité, autre nom de la béatitude.

A la fin de son séminaire sur l’éthique de la psychanalyse (1959-1960), Lacan en vient à dire que « la seule chose dont on puisse être coupable, au moins dans la perspective analytique, c’est d’avoir cédé sur son désir. ». Il poursuit :

« Cette proposition, recevable ou non dans telle ou telle éthique, exprime assez bien ce que nous constatons dans notre expérience. Au dernier terme, ce dont le sujet se sent effectivement coupable quand il fait de la culpabilité, de façon recevable ou non pour le directeur de conscience, c’est toujours, à la racine, pour autant qu’il a cédé sur son désir.
Allons plus loin. Il a souvent cédé sur son désir pour le bon motif, et même pour le meilleur. Ceci n’est pas non plus pour nous étonner. Depuis que la culpabilité existe, on a pu s’apercevoir depuis longtemps que la question du bon motif, de la bonne intention, pour constituer certaines zones de l’expérience historique, pour avoir été promue au premier plan des discussions de théologie morale, disons, au temps d’Abélard, n’en a pas laissé les gens plus avancés. La question, à l’horizon, se reproduit toujours la même. Et c’est bien pourquoi les chrétiens de la plus commune observance ne sont jamais bien tranquilles. Car s’il faut faire les choses pour le bien, en pratique on a bel et bien toujours à se demander pour le bien de qui. A partir de là, les choses ne vont pas toutes seules.
Faire les choses au nom du bien, et plus encore au nom du bien de l’autre, voilà qui est bien loin de nous mettre à l’abri non seulement de la culpabilité, mais de toutes sortes de catastrophes intérieures. […] » (L’éthique de la psychanalyse p. 368 – Seuil 1986)

L’homme qui essaie de suivre le chemin montré par Spinoza est parfois contraint de céder sur son désir de félicité. Mais il comprend qu’il n’y a pas lieu de s’en sentir coupable car il sait que sa puissance est limitée et que des causes extérieures plus puissantes peuvent lui être contraires (E IV axiome).
Il comprend qu’il n’y a pas à céder sur son désir « pour le bon motif » car, dans l’éthique selon Spinoza, la « générosité » (generositas) ne va pas sans la « fermeté » (animositas) : toutes deux sont des composantes de la force d’âme (fortitudo) (E III 59 sc.).

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Re: Spinoza et le problème du salut

Messagepar moukared » 03 sept. 2017, 02:05

Bonsoir,
Merci pour ce résumé très utile, le livre se trouve sur Amazon, je viens d'en procurer un.

vous avez ecrit:
La proposition fondamentale est donc la proposition 22 de la partie V de l’Ethique :
« En Dieu pourtant il y a nécessairement une idée qui exprime l’essence de tel ou tel corps humain sous l’aspect de l’éternité. »


le résumé décrit et résume bien le spinozisme, hélas parfois, on peut bien résumé les choses sans les saisir, aussi parfois, cela ne veut pas dire, tout est réalisé, la grande question reste c'est quoi la méthode? Spinoza parle de départ de deuxième genre de connaissance, et le passage au troisième, ou bien à partir de la connaissance de certains attributs de Dieu, on arrive à saisir l'essence des choses, et par conséquence celui de notre corps, qui nous emmènera à la troisième genre de connaissance, avec laquelle on saisit la vrai nature des choses, et celle de Dieu.

par deuxième genre, on désigne la raison, donc, je me demande si il ne faut pas se basé sur les découverts scientifiques, bien les maîtrisé dans certains domaines suffisamment, et les méditer profondément, pour saisir intuitivement la nature des choses, et lois éternels de Dieu? à la manière des grands savants, einshtein , spinoza méme, Galillé.......ainsi nous aurons accès à notre éternité.

après de longues études personnel, et recherches sur le spinozisme, je suis arrivé à cette conclusion, dont je pense, que ça demande beaucoup de travail, et de concentration, et de temps, mais c'est la bonne voie, ceci dit, pour y allez, il faut vraiment être fort, et prendre la décision à la manière dont spinoza a décidé, comme il a expliqué au début de traité de reforme de l'entendement.

""Seulement je voyais que mon esprit, en se tournant vers ces pensées, se détournait des passions et méditait sérieusement une règle nouvelle ; et ce fut pour moi une grande consolation ; car je compris ainsi que ces maux n'étaient pas de ceux qu'aucun remède ne peut guérir. Et bien que, dans le commencement, ces moments fussent rares et de courte durée, cependant, à mesure que la nature du vrai bien me fut mieux connue, ils devinrent et plus longs et plus fréquents, surtout lorsque je vis que la richesse, la volupté, la gloire, ne sont funestes qu'autant qu'on les recherche pour elles-mêmes, et non comme de simples moyens ; au lieu que si on les recherche comme de simples moyens, elles sont capables de mesure, et ne causent plus aucun dommage ; loin de là, elles sont d'un grand secours pour atteindre le but que l'on se propose, ainsi que nous le montrerons ailleurs.""

en gros je pense que il faut bien bossé, et remplir la tète avec le maximum des idées vrais, scientifiques, et continuer à bosser dans ce sens, encore et encore, et encore, au points d'avoir un max d'idées adéquates, surtout celles utile à notre salut, jusqu’à renversé la balance, avec un minimum des idées imaginaires, et un maximum de celle adéquates, et méditer sur ça, pour avoir assez de lumière pour voir l'essence de notre corps, et de la nature autour de nous.
en lisant la vie de spinoza, on comprend, que il a très bien étudier, les découverts scientifiques de son temps, et il donnait une importance de premier degré à cela, et aussi d’après son hôte, il rentrait en méditation, des jours et des jours, parfois plusieurs semaines, et souvent, son hôte lui passait à manger, car il oubliait d'allez manger parfois, tellement il était concentré dans ses recherches et meditations.

que pensez vous?

Mostapha


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