Connaissance du troisième genre et hypnose

Ce qui touche de façon indissociable à différents domaines de la philosophie spinozienne comme des comparaisons avec d'autres auteurs, ou à des informations d'ordre purement historiques ou biographiques.
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Re: Connaissance du troisième genre et hypnose

Messagepar Vanleers » 10 oct. 2014, 12:04

L’Ethique effectue un puissant et radical recadrage par lequel nous nous « situons correctement » dans le monde (Sylvain Zac, dans le précédent message).
L’une des composantes de ce recadrage est un déterminisme sans faille dont la conséquence est la négation du libre arbitre.

Dans le scolie d’E II 35, Spinoza écrit :

« Les hommes se trompent en ceci qu’ils se croient libres, opinion qui consiste seulement en ceci qu’ils sont conscients de leurs actions et ignorants des causes qui les déterminent. Cette idée qu’ils ont de la liberté vient donc de ce qu’ils ne connaissent aucune cause à leurs actions. Car quand à ce qu’ils disent, à savoir, que les actions humaines dépendent de la volonté, ce sont des mots pour lesquels ils n’ont aucune idée. Ce qu’est la volonté, en effet, et de quelle manière elle meut le corps, tous l’ignorent, ceux qui prétendent autre chose et inventent à l’âme des sièges et des demeures suscitent d’ordinaire le rire ou la nausée. »

Ceci est illustré par un texte de Bruno Giuliani que l’on peut lire en :

http://brunogiuliani.blogspot.fr/2011/0 ... umour.html

« Quand ça va mal, il existe un remède miracle pour sortir de la tristesse et retrouver la Joie. Une pensée magique, que seuls les sages peut-être ont la folie d’avoir constamment en tête, mais que les fous que nous sommes peuvent parfois avoir la grâce de comprendre dans ces inexplicables éclairs de sagesse qu’on appelle l’humour.
Cette pensée est la suivante : pourquoi s’en faire, puisque rien ne peut être autrement que comme cela est ? Comprendre que tout arrive nécessairement comme cela arrive sans que rien ni personne ne puisse rien n’y changer engendre immédiatement une joie infinie qui libère de toute volonté de changer quoi que ce soit à la réalité, unique source de tristesse, pour se réjouir inconditionnellement de ce qui arrive quelle qu’en soit la teneur, et sans rien perdre ni de la perception lucide de sa valeur plus ou moins bonne ou mauvaise ni le désir de l’améliorer pour notre plus grand bonheur. Comment réaliser ce prodige, qu’on peut assimiler à une véritable libération ?
Je deviens joyeux malgré ma tristesse quand je comprends que la réalité est parfaite, qu’elle me plaise ou non, pour peu que je la considère d’un point de vue non personnel, en la considérant dans sa totalité et sa nécessité intrinsèque. Il n’existe et ne peut exister en effet qu’une seule réalité, celle-là même qui arrive en ce moment même, qu’on peut donc à bon droit et contre toute attente appeler « parfaite » puisqu’elle est nécessairement la meilleure possible (ou la pire, ce qui revient strictement au même, ce qui est d’ailleurs encore plus risible).
Cette étonnante quoiqu’évidente vérité a été exprimée en son temps par Spinoza en termes assez comiques, ce qui fait d’ailleurs de ce philosophe réputé austère peut-être le plus drôle de tous les temps : « dans la mesure où je comprends pourquoi je suis triste, écrit Spinoza, je deviens joyeux. » Dans la mesure en effet où je comprends que je suis triste parce que je ne perçois pas la nécessaire et constante perfection du réel qui m’attriste, je m’éveille instantanément à la contemplation émerveillée de cette perfection et vois ma tristesse se transformer en joie, tout en comprenant que cette tristesse elle-même était parfaite et qu’elle ne pouvait pas ne pas arriver, pas plus d’ailleurs que la joie nouvelle de ma compréhension.
Pour dire autrement ce grand paradoxe, c’est dans la mesure où je comprends que je ne possède aucun libre-arbitre et que je suis comme tout le monde absolument soumis au destin que j’accède à la plus haute liberté.
Ainsi tout en ce monde peut-il devenir source de joie, y compris les pires tristesses et sources de tristesses, pour qui possède la sagesse ou à défaut l’humour. »

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Re: Connaissance du troisième genre et hypnose

Messagepar Vanleers » 08 août 2015, 11:19

Un autre livre de François Roustang est susceptible d’alimenter la réflexion sur le rapport entre hypnose et connaissance du troisième genre.
Il s’agit de « Il suffit d’un geste » (Odile Jacob 2003), en particulier du chapitre 6 : « Le spirituel du quotidien ».

1) S’interrogeant sur les effets d’une séance d’hypnose, F. Roustang écrit :

« Des liens rompus, détériorés ou parfois inexistants à l’égard de l’environnement ou de l’entourage ont été rétablis, restaurés ou instaurés. Ces personnes n’étaient pas malades de leur mental ou de leur psychisme ; elles l’étaient de leur fermeture sur elles-mêmes, de leur isolation, peut-être de leurs ruminations morbides. On peut supposer que l’hypnose leur a permis de faire sauter les verrous de la demeure dans laquelle elles s’étaient barricadées. Mais alors serait-il extravagant de conclure que l’hypnose, cet état de veille singulier, est le séjour où se tissent à nouveau les liens ? » (p. 176)

Or, le sage selon Spinoza est celui qui est conscient de soi, de Dieu et des choses (E V 42 sc.), c’est-à-dire des liens qui l’unissent à lui-même, à Dieu et aux autres. Mais la connaissance de ces liens n’est autre que la connaissance du troisième genre, conformément à sa définition :
« Et ce genre de connaître procède de l’idée adéquate de l’essence formelle de certains attributs de Dieu vers la connaissance adéquate de l’essence des choses » (E II 40 sc. 2)

2) F. Roustang distingue deux modes de perception et écrit :

« Alors que le premier mode de perception se caractérise par la discontinuité et la partialité, ce second mode de perception, que l’on peut nommer perceptude, est marqué par la continuité et la prise en compte de tous nos liens avec le monde. La perceptude ne peut être circonscrite et mise à distance. Elle est l’aire où nous ne sommes plus des observateurs fixes faisant face à des objets ; elle est le territoire dont nous participons pour en devenir une part insécable. Nous y sommes distincts, mais seulement en vertu de ce que nous partageons. » (p. 179)

La perceptude que, dans un cadre spinoziste, on pourrait appeler la « conceptude » (cf. E II déf. 3 expl.) est à la perception ce que la connaissance du troisième genre est à la connaissance du deuxième genre. Cette dernière ne connaît que les notions communes aux choses mais ne les connaît pas « par leur cause immanente, c’est-à-dire par Dieu » (Matheron, qui ajoute que connaître les choses de cette manière, c’est connaître Dieu), ce qui est le propre de la connaissance du troisième genre.
Or, écrit encore F. Roustang :

« L’état d’hypnose, tel que je le comprends, ne serait rien d’autre que la perceptude. Elle est à la fois ce qui est toujours présent à nos vies et toujours supposé pour que nous puissions appréhender quelque chose du monde environnant. » (p. 183)

On rapprochera donc : hypnose, perceptude, connaissance de Dieu et connaissance du troisième genre.

3) F. Roustang termine le chapitre par des considérations sur le singulier et écrit :

« Le singulier renvoie à l’ensemble impossible à embrasser. Il est indéchiffrable en dehors du sentir partout à la fois. Il doit même être considéré comme ce qui constitue le sentir partout à la fois, que nous offre la perceptude. Car un singulier ne le serait pas, s’il ne renvoyait à ce qui en diffère, les autres singuliers et tous les singuliers. Leur différence les lie tous et leur donne une place dans un monde qui nous dépasse. Parce qu’il est cela en ce lieu et en ce temps, le singulier est déjà tout. » (p. 193)

La connaissance du troisième genre procède de l’idée adéquate d’un Attribut divin à la connaissance adéquate de l’essence des choses. Or, selon Spinoza, il n’y a que des essences singulières. La connaissance du troisième genre, comme la perceptude, vise donc des singuliers.

4) Jusqu’ici, nous avons relevé des points de convergence entre hypnose et connaissance du troisième genre mais ce ne sera peut-être plus le cas si nous nous intéressons aux moyens mis respectivement en œuvre car F. Roustang écrit :

« Depuis qu’il a obtenu l’accès à la connaissance de soi, il [l’être humain] a détaché la perception de la perceptude, il a découpé le réel en petits morceaux isolés et friables, espérant ainsi les mieux maîtriser et les plus facilement reconstruire. Mais, à cette tâche, il s’épuise, se rigidifie et se dessèche. Il lui faut donc par exercice et apprentissage revenir aux liens qui le rendent un moment semblable à l’animal, car c’est là seulement qu’il peut trouver ou retrouver quelque chose d’une harmonie, d’un accord ou d’une participation, bref c’est là seulement qu’il lui est possible de partager la circulation de la vie, donc d’être vivant. Certes, la pensée est le plus haut de nos biens. Mais on ne pense pas à partir de la pensée. Elle doit d’abord accepter de s’évanouir si elle veut réapparaître. Et ce sera toujours à l’improviste. » (p. 186)

La voie spinoziste paraît très différente car s’il s’agit également de revenir au réel, ce réel c’est Dieu, cause immanente de toute chose.
La perceptude, selon Roustang, est la connaissance intuitive du tout mais, chez Spinoza, il n’y a de connaissance vraie qu’une connaissance par les causes. La connaissance du troisième genre est la connaissance des choses par leur cause immanente, c’est-à-dire Dieu, alors qu’il n’est pas question de cause dans la notion de perceptude, donc dans l’hypnose.

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Re: Connaissance du troisième genre et hypnose

Messagepar Vanleers » 08 août 2015, 16:22

F. Roustang introduit le chapitre 4 de son livre en écrivant :

« Interrogé sur le taux de réussite des thérapies utilisant l’hypnose, j’avais répondu que je l’ignorais parce que je ne recevais que des patients déjà guéris »

Il s’interroge :

« Que se passe-t-il lorsque nous supposons que les personnes qui nous rendent visite ne sont pas des malades mais des bien portants et lorsque nous retournons comme un gant la formule bien connue du docteur Knock : tout malade est un bien portant qui s’ignore ? (p. 99)

C’est l’occasion pour F. Roustang d’écrire un paragraphe intitulé « Ça tient » que l’on confrontera dans un prochain post à l’Ethique :

« Une question fondamentale ne peut pas manquer de venir à l’esprit : sur quoi s’adosse le thérapeute pour avoir l’audace de proposer cette hypothèse que le problème est résolu, et donc que tout va bien, et à partir de quoi le patient va-t-il pouvoir se risquer d’adopter cette position, non pas de faire comme si c’était vrai, mais de le faire vrai ? On hésite à donner la réponse, tant elle peut sembler extravagante et relever d’un optimisme qui confine à la naïveté imbécile. Mais il n’y a pas d’autre réponse. Ce qui fonde peut-être pas notre bonheur, mais notre joie (monnaie qui n’a plus cours et qu’il est mal vu d’invoquer), c’est que ça tient, qu’il y a un monde fait sans doute d’accords et de discordances, un monde qui tient encore aujourd’hui, une vie qui continue à proliférer, qui tue sans cesse et qui fait naître. Demain, impossible de savoir. Ce sera peut-être le retour au grand chaos, mais aujourd’hui le soleil s’est levé, il y a encore des plantes qui poussent malgré les ravages de la nature et des hommes, il y a encore du vent. Une telle évocation fera sourire, comme si nous dépendions encore du cosmos, comme si toutes ces histoires et ces légendes n’étaient pas enterrées pour toujours. L’évidence, non pas la croyance (1) – nous n’en avons que faire –, l’évidence que ça tient est au bout du compte le seul roc sur lequel nous puissions nous appuyer et peu importe notre petite histoire à nous. Ou bien elle importe dans la mesure où elle s’inscrit dans le mouvement du monde qui, en cet instant, existe encore. Il est bien vrai que notre civilisation et les fabuleux progrès de la technique ont courbé et abaissé notre regard sur nos productions, que nos yeux ne nous servent plus qu’à ramper et à gratter la terre. Mais cela n’est pas une raison pour abdiquer l’évidence.
L’audace du thérapeute qui invite à s’asseoir et à faire un geste qui réconcilie serait d’une témérité sans nom et d’une sottise béate, si pendant qu’il formule ces paroles étranges, il n’y avait, du moins en cet instant et encore pour un instant, le ciel-terre, comme disent les Chinois. Quel lien entre les deux ? Mais la certitude incertaine de demain et même de tout à l’heure qui devient le seul contexte noble de nos petites pensées, de nos maigres sentiments et de nos sensations passagères. Impossible au thérapeute de ne pas la sentir et s’y mettre, lorsqu’il s’aventure à dire que tout va bien. Certitude débordante capable de soulever nos vies et nos morts et qui creuse en abîme notre modestie. Que transmettons-nous à nos patients pour les réveiller et les remettre sur leurs pieds, si ce n’est cette force qui vient de très loin et de partout et que nous laissons nous traverser en nous gardant de rien faire ? Thérapeute, un être qui se laisse aimanter, qui ne sait pas vraiment ce qu’il fait, mais qui est agi par les pierres de Magnet, un préposé au magnétisme qui relie les êtres animés. Ce n’est rien d’autre finalement que ce qu’avait pensé ce fou de Mesmer qui a institué le champ dans lequel nous travaillons.
Si les humains voulaient que leurs problèmes soient résolus, s’ils voulaient du bonheur auquel ils disent aspirer, il y a belle lurette que le message nous serait arrivé ; ça se saurait. S’ils n’en veulent pas, c’est qu’ils ne peuvent supporter les liens qui les dépassent et dont ils n’ont pas l’initiative. Parce que cela leur vient de partout, du plus lointain et du plus proche et tout à la fois, ils se sentent submergés, se cabrent, s’arrêtent et veulent trier pour ne garder que quelques brins qu’ils pourront broder à leur guise. C’est pauvre, mais au moins c’est comptable et mesurable. Ils peuvent espérer de là tirer leur bonheur, un petit bonheur dont ils possèdent l’aune et le mètre. Il y a pourtant un autre bonheur, mais celui-là est redoutable. Il n’est pas grand, il n’est pas profond, il est tout en surface, il est à travers ce qui est, ce qui a lieu et qui s’en va, ce qui se montre et disparaît sans laisser de sens et de trace. Il ne nous convient pas, parce qu’il exige de nous la plus attentive souplesse et le plus discret à-propos. Ni avant ni après, mais juste à temps. Ce qui réclame un aveuglement rigoureux de soi au profit de la chose. Ne plus ruminer bien sûr les griefs, les blessures, les peines immenses, même ne plus y penser. Etre tout à nos sens, à ce qui est à faire, à l’acte, au geste et plus rien qui dépasse. Seulement la courbe nécessaire, ne pas se montrer distinct, mais se fondre sans le savoir, sans avoir encore besoin de le savoir et pourtant sans cesse rectifier le mouvement pour y connaître un oubli plus sombre qu’hier, perdu, mais sans angoisse, avec joie.

(1) Ne pas croire, surtout ne pas croire, cela mettrait une distance entre nous et ce qui est. Ou bien on y est, ou bien on n’y est pas, croire c’est s’installer dans l’entre-deux, c’est différer et quand on commence à différer, on n’en finit plus. Il y a un saut à faire et c’est précisément de ne pas croire. Ou bien c’est évident et il n’y a rien à ajouter, ou bien ça ne l’est pas et il n’y a pas de remède. Ne pas croire que l’on va y arriver, ne pas croire que ça va aller mieux, ne pas croire que ça changera. Il n’y a qu’à ouvrir les yeux et s’ils ne s’ouvrent pas, il n’y a plus qu’à attendre, mais sans croire, attendre sans aucun espoir, c’est cela attendre.

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Re: Connaissance du troisième genre et hypnose

Messagepar Vanleers » 08 août 2015, 16:24

Quelques remarques sur le texte de F. Roustang

1) Contrairement à ce qu’écrit l’auteur, la joie est une monnaie qui a encore cours, en tout cas chez les Spinozistes ou pour Clément Rosset, par exemple (qui s’inspire parfois de Spinoza), qui en fait La force majeure.

2) Le ciel-terre des Chinois auquel F. Roustang fait allusion, Spinoza l’appelle Dieu ou Nature et Dieu : « ça tient » ! Comment pourrait-il en être autrement puisque le Dieu de Spinoza est cause de soi ? C’est le roc, le seul sur lequel nous puissions nous appuyer.

3) « Ne pas croire, surtout ne pas croire ». Bien entendu. « Attendre sans aucun espoir » car l’espoir est une passion (E III Déf. aff. 12)

4 « Tout va bien » car :

« Les choses n’ont pu être produites par Dieu d’aucune autre manière, ni dans aucun autre ordre, qu’elles ne sont produites » (E I 33)

5) « Cette force qui vient de très loin et de partout », c’est la force de Dieu-Nature car l’essence actuelle d’une chose, c’est la force (conatus) par laquelle elle s’efforce de persévérer dans son être (E III 7), les choses particulières n’étant rien que des affections des attributs de Dieu (E I 25 cor.)

6) « Il y a pourtant un autre bonheur ». C’est le bonheur que Spinoza a cherché et désiré partager (TRE prologue). « Il est à travers ce qui est », c’est-à-dire Dieu-Nature et Spinoza appelle ce « bonheur » l’amour intellectuel de Dieu.

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Re: Connaissance du troisième genre et hypnose

Messagepar Vanleers » 09 août 2015, 16:47

Les voies qu’empruntent l’hypnose et l’Ethique sont apparemment très différentes mais ne pouvons-nous pas, néanmoins, trouver des convergences ?
F. Roustang écrit :

« Mais encore, que doit faire le thérapeute pour que cesse la réflexion et le retour sur soi, pour que le flot des pensées se tarisse ? Créer la confusion. […] C’est déjà susciter la confusion que de demander à quelqu’un de supposer le problème résolu, de résoudre sa difficulté sans savoir si cela pourra avoir lieu et sans connaître le moyen d’y aboutir. Beaucoup se récrient en affirmant que c’est impossible. Il faut alors prendre un détour et parler pour ne rien dire. […] Lorsque le thérapeute […] fait fi de l’élémentaire logique (« Je me demande si vous n’êtes pas en train de ne pas faire ce qui n’est pas nécessaire pour ne pas changer, pardon pour changer »), forme des phrases que lui-même ne comprend plus, il malmène le langage de tous les jours, mais c’est pour le rendre apte à laisser transparaître la complexité infinie des choses et nous y plonger.
[…] La confusion ouvre la voie à une perception plus vaste et plus précise de ce que l’on est dans le contexte où l’on doit agir. C’est bien à toutes les couleurs, tous les parfums et tous les sons de notre environnement que nous pouvons alors être éveillés et qui vont permettre à une action beaucoup plus fine de se dessiner. Ce qui nous rend maladroit, ce qui nous fait buter sur les obstacles, ce qui nous induit à nous blesser au moindre désagrément, ce qui inhibe notre audace à entreprendre, c’est la pauvreté de notre perception, c’est la misère de notre sentir de ce qui est alentour. En nous plaçant là où le problème est résolu, en oubliant quel il est et comment le dénouer, c’est une nouvelle intelligence et de nouvelles forces dont nous sommes investis. Il fallait se perdre pour se trouver, il fallait perdre notre ancrage antérieur au monde pour nous apercevoir que nous avions déjà effectué ce qui convenait à la situation. » (pp. 105-107)

L’Ethique ne crée sans doute pas la confusion mais elle nous fait « perdre notre ancrage antérieur au monde », ruine la croyance spontanée que nous sommes des êtres substantiels doués de libre arbitre et de volonté, ayant un corps et un esprit réellement distincts et vivant dans un monde où tout n’est pas déterminé.
L’Ethique, qui fit hurler une bonne partie de l’Europe philosophique lors de sa parution, n’a rien perdu de son pouvoir déstabilisateur et, aujourd’hui encore, la réaction la plus naturelle du lecteur non averti qui ouvre le livre pour la première fois sera de le refermer immédiatement, surpris, déçu et, parfois, épouvanté.
Car il s’agit bien de « se perdre pour se trouver ». L’Ethique n’a rien de compliqué au plan intellectuel. C’est un livre clair et simple, mais ce qui est simple peut être très difficile (« Dans la guerre, tout est simple, mais le plus simple est difficile » – von Clausewitz –).

La difficulté n’est pas de comprendre ce qui est écrit mais d’en vivre réellement, dans une « nouvelle intelligence » du monde dans lequel nous existons.

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Re: Connaissance du troisième genre et hypnose

Messagepar Vanleers » 15 août 2015, 15:00

F. Roustang cherche à caractériser la perception du monde qui naît de l’expérience hypnotique. Au chapitre 6, il emploiera le mot « perceptude », ce que nous avons déjà vu mais, déjà au chapitre 1, il écrit :

« La perception du monde qui s’ensuit n’est pas globale, comme on le dit parfois, car le mot évoque un ensemble pris en bloc, c’est-à-dire dans l’indistinction des parties. Le global est le corollaire d’une perception que l’on pourrait nommer atomiste. Percevoir les parties d’un tout comme séparées les unes des autres ou les fondre dans une masse, c’est une seule et même opération. La perception à laquelle donne accès l’expérience rapportée plus haut doit être dite holiste au sens donné à ce mot par les ethnologues ou les sociologues. C’est une perception hiérarchisée où chaque chose est à sa place relative ; tout s’y trouve lié par des mouvements réciproques. » (p. 21)

La connaissance du troisième genre n’est-elle pas, elle aussi, une connaissance holiste ?
Ce n’est pas une connaissance atomiste comme la connaissance du deuxième genre qui ne connaît que les éléments communs aux choses. Ce n’est pas non plus une connaissance globale car c’est la connaissance de l’essence des choses, qui « procède de l’idée adéquate de l’essence formelle de certains attributs de Dieu » (E II 40 sc. 2), ce que l’on peut comprendre en disant que « chaque chose est à sa place relative », ce qui, selon F. Roustang, caractérise une perception holiste.

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Re: Connaissance du troisième genre et hypnose

Messagepar Vanleers » 03 sept. 2015, 16:42

Je signale deux interviews de François Roustang susceptibles d’éclairer le sujet de ce fil. On les trouve en :

http://revolution-lente.coerrance.org/f ... itudes.php

Relevons simplement que F. Roustang pointe l’abandon de toute stratégie dans l’hypnose.
C’est ce qui se produit également dans la connaissance du troisième genre, comme l’explique Pascal Sévérac (Le devenir actif chez Spinoza pp. 403-404 – Honoré Champion 2005). Ce point a été développé en :

viewtopic.php?f=11&p=22032#p22032


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