Absence de définition de la pensée dans l,Éthique

Questions et débats touchant à la nature et aux limites de la connaissance (gnoséologie et épistémologie) dans le cadre de la philosophie spinoziste.
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Absence de définition de la pensée dans l,Éthique

Messagepar Gruikdofus » 10 avr. 2018, 10:46

Bonjour à tous,
J’ai longtemps cherché dans l’ethique une définition de ce qu’est la pensée. Or je ne l’ai jamais trouvé. Spinoza pour définir l’idée parle de chose pensante « Par idée, j'entends un concept de l'Esprit que l'Esprit
forme 5 en raison du fait qu'il est une chose pensante. » mais il ne dit définit pas ce qu’est une chose pensante. Quelqu’un aurait-il une définition (spinoziste ou pas) de la pensée ?
Merci

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Henrique
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Re: Absence de définition de la pensée dans l,Éthique

Messagepar Henrique » 19 avr. 2018, 13:25

Il est légitime de supposer que lorsque Spinoza ne donne pas une définition de son cru pour une notion, il faut se référer à son point de départ cartésien et notamment aux Principes de la Philosophie de Descartes. Ainsi on trouve pour le mot de pensée la définition suivante :
Je comprends par le nom de pensée tout ce qui est en nous et dont nous avons immédiatement conscience.
Ainsi toutes les opérations de la volonté, de l'entendement, de l'imagination et des sens sont des pensées. J'ai ajouté immédiatement pour exclure les choses qui sont des conséquences des pensées ; ainsi le mouvement volontaire a bien la pensée pour principe mais il n'est cependant pas lui-même une pensée.

A ce niveau élémentaire, il est difficile de ne pas avoir des définitions qui ne paraissent pas circulaires. On peut en effet considérer que la conscience relève de la pensée. Mais la conscience est plus le propre de la pensée qu'une de ses propriétés. C'est la connaissance indubitable de la subjectivité par elle-même : je ne sais pas absolument si je ne suis pas dans un rêve en ce moment précis, en tapant ce texte, mais je sais indubitablement que je pense écrire ce texte comme vous devez savoir que vous pensez me lire, même si objectivement c'est un peu plus compliqué à établir.
Si je dis que je veux lever le bras alors même que je ne le fais pas forcément, c'est que quelque chose se passe en moi dont je m'aperçois sans avoir à passer par un raisonnement ou une expérience, je le sais immédiatement. Alors que pour savoir si je lève le bras ou pas, je dois utiliser un certain nombre de procédés qui me permettront de le vérifier de façon plus ou moins satisfaisante.
Ce qui est en nous et dont nous n'avons pas immédiatement conscience, ce sont par exemple d'abord les mouvements internes de notre corps : ce qui se passe au niveau du cœur ou du cerveau par exemple. Nous ne pouvons en prendre conscience que médiatement, par l'intermédiaire de l'expérience ou de raisonnements. Mais comme le précise Spinoza, ce dont nous n'avons pas immédiatement conscience est aussi ce qui peut être compris comme conséquence de nos pensées. Il parle du mouvement volontaire comme écrire un texte qui n'est plus en soi de la pensée mais un mouvement physique. Mais comme on le sait, Spinoza abandonnera ensuite le dualisme cartésien supposant une interaction entre l'esprit et le corps. On peut cependant envisager, pour donner sens à la définition de la pensée comme conscience immédiate de ce qui se passe en nous l'exemple d'attitudes qui sont moins le fait de notre pensée que de notre absence de pensée : la bêtise, l'erreur, la mauvaise foi aussi peut-être...
La difficulté qu'on peut relever à ce stade est que cette définition semble très subjective et individuelle et pas vraiment applicable à toute la nature... mais j'en parlerai plus tard...
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Re: Absence de définition de la pensée dans l,Éthique

Messagepar Henrique » 19 avr. 2018, 18:02

Or donc, la réponse que j'apporterais à cette difficulté est que ce n'est pas parce que la pensée peut prendre une dimension individuelle que la pensée se réduit à l'individualité. D'abord en effet, il faut remarquer que la définition cartésienne de la pensée que Spinoza reprend n'est pas une définition génétique disant ce qu'il faut et ce qu'il suffit pour qu'un objet soit posé dans la pensée ou dans le réel, comme c'est le cas par exemple de l'amour, qui est le nom de ce qu'il se produit dans notre conscience lorsqu'une joie est accompagnée de l'idée d'une cause de cette joie. La définition proposée de la pensée n'est qu'une façon de désigner l'objet signifié en donnant ses conséquences ou ses éléments constitués plutôt que constituants, une définition analytique : la pensée, c'est ce qui se passe en nous quand on veut, quand on comprend ou quand on imagine (la perception sensible étant une modalité de l'imagination) et ce qu'il y a de commun entre eux, autrement dit les états de conscience. Une fois l'objet assez clairement et communément désigné, cela suffit ; pas besoin ici d'une définition génétique. Mais si on en voulait une quand même, cela donnerait dans un sens cartésien "productions directes de l'âme" mais pour Spinoza, ce serait un précipitation que de vouloir faire la pensée l'activité de l'âme.

D'abord la pensée est commune à toutes nos idées, elle en est le tissu fondamental comme l'étendue est le tissu substantiel de tous les corps ; la pensée donc, n'est manifestement pas quelque chose que l'individu produit de façon autonome et indépendante, et on constate bien souvent que nos pensées sont loin de venir à notre conscience quand nous le voulons et comme nous le voulons, contrairement à ce que voudraient les stoïciens, l'âme n'est manifestement pas détentrice d'un pouvoir de penser absolu et ainsi substantiel.

Ensuite, si quelque chose n'est pas généré, comme c'est le cas de la pensée puisqu'elle est un attribut de la substance, il est logique chez Spinoza qu'il n'y en ait pas de définition génétique. La pensée est ce que nous pouvons connaître de façon parfaitement intuitive et non grâce à une construction de concepts qui nous permettraient de la distinguer d'autres objets proches, puisqu'elle est cela même qui fait que nous pouvons percevoir l'identité et la différence entre des objets, autrement dit ce qu'il y a de commun à toutes les perceptions et toutes les conceptions.

Ainsi la pensée est ce dont on a immédiatement conscience en nous sans pour autant que cela se limite à notre individualité. La pensée n'est pas ce que l'âme produit entièrement puisque l'âme est elle-même quelque chose de pensant et qu'elle n'est pas cause de soi ; c'est au contraire l'âme qui est un produit de la pensée : représentation, idée d'un corps (non pas "formée par ce corps" mais seulement "qui a pour objet ce corps"), idée qui elle-même peut se modifier et produire d'autres idées.

C'est comme l'étendue. Spinoza reprend là aussi la définition analytique donnée par Descartes "ce qui a longueur, largeur et profondeur" mais ce n'est pas parce que mon corps est étendu qu'il produit sa propre étendue. C'est le corps qui est une modalité de l'étendue et non l'étendue, commune à tous les corps, qui est une modalité du corps. De même, ce n'est pas l'âme (l'esprit ou le mental) qui est ce qui produit ses propres pensées, c'est la pensée qui rend possible cette idée du corps qu'est essentiellement l'âme. Autrement on fait de l'âme une substance. Et comme on peut difficilement soutenir qu'on est le seul être pensant de la nature, tandis qu'il ne peut exister de substances de même nature ou attribut (E1P5), alors l'âme et encore moins le cerveau, ne sauraient être ce qui épuise et à quoi se réduit le pouvoir de penser.

Comme idée de notre corps, notre âme individuelle est aussi conscience des pensées singulières attachées à ce corps et partant conscience de la pensée elle-même ; il ne s'agit pas de dire non plus que l'âme ne fait rien, qu'elle est entièrement passive. Mais le pouvoir de penser était en nous ce qui a pensé notre individualité physique et ainsi mentale (pensée de la pensée du corps) comme le pouvoir de s'étendre qui est dans notre corps est ce qui a constitué notre individualité physique : une puissance immanente qui nous constitue sans se réduire à nous.

L'idée de mon corps est ce qui pense ses mouvements et les idées de ces idées. Mais qu'est-ce qui forme l'idée de mon corps ? Pour Spinoza, c'est clair, la pensée n'a pas de limite assignable, elle est donc un attribut de la substance absolue, une façon parmi d'autres de considérer l'essence de cette substance. Ainsi ce qui pense en moi quand je dis "moi", c'est cette substance, la nature ou Dieu ou encore, puisque les attributs sont des façons particulières de considérer l'essence d'un être, l'étendue ou la pensée : ce qui pense mon corps dans l'âme, n'est finalement rien d'autre que la pensée elle-même, indivisiblement constitutive de toutes les pensées et de toutes les âmes. Il y a ainsi le moi, l'individualité pensée et tout ce qui s'y rattache objectivement et il y a le soi qui est ce qui a conscience de cette individualité comme de tout ce qui existe et ce soi est Dieu. C'est pourquoi on peut reprendre avec Spinoza le mot de Watson : "Nous sommes comme des îles dans la mer, apparemment séparées en surface, mais reliées en profondeur." Et ces îles ne sont pas qu'humaines, ce sont tous les corps qui existent dans la nature.

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Une autre difficulté, au passage, de la définition cartésienne de la pensée aujourd'hui pourrait être qu'elle exclut la possibilité de toute pensée inconsciente. Mais il y a là aussi beaucoup de confusion aussi sur ce qui peut être appelé pensée. L'activité du cerveau, qui est loin d'être épuisée par les recherches actuelles n'est pas de la pensée même si elle permet de comprendre justement comment le corps peut agir de façon uniquement physique et non en vertu d'une intervention de l'âme. Cette' activité est pour la part la plus importante inconsciente, mais ce n'est pas de la pensée et si je peux avoir conscience (très vaguement) que des neurones agissent sur d'autres neurones par l'intermédiaire de synapses, cette activité elle-même reste physique et non mentale. L'idée du chien n'aboie pas elle-même comme l'idée du cercle n'a pas de circonférence.
D'autre part, si tout ce qui est physique doit s'expliquer par des causes physiques et non mentales et inversement, cela n'empêche pas que les causes mentales de certaines idées claires, sans doute plus conscientes que les autres, soient elles-mêmes obscures ou confuses, du moins du point de vue de l'idée active de mon corps qu'est mon âme. Et si une idée obscure et confuse peut être considérée comme une idée moins consciente que l'idée du même objet mais claire et distincte, une idée moins pensée et qui à ce titre n'est pas adéquate, ce n'est pas pour autant une idée inconsciente, ce qui reviendrait à une pensée qui ne pense pas et serait absurde.
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Re: Absence de définition de la pensée dans l,Éthique

Messagepar Gruikdofus » 06 mai 2018, 22:10

Cher Henrique, je ne peux que vous remercier grandement pour vos explications. Je vais tâcher de les lire attentivement très rapidement. Cependant cela commence à d’énerver plus clair pour moi après avoir lu votre première réponse.


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