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Lecture pas à pas de l'Ethique de Spinoza. Il est possible d'examiner un passage en particulier de cette oeuvre.
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YvesMichaud
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Ethique I, prop. 21

Messagepar YvesMichaud » 18 août 2003, 05:50

Bonjour,
J'ai du mal à comprendre la proposition 21 de la première partie de l'Éthique. J'aimerais qu'on m'explique. «Tout ce qui suit de la nature absolue d'un attribut de Dieu a dû toujours exister et être infini, autrement dit est éternel et infini par cet attribut».

Pourquoi une idée qui est finie ne pourrait pas suivre de l'attribut pensée, qui est infini?

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Henrique
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Messagepar Henrique » 21 août 2003, 00:35

Bonjour Yves,
Une idée finie ne peut découler, dans un rapport de causalité transitive, d'une réalité infinie comme la pensée, attribut de la nature naturante. L'infini ne peut engendrer que de l'infini, de même qu'une sphère, i.e. la rotation d'un demi cercle sur son axe, ne peut engendrer de cercle. Pour le dire généralement, une cause communique à ses effets toute sa puissance, comme on peut le comprendre à propos du principe d'inertie. Toute dégradation dans l'expression de cette puissance ne pouvant venir que d'une cause tierce, ce qui dans le cadre d'une causalité absolument infinie n'aurait pas de sens.

Ainsi une chose comme l'idée de Dieu, qui suit nécessairement et éternellement de l'attribut pensée, doit être infinie et éternelle (ce sera en fait [i]l'intellect infini[/i] de E2P3 et 4). En revanche, l'idée de Pierre ou de Paul est 'contingente' au sens où son essence ne contient pas son existence et elle a une durée.

D'où vient donc le fini ? C'est ce qu'explique la prop. 28 : une réalité finie dépend de l'existence d'une autre réalité finie et ainsi de suite à l'infini.

Ce qu'il faut bien comprendre à cet égard, c'est qu'il n'y a pas de transition à chercher entre l'infini et le fini. Ou bien on considère la nature en tant que totalité et alors nous sommes dans l'éternité et l'infinité. Ou bien on considère la nature naturée dans ses parties, et alors nous sommes dans la durée et la finitude. En d'autres termes, les productions de la substance sont immanentes et non transitives : les choses ne sont pas des créatures, càd des petites substances autosuffisantes, mais des modes, càd des affections ou façons d'être de la substance. Ces affections sont étroitement imbriquées les unes par rapport aux autres et par rapport aux attributs dont elles participent, c'est ce que Spinoza appelle la [i]concatenatio[/i] (E3P2, scolie).

Cordialement,
Henrique[size=50][ Edité par Henrique Le 21 August 2003 ][/size]

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Messagepar YvesMichaud » 21 août 2003, 05:43

Cher Henrique,
Merci, mais je ne saisis pas ce qui semble être un exemple, l'idée de Dieu. Une idée est une représentation mentale et abstraite d'un objet. L'idée est une construction de l'entendement d'après ce qu'il a perçu. Spinoza confond-il une idée infinie (c-a-d parfaite, produit d'un entendement parfait) et une idée d'un objet infini (une représentation mentale de Dieu)? Ou bien sa conception de l'idée est différente et rompt avec les cadres habituels?

Cordialement,
Yves M

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Messagepar Henrique » 23 août 2003, 01:32

Bonjour Yves,
Vous définissez a priori l'idée comme étant nécessairement et universellement a posteriori ! L'idée d'un objet infini n'est adéquate que si rien ne la borne du point de vue de son 'être formel', i.e. l'idée en tant que réalité existante (par opposition à 'l'être objectif' de l'idée, qui est le contenu qu'elle vise).

Une droite n'est réellement pensée comme infinie que si je la comprends comme affirmation sans restriction d'une longueur donnée. Si je me mets à l'imaginer, effectivement, je ne pense plus une ligne réellement infinie, mais une ligne qui se perd dans le vague. Cette idée là sera donc nécessairement finie. Mais l'idée adéquate, i.e. intellectuelle de la droite sera infinie en son genre : aucune autre réalité n'en borne l'être formel.

Encore faut-il il est vrai distinguer ici l'existence et l'essence de cette idée. Qu'à un moment donné, je pense à la droite et puis que je n'y pense plus ensuite ne signifie pas que du point de vue de son essence, l'idée de droite infinie en son genre, soit une idée finie. Du point de vue de la durée, càd selon une perception sensible et imaginaire, cette idée est pensée puis ne l'est plus, mais si je me place du point de vue de l'entendement, je la conçois dans son éternité et son infinité.

Ainsi, en ce qui concerne l'idée d'un être absolument infini, i.e. Dieu, que cette idée commence puis cesse d'exister dans mon esprit ne signifie pas qu'on puisse la réduire à quelque chose de temporel et de limité, contrairement à ce que croit Kant. Mais là je vous renvoie à ce que nous avions déjà discuté à propos des preuves de l'existence de Dieu. Notamment aux propositions 44 à 47 de la deuxième partie de l'Ethique.

J'ajouterais que ce qui fait l'essence de l'étendue (disons la puissance d'occuper des dimensions) est entièrement et totalement présent dans la moindre parcelle d'étendue, de même ce qui fait l'essence de la pensée infinie est présent, s'affirme dans chaque idée. Ce qui nous amène aussi à l'idée que 'Toute idée d'un corps ou d'une chose particulière quelconque existant en acte enveloppe nécessairement l'essence éternelle et infinie de Dieu.' (E2P45).

Avoir l'idée d'un corps quelconque, c'est avoir l'idée de son essence comme auto-affirmation [avoir l'idée d'une pure existence, sans aucune essence, revenant à avoir l'idée de quelque chose qui n'est rien, ce qui est absurde]. Ce qui revient à avoir [b]intuitivement[/b]l'idée de Dieu qui est affirmation pure, autrement dit absolument infini. Cette idée n'est pas Dieu lui-même, c'est le mode infini immédiat de la pensée, l'idée de l'affirmation de l'affirmation. Ce serait le mode infini médiat de la pensée qui échappe à notre entendement fini : l'idée de l'infinité d'êtres finis qu'enveloppe le mode infini immédiat.

Alp
Henrique


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