EXTRAIT
Chapitre neuf
VAN DEN ENDEN : PHILOSOPHIE, DÉMOCRATIE ET ÉGALITARISME
(Traduction de Jérôme Rosanvallon)
1.
Un républicanisme démocratique
Dans
son journal, à la date d'avril 1662, Borch notait que
Van den Enden était un cartésien et un "athée"
qui niait les mystères sacrés et "avait en
vérité pour seule religion la saine raison et
ne croyait pas que Christ était Dieu" ; il ajoutait
que les autorités municipales avaient interdit à
Van den Enden de débattre en public à Amsterdam
plus longtemps, parce que son discours avait des relents d'athéisme.
Les notes de Borch révèlent aussi que, dès
le début des années 1660, Van den Enden avait
pris l'habitude de propager ses doctrines clandestinement, faisant
circuler ses manuscrits parmi ses sympathisants et ses disciples
de confiance. Sa contribution ultérieure au développement
de la tradition radicale fut, de plus, tout à fait remarquable.
Son ouvrage majeur, les
Libres institutions politiques (Vrye Politijke Stellingen),
publié en 1665, fut écrit pour l'essentiel entre
1662 et 1664. L'égalitarisme, la nette tendance démocratique
et l'anticléricalisme virulent de ce livre vigoureux
et sans compromis méritent d'être soulignés.
C'est moins cependant l'uvre d'une pensée originale
qu'un savant mélange d'ingrédients empruntés
à Machiavel, Johan et Pieter de la Court, Aitzema, Pieter
Cornelisz Plockhoy, Spinoza (dont il connaissait le Court Traité
et fit assurément usage), et probablement à Van
Velthuysen, mais étonnamment pas à Hobbes. Tout
ce dont il se servit, excepté Machiavel, n'avait été
publié que très récemment ou circulait
sous forme manuscrite. Il remarque lui-même que, comme
défenseur d'un républicanisme démocratique,
en quête d'une véritable et juste communauté
politique [commonwealth] basée sur l'égalité,
il a été précédé, à
sa connaissance, par deux auteurs de langue hollandaise : sans
doute une allusion, en premier lieu, à Johan de la Court
, et, en second lieu, soit au frère de ce dernier, Pieter,
soit au collégiant Plockhoy. Van den Enden était
à l'évidence un homme qui ruminait ce qu'il lisait
et qui savait comment choisir et fondre ces matériaux
en un tout cohérent et efficace. Il n'était pas,
non plus, totalement dénué d'originalité.
Car assurément, il fit entendre un nouveau ton militant,
en méprisant "l'égoïsme et l'orgueil
infâmes" de ceux qui louent la monarchie comme une
forme bénie de gouvernement et en soutenant qu'on ne
pouvait concevoir et défendre de manière convaincante
un vrai républicanisme qu'en l'incluant dans un ensemble
plus large de principes relatifs à la religion, à
la philosophie et à l'éducation aussi bien qu'au
gouvernement en tant que tel.
À la différence
des frères De la Court qui exposent leur anti-monarchisme
passionné à longueur de page, rappelant avec insistance
l'infériorité innée de la monarchie, ce
système fondé sur la hiérarchie, la flatterie
et l'oppression, Van den Enden considère la perversité
et l'arbitraire des rois et des princes comme allant de soi
et s'attache plutôt à développer ses idées
pour réformer l'éducation, faire avancer l'égalité
et éclairer le peuple. Car c'est seulement de cette façon,
soutient-il, que la superstition, l'avidité et la servilité
qui sont les conditions nécessaires de la monarchie peuvent
être combattues et vaincues. Comme les frères De
la Court et Spinoza, Van den Enden est imprégné
de Machiavel, dont les Discours l'ont profondément
influencé. Mais il est néanmoins nettement plus
critique à l'égard de l'éminent Florentin,
condamnant en particulier son art politique de la ruse, qui
joue avec les craintes et la crédulité des gens
du commun pour assurer la pérennité du pouvoir,
et empêche par là le processus même d'éveil
des esprits [the very process of enlightenment] seul susceptible,
selon lui, d'ouvrir la voie à une juste et libre communauté
politique. Si l'égalité et l'éveil des
esprits, au sens d'une compréhension de la vérité
des choses, constituent les préalables essentiels d'une
communauté politique stable et bien ordonnée,
alors une république viable est inconcevable sans, en
particulier, une réduction drastique de la place de la
religion instituée qui, pour Van den Enden, comme pour
Machiavel, Vanini ou Spinoza, n'est rien d'autre qu'un outil
politique inventé pour discipliner et contrôler
le peuple en exploitant son ignorance et sa crédulité.
L'un des soucis constants
de la philosophie révolutionnaire de l'éducation
de Van den Enden est d'ôter les domaines clés du
savoir, - médecine, jurisprudence, science, philosophie
et théologie - des mains de l'élite fermée
des supposés experts, véritables charlatans en
réalité qui usent d'une terminologie obscure et
du latin pour ériger des barrières infranchissables
; ils ferment à tout autre leurs spécialités
; ils tirent profit et pouvoir du contrôle exclusif de
leurs affaires : loi, médecine, religion. Van den Enden
s'efforce de rendre ce savoir accessible en le diffusant dans
l'espace public, en langage courant et en termes clairs, aisément
compréhensibles par le bas peuple. Ce "peuple",
qui plus est, comprend ici clairement les femmes et les filles
aussi bien que les hommes et les garçons, même
si les femmes et les domestiques, dans la vision démocratique
de Van den Enden, comme dans celle de Spinoza, sont exclus de
la participation à la prise de décision et au
vote. Comme chez les frères Koerbagh et chez Meyer, ce
plaidoyer en faveur d'une éducation populaire [popular
enlightenment] comme fondement de la liberté républicaine
suppose ici un regard notablement plus optimiste sur la nature
humaine et ses aptitudes que celui que l'on trouve chez Spinoza.
Van den Enden présuppose, en effet, qu'une coexistence
harmonieuse des intérêts privés et du bien
commun puisse naître automatiquement de la communauté
formée par le peuple, idée qui est étroitement
apparentée, comme il a été indiqué,
au concept de "volonté générale"
développé plus tard par Diderot et Rousseau.
L'égalitarisme
radical de Van den Enden a pour composantes essentielles les
idées de Plockhoy, qui fut étroitement associé
à sa première incursion dans le domaine de la
pensée politique, le Short Account (1662) "de la
situation, des vertus et des avantages naturels de la Nouvelle-Hollande
qui en font une terre propice à la colonisation"
; ce texte reflète le fervent engagement en faveur d'une
installation en Amérique du Nord qui prévalait
alors au sein des groupes religieux vivant en marge de la société
néerlandaise avant la conquête de la colonie par
les Anglais en 1664. Plockhoy, Zélandais natif de Zierikzee
qui fit ses débuts parmi les collégiants d'Amsterdam
à la fin des années 1640, a longtemps été
un ardent défenseur de l'égalité et de
la tolérance religieuse sans limites. Attiré par
le radicalisme social qui fleurit un temps en Angleterre pendant
et après la guerre civile, il y migra et, en 1659, publia
un pamphlet, The Way to Peace and Settlement of these Nations,
dans lequel il conjurait le régime désormais chancelant
de Cromwell d'établir une plus grande et plus complète
liberté religieuse que celle qu'il était jusque-là
disposé à admettre. Un second traité, publié
en mai 1659, intitulé A Way Propounded to Make the
Poor in these and other Nations Happy, établit des
plans pour former un nouveau type de société coopérative
dans les faubourgs de Londres, avec comme perspective une communauté
sur "aux alentours de Bristol et une autre en Irlande,
où nous pouvons avoir une grande quantité de terre
pour peu d'argent".
Pieux collégiant,
Plockhoy n'enseigna à Van den Enden ni la religion, ni
la philosophie, ni la pensée politique. Mais il contribua
sans aucun doute au développement de son égalitarisme
fervent et lui transmit les bases de ses idées sur le
travail et la vie en coopération, concepts qui ne sont
pas sans importance dans l'histoire du socialisme. Ainsi, presque
trois siècles plus tard, l'Union coopérative de
Manchester le reconnut : "Si notre mouvement coopératif
doit avoir un père ou un fondateur, Peter Cornelius Plockhoy
paraît être le parfait prétendant à
cette distinction". Le but de Plockhoy était de
créer une "petite communauté politique"
séparée du reste de la société,
une élite du travail animée par des valeurs spirituelles
et régie par des principes coopératifs, afin de
"pouvoir mieux échapper au joug des pharaons spirituels
et temporels, qui ont trop longtemps dominé nos corps
et nos âmes, et d'établir de nouveau (comme dans
les temps anciens) la justice, l'amour et la sociabilité
fraternelle, qui sont devenus aujourd'hui pratiquement introuvables".
La coopérative aurait à partager les biens, le
risque, le capital et le travail, et nulle forme de hiérarchie
ou de pouvoir ne serait permise. Les profits seraient partagés
équitablement entre les membres et puisqu'au sein des
groupes de familles partageant des habitations et logements
communs, le fait de nettoyer et de cuisiner requérait
le service d'un quart seulement des femmes et des filles, les
trois autres quarts, sinon plus, seraient libres, recommande-t-il,
de s'engager dans les mêmes travaux manuels que les hommes.
Un aspect du projet restait cependant obscur et les ennemis
de Plockhoy surent en tirer profit : comment empêcher
que la cellule familiale et la stricte pratique de la monogamie
ne se délitent de manière concomitante ?
Chez Plockhoy, le principe
d'égalité s'applique clairement aux femmes comme
aux hommes, bien qu'il ne le souligne pas particulièrement
; et l'insistance qu'il met à rappeler que le Christ
"a aboli parmi ses disciples toute prééminence
ou domination d'une personne sur une autre", de telle sorte
que les "offrandes et moyens de subsistance dans le monde
(dont nous avons besoin et qui nous font plaisir) doivent être
communs à tous", lui vient de ses ferventes convictions
de collégiant anticlérical. À n'en pas
douter, Van den Enden fit sien le souci de Plockhoy d'exclure
tout clergé, quel qu'il soit, de leur communauté
américaine idéale et de ne laisser subsister dans
son assemblée religieuse "aucune prééminence
ou privilège exclusif
droit d'offrande ou priorité
de parole". Par conséquent, une telle coopérative
aurait besoin d'examiner soigneusement la candidature des nouveaux
membres pour s'assurer que seuls "les gens honnêtes,
rationnels, désintéressés", c'est-à-dire
les personnes libérées de toute allégeance
confessionnelle rigide autant que du vice, soient admises. Celles
qui seraient encore trop engluées dans une pensée
confessionnelle traditionnelle pour pouvoir devenir des membres
à part entière auraient à gagner leur vie
et à trouver leur propre logement, "jusqu'à
ce qu'elles soient disposées et préparées
à être membres de [leur] société".
Les catégories de personnes à privilégier,
selon Plockhoy, étaient "les hommes mariés",
"les marins", "les maîtres en arts et sciences"
et "les artisans dont le travail manuel est utile",
notamment les forgerons de toutes sortes, les charpentiers,
les maçons, les tisserands de toutes sortes, les boulangers,
les brasseurs, les cordonniers, les chapeliers, les savonniers,
les cordeliers, les voiliers, les filetiers, les médecins,
etc.
La vision utopique de
Plockhoy est fondée sur le rejet de toute hiérarchie
sociale. "Quiconque dans le monde se différenciant
des autres par sa charge ou son titre, affirme-t-il, considère
qu'il n'a rien à voir avec les autres, qu'il est en lui-même
meilleur qu'eux et cherche à passer pour quelqu'un qui
est fait et composé de quelque substance plus pure, et
destiné à une vie plus douce, voire à une
place plus haute au paradis que les autres". La déférence
envers la noblesse, du point de vue de Van den Enden comme de
Plockhoy, est pure ignorance et superstition. Le lignage noble
rend sans aucun doute "bouffi d'orgueil", constate
Plockhoy, mais "qu'est-ce d'autre qu'un simple nom, dont
on ne veut pas voir toute la vanité ? Ce sur quoi il
se fonde n'est rien d'autre que le bruit de la langue et la
reconnaissance des autres". "Car les princes n'ont
pas pour mission, déclare-t-il, d'ériger des palais
majestueux, les érudits n'ont pas pour vocation d'écrire
nombre d'ouvrages peu rentables et pour la plupart insignifiants
; les riches ne sont pas destinés à se glorifier
de leur vaisselle d'or, d'argent et de cristal ; le reste du
peuple n'est pas né pour tant de divers métiers
peu lucratifs", travaillant de façon telle que les
riches et les puissants peuvent profiter d'une vie rendue douce
par leur labeur. Hommes et femmes honnêtes, bien intentionnés
et sans préjugés auraient tous à travailler
dans l'utopie de Plockhoy, partageant les fruits de leur peine
sans être inquiétés par les souverains,
les nobles, les hommes de loi ou le clergé, un "honnête"
travail hebdomadaire, fixé pour chacun, par lui, à
trente-six heures.
Avec la restauration de
la monarchie en Angleterre en 1660, Plockhoy perdit l'espoir
d'y réaliser ses rêves utopiques et retourna à
Amsterdam, où ses disciples et lui, les "plockhoïstes",
sollicitèrent Van den Enden à la fin de l'année
1661 pour les assister en tant que porte-parole et avocat dans
des négociations avec les autorités municipales.
Elles portaient sur un convoi visant à établir
une colonie plockhoïste à Zwanendael, sur l'estuaire
du Delaware, en Nouvelle-Hollande. Van den Enden leur rendit
ce service avec sa ferveur habituelle, submergeant le conseil
des régents, délégué par les autorités
municipales pour administrer les installations dans le Delaware,
de notes démontrant les avantages du projet de Plockhoy
et proposant une constitution politique détaillée
pour la nouvelle société que Plockhoy et ses partisans
aspiraient à fonder. Le texte qui en résulta,
en 117 articles, fournit les bases du Short Account qui
fut publié par la suite. Faisant écho à
l'appel de Plockhoy pour une tolérance complète
dans la nouvelle société, Van den Enden déclare
avec ferveur, mais non sans paradoxe, que le maintien d'une
telle liberté intellectuelle et spirituelle implique
nécessairement l'exclusion de la colonie de tous les
prédicateurs de la Réforme, des Catholiques dévots,
des "Juifs parasites", des quakers, des puritains
et "autres millénaristes stupides et impétueux
en plus de tous ceux qui croient aujourd'hui obstinément
à la Révélation". De manière
plus cohérente, il dénonce aussi sans concession
l'esclavage et l'exploitation, prônant une égalité
de statut politique et légale.
Bien que peu enthousiasmés
par ces idées, les régents souhaitaient accélérer
la colonisation de la Nouvelle-Hollande : un convoi fut donc
accepté, des fonds avancés et les préparatifs
faits pour la traversée. En juillet 1663, un groupe de
quarante et un plockhoïstes débarqua dans son nouveau
foyer au bord du Delaware. La coopérative eut peu de
temps, cependant, pour bien s'implanter, puisque toute la Nouvelle-Hollande,
y compris la Nouvelle-Amsterdam (New York), fut envahie par
les Anglais l'année suivante. Il semblerait pourtant
que le prophète du travail coopératif ne soit
jamais retourné en Europe, mais soit resté en
Amérique du Nord avec la plupart des autres. Vieux, indigent
et aveugle, il s'installa en 1694 parmi les mennonites hollandais
et allemands de Germantown en Philadelphie, où il mourut,
semble-t-il, peu après.
Que Van den Enden ait
aussi influencé Plockhoy ressort du Short and Clear
Project (1662) que ce dernier a écrit pour faire
connaître les attraits de la nouvelle société,
le texte faisant fortement écho au pamphlet de Van den
Enden. Le fondement de la nouvelle communauté de Plochkoy
devait être " l'égalité pour tous "
fermement ancrée dans une prise de décision démocratique
issue du vote, les décisions majeures exigeant, elles,
une majorité aux deux tiers de l'ensemble des citoyens
constitué par tous les hommes libres. De plus, il y avait
une égalité qui faisait disparaître les
barrières non seulement confessionnelles mais aussi raciales,
puisque Van den Enden et Plockhoy soutenaient résolument
des vues radicales concernant les Indiens de la Nouvelle-Hollande,
un peuple noble qui était sans artifice, insistaient-ils,
les Indiens évitant absolument " de dire des mensonges,
de jurer, de calomnier et autres choses analogues à des
passions non réfrénées " et étant
parfaitement dignes d'être comparés aux Européens.
Là encore, Van den Enden annonce Lahontan et Rousseau.
Personne n'illustre mieux que lui la résonance révolutionnaire
du culte du "bon sauvage" qui allait être, à
partir de Van den Enden, l'un des leitmotivs de la tradition
philosophique radicale en Europe. Dans ses Libres institutions
politiques, Van den Enden intègre cela à une théorie
plus générale de la rationalité et de l'égalité
de tous les peuples - à l'exception seule des Hottentots
d'Afrique du Sud, si, affirme-t-il, devait se révéler
vrai ce qui était allégué, à savoir
que la raison humaine leur faisait défaut. A ceux-là
comme aux Indiens d'Amérique du Nord, Van den Enden,
sans s'embarrasser du fait qu'il ne les a jamais vus de ses
propres yeux, attribue avec assurance un amour indomptable et
exemplaire de la vie à l'état naturel, de la liberté
et de l'égalité.
2. Une conspiration révolutionnaire
Le
profond intérêt que Van den Enden porte à
la France est l'un des traits notables de sa pensée.
Si, comme il le soutient, l'éducation est la clé
de l'éveil des esprits [enlightenment], et l'éveil
des esprits la clé pour créer une république
qui serve le bien commun et apporte la liberté à
tous, alors la langue a une place centrale d'un point de vue
stratégique : "dans une région donnée
du monde", affirmait Van den Enden, la langue la plus largement
répandue - le français en Europe par exemple -
"doit être développée en étant
parfaitement enseignée et inculquée, de la manière
la moins coûteuse et la plus commode, aux jeunes comme
aux vieux, ainsi qu'aux femmes aussi bien qu'aux hommes, aux
filles aussi bien qu'aux garçons". Mais au-delà
du souci de propager ses idées dans la langue la mieux
adaptée au but poursuivi, Van den Enden, comme Spinoza,
était profondément conscient de la nécessité
d'avoir des contacts avec la France et des voies d'accès
à la culture française.
Van den Enden avait en
fait pris l'habitude, peut-être depuis la Fronde (1648-1653),
d'entretenir des liens avec les nobles français opposés
au développement de l'absolutisme. Cette insurrection
massive concerna de nombreuses franges de la population et,
tandis qu'elle ne fut pour l'essentiel rien de plus qu'un déversement
de colère et de ressentiment contre Mazarin et ses alliés
à la cour du roi de France et dans les provinces, elle
donna aussi lieu, de manière plus sporadique néanmoins,
comme à Bordeaux, à l'expression de sentiments
républicains. De plus, l'héritage émotionnel
et psychologique de ce soulèvement fut tel que, non content
d'inspirer des vents de rébellion comme la révolte
des Gentilshommes de 1657-1659 dans plusieurs parties du Nord,
dont la Normandie, et des insurrections de paysans telles que
celle de mai 1658 connue comme la guerre des Sabotiers et celle
de 1662 dans le Boulonnais, dont les nobles mécontents
furent soupçonnés par les ministres du roi d'être
les véritables instigateurs, il fournit certainement
aussi les bases d'une campagne plus large, plus idéologique
contre l'absolutisme.
La Hollande était
l'asile favori des nobles, des religieux et des dissidents intellectuels
français fuyant la colère de Louis XIV (tout
autant que des mécontents anglais et écossais
complotant contre la monarchie des Stuarts en Grande-Bretagne),
et elle était aussi, par conséquent, le meilleur
endroit pour établir des ponts entre un certain mécontentement
politique d'un côté, et la nouvelle grande force
déstabilisatrice des premières Lumières
- la philosophie radicale - de l'autre. On pourrait objecter
que les nobles français mécontents, bien qu'attirés
par les tendances libertines et anti-autoritaires du nouveau
radicalisme philosophique, n'étaient guère susceptibles
de faire leur sa rhétorique démocratique et égalitaire
(favorable au nivellement social). Mais de fait, Van den Enden
découvrit qu'il y avait des dissidents français
nobles désireux non seulement de comploter contre Louis XIV
mais aussi de reprendre son flambeau, celui de la philosophie
radicale et du républicanisme démocratique.
Van den Enden, brillant
professeur de latin et d'autres matières, qui parlait
couramment le français, l'espagnol et d'autres langues,
donna à Amsterdam des cours particuliers à plusieurs
nobles français dont il devint ainsi l'ami. Son allié
français le plus proche fut plusieurs années durant
Gilles du Hamel, sieur de la Tréaumont (mort en 1674),
qui avait combattu durant la Fronde, en partie pour et en partie
contre la couronne, et fut plus tard impliqué dans la
révolte des Gentilshommes. Réfugié politique,
il résida à Amsterdam durant les années
1665-1669. Dans les années 1653-1659, il semble aussi
avoir soutenu Condé et avoir travaillé pour le
gouverneur général espagnol à Bruxelles.
Outre La Tréaumont, Van den Enden noua des liens avec
plusieurs autres nobles français, notamment Guy-Armand
de Gramont, comte de Guiche (1637-1674), un intrigant libertin
tombé en disgrâce à la cour du roi de France
en 1665, qui quitta Paris en avril de cette même année
"pour aller en Hollande". Van den Enden avoua plus
tard aux autorités françaises que Guiche était
souvent présent aux réunions au cours desquelles
lui et La Tréaumont discutaient de la théorie
politique républicaine et de projets de réformes
de la République des Provinces-Unies, mais non à
celles où ils cherchaient les moyens de fomenter une
sédition en France. La conspiration née des réunions
organisées par Van den Enden et La Tréaumont avait
pour but de libérer la Normandie de l'autorité
du roi de France et de la convertir en une république
telle que la concevait Van den Enden.
La fervente adhésion
de Van den Enden à la cause du dissident français
lui coûta la vie. De plus en plus en désaccord
avec les autorités d'Amsterdam et ayant sans doute l'impression
d'être moins le bienvenu après le procès
d'Adriaen Koerbagh, mené par la magistrature d'Amsterdam
en 1668, où lui et Spinoza furent tous deux cités
comme des influences malignes dans la cité, Van den Enden
a sûrement dû envisager d'émigrer un certain
temps avant de partir pour de bon en 1671. La pression officielle,
semble-t-il, aida à précipiter son départ.
Selon une source radicale plus tardive, Van den Enden "fut
tellement décrié à Amsterdam, à
cause de son athéisme, qu'il fut obligé d'en sortir
et de chercher fortune en France". Mais Van den Enden affirma
lui-même plus tard, au cours des interrogatoires de la
Bastille, qu'il fut appelé à Paris par "plusieurs
personnes de qualité" l'ayant fréquenté
à Amsterdam "qui lui disoient que son beau talent
ne devoit être enseveli en un si petit espace que la Hollande,
et qu'il devait venir en France". Il faisait allusion à
La Tréaumont et Guiche, qui étaient tous deux
retournés en France et avec qui Van den Enden avait alors
repris contact.
Son enthousiasme pour
l'éducation, la philosophie et l'intrigue politique étant
resté intact, le vieux professeur s'installa dans le
quartier parisien de Picpus où il ouvrit une nouvelle
école de latin qu'il appela apparemment le "Temple
des Muses". Eminent savant, il fit la connaissance de plusieurs
érudits français, dont Arnauld, et reçut,
entre autres, la visite de Leibniz. Pendant ce temps, La Tréaumont
faisait valoir la possibilité d'accomplir "en France
l'exécution de cette république libre dont ils
avoient discouru en Hollande" en soulevant une révolte
en Normandie qui aurait pour point de départ Quilleboeuf,
un petit port où hommes, armes et munitions pouvaient
rapidement être transportés depuis les Pays-Bas
espagnols et qu'il connaissait très bien, ayant par deux
fois participé à sa prise, en 1649 et 1657. Plusieurs
nobles se joignirent à la conspiration, dont Louis, le
Chevalier de Rohan (1635-1674) qui, fort de l'expérience
acquise durant la Fronde, accepta de prendre la direction du
groupe dissident. Il se peut que Guiche ait aussi été
impliqué, mais il était parti pour aller participer,
sous la direction de Condé, à l'invasion française
des Pays-Bas en 1672 et devenir l'un des héros du "passage
du Rhin", avant de mourir de fièvre au cours de
la guerre dans le Palatinat.
À la suite de l'entrée
de l'Espagne dans ce même conflit, aux côtés
des Pays-Bas, en 1673, Rohan et La Tréaumont sollicitèrent
l'aide du gouvernement espagnol à Bruxelles, Van den
Enden faisant office d'intermédiaire. Le gouverneur,
le comte de Monterrey, reçut une missive secrète
de la part des conspirateurs, révélant qu'ils
avaient planifié une insurrection majeure contre la couronne
de France qui avait pour point de départ Quilleboeuf
et requérait un subside substantiel et l'engagement de
sa part, une fois le port rendu sûr, d'envoyer immédiatement
une troupe de 6 000 espagnols apportant des armes pour 20 000
normands insurgés. L'accord proposé stipulait
qu'en échange l'Espagne occuperait en permanence Quilleboeuf
et serait déclarée protectrice de la "république
libre" que les insurgés projetaient d'établir
en Normandie.
Au début de septembre
1674, Van den Enden alors âgé de 72 ans, mais pas
encore trop vieux apparemment pour une intrigue romanesque,
voyagea jusqu'à Bruxelles pour s'entretenir avec Monterrey.
A peine était-il rentré à Paris, le soir
du 17 septembre 1674, qu'il apprit, en s'attablant pour dîner,
que Rohan avait été arrêté à
Versailles, sur les ordres du roi, après la messe du
11 septembre. Abandonnant son dîner, il se leva et s'enfuit
mais fut arrêté le jour suivant dans les faubourgs
de la ville et emmené, comme Rohan, à la Bastille.
Pendant ce temps, les commissaires royaux de la police, accompagnés
de troupes, avaient fait irruption au domicile de La Tréaumont
à Rouen. S'opposant à son arrestation, ce dernier
tira deux fois sur ses assaillants avant d'être mortellement
blessé dans l'échauffourée. Tandis qu'il
gisait mourant, ses appartements furent fouillés et tous
ses papiers saisis. Parmi ces derniers, furent trouvées
les traductions françaises des travaux publiés
et non publiés de Van den Enden. Au cours des jours suivants,
plusieurs autres conspirateurs aristocrates, dont le chevalier
de Préaux et sa maîtresse, Madame de Villars, pris
au château de cette dernière à huit lieues
de Rouen, furent arrêtés en Normandie et conduits
à la Bastille.
Le vieil ex-jésuite
fut tour à tour interrogé et torturé plusieurs
fois entre la mi-septembre et la fin novembre 1674. Le roi en
personne fut informé par Louvois du cas de ce professeur
hollandais qui avait comploté pour renverser la monarchie
au moyen de la philosophie. La conspiration avait à l'évidence
été révélée aux autorités
par un jeune noble logeant et étudiant le latin avec
Van den Enden qui avait observé la "grande liaison"
entre lui, La Tréaumont et le Chevalier et qui, ayant
"reconnu Van den Enden pour un homme qui n'avoit pas de
religion, et qui parloit avec trop de liberté de la personne
du roi", avait signalé tout cela à la police.
Lors de son interrogatoire du 21 novembre, on demanda à
Van den Enden d'expliquer ses idées républicaines,
ce qu'il fit de manière assez détaillée.
Jusqu'ici, affirmait-il, la pensée politique avait produit
trois différentes catégories de république,
à savoir, celle de Platon gouvernée par un roi-philosophe,
celle de Grotius, que celui-ci assimilait probablement à
un système oligarchique comme ceux qu'étaient
Venise ou la république des Provinces-Unies, et l'utopie
de Thomas More. Par opposition à ces conceptions, Van
den Enden estimait avoir introduit un nouveau type de république
dans la théorie politique "qu'il avoit proposée
aux états de Hollande pour l'établir dans la Nouvelle-Hollande,
dans l'Amérique", à savoir la "libre
république" du peuple ou république démocratique,
une communauté politique fondée sur le bien commun
et la liberté de tous les citoyens ; c'était cette
nouvelle conception politique qu'il avait enseignée à
La Tréaumont ainsi qu'à d'autres. Le noble normand
avait été grandement intéressé par
sa république démocratique et "en a voulu
faire une semblable pour la Normandie".
La Tréaumont peut
effectivement avoir été un authentique converti
au républicanisme démocratique révolutionnaire
de Van den Enden, ou avoir au moins senti le pouvoir de sédition
de ses théories républicaines, puisque la police
trouva dans ses nombreux appartements "quelques projets
de la manière de cette république et des placards
qui devoient estre envoyez proprement en Normandie et ensuite
dans toutes les autres provinces du royaume". Un document
très alléchant pour les spécialistes contemporains
se trouvait parmi les papiers saisis par la police : une traduction
française, probablement rédigée par Van
den Enden lui-même, du texte complet des Vrye Politijke
Stellingen : seule la première partie en avait été
publiée en 1665. Le reste est désormais perdu
: la police, une fois ses investigations achevées, brûla
tout le matériel qu'elle avait saisi.
Les plans pour fomenter
l'insurrection et établir une "libre république"
en Normandie, avoua Van den Enden non sans orgueil, furent inspirés
par ses propres idées et écrits. Il avait peu
à perdre en admettant cela, puisqu'il n'y avait aucun
espoir pour lui d'échapper à l'exécution.
Le dénouement eut lieu rapidement. Quelques jours plus
tard, les conspirateurs furent descendus à quatre heures
de l'après-midi dans la cour intérieure de la
Bastille où la foule, nombreuse, se pressait derrière
une rangée de mousquetaires du roi. On dit qu'elle resta
totalement silencieuse devant ce "grand spectacle"
qu'encadraient l'échafaud et la potence. Un par un, Rohan
et les autres, y compris Madame de Villars, furent amenés
par ordre d'âge décroissant à l'échafaud
et décapités. Seul roturier parmi les condamnés,
Van den Enden n'eut pas droit, lui, au mode suprême d'exécution
réservé aux personnes de sang noble. Le prophète
de la "libre république", entouré de
ses compagnons de conspiration tous divisés en deux,
fut conduit jusqu'à la potence et pendu sans cérémonie.
© Paris, Éditions Amsterdam, 2005.
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