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Spinoza et la philosophie analytique

 
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jvidal
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MessagePosté le: 11/07/2008 18:47    Sujet du message: Spinoza et la philosophie analytique Répondre en citant

Bonjour à tous,

J'entends par "philosophie analytique" toute philosophie qui se fonde sur des méthodes rigoureuses de pensée pour analyser des problèmes philosophiques et tente d'y apporter une solution qui peut être analysée à son tour, évaluée, testée, également avec des méthodes rigoureuses.

Si l'on accepte cette définition de la philosophie analytique que n'aurait certainement pas rejeté Bertrand Russell (d'où l'avatar), peut-on dire que Spinoza est un philosophe analytique, ou peut-on dire qu'il est au moins un philosophe avec qui les philosophes analytiques contemporains peuvent discuter?

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Joseph
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Joseph Vidal-Rosset
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Durtal
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MessagePosté le: 12/07/2008 00:15    Sujet du message: Répondre en citant

Ah la tête de vieux poulet de Russell!!!

Very Happy

l'homme est un bipède sans plume.

Pris de remord devant le caractère manifestement hors sujet (et stupide) de mon intervention, j'ajoute une chose.
Je suis très longtemps resté perplexe devant la démonstration de l'une des thèses les plus excitantes du livre III ( sur les affects) à savoir celle qui établit "l'imitation des affects". Je passe sur les détails de mes turpitudes mais le point le plus problématique de cette démonstration me paraissait être qu'elle admet sans la discuter l'assertion selon laquelle les idées des affections du corps correspondant aux SIGNES des affects d'autrui sont les mêmes que les idées des affections du corps correspondant aux affects proprement dits. Je pense depuis être parvenu à trouver une solution interne au système plus ou moins satisfaisante mais peu importe.
Je me souviens surtout que ce qui m'a aidé alors est une conférence de Joel Proust, une "cognitiviste" sur la conscience de soi chez les primates ( qui concluait d'ailleurs par la négative contrairement à une idée plus ou moins reçue) et dans laquelle elle faisait état de groupes de neurones spécialisés en quelque sorte dans l'imitation, et qu'elle appelait, si mes souvenirs sont bons des "neurones miroirs". Au fond exactement l'histoire de l'imitation des affects c'est à dire le déclenchement (naissant) de la perception interne (par exemple) d'un geste par l'intermédiaire d'un stimulus provenant de l'extérieur. Et cette fonction est par ailleurs essentielle pour tout ce qui concerne l'anticipation de nos propres mouvements ou comportement; elle prenait l'exemple d'un chat qui s'apprête à bondir, et qui doit "répéter" son mouvement avant de le faire, qui doit en quelque sorte "s'auto-imiter". Et là c'est une expérience intéressante car à mon avis Spinoza éclaire ce discours comme il est lui même éclairé par lui....
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Louisa
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MessagePosté le: 12/07/2008 11:00    Sujet du message: Répondre en citant

Joseph a écrit:

J'entends par "philosophie analytique" toute philosophie qui se fonde sur des méthodes rigoureuses de pensée pour analyser des problèmes philosophiques et tente d'y apporter une solution qui peut être analysée à son tour, évaluée, testée, également avec des méthodes rigoureuses.

Si l'on accepte cette définition de la philosophie analytique que n'aurait certainement pas rejeté Bertrand Russell (d'où l'avatar), peut-on dire que Spinoza est un philosophe analytique, ou peut-on dire qu'il est au moins un philosophe avec qui les philosophes analytiques contemporains peuvent discuter?


Cher Joseph,

d'abord merci beaucoup d'avoir ouvert ce sujet, sujet nouveau sur ce forum (du moins en ce qui concerne ces deux dernières années), et incontestablement fort intéressant.

La façon dont tu définis ici la philosophie analytique a l'avantage de mettre immédiatement en lumière son aspect polémique et normatif, et en ce sens est excellente.

C'est également de ce point de vue qu'elle est, à mes yeux, le plus "attaquable". Encore faudra-t-il que je puisse te convaincre de cela. Voici une première tentative.

Certes, on pourrait croire qu'il suffit de définir une "méthode" pour caractériser une discipline. Après tout, c'est ce que longtemps la philosophie des sciences a cru devoir faire, donc quoi d'étonnant si une philosophie qui se veut "scientifique" commence par se présenter comme pure "méthode"?

Or c'est précisément cette "pureté" qui à mes yeux est problématique. Car il est évident que ce n'est pas du tout l'apanage de la philosophie, ou d'un certain courant philosophique, que d'avoir l'intention d'être le plus rigoureux possible. Cette intention caractérise tout scientifique, mais aussi tout architecte, tout mathématicien, tout comptable, et ainsi de suite. Bref, la rigueur dans la façon de procéder ne peut aucunement nous renseigner sur ce que c'est que la philosophie. Comme le disait déjà Platon: "nul n'entre ici s'il n'est géomètre". Vouloir être rigoureux est donc une conditio sine qua non de toute pratique philosophique. Mais elle ne peut en définir que le seuil, et non pas ce qui se passe réellement à l'intérieur de toute philosophie. Elle ne nous dit rien de la spécificité du rituel à l'intérieur du temple ou de l'Académie.

C'est d'ailleurs ce que la suite de ton message semble déjà anticiper: il est évident que si l'on définit la philosophie analytique par l'idée d'une méthode rigoureuse, Spinoza appartient entièrement à la philosophie analytique. Comme la majorité des "grands" philosophes, d'ailleurs.

Or à partir de ce moment-là, la "définition" de la philosophie analytique semble être triviale. On ne voit déjà pas très bien en quoi elle définirait la philosophie, mais on ne voit pas non plus en quoi elle définirait ce courant très précis qui s'appelle "philosophie analytique". C'est là qu'apparaît son caractère essentiellement polémique (ce qui n'enlève rien à son intérêt, bien sûr): en se définissant ainsi, la philosophie analytique suggère déjà que la philosophie continentale contemporaine ne respecte plus ce critère de méthodologie rigoureuse. Sachant que néanmoins celle-ci existe, la philosophie analytique, qui en réalité, du point de vue du philosophe analytique, devrait être la seule philosophie contemporaine, est bien obligée d'ajouter "analytique" à son nom. Ou comme le dit Pascal Engel: "L'idéal serait de pouvoir se dispenser de l'adjectif "'analytique", un peu comme certains philosophes espèrent se débarrasser du prédicat "vrai" au motif que "il est vrai que p" et "p" ne semblent pas dire quoi que ce soit de différent."

Or il se fait qu'en réalité, la philosophie analytique n'est pas du tout le seul "prétendant", quand il s'agit de définir la philosophie. La philosophie analytique, aussi riche de courants différents qu'elle puisse être, est également un COURANT philosophique, au sens le plus noble du terme: elle part d'un ensemble de présupposés, que partagent même les philosophes analytiques les plus opposés les uns aux autres. Et là, nous quittons le domaine "purement" méthodologique, pour accéder à un domaine proprement philosophique. Pour ne nommer qu'un seul de ces présupposés: le "sens commun" est pour la philosophie analytique un critère de vérité. Celui-ci est très proche de ce que Platon appelait "opinion" (qui même si elle n'est pas toujours fausse est néanmoins, chez Platon comme chez Spinoza, source de fausseté), et pour cette raison même, de nombreux philosophes "continentaux" le rejettent comme critère de vérité.

Enfin, à mon sens il suffit de tenir compte de ces présupposés proprement philosophiques du courant philosophique qu'est la philosophie analytique, pour constater que celui-ci est tout de même fort éloigné de la philosophie spinoziste (hormis l'exigence de rigueur; mais comme déjà dit, je ne vois pas en quoi cela ne concernerait que la philosophie analytique ou la philosophie tout court). Pour ne prendre que le critère du sens commun: l'opinion est pour Spinoza explicitement source du premier genre de connaissance, qui à son tour est la seule source des erreurs. En cela, Spinoza me semble être platonicien, et donc anti-analytique, au sens proprement philosophique du terme.

Autre divergence philosophique: l'espoir analytique de pouvoir se baser sur une analyse du langage pour pouvoir trouver le vrai est à mille lieux de la philosophie du langage spinoziste, celle-ci dénonçant, à l'instar de Platon (même aussi déjà d'Héraclite), le langage comme l'une des principales sources d'erreurs. Pour la philosophie analytique, en revanche, c'est la philosophie ELLE-MEME qui devient la première source de l'erreur (d'où son rejet de toute métaphysique, jusqu'à il y a 20-30 ans). La rupture avec toute l'histoire de la philosophie, rupture qu'opère la philosophie analytique (du moins à l'origine; il est vrai qu'en francophonie analytique ce désintérêt est beaucoup moins prononcé), est tout à fait inédite en histoire de la philosophie. C'est ce qui a fait dire à quelqu'un comme Deleuze que Wittgenstein était un "assassin" de la philosophie. Et effectivement, quand on lit Carnap, l'un des pères fondateurs du courant analytique, on ne peut nier le fait qu'il revendique ce rejet de TOUTE l'histoire de la philosophie. Cela serait fort raisonnable si la philosophie était une science comme une autre, capable de découvrir de nouvelles preuves qui rendent obsolètes tout ce qui a déjà été dit auparavant. Mais comment la philosophie, ne disposant que de l'instrument de la "réflexion", pourrait-elle parvenir à un tel exploit ... ?
Amicalement,
louisa
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jvidal
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MessagePosté le: 12/07/2008 23:10    Sujet du message: Répondre en citant

Chère Louisa,

Je suis heureux que ce sujet t'intéresse. Comme il est cependant en marge des préoccupations purement spinozistes, je vais tenter de conserver le lien avec le philosophe auquel ce site rend un juste hommage.

J'ai à dessein pris une définiition très large de la philosophie analytique. Tu l'auras compris, je suis d'accord avec Engel lorsqu'il dit que l'idéal serait de se passer de l'adjectif "analytique". De manière encore plus provocante, j'ai entendu un collègue canadien soutenir qu'il n'y a pas de philosophie analytique, mais une façon simplement "honnête" de philosopher. On oublie trop souvent que la philosophie que l'on appelle "analytique" s'est développée en réaction contre un autre type de pensée, qui à mes yeux relève du verbiage et non de la philosophie, et qui est fondamentalement obscurantiste. Cet obscurantisme verbeux a commis quelques perles comme "la science ne pense pas". Cela répond à ta remarque: en effet, une pensée qui se construit sur le mépris du clair et du disctinct peut bien se targuer d'appartenir à la création artistique, si ça lui chante, mais le lui dénie le titre de "pensée philosophique", je rejoins sans hésiter Carnap sur ce point. Donc Spinoza, mais aussi Descartes et bien d'autres grands philosphes, oui, n'ont pas une idée très différente de la philosophie que celle exprimée par Russell.

Citation:
Pour ne nommer qu'un seul de ces présupposés: le "sens commun" est pour la philosophie analytique un critère de vérité. Celui-ci est très proche de ce que Platon appelait "opinion" (qui même si elle n'est pas toujours fausse est néanmoins, chez Platon comme chez Spinoza, source de fausseté), et pour cette raison même, de nombreux philosophes "continentaux" le rejettent comme critère de vérité.

Le "sens commun" est aussi une source de vérité pour Aristote. Je ne veux pas me lancer dans une exégèse, mais je pense que c'est une erreur de confondre "sens commun" et "opinion". Pour dire les choses rapidement, on ne peut pas indéfiniment nier que les sens et l'ensemble de la connaissance sensorielle que l'on peut bien nommer "sens commun", soient une source de connaissance, mais aucun philosophe sérieux ne nie non plus que la connaisasnce scientifique n'ait des sources dans des procédures dont l'empirisme naïf ne peut rendre compte. Russell l'a magistralement montré. Mais je ne vois rien dans tout cela qui soit profondément différent de l'inspiration cartésienne, spinoziste ou leibnizienne.

Citation:
En cela, Spinoza me semble être platonicien, et donc anti-analytique, au sens proprement philosophique du terme.


Tu commets l'erreur de croire que les philosophes dits "analytiques" sont nécessairement anti-platoniciens. Le Russell des Principles of Mathematics est là pour te contredire, mais aussi Gödel, et encore tout le courant issu du platonisme au sens logico-technique défini par Benays puis Quine. Je ne veux pas entrer ici dans les détails, mais le mathématisme de Platon n'est nullement étranger aux idées soutenues par certains membres du courant dit "analytique".

En ce qui concerne le dernier point, je pense qu'il faut aussi faire une distinction entre philosophie et métaphysique. Cette distinction est déjà présente déjà chez Descartes: on peut rejeter au nom de la philosophie les errances de la métaphysique, ou les corriger, ou les expliquer. Kant ne fait rien d'autre, et Kant est évidemment aussi un philosophe d'une importance considérable pour tout le courant analytique.

What else? Smile

Amicalement,
Joseph
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Louisa
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MessagePosté le: 15/07/2008 08:27    Sujet du message: Répondre en citant

Cher Joseph,

merci beaucoup de tes précisions! Quelques commentaires.

Joseph a écrit:

J'ai à dessein pris une définiition très large de la philosophie analytique. Tu l'auras compris, je suis d'accord avec Engel lorsqu'il dit que l'idéal serait de se passer de l'adjectif "analytique". De manière encore plus provocante, j'ai entendu un collègue canadien soutenir qu'il n'y a pas de philosophie analytique, mais une façon simplement "honnête" de philosopher.


Lorsqu'on lit les articles de notamment Kevin Mulligan sur la différence entre la philosophie analytique et la philosophie continentale, on a en tout cas l'impression de se trouver dans une guerre totale, ne visant rien moins que la "Endlösung" .. Very Happy . Débat passionnant donc, car passionné .. .

Joseph a écrit:

On oublie trop souvent que la philosophie que l'on appelle "analytique" s'est développée en réaction contre un autre type de pensée, qui à mes yeux relève du verbiage et non de la philosophie, et qui est fondamentalement obscurantiste. Cet obscurantisme verbeux a commis quelques perles comme "la science ne pense pas".


bien sûr, lire cet énoncé de façon isolée ne peut que choquer. Plus même: quand on prend cette phrase dans son sens ordinaire, elle est tout simplement fausse.

Or, comme tu le sais sans doute, il se fait que le même auteur a également commis un petit livre qui s'intitule Qu'appelle-t-on penser?. On voit alors que "penser" y devient un concept philosophique, ce qui comme toujours signifie que ce mot, en tant qu'étiquette d'une idée ou d'un sens/contenu, y désigne tout autre chose que ce que le sens commun associe à "penser". Du coup, il ne faut plus nécessairement être un parfait idiot ou un "littéraire", un pseudo-intellectuel malhonnête qui ne recherche que l'honneur et la gloire de la foule, pour dire que "la science ne pense pas" (les mêmes reproches reviennent à ce sujet sans cesse chez Mulligan, Engel, Bouveresse, ...). Il suffit d'être philosophe, tout simplement. Et dans ce cas, la colère que provoque la philosophie continentale du côté des analytiques et inversement, pourrait bien s'expliquer par une divergence méthodologique, plutôt que par une simple présence/absence d'une seule et même méthode appliquée en philosophie dès le début.

En quoi cette divergence pourrait-elle consister? Là où le courant continental privilégie une méthode basée sur "le principe du contexte", le courant analytique opte dès le début pour une méthode basée sur "le principe de composition". Dans le premier cas, le sens des mots isolés dépend de la proposition dans laquelle ils se trouvent (le sens des propositions dépend des propositions précédentes et suivantes, et ainsi de suite), dans le deuxième cas, le sens de la proposition dépend entièrement du sens des mots isolés, ceux-ci étant considérés comme des éléments "atomiques", fondement de tout langage (ou dans le cas de Frege: le sens d'une proposition complexe dépend des significations des propositions simples; d'ailleurs, il me semble que Wittgenstein II et le holisme de Quine n'ont pas vraiment pu changer cette habitude méthodologique).

Par conséquent, un philosophe analytique va procéder par une méthode de lecture d'un texte philosophique qui garantit un tas de malentendus si le texte en question a été écrit par quelqu'un qui adhère au principe du contexte, comptant sur un lecteur capable d'appliquer celui-ci. On va par exemple isoler la phrase "la science ne pense pas" de son contexte, la découper un mots isolés, auxquels on attribue un seul sens: celui qu'ils revêtent d'habitude dans le langage ordinaire. Quand on fait cela avec un philosophe continental, qui a mis tout son temps à redéfinir les mots au fur et à mesure que s'enchaînent les propositions, on risque fort d'être plutôt à côté de la plaque, de lui attribuer de nombreuses pensées qu'il n'a jamais eu ni voulu communiquer, non?

Pour retourner à Spinoza: on sait que dans l'Ethique il demande à plusieurs reprises à son lecteur de suspendre tout jugement définitif avant d'avoir lu tout le livre, jusqu'au dernier mot. A mon sens cela plaide plutôt pour une méthode respectant le "principe du contexte".

On pourrait bien sûr y ajouter, comme le font pas mal de philosophes continentaux, que toute l'histoire de la philosophie a sans cesse exigé une telle lecture (principe du contexte), et que ce n'est que la philosophie analytique qui a renversé les choses en proposant un "atomisme" méthodologique. C'est alors qu'on comprend pourquoi Carnap a voulu rejeter toute l'histoire de la philosophie, puisqu'effectivement, dans ce cas il n'y a même plus "de l'or dans ce fumier", toute métaphysique est réduite à un non-sens absolu. C'est que quand on met de côté la "clef interprétative" indispensable pour pouvoir comprendre un texte philosophique, on aboutit logiquement à une incompréhension assez absolue par rapport au corpus tout entier. La seule chose qui reste, ce ne sont que des mots, vidés de leur sens initial.

Contrairement à ce qui s'est passé tout au long de l'histoire de la philosophie, le courant analytique est ainsi arrivé à un position où en général il ne tente même plus de réfuter les courants avec lesquels il n'est pas d'accord, puisqu'il ne parvient même plus à les comprendre, ce qui est évidemment la condition nécessaire pour pouvoir réfuter quoi que ce soit. On peut alors essayer de reconstruire le tout "from scratch", comme l'a essayé très tôt Carnap. Avec pour conséquence qu'aujourd'hui, un siècle plus tard, la philosophie analytique a ressenti le besoin de néanmoins rouvrir la boîte fermée il y a 100 ans, pour s'occuper de nouveau de métaphysique (et cela d'une façon tout à fait intéressante et originale), et donc pour commencer à s'intéresser également de nouveau à l'histoire de la philosophie. S'agirait-il de la fin d'une "parenthèse historique" ... ?

Joseph a écrit:

Cela répond à ta remarque: en effet, une pensée qui se construit sur le mépris du clair et du disctinct peut bien se targuer d'appartenir à la création artistique, si ça lui chante, mais le lui dénie le titre de "pensée philosophique", je rejoins sans hésiter Carnap sur ce point. Donc Spinoza, mais aussi Descartes et bien d'autres grands philosphes, oui, n'ont pas une idée très différente de la philosophie que celle exprimée par Russell.


je ne crois pas que quelqu'un comme Heidegger méprisait le "clair et distinct". Je crois bien plutôt qu'il a essayé d'explorer le plus clairement possible ce qui se trouve au-delà du clair et distinct, se basant sur le présupposé que ce qui déborde ce que la tradition philosophique a pu mettre au clair, n'est pas moins philosophique pour autant, ou plutôt n'est pas moins important pour la philosophie.

Inversement, ce n'est pas parce que Spinoza et Descartes utilisent un langage beaucoup plus "géométrique", que le sens de leurs énoncés est immédiatement clair. Là aussi, il faut tout un travail avant de comprendre réellement de quoi ils parlent. Là aussi, isoler une phrase et l'interpréter via le sens commun risque de créer des malentendus sur leur pensée à eux.

Citation:

louisa:
Pour ne nommer qu'un seul de ces présupposés: le "sens commun" est pour la philosophie analytique un critère de vérité. Celui-ci est très proche de ce que Platon appelait "opinion" (qui même si elle n'est pas toujours fausse est néanmoins, chez Platon comme chez Spinoza, source de fausseté), et pour cette raison même, de nombreux philosophes "continentaux" le rejettent comme critère de vérité.

Joseph:
Le "sens commun" est aussi une source de vérité pour Aristote. Je ne veux pas me lancer dans une exégèse, mais je pense que c'est une erreur de confondre "sens commun" et "opinion". Pour dire les choses rapidement, on ne peut pas indéfiniment nier que les sens et l'ensemble de la connaissance sensorielle que l'on peut bien nommer "sens commun", soient une source de connaissance, mais aucun philosophe sérieux ne nie non plus que la connaisasnce scientifique n'ait des sources dans des procédures dont l'empirisme naïf ne peut rendre compte. Russell l'a magistralement montré. Mais je ne vois rien dans tout cela qui soit profondément différent de l'inspiration cartésienne, spinoziste ou leibnizienne.


ok, si tu veux interpréter "sens commun" au sens d'un empirisme, je suis tout à fait d'accord avec ce que tu dis.

Ce que je voulais dire ci-dessus, c'était qu'à mes yeux, souvent la philosophie analytique se base sur des idées qu'elle trouve spontanément évidentes, sans les interroger. Bien sûr, tu pourras objecter que cela, tout philosophe fait, que c'est précisément ce qu'on appelle à une certaine époque les "notions communes", etc. Or justement, ces notions communes, quand ils les utilisent les "grands" philosophes essaient de les expliciter, d'une part, tandis que d'autre part il s'agit souvent d'idées proprement philosophiques, et non pas d'idées partagées par l'opinion commune. A cela s'ajoute le fait que la philosophie analytique, une fois pris le "linguistic turn", a eu tendance à identifier les mots et les idées, ce qui a produit des lectures de textes philosophiques où l'on injecte systématiquement et sans justification le sens ordinaire des mots dans la pensée du philosophe en question.

C'est là qu'on arrive à un acte proprement "anti-philosophique", il me semble (ou en tout cas est-ce ainsi que je comprends pour l'instant le reproche des continentaux vis-à-vis des analytiques, à ce sujet): au lieu de se servir de la philosophie pour mettre en question les idées reçues, on prend celles-ci pour base de nos compréhensions du monde et des pensées d'autres philosophes. Dans ce cas, on ne peut plus dire que cela a encore quelque chose à voir avec une attitude "scientifique", puisque les sciences, tout comme l'histoire de la philosophie, se caractérisent très souvent par un bouleversement absolu de ce qui faisait partie du "sens commun" (pensons à l'idée que le soleil tourne autour de la terre, que la terre est plate, qu'il y a une différence absolue entre l'homme et le singe, etc). Que l'on continue à "raisonner" ne change rien au fait que le mouvement proprement philosophique y est abandonné.

Et là aussi, Spinoza me semble plutôt appartenir à une conception "continentale" de la philosophie: il dit bel et bien ne s'appuyer que sur l'expérience, donc en cela il confirme tout à fait l'empirisme que tu reprends ci-dessus, mais en même temps, il rompt radicalement avec tout ce que le sens commun associait spontanément aux vices et aux vertus, à la morale, à Dieu, etc.

Citation:

louisa:
En cela, Spinoza me semble être platonicien, et donc anti-analytique, au sens proprement philosophique du terme.

Joseph:
Tu commets l'erreur de croire que les philosophes dits "analytiques" sont nécessairement anti-platoniciens. Le Russell des Principles of Mathematics est là pour te contredire, mais aussi Gödel, et encore tout le courant issu du platonisme au sens logico-technique défini par Benays puis Quine. Je ne veux pas entrer ici dans les détails, mais le mathématisme de Platon n'est nullement étranger aux idées soutenues par certains membres du courant dit "analytique".


ce n'était pas tout à fait ce que je voulais dire. Comme je l'ai dit dans mon premier message, pour moi il est évident que le souci de clarté et de rigueur a toujours fait partie du travail philosophique, et cela dès son origine. Le mathématisme n'est qu'une manière de tenter de clarifier les pensées que l'on veut créer/communiquer, mais ne trahit certainement pas l'idéal platonicien. En cela, tout philosophe est à mes yeux "platonicien" (même Heiddegger en effet, seulement celui-ci appartient à ces philosophes qui essaient de clarifier des choses qui sont obscures par essence, qui jamais ne pourront être tirées entièrement au clair).

Lorsque donc je disais que les philosophes analytiques risquent d'être anti-platoniciens, je référais à un autre élément de la doctrine platonicien, élément qui n'a plus tellement à voir avec la "méthode", mais avec la définition même de la discipline qu'il a baptisée "philosophie". Car si le but était dès l'origine d'opposer opinion et idée philosophique, ce n'était pas parce que l'une serait toujours fausse et l'autre toujours vraie (comme on le sait, Platon reconnaît sans problème que certaines opinions sont vraies), mais bien plutôt parce qu'il s'agissait pour le philosophe de maximalement parcourir soi-même le chemin qui permet de juger de la vérité d'une idée, au lieu de s'en tenir à ce qui est spontanément évident.

Ce chemin exige bien sûr une rigueur logique maximale, mais en disant cela on n'a pas encore dit l'essentiel, qui consiste précisément en la mise en question, l'interrogation active, la critique des idées appartenant au sens commun (défini comme l'ensemble des idées que nous acceptons spontanément comme étant vraies, simplement parce que les choses nous sont apparues depuis toujours ainsi et non pas autrement). C'est là que la philosophie analytique inaugure une façon de pratiquer la philosophie qui s'oppose à tout ce qui a été fait les 2500 années précédentes (avec pour conséquence logique qu'elle est obligée de ne plus prendre le corpus au sérieux, bien sûr).

On pourrait rappeler le fameux passage dans le Ménon où Platon compare l'opinion vraie concernant la route qui mène d'Athène à Larisse à l'Idée à propos de ce même chemin: le non philosophe est celui qui ne dispose que d'une explication de la route via l'ouï-dire, alors que le philosophe sait comment arriver à Larisse parce qu'il a déjà lui-même parcouru tout le chemin. Seul celui qui prend la peine de le parcourir soi-même (de fonder de nouveau soi-même rationnellement l'idée qui semble de prime abord être évidente) acquiert une connaissance véritablement philosophique/scientifique. Celui qui s'en tient à l'ouï-dire peut parfois se tromper sans le savoir, mais peut aussi facilement être plongé dans l'incertitude totale dès qu'un passant qu'il rencontre sur le chemin essaie de lui convaincre de la fausseté de l'opinion sur laquelle il se base, ne disposant d'aucun moyen pour juger de la vérité de ce que prétend ce passant.

Bref, d'un point de vue continental il me semble que la philosophie s'est définie par le fait de mettre en question les idées que nous avons spontanément (par exemple l'idée que l'entendement et la volonté sont deux choses différentes), pour nous permettre de prendre conscience du fait que nous ne croyons en ces idées que parce que nous les avons entendues si souvent, et parce que jamais nous n'avons rencontré quelqu'un qui les contredisaient , fait qui ne peut jamais constituer une base tout à fait fiable, un critère crédible de leur vérité.

C'est donc au nom même de la vérité qu'il est important de reconnaître que les idées du sens commun se caractérisent, comme le dit Spinoza, simplement par une "absence de doute", ce qui n'est pas du tout la même chose que la certitude propre à la vérité. Ainsi, malgré la prétention à la "scientificité", se pourrait-il que la philosophie analytique, en n'interrogeant pas ses points de départ et en refusant de les mettre en contrast avec d'autres idées philosophiques concernant les mêmes choses, n'adopte que la "forme" de la scientificité (rigueur rationnelle), sans vraiment "entrer" dans un domaine de réflexion proprement philosophique/scientifique.

Or je suppose que tu ne seras pas tout à fait d'accord avec tout ce que je viens d'écrire ... ? Very Happy

Cordialement,
Louisa
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