Peut-on tirer du spinozisme une politique pour aujourd'hui ?

Questions philosophiques diverses sans rapport direct avec Spinoza. (Note pour les élèves de terminale : on ne fait pas ici vos dissertations).

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Henrique
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Messagepar Henrique » 29 juin 2005, 17:45

Je note en ce qui concerne ce programme "assez spinoziste" (Alain était membre du parti radical il me semble) qu'il ne fait pas de la lutte entre les individus, les classes et les nations, autrement dit la concurrence généralisée, une fin en soi comme le voulait l'ultralibéral projet de TCE (article I-3 des "objectifs de l'union"). Loin s'en faut : "il n'admet pas davantage un régime de liberté absolue de la concurrence qui permettrait indirectement à la puissance financière d'abuser de sa force au détriment du plus faible".

On peut admettre cependant que tenir compte des lois de la nature peut amener à admettre une dose de concurrence pour stimuler l'énergie humaine productrice des conditions matérielles et mentales de son épanouissement. Mais comme certains médicaments, la concurrence est un excitant à dose contrôlée, il devient un poison à trop forte dose. Toute la question est de savoir faire la différence entre ce qui peut servir de moyen, plus ou moins adapté en fonction de la situation, et ce qui peut avoir valeur de fin en soi.

De même en sport, l'esprit de compétition est utile au dépassement de certaines limites physiques quand il est encadré par des règles précises qui empêchent que les dérives comme les coups bas, le dopage etc. Si au contraire on érige la concurrence en objectif fondamental, on en fait un cadre qui ne peut plus être corrigé ou limité par d'autres règles. Donc en ce qui concerne des nations où les règles fiscales et sociales sont très différentes, il est évident qu'il ne peut y avoir de saine et loyale concurrence tant qu'il n'y a pas d'effort pour harmoniser par voie législative ces règles (ce que précisément interdisait le TCE Giscard, art. III 210-2-a)

Aussi j'ajouterai une autre critique assez importante à ce programme radical. La liberté y est définie comme simple absence d'obstacle : "Il reconnaît que l'association fondée sur l'équité, en d'autres termes, sur le libre consentement à un échange de services reconnus équivalents, limite la liberté humaine." Si la liberté peut être limitée par l'association équitable, alors elle apparaît comme une sorte d'ensemble indéfini de possibilités que tout obstacle comme une obligation cvile tendrait à limiter. On ne pourrait donc comprendre pourquoi le sage est plus libre en société que dans la solitude. C'est parce que la liberté se définit d'abord comme puissance de s'autodéterminer qu'elle peut être plus grande par l'association avec autrui, que les règles et les lois apparaissent non comme des privations de liberté mais au contraire comme des auxiliaires de la liberté. L'absence d'obstacle n'est pas rien mais elle ne se justifie qu'en raison de la définition première de la liberté, sans quoi elle n'est que licence. Aussi le "libéralisme" de Spinoza, ce n'est pas l'appel à la dérégulation, à la flexibilisation à tout va, c'est la compréhension qu'il n'y a d'épanouissement qu'au moyen de règles intelligentes mais rigoureuses.

A cet égard, j'aime bien le texte suivant de Bakounine, qui montre que loin d'une liberté qui s'arrêterait où commence celle d'autrui, encourageant à l'individualisme d'une série d'intérêts privés refermés sur eux-mêmes - dont la somme serait selon Adam Smith le bien commun -, la liberté au contraire commence et s'étend indéfiniment avec celle d'autrui. Et comme la relation avec autrui se construit par un certain nombre de règles plus ou moins conventionnelles, à commencer par celles du langage, il ne saurait y avoir de liberté sans règles (l'anomisme néolibéral n'étant pas l'anarchie bien comprise) :
Bakounine a écrit :Je ne suis vraiment libre que lorsque tous les êtres humains qui m'entourent, hommes ou femmes, sont également libres. La liberté d'autrui, loin d'être une limite ou une négation de ma liberté, en est au contraire la condition nécessaire et la confirmation. Je ne deviens vraiment libre que par la liberté des autres, de sorte que, plus nombreux sont les hommes libres qui m'entourent, et plus étendue et plus large est leur liberté, plus étendue et plus profonde devient la mienne. C'est au contraire l'esclavage des autres qui pose une barrière à ma liberté, ou, ce qui revient au même, c'est leur bestialité qui est une négation de mon humanité parce que, encore une fois, je ne puis me dire libre vraiment que lorsque ma liberté, ou ce qui veut dire la même chose, lorsque ma dignité d'homme, mon droit humain, qui consiste à n'obéir à aucun homme et à ne déterminer mes actes que conformément à mes convictions propres, réfléchis par la conscience également libre de tous, me reviennent confirmée par l'assentiment de tout le monde. Ma liberté personnelle ainsi confirmée par la liberté de tous s'étend à l'infini...


Dans nos sociétés, à quel moment est-ce que je n'obéis à personne d'autre que moi-même - car en obéissant à la loi, j'obéis à l'intérêt général et donc à moi-même, et non à la volonté particulière d'un autre (ce qui revient à la définition générale de l'esclavage) ? A beaucoup de moments sans doute, quand je vote, quand je m'informe, quand je participe à une association loi 1901 etc. mais qu'est-ce qui justifie que lorsque que je rentre dans une entreprise privée, dont le but fondamental et vital est le profit privé, je cesse aussitôt d'être un citoyen participant aux décisions communes pour devenir le serviteur d'un intérêt qui n'est pas le mien ?

On me répondra que le salaire distingue l'esclave véritable de l'employé, que ce dernier peut accepter ou non le contrat, qu'il peut ensuite faire ce qu'il veut. Bien que ces réponses soient à certains égards discutables, je me contenterai de répondre que le salaire, le contrat, le loisir existent avant, après et hors de l'entreprise capitalistique, nous parlons de ce qui se passe à l'intérieur. Cela ne suffit donc pas à justifier cette servitude volontaire consistant à se soumettre à la volonté particulière d'un autre, autrement que comme le moyen de conserver sa vie, exactement comme l'esclave grec se soumettait à son maître pour conserver sa vie.

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bardamu
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Messagepar bardamu » 29 juin 2005, 20:27

Henrique a écrit :Je note en ce qui concerne ce programme "assez spinoziste" (Alain était membre du parti radical il me semble) qu'il ne fait pas de la lutte entre les individus, les classes et les nations, autrement dit la concurrence généralisée, une fin en soi comme le voulait l'ultralibéral projet de TCE (article I-3 des "objectifs de l'union"). Loin s'en faut : "il n'admet pas davantage un régime de liberté absolue de la concurrence qui permettrait indirectement à la puissance financière d'abuser de sa force au détriment du plus faible".

Salut Henrique,
Dans mon esprit, vu le cadre institutionnel de la Constitution, la libre concurrence y est plus une notion d'anti-monopole, une notion d'ouverture à tous des possibilités de production que de l'établissement d'un principe de concurrence sauvage.
Je vois d'ailleurs difficilement comment un texte à vocation d'union pourrait prôner la guerre cannibalistique de tous contre tous ou même comment on pourrait établir pour principe légal de se lancer dans une "sauvagerie naturelle" si celle-ci est naturelle. On n'impose pas à quelqu'un d'être naturel...

Il faut dire que quand on est producteur, la première chose qu'on voit c'est les marchés bloqués, les marchés captifs, les réseaux et les systèmes mis en place pour "coincer le client".
Si lutter contre la "libre concurrence" consistait à libérer les gens des entreprises qui organisent leur capture, ce serait pas mal. Avec la mondialisation, un des grand risque que je vois, est l'impossibilité de toute concurrence parce que les marchés sont coincés par des entreprises énormes.
Je suis en relation avec le milieu de la recherche scientifique, et régulièrement on ne peut pas passer d'une bonne idée à sa réalisation industrielle parce que 1 ou 2 entreprises bloquent le marché au niveau mondial notamment dans les secteurs très spécialisés. Il y a alors le choix entre abandonner l'innovation ou essayer de revendre l'idée au leader qui se renforce ainsi toujours plus.

Les avides ne veulent pas de libre concurrence. Bill Gates veut son monopole et dans les formations de management ou de marketing je pense qu'on apprend plus à verrouiller un marché que les vertus de la libre concurrence.

Et donc, dans mon idée, les défenseurs positifs de la libre concurrence défendent la liberté de chacun de produire, de faire ce qu'il peut, notamment en s'attaquant aux entreprises qui abusent de leur position dominante.

Vu la faiblesse de ma culture politique je me trompe peut-être mais que veut dire cette notion pour ceux qui la défende ? Qu'elle est son origine historique, comment s'est-elle fait jour et pourquoi des gens sans doute assez cultivés politiquement se sont senti le droit de la faire apparaitre sans honte aucune ?
Henrique a écrit :Dans nos sociétés, à quel moment est-ce que je n'obéis à personne d'autre que moi-même - car en obéissant à la loi, j'obéis à l'intérêt général et donc à moi-même, et non à la volonté particulière d'un autre (ce qui revient à la définition générale de l'esclavage) ?

Est-ce que ça ne dépend pas de qui fait la loi ?
La loi est-elle toujours dans l'intérêt général et l'intérêt général est-il toujours l'intérêt individuel ?
Je crois que les sociétés sont composites et que l'obéissance de l'individu face à une loi qui lui est hostile n'est son avantage que si il risque plus qu'en y désobéissant.
En bon citoyen et pour obéir à la loi, des juifs sont allé d'eux-même se mettre sur les listes officielles pendant la 2nd guerre...
Tous les mouvements anti-ogm qui commettent des actes illégaux se revendiquent d'une désobéissance civile honorable, tout comme Mamère et son mariage homosexuel.
Spinoza visait une société immortelle mais la dynamique sociale implique des mouvements hors la loi, des actes qui, peut-être, seront la loi de demain.
Henrique a écrit :Cela ne suffit donc pas à justifier cette servitude volontaire consistant à se soumettre à la volonté particulière d'un autre, autrement que comme le moyen de conserver sa vie, exactement comme l'esclave grec se soumettait à son maître pour conserver sa vie.

Et on peut aussi se demander le pourquoi de cette éducation vers le salariat, cette pression pour "trouver du boulot", apprendre à faire un CV, apprendre à se vendre en bon esclave ?
Autant je comprends que le Grand Capital ait eu pour intérêt à la reproduction de ce schéma, autant j'ai du mal à saisir pourquoi la gauche s'y retrouve finalement assez bien.
Peut-être est-ce parce que certains partis et syndicats avaient besoin d'une lutte de classe, avaient besoin d'entretenir des classes et d'avoir leur "part de marché" de l'électorat, les prolétaires, les salariés en lutte contre leur patron.
Abolissons le salariat, qu'il n'y ait que co-gestion ou travailleurs indépendants.

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Messagepar Henrique » 09 juil. 2005, 17:26

bardamu a écrit :Dans mon esprit, vu le cadre institutionnel de la Constitution, la libre concurrence y est plus une notion d'anti-monopole, une notion d'ouverture à tous des possibilités de production que de l'établissement d'un principe de concurrence sauvage.


La libre concurrence n'a jamais empêché les monopoles (cf. microsoft pour prendre un exemple très proche). Seule une volonté politique peut les empêcher. Or tous les instruments fondamentaux de la puissance publique démocratique - monétaires, policiers, militaires (en l'absence desquels il n'y a d'ailleurs pas de puissance judiciaire) - sont interdits à l'union dans le TCE. Ainsi affirmer que la libre concurrence est une fin en soi, non un moyen, veut bien dire ce que cela veut dire : c'est le cadre de référence, la source même de la "légitimité". C'est donc le principe de concurrence qui règle les relations sociales, et non la société et d'éventuelles valeurs non marchandes comme la justice ou la liberté du citoyen (qui n'est pas celle du consommateur) qui règlent le marché concurrentiel.

Par ailleurs, une concurrence serait véritablement juste si les chances étaient effectivement les mêmes pour tous au départ. Or dans des sociétés où les individus partent de situations économiques très variables, l'égalité des chances est un mythe, et entre des pays de niveau très différents avec des règles fiscales et sociales très différentes, la concurrence est faussée à la base. Or nous ne trouvons rien dans le traité pour rétablir ou du moins tendre vers la possibilité d'une concurrence équitable et de fait, il aurait d'abord fallu établir les bases d'une solidarité suffisante entre les Etats, comme d'ailleurs entre les citoyens de ces Etats, pour qu'une telle concurrence puisse y exister.

Que signifie alors dans ce contexte le terme de "concurrence non faussée" ? Puisqu'on ne reconnaît pas que la concurrence est généralement faussée à la base par les conditions naturelles, seul ce qui vient de la culture, en l'occurrence de l'Etat est alors considéré comme étant de nature à fausser la concurrence. Certes il n'est pas évident de se retrouver dans cette dénaturation orwellienne des mots de liberté, vérité, démocratie... Mais concrètement et c'est ce qui s'est mis en place en Europe dans les années 90, c'est l'Etat et son pouvoir de redistribuer, de réguler qui est visé ici car par définition, toute politique économique fausse la concurrence puisqu'elle vise à détourner le cours naturel du marché au nom de valeurs qui le transcendent (justice, liberté citoyenne, solidarité...) : l'école publique fait une conncurrence "faussée" à l'école privée comme l'hôpital aux cliniques puisque les premières sont massivement financées par la puissance publique. Par nature toute décision politique entrave la concurrence entre acteurs purement économiques.

Enfin, appliquer la libre concurrence à tout, en en faisant une fin en soi de l'Europe, est tout simplement insensé. Il est évident que l'Etat doit avoir le monopole de l'armée, de la police, et de la justice - ce qui dans les pays les plus "avancés" sur la voie libérale - est même remis en cause, puisqu'on y voit apparaître des polices, des milices privées faire la "justice" des intérêts qu'elles servent. D'autre part, dans la gestion des ressources non renouvelables ou la production de biens non monnayables (par ex. le sens civique des citoyens), il faut être un fanatique du libéralisme pour ne pas voir que l'introduction de libre concurrence ne peut rien apporter de bon. Qu'est-ce qui dans ce traité nous prémunissait contre ces dérives ? Rien, même les SIEG devaient être soumis au principe de libre concurrence et de libéralisation.

Je vois d'ailleurs difficilement comment un texte à vocation d'union pourrait prôner la guerre cannibalistique de tous contre tous ou même comment on pourrait établir pour principe légal de se lancer dans une "sauvagerie naturelle" si celle-ci est naturelle. On n'impose pas à quelqu'un d'être naturel...


Il ne faut pas sousestimer le niveau de croyance de nombre de dirigeants européens vis-à-vis des bienfaits supposés du libéralisme. C'est une croyance naïve dans le pouvoir du libre marché supposément moderne de résoudre tous nos problèmes. Par une sorte de mécanisme naturel de paresse intellectuelle, les politiques, quels qu'ils soient, sont portés à préférer ce qui leur demande le moins d'effort. Or l'idéologie libérale dit au politique : ne vous occupez que des missions régaliennes de l'Etat (armée, police, justice - ayant justement pour rôle essentiel de garantir la propriété des possédants, d'où la confiance dans le maintien d'une sûreté publique suffisante pour ceux qui sont déjà les plus forts) ou tendez à le faire, le libre marché - laissé à lui-même - est le meilleur instrument pour le reste, c'est forcément moins compliqué qu'avoir à se prononcer et agir sur le social (les conditions de travail etc.) et l'économique.

Par ailleurs, comme certains pays censément libéraux semblent bien fonctionner économiquement (tout en étant discrets sur leur interventionnisme étatique, je pense bien sûr aux USA, à la GB ou encore à la Chine), la stratégie dite de Lisbonne a consisté pour l'Europe à chercher à rivaliser avec ces pays en termes de libéralisme économique, à vouloir en faire encore plus dans la destruction des règlements qui protégeaient le travail au détriment du capital, afin de "libérer les forces vives du marché". Donc certes on ne peut faire de procès d'intention aux dirigeants qui ont voulu ce TCE, ils croient sans doute qu'en favorisant le capital au détriment de la protection du travail, cela servira à tous, mais on n'en est pas moins autorisé à se demander si ce à quoi ils veulent nous mener est objectivement de l'ordre de l'intérêt général et si cela ne nous mène pas au contraire à une désagrégation des solidarités sociales et internationales. Avec les meilleures intentions du monde on pourrait considérer que tout le monde devrait avoir exactement le même revenu, on n'en serait pas moins fondé à critiquer le danger social que représenterait un tel égalitarisme sans mesure.


Il faut dire que quand on est producteur, la première chose qu'on voit c'est les marchés bloqués, les marchés captifs, les réseaux et les systèmes mis en place pour "coincer le client".
Si lutter contre la "libre concurrence" consistait à libérer les gens des entreprises qui organisent leur capture, ce serait pas mal. Avec la mondialisation, un des grand risque que je vois, est l'impossibilité de toute concurrence parce que les marchés sont coincés par des entreprises énormes.
Je suis en relation avec le milieu de la recherche scientifique, et régulièrement on ne peut pas passer d'une bonne idée à sa réalisation industrielle parce que 1 ou 2 entreprises bloquent le marché au niveau mondial notamment dans les secteurs très spécialisés. Il y a alors le choix entre abandonner l'innovation ou essayer de revendre l'idée au leader qui se renforce ainsi toujours plus.


Oui mais où as tu vu dans le TCE que l'Europe se dotait de moyens suffisants pour empêcher cette tendance de tout marché à constituer des monopoles ? Tu interprètes "concurrence non faussée" comme concurrence non déloyale mais qu'est-ce qui corrobore cette interprétation dans le TCE ? J'interprète "concurrence non faussée" comme non détournée de son cours naturel par une action du politique, or c'est bien l'action socio-économique de l'Etat, qu'il soit national ou européen, qui est visée dans nombre de règlements européens, à commencer par cette volonté de rendre la BCE indépendante de tout contrôle politique.

Les avides ne veulent pas de libre concurrence. Bill Gates veut son monopole et dans les formations de management ou de marketing je pense qu'on apprend plus à verrouiller un marché que les vertus de la libre concurrence.


Les avides prétendent toujours avoir la vertu de leur côté. C'est pourquoi des gens comme Lagardère ont dit oui avec enthousiasme à ce traité qui tout en se prévalant de grandes valeurs comme la paix, la liberté, ou encore la loyauté selon ton interprétation de la "concurrence non faussée", ne remet pas en cause le moins du monde leur position quasi monopolistique ou monopolistique de fait, même si en droit il est soit disant possible à tout un chacun de chercher à leur faire concurrence.

Et donc, dans mon idée, les défenseurs positifs de la libre concurrence défendent la liberté de chacun de produire, de faire ce qu'il peut, notamment en s'attaquant aux entreprises qui abusent de leur position dominante.

ça c'est l'idéal auquel j'adhère aussi, comme j'adhère à l'idéal d'une europe forte et unie et c'est justement au nom de ces idéaux qu'il était facile de piéger nombre d'idéalistes se contentant d'une lecture d'ensemble et capable de se payer de mots en ne tenant pas compte du détail comme du contexte pour un texte qui est politique, sachant que toute politique est d'abord une affaire de rapports de force.

Vu la faiblesse de ma culture politique je me trompe peut-être mais que veut dire cette notion pour ceux qui la défende ? Qu'elle est son origine historique, comment s'est-elle fait jour et pourquoi des gens sans doute assez cultivés politiquement se sont senti le droit de la faire apparaitre sans honte aucune ?


Conformément à la vulgate libérale héritée d'A. Smith, réactualisée par Friedmann et Hayek, la concurrence libre et non faussée affirme repose sur l'idée que la passion commerciale est bien mieux en mesure de pacifier l'homme que toutes les politiques volontaristes du monde, l'idée est que laisser libre cours à l'égoïsme naturel de l'homme, en se contentant de l'interdiction minimale de la violence physique, permet à plus ou moins long terme d'évoluer vers une société d'opulence dont tout le monde profite. Ce discours tendant donc à limiter l'Etat à ses fonctions régaliennes passe donc auprès de ceux qui le défendent pour un discours humaniste. Seulement, bien plus ancien que le socialisme, le libéralisme a depuis longtemps démontré son inefficacité en termes de justice sociale et de maintien d'une solidarité suffisante à cet effet.

Il y a eu dans les années 50-60 de véritables avancées sociales dans l'occident capitaliste, mais cela s'est fait par des politiques keynesiennes (de gauche comme de droite) et le capital y a consenti pour être "concurrentiel" vis-à-vis du modèle social soviétique. Après 89, il y a eu monopole du capitalisme : le néolibéralisme a alors consisté à détruire petit à petit tout ce que le keynesiannisme avait construit, pour qu'à la place d'un capitalisme régulé nous soyons contraint au seul capitalisme dérégulé essentiellement favorable à ceux qui en sont les tenants, les détenteurs de capital. Que face à ce nouveau monopole idéologique, il y ait des intellectuels qui approuvent, des politiques même dits "de gauche" qui applaudissent, cela ne veut rien dire concernant sa valeur de justice. A l'égard de tout pouvoir non démocratique, on trouvera toujours des valets et des chiens de garde prêts à défendre les intérêts de leurs maîtres, trop contents d'être en haut de l'échelle de la domesticité.

Henrique a écrit :Dans nos sociétés, à quel moment est-ce que je n'obéis à personne d'autre que moi-même - car en obéissant à la loi, j'obéis à l'intérêt général et donc à moi-même, et non à la volonté particulière d'un autre (ce qui revient à la définition générale de l'esclavage) ?

Est-ce que ça ne dépend pas de qui fait la loi ?
La loi est-elle toujours dans l'intérêt général et l'intérêt général est-il toujours l'intérêt individuel ?


Bien sûr qu'il ne suffit pas qu'un règlement ait l'étiquette de loi pour servir ipso facto l'intérêt général. C'est pour cela qu'il y a des combats politiques sur des lois à venir ou sur des lois déjà en place. Une loi aura simplement valeur légale si elle est prononcée par un pouvoir politique, comme le régime de Vichy prononce des lois de ségrégation et de discrimination à l'encontre de certaines parties de la population ; elle ne peut en revanche avoir de légitimité si elle privilégie une certaine catégorie de la population ou si elle est contradictoire avec l'idée même d'un intérêt d'une autre catégorie. Ainsi une loi de limitation de la vitesse va semble-t-il à l'encontre de l'intérêt du chauffard mais le sert en réalité au même titre qu'elle sert ceux qu'il croise sur la route. En revanche une loi interdisant aux juifs d'occupper des postes de la fonction publique ne peut représenter aucun intérêt pour le juif lui-même, elle ne peut donc avoir aucune légitimité : elle ne sert pas tout le monde mais une catégorie contre une autre.



Et on peut aussi se demander le pourquoi de cette éducation vers le salariat, cette pression pour "trouver du boulot", apprendre à faire un CV, apprendre à se vendre en bon esclave ?
Autant je comprends que le Grand Capital ait eu pour intérêt à la reproduction de ce schéma, autant j'ai du mal à saisir pourquoi la gauche s'y retrouve finalement assez bien.


Il faut bien traiter avec la réalité telle qu'elle existe, pour l'améliorer politiquement. Mais il est vrai qu'améliorer n'a guère de sens si on ne fixe pas de but précis à atteindre. Si le modèle collectiviste ne trouve plus guère de défenseurs, il faudrait s'orienter plus fermement vers une société de la libre initiative avec des aides publiques pour tout ce qui permet de se constituer un revenu qui ne revienne pas à priver ses collaborateurs (plutôt que ses employés) du fruit de leur travail effectif, avec aussi le moyen de consacrer du temps à autre chose qu'à gagner de l'argent pour ceux qui le souhaitent.

Peut-être est-ce parce que certains partis et syndicats avaient besoin d'une lutte de classe, avaient besoin d'entretenir des classes et d'avoir leur "part de marché" de l'électorat, les prolétaires, les salariés en lutte contre leur patron.

Peut-être mais je ne crois pas.
Abolissons le salariat, qu'il n'y ait que co-gestion ou travailleurs indépendants.

Les coopératives ont toujours été combattues par le capitalisme, car effectivement cela remettait en cause l'ordre hiérarchique dans l'économie. Pourtant, le commerce équitable, les micro-crédits,les S.E.L., tout cela vient de la coopération entre prolétaires, non du capital. Si la puissance publique pouvait encourager sérieusement cela, ce serait une tout autre économie que celle à laquelle nous convie le TCE. Au lieu de cela, dans le cadre européen actuel, les dits systèmes ont toutes les difficultés du monde à exister, non pas faute d'énergie mais en raison de contraintes légales qui justement en limitent l'essor au profit de la soit-disant libre concurrence des grandes entreprises dominant le marché européen.

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Messagepar Miam » 09 juil. 2005, 17:56

C'est intéressant mais cela n'a plus rien à voir directement avec Spinoza. Cela vous intéresserait de participer à un sujet sur le Politique chez Spinoza et de partir éventuellement de là pour l'"actualiser" ensuite ?

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Messagepar bardamu » 09 juil. 2005, 20:59

Henrique a écrit :Que signifie alors dans ce contexte le terme de "concurrence non faussée" ? Puisqu'on ne reconnaît pas que la concurrence est généralement faussée à la base par les conditions naturelles, seul ce qui vient de la culture, en l'occurrence de l'Etat est alors considéré comme étant de nature à fausser la concurrence.
(...)
où as tu vu dans le TCE que l'Europe se dotait de moyens suffisants pour empêcher cette tendance de tout marché à constituer des monopoles ?

Il y a des possibilités de concurrence faussée par l'Etat (un cas a été soulevé par un député du coin, député socialiste tendance Emmanuelli...) qui seront le point de mire des libéraux, mais il y a aussi des concurrences préservées par l'Etat comme dans le procès anti-trust contre Microsoft aux USA.
Et par décision européenne, le lecteur multimédia de Microsoft ne peut pas être installé d'office avec Windows.
Pour ce genre d'action, y'a-t-il d'autre principe invocable que celui d'une concurrence libre et non faussée ? A partir de quel principe ferais-tu des lois anti-monopoles ?
Henrique a écrit : A l'égard de tout pouvoir non démocratique, on trouvera toujours des valets et des chiens de garde prêts à défendre les intérêts de leurs maîtres, trop contents d'être en haut de l'échelle de la domesticité.

:D

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Messagepar DGsu » 21 juil. 2005, 12:26

Voici un exemple de conclusion libérale à partir de Spinoza. Elle est à mon sens peu philosophique car destinée à une publication à grand tirage. L'auteur s'y prend cependant assez bien en mêlant ce qu'il veut retenir de Spinoza et les idées qu'il veut faire passer en ce qui concerne le chômage. A vous de juger:
Planète noire
Modifié en dernier par DGsu le 21 juil. 2005, 18:05, modifié 1 fois.
"Ceux qui ne bougent pas ne sentent pas leurs chaînes." Rosa Luxemburg

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Messagepar Louisa » 21 juil. 2005, 16:50

Merci pour le lien!

A mon avis, si ceci doit représenter une application politique de la théorie de Spinoza, il ne peut s'agir que d'un spinozisme extrêmement tronqué, mutilé, etc, pour reprendre les qualifications de Deleuze. Le seul élément vraiment spinoziste que je trouve là-dedans, c'est que cela montre assez bien en quoi consiste le Mal pour quelqu'un qui vit dans la foi libérale: l'idée de pouvoir survivre dans ce monde sans s'inscrire dans le marché d'emploi offert par un système capitaliste. Ou, à un niveau plus 'métaphysique' ou éthique: le mal de la Facilité (mieux connue sous le nom de Paresse). Or, il se fait que ce genre de maux ne se trouve pas vraiment dans la liste des passions énumérées par Spinoza ... .

De Salle commence par un résumé de quelques lois d'affects chez Spinoza, qui me semble tout à fait 'spinoziste'. Il explique : "L'objet de la rencontre n'est pas stimulant ou nuisible en lui-même. (...) est bon ce qui augmente la 'puissance d'agir' ou 'force d'exister' du sujet. Est mauvais ce qui la diminue. En ce sens, le mal est toujours une mauvaise rencontre. (...) Une conduite avisée consiste à sélectionner les 'ocursus' [sic], s'unir avec ce qui convient à sa nature, augmenter ainsi sa puissance et éviter soigneusement de vivre au hasard des rencontres."

Application libérale de ceci: "Ëtre privé d'emploi est plus qu'une souffrance: outre le stigmate qui s'y attache, ce statut érode progressivement la puissance d'agir. S'inscrire comme demandeur d'emploi, c'est s'installer dans un univers délétère et mortifère, un monde d'impuissance absolue."

Ensuite, il passe à la ritournelle libérale bien connue: le chômage n'est pas l'effet d'un marché impersonnel, mais de l'incapacité de se "responsabiliser" propre à certains humains, et ceci aussi bien au niveau du chômeur (il affirme que le "chômeur volontaire" n'est qu'une petite minorité - ce qui ne l'empêche d'ailleurs pas de consacrer la moitié de son article à ce type de chômeur) qu'au niveau de l'Etat ("responsabilité écrasante"). Dans les deux cas, il s'agit pour lui d'une honteuse "passivité", mais ceci pas dans le sens spinoziste (diminution de la puissance d'agir chez celui qui est passif), mais dans un sens plus courant: ne pas faire ce que quelqu'un d'autre trouve qu'on devrait faire. On retombe donc dans la Morale avec grande M. Ce qui est mal n'est plus défini par la personne qui est affectée, mais en général. De Salle laisse donc un instant de côté qu'il vient d'écrire que "l'objet de la rencontre n'est pas stimulant ou nuisible en lui-même" ... .

Comment qualifie-t-il ce comportement d'un individu ou d'un Etat quand il fait quand-même quelque chose, mais pas ce que De Salle trouve qu'il faut faire (une façon de ne rien faire, pour lui)? La "Facilité" (majuscule de moi).

En quoi consiste cette facilité? Tout bon chrétien le dira, et De Salle avec lui: "éviter des désagréments". Il s'agit donc de la vieille morale de l'épreuve et de l'idée "de la positivité comme produit théorique et pratique de la négation même", comme l'écrivait Deleuze (dans 'Nietzsche et la philosophie'). Que pour Spinoza, l'essence de l'homme est nécessairement un 'effort' permanent, et le désir cette essence même "en tant qu'on la conçoit ... à faire quelque chose" (E3 Définitions des affects), et que donc un état ou l'on ne s'efforce pas à faire quelque chose n'est pas pensable dans un spinozisme, n'est donc pas accepté par De Salle. Qu'il appartient à l'essence de l'homme d'essayer d'augmenter sa puissance d'agir et donc d'éviter le mal, non plus.

Dans ce cas, ne faut-il pas craindre un retour du libre arbitre? Oui. Les chômeurs volontaires sont des gens pour qui cet état résulte d'un "choix délibéré". Comment définir ce que ces gens font? C'est ici qu'apparaît, selon moi, l'essence de la 'violation' de Spinoza par une telle interprétation libérale:

"... choix délibéré ... lequel est posé allègrement, de toute bonne foi, par des jeunes ... et ce par facilité, pour éviter des désagréments ou s'adonner librement à une activité économiquement improductive mais attrayante ou gratifiante (quoique n'augmentant en rien la puissance d'agir en la raison même de la dépendance constitutive de cette activité parasitaire)."

Il s'agirait donc d'un acte à la fois posé allègrement (il y a de la Joie, donc en effet: action), dans lequel on s'adonne librement à une activité (oui, la liberté chez Spinoza consiste à être actif). Mais ... malgré cela, cet acte n'augmente pas la puissance d'agir!! Comment cela serait-il possible, dans un système spinoziste? Un acte avec joie, un acte libre, mais qui n'augmente pas la puissance d'agir?

Pourtant, pour de Salle cela existe. Quel serait ce genre de monstre à moitié-spinoziste, à moitié libéral? L'acte "économiquement improductive"!
Il prend soin de préciser ce qu'il faut entendre par là: "vie de famille, ... épanouissement dans une association, bénévolat, service à la communauté, etc.".

Bon, qu'un libéral a une Aversion pour ce genre d'activités, on le savait déjà. C'est sa Tristesse à lui. Et sans doute, écrire un article sur sa Tristesse en lisant l'activité chez Spinoza comme 'activité économiquement productive' devrait lui donner un peu plus de Joie. Mais en quoi cela dirait-il quelque chose sur les Joies et Tristesses des chômeurs (au moins Chirac, lui, cité par de Salle, est clair quand il dit aux jeunes chômeurs: "Votre peur, je ne la comprends pas. A vrai dire, cela me fait de la peine"), et, a fortiori, sur Spinoza? Peut-être que quelqu'un de foi libéral qui passe par ici pourrait nous l'expliquer?

Louisa.

PS: pour arriver à une interprétation libérale de Spinoza comme l'essaie de Salle, il ne faut pas seulement réinsérer le libre arbitre, dévaluer la tendance à éviter le mal au rang de 'vice', et identifier l'activité à l'activité économique de type capitaliste. Il faut également changer un peu la 3e définition de l'E3, qui dit: "Par Affect, j'entends les affections du Corps, qui augmentent ou diminuent, aident ou contrarient, la puissance d'agir de ce Corps, et en même temps les idées de ces affections."

Qu'en fait de Salle? Il crée un troisième genre d'Affect: "l'affect qui ANESTHÉSIE la puissance d'agir". Un peu embêté par cette création à lui, il ajoute qu'il rangerait cet affect parmi les Tristesses (chez Spinoza des DIMINUTIONS de la puissance d'agir). Il définit cette anesthésie comme un affect qui "sépare" les gens "de leur force d'action". De leur essence donc, si on reste dans le spinozisme. D'où l'idée d'une "dévitalisation", induite par le chômage, et, en fin de compte, par l'Etat lui-même (cause de ce "scandale"). L'Etat ferait donc mieux que Dieu? L'Etat pouvait ôter l'essence même de l'homme? Enfin, je crains que je suis assez 'scandalisée' par ce genre de récupération ... . A moins que j'aie mal interprété de Salle, et qu'il y ait moyen de le récupérer lui en tant que 'bon spinoziste'?

PS à Miam: réponse bientôt!


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