Les propositions
Les propositions I-IX
traitent de ces modes qui relèvent des attributs de l'étendue et de la pensée, elles en montrent le parallélisme.
Proposition I :
que la pensée appartienne à Dieu (et cette fois la dénomination de res cogitans s'impose tant au sens cartésien, absolu, qu'au sens spinoziste, tout relatif) ce n'est plus, comme son appartenance à l'homme, un constat empirique, c'est l'objet d'un raisonnement, à vrai dire bien minime, c'est une conclusion. Puisque l'homme forme des pensées, moi par exemple en ce moment la première proposition de la deuxième partie, et que ces pensées ne sauraient être produites sans un certain attribut de l'être, qu'elles enveloppent et qui est la pensée, il faut bien reconnaître à l'être cet attribut.
Scolie, proposition I
C'est une seconde démonstration de la même proposition. Elle n'est pas nécessaire, mais en tant que remarque elle contribue à éclaircir la question pour le lecteur. En l'occurrence il s'agit de prendre la question dans l'autre sens, non plus a posteriori mais a priori : en partant de Dieu et du concept que nous pouvons nous en faire. Nous concevons un être infini. Nous concevons aussi que plus grand est le nombre des pensées qu'il forme, plus un être pensant a de réalité. La pensée infinie appartient donc à Dieu. Cela fait entendre en outre que la puissance de penser n'est pas derrière les pensées ; elle est dans les pensées.
Proposition II :
puisqu'il existe des corps nombreux que je perçois, puisqu'en particulier j'en ai un, l'étendue est un attribut de Dieu. Inversement parce que plus a de réalité un être qui a une plus grande étendue, il y a un être d'une étendue infinie, qui est Dieu. Ceci étonne et scandalise, mais l'Ethique I, scolie de la Proposition XV, a fermement polémiqué pour l'établir.
Proposition III :
il appartient à Dieu de penser une infinité de choses en une infinité de modes. Dès lors que telle pensée est possible elle est réelle. Car la puissance (potentia) de Dieu ou de quoi que ce soit d'autre, contrairement à ce qui se rencontre dans la philosophie d'Aristote, ne s'oppose pas à l'acte, elle n'est pas autrement qu'en acte. Or la pensée d'une infinité de choses n'est rien d'autre que l'idée même de Dieu.
Scolie, proposition III
Pour concevoir droitement ce qui concerne Dieu ou ce qui relève de lui, il faut passer par l'entendement et non par l'imagination. Or le vulgaire tente de concevoir ce qui concerne Dieu ou ce qui relève de lui en accordant aux mots le même sens qui leur est donné lorsqu'ils servent à concevoir l'homme. En l'occurrence l'usage de ce vocabulaire en dehors de son champ est générateur d'un type de contresens que l'on peut qualifier d'anthropomorphisme. Dans ce cas précis ce dont discute l'auteur c'est du concept que l'on forme de la puissance divine. Ceux qui ne conçoivent pas droitement les choses croient pouvoir se fonder sur ce qu'ils savent de la puissance humaine pour concevoir la puissance divine. Ils croient qu'il suffit d'extrapoler ce qui touche à la première, de l'étendre au-delà de toute limite, pour concevoir la seconde.
Le scolie commence par énoncer ce qu'est la conception vulgaire de la puissance de Dieu, qui fait de celui-ci un despote.
Il rappelle ensuite trois idées qui constituent des acquis de la première partie de l'Ethique :
- d'abord le rapport de la nécessité et de la nature divine est tel que la liberté et la puissance de Dieu ne sauraient se concevoir autrement que comme mise en œuvre de la nécessité,
- puis il découle encore de la nature divine qu'on ne saurait penser que Dieu se repose ou simplement ne fasse rien entre deux actions et que sa puissance reste comme suspendue,
- enfin, si par contre l'on devait admettre la conception anthropomorphique, il en suivrait qu'on devrait reconnaître du même coup l'impuissance de Dieu.
Ainsi parce que les hommes voient que la puissance d'un roi dépasse de beaucoup celle de ses sujets, ils attribuent à Dieu une sorte de puissance royale qui dépasse de beaucoup celle des hommes et des rois. Et comme ils croient que la puissance des rois consiste à agir arbitrairement, ils imaginent que Dieu possède suprêmement cette puissance arbitraire de faire ou de ne pas faire, de créer ou d'anéantir. Autant dire qu'ils ne savent pas ce qu'est Dieu. Ils ne voient en lui qu'un tyranneau dont le royaume serait agrandi et ajusté à l'univers tout entier. Mais Dieu c'est la substance, autrement dit la nature. Or il n'y a dans celle-ci aucune place pour le caprice ou la contingence. Ce qui s'y produit n'est pas le résultat d'un décret, mais celui de la nécessité.
La puissance de Dieu n'est par conséquent pas d'intervenir brutalement pour changer l'ordre des choses. Ce n'est pas dans le miracle que s'exprime la puissance de Dieu, mais dans l'ordre des choses. Elle n'est pas de faire que le soleil s'arrête dans sa course, ou que la terre cesse de tourner sur elle-même, mais de produire et de mettre en œuvre les lois de la mécanique céleste ; elle n'est pas de faire que les eaux de la mer s'écartent pour laisser passer les bons et se referment lorsque se présentent les méchants, mais de produire et de mettre en œuvre les lois de l'hydrostatique ; elle n'est pas de ressusciter les morts, mais de produire et de mettre en œuvre les lois de la biologie. Ceux qui prétendent le contraire et qui crient au miracle, sous ce mot ne peuvent cependant rien penser. La seule chose en effet qui soit pensable, c'est la loi. C'est elle qui exprime la puissance divine et non pas l'exception, laquelle d'ailleurs n'existe pas en soi mais seulement relativement à une connaissance incomplète de la loi.
Il n'y a en outre aucune différence entre l'essence et la puissance de Dieu. On ne saurait aucunement prétendre que l'essence de Dieu subsisterait sans sa puissance, ni que sa puissance exprime autre chose que son essence. En Dieu c'est une seule et même chose que d'exister et d'agir. Ce n'est évidemment pas sur la base de l'anthropomorphisme que l'on peut concevoir cela. Pour le comprendre il faut penser adéquatement les choses et renoncer à se représenter Dieu à partir des hommes. Ce n'est pas la substance qui peut être comprise à partir de ses modes, ce sont ceux-ci qui inversement peuvent être compris à partir d'elle. Ainsi bien qu'on voie que les hommes agissent par moments et se reposent d'autres fois, bien qu'on voie qu'ils suspendent l'exercice de leur puissance entre deux actions, on aurait tort de penser qu'il en va de même pour Dieu. Dieu c'est la nature. Il n'y a aucun sens à prétendre que la nature suspend ses lois afin soit de ne rien faire, soit de faire le contraire de ce que prescrivent ses lois. C'est seulement dans une conception de la nature qui ne serait pas encore instruite du déterminisme qu'on pourrait imaginer une sorte de fantaisie telle que certaines fois les lois s'appliqueraient, tandis que d'autre fois elles ne s'appliqueraient pas.
D'ailleurs à bien y regarder c'est l'anthropomorphisme qui se trouve en difficulté s'il essaie de concevoir un Dieu qui n'agirait que par à-coups ou qui n'agirait que pour faire parfois le contraire de ce que la nature fait sans lui dans l'intervalle. La théologie doit alors expliquer ce que devient la puissance de Dieu lorsqu'elle ne s'exerce pas, c'est à dire dans l'intervalle des miracles. Elle invente des doctrines contorsionnistes pour dire par exemple que Dieu laisse à l'homme une marge de liberté, mais si le but peut être compris, il n'en va pas de même du moyen. Les partisans de ces doctrines ne peuvent pas échapper à l'idée qu'ainsi Dieu exprime moins sa puissance qu'il ne le ferait s'il agissait continûment. Or qu'est-ce qu'une puissance qui ne s'exprime pas ?
Ce scolie a donc repris et résumé des thèses qui ont été exprimées et démontrées dans la première partie de l'Ethique. Dans quel but l'a-t-il fait alors que ces textes ne sont pas si loin ? C'est que, comme il sera expliqué par la proposition X, c'est en Dieu que l'homme pense et que, comme il sera dit par la proposition XXXII, l'homme ne pense vrai que pour autant qu'il considère ses idées dans leur rapport avec Dieu.
Proposition IV :
l'entendement infini c'est l'idée d'une infinité de choses en une infinité de modes, ou une infinité d'idées. Mais l'entendement infini c'est l'idée de Dieu, c'est à dire l'idée des attributs et de leurs affections. C'est pourquoi, si vaste que soit cette idée elle ne peut être qu'unique.
Proposition V :
l'être formel des idées ce sont les idées en tant qu'idées, indépendamment de leur rapport à un objet (qui est leur être objectif). C'est Dieu, c'est à dire simplement l'être, en tant que l'attribut pensée lui appartient, qui est cause de cet être formel, c'est à dire des idées elles-mêmes. Autrement dit la cause de l'idée de triangle n'est nullement le triangle, parce que ce dernier ne peut expliquer que l'être objectif de l'idée, mais Dieu en tant qu'il a l'attribut pensée. De même la cause qui explique que j'ai l'idée d'homme ce n'est nullement l'homme mais Dieu en tant qu'il a l'attribut pensée. Et puisque ce qui explique l'idée du triangle ce n'est nullement le triangle, que ce qui explique l'idée de l'homme ce n'est nullement l'homme, ce n'est donc pas non plus Dieu en tant qu'il a l'attribut étendue.
Si l'objet de l'idée était cause de sa réalité formelle outre sa réalité objective, les idées seraient perçues et non conçues, il n'y aurait pas d'activité de l'entendement dans la connaissance et la doctrine empiriste serait fondée.
Proposition VI :
inversement la cause qui explique l'existence d'un mode relevant de l'étendue, ça ne peut pas être Dieu en tant que la pensée lui appartient, mais seulement en tant que l'étendue lui appartient. On peut généraliser cette proposition à l'infinité des attributs de Dieu.
Corollaire :
l'auteur a commencé par l'énoncé le plus général et il en a tiré la conséquence concernant l'étendue et les corps. Ce procédé vise à réfuter indiscutablement la théorie mosaïque de la création, bien que la première partie de l'Ethique y ait assez insisté (scolie 2 de la proposition VIII). Pourquoi la pluralité des attributs ? Pourquoi ne pas directement passer de la substance à ses modes ? Pourquoi la réduction à deux de l'infinité des attributs ? Sinon pour préserver l'activité de l'entendement humain dans la connaissance, donc pour écarter l'empirisme. Mais inversement en Dieu l'entendement et la puissance sont une seule et même chose. Donc il n'est pas vrai que Dieu 1° conçoive telle chose singulière et 2° la produise (ou ne la produise pas). Celles qui existent ne sont produites par Dieu qu'autant qu'il est considéré sous l'attribut étendue.