Lorsquil eut connaissance de la mort des frères Jan et Cornélis de Witt le 20 Août 1672, assassinat fomenté par les Orangistes contre les représentants du parti Républicain, Spinoza scandalisé, écoeuré décide daller placarder sur les murs de La Haye une affiche sur laquelle sont écrits ces deux mots : Ultimi Barbarorum.
Il faut comprendre que la chose, le crime politique, peut paraître banale dans lEurope du XVII ème siècle, mais elle lest beaucoup moins dans la Hollande, terre daccueil où la liberté dopinion est assez largement respectée. Descartes ne sy est-il pas établi ? Les libertins, les protestants français, les juifs espagnols et portugais ny ont-ils pas trouvé asile ? Spinoza ne manque pas de le rappeler dans sa préface au Traité Théologico-politique.
Or le massacre a eu lieu. Un point dhistoire simpose donc qui nous permettra den comprendre les causes et la violente réaction du philosophe.
Lindépendance des Provinces-Unies est récente ; en effet, ce nest quà la fin du siècle dernier quelles chassèrent les troupes de Philippe II dEspagne en 1581. Mais, malgré le Traité de Wesphalie signé en 1648, la paix est précaire. La France est menaçante. A lintérieur, dans ce pays composé de Provinces à égalité de statut mais dominé par la Hollande, la lutte est âpre pour le pouvoir. Tour à tour, Orangistes puis Républicains dirigent les affaires ; les premiers sont les gardiens des idéaux monarchistes et nationalistes alors que les seconds, porteurs des intérêts de la bourgeoisie marchande, installent au Grand Pensionnariat Jan de Witt en 1653. Il est incontestable que le gouvernement des Républicains a favorisé le dynamisme commercial centré, en particulier, sur lactivité portuaire. Brassage des marchandises, brassage des hommes, brassage des idées. Telle est la richesse du plat pays. Dans ce contexte, Spinoza rencontre Jan de Witt. Se lient-ils damitié ? Nul ne le sait. Toujours est-il quil accepte la pension que celui-ci lui alloue alors quil refusera la proposition de lÉlecteur Palatin doccuper la chaire de Philosophie à Heidelberg par crainte de censure et acceptera le soutien financier de son ami Simon de Vries, le même qui liquidera ses dettes à sa mort.
Cependant, accusé de ne pas avoir su préparer la guerre contre linvasion française, de Witt est renversé par Guillaume III dOrange puis quelque temps plus tard massacré dans la rue, en compagnie de son frère.
Tels sont les faits contre lesquels Spinoza décide de manifester son dégoût. Rien nest plus compréhensible. Néanmoins les choses sont plus complexes car, lamitié supposée, lapparente affinité idéologique nexpliquent pas tout ; en particulier quun philosophe prétendument amoureux de la sagesse, de surcroît rationaliste absolu, se soit laissé submergé par lémotion, par la passion du ressentiment qui, comme il létablit dans lÉthique signifient une diminution de notre ú puissance dêtre, cest-à-dire expriment une part de servitude. Quen est-il de la sérénité philosophique ?. Davantage, la vertu philosophique ne consiste-t-elle pas à unir le dire et le faire, à accorder les actes aux pensées ? Cette inconséquence spinoziste marque mon étonnement et préside à mon interrogation.
Il nous faut donc tenter de déterminer le sens philosophique de ce cri de colère si lon veut mesurer précisément lécart entre la pensée affichée et le comportement observé ; autrement dit établir le lien entre lindignation et lUltimi Barbarorum.
Spinoza définit la colère ainsi : "La colère est le désir qui nous pousse à faire, par haine, du mal à celui que nous haïssons" . La colère est une affection passive puisquelle naît de la douleur qui nous a été causée par autrui lorsquil a attenté à notre personne, que cette blessure soit corporelle ou psychologique ; comme elle lest en loccurrence puisque Spinoza nest pas directement touché. Elle marque donc un amoindrissement de puissance de celui qui en est la proie et, conséquemment, le sentiment de cette diminution. Cest pourquoi, bien souvent, elle incite à la vengeance qui poursuit lobjectif de la réparation du dommage commis. En tuant, les assassins ont non seulement cherché à effacer des existences mais encore à supprimer des essences, désir tout à fait vain mais qui indique cependant la tentative daffecter les relations des victimes, de clairement et matériellement leur montrer leur impuissance et la précarité de leur intégrité. Alors la colère qui nourrit le sentiment de vengeance est plus quune émotion, simple réaction physique et physiologique, elle est une passion qui, certes, exprime le désarroi mais, en même temps, manifeste que lon nest pas anéanti pour autant. De même, elle est plus quune opposition symbolique, aussi violente soit-elle car elle vise lautre, un individu particulier pris dans une situation historiquement déterminée. On ne semporte pas contre des abstractions mais contre des hommes. Cest pourquoi Spinoza veut crier personnellement sa colère aux Orangistes et leurs sbires. Cest pourquoi aussi il nécrit pas : "Ultima Barbariarum." (La Dernière des Barbaries) ; il naccuse pas non plus les faits ce qui serait pure gesticulation qui, suivant lordre de la nature, senchaînent nécessairement selon les lois naturelles mais les agents conscients de leurs actes qui ont décomposés les liens sociaux et dont il conteste la supériorité et le pouvoir.
Alors, bien sûr, la colère sentend comme une haine mais celle de Spinoza a une autre structure que celle des meurtriers qui, en donnant la mort, reconnaissent au grand jour, que leur être dépend de leurs victimes. Servitude dhommes doublement écrasés par leurs pulsions et les circonstances dune part, par lillusion selon laquelle la mort violente dautrui dégage un espace de liberté dautre part.
Spinoza, quant à lui, ne cède pas à la tentation de la vengeance qui entraîne à pénétrer dans le cycle de la mort. Cependant il est possédé par la volonté de réattester sa propre unité qui fut lésée à ses propres yeux. Ainsi, grâce à lécriture, il transforme sa réaction affective en action dénonciatrice. Ce geste matériel signifie à ladversaire que le but danéantissement nest pas atteint et vise à provoquer en lui une souffrance due à léchec partiel car les de Witt vivent toujours dans certaines mémoires ; en outre, il témoigne aux yeux de tous la réalité de la puissance recouvrée. La publicité du libelle est le moyen philosophiquement le plus efficace de la contestation en retour.
Dans lÉthique, Spinoza ne sinterroge pas sur la valeur morale de la colère parce que, à linstar de tout sentiment, elle est accessible à une infinité de configurations. En soi, ni vertu ni vice, elle peut selon les individus et les circonstances être lune ou lautre. Ainsi, dans le cas présent, elle représente une forme de courage puisquelle traduit une indignation. Elle est une colère du coeur, au sens où Platon lentendait, quand celui-ci prend le parti de la raison. Mais, à linverse la colère du bouillant Achille, risque de dégénérer en témérité qui est aussi éloignée du courage que la couardise.
Aussi nest-il pas inutile, si lon veut éclaircir ces aspects et tenter de comprendre le comportement de Spinoza, de se remémorer les principes de son analyse des affects.
Lorsque le philosophe hollandais prétend traiter des sentiments : "de même que sil était question de lignes, de plans ou de corps" ; il se pose, apparemment, en précurseur de la psychologie triomphante de la fin du XIX ème siècle, le béhaviorisme, science des réactions et du comportement qui, sinspirant des succès de la physique, sefforce dexpliquer selon des lois parentes de celles de la causalité mécanique lensemble des agissements humains. Tout, en lhomme, est mesurable, quantifiable donc prévisible. Lambition est de se donner la capacité de prévoir les comportements des uns et des autres dans telle ou telle situation. Aussi le postulat implicite du béhaviorisme est-il, par conséquent, transparent : lhomme, être naturel, agit et réagit comme tous les êtres de la nature ; il obéit à ses lois qui seules permettent dexpliquer ses comportements.
De son côté, laffirmation spinoziste selon laquelle lhomme nest pas un imperium in imperio ne dit rien dautre. Chaque être de la nature, quil soit minéral, végétal, animal ou humain est entièrement explicable par les lois qui régissent lordre naturel. Lhomme ny est pas un genre à part ; il ne participe daucune autre dimension. Ce qui constitue sa spécificité ne tient, par conséquent, pas à une sorte de dotation mystérieuse ou miraculeuse qui lapparenterait à un règne surnaturel mais à sa disposition complexe qui lui permet dacquérir la connaissance plus ou moins confuse de ce qui lentoure, de lui-même, de ce qui lui arrive et de ce quil fait. Il est un être de réflexion. "Lhomme pense" dit abruptement un axiome ; il donne du sens à son environnement, à ses actes et ses pensées, à lui-même donc. Il oriente et, de ce fait, soriente. Tel est le contresens radical et néfaste du béhaviorisme dont le réductionnisme se contente détudier lindividu humain comme sil était un rat dans un labyrinthe, de le percevoir sous laspect du robot destiné à accomplir une tâche préalablement définie (Par qui ? Pourquoi ?) ; il réduit lhomme à nêtre que du mécanique quil lest naturellement , à du quantitatif. Ainsi la psychologie des réactions et du comportement doit faire limpasse sur lidée que le moindre acte signifie, quun comportement doit aussi se comprendre en termes de conduite ; elle dissout lhomme.
La démarche spinoziste est donc, en fait, à lopposé des velléités du scientisme. En effet, la partie III de lÉthique : "De lorigine et de la nature des sentiments" se fonde sur la seconde partie qui traite de lunion de lesprit et du corps dont on ne perçoit lunité que si lon se rapporte au De Deo. Ainsi Spinoza établit que lessence de lhomme est le conatus effort pour persévérer dans lêtre qui est la présence en chacun des éléments de la nature de la puissance du Dieu-Nature. Or, puisque lhomme pense, il est conscient de cet effort ; et cette conscience sappelle le désir. Lessence de lhomme cest le désir. Chaque sentiment évolue, par conséquent, au gré des relations du désir avec la totalité environnante ; il exprime létat momentané de ces rapports qui changent dans la mesure où lhomme fait consciemment effort pour persévérer dans lêtre et dans la mesure où il rencontre parfois lobstacle, parfois laide dautres conatus. La singularité dun individu humain se définit par sa manière dorganiser ses rencontres, dentrer en relations de composition ou de décomposition avec les autres individus de la nature ; pour tout dire, par sa façon de conduire sa vie et de se conduire dans la vie. Les hommes ne sont pas des individus entièrement prédéterminés, ils ne sont pas figés dans leurs carapaces une fois pour toutes ; au contraire, ils ont une histoire parce quils font leur histoire dans des conditions déterminées.
Ainsi cest senfoncer dans la pire illusion métaphysique que de croire pouvoir élaborer une authentique anthropologie sans fondement ontologique. Par exemple, le béhaviorisme ne se donne pas les moyens de penser la soif de vengeance alors quune perspective philosophique, comme celle défendue par Spinoza lexpliquerait par leffort pour persévérer dans lêtre, dans le cas présent par la revendication de lessence contestée par les criminels. En tuant mes amis, le meurtrier ma tué en quelque sorte moi-même car son acte a brisé une partie de ce qui constituait mon être. Lexpression populaire qui affirme que la perte dun ami ampute dune part de soi-même rend parfaitement cette idée.
Semblablement la distinction entre comportement et conduite ne tient pas dans la conception spinoziste car une telle séparation relève de limaginaire dune métaphysique dualiste qui scinde lhomme en deux entités ontologiquement séparées. En effet, analysés du point de vue de la nature, les affects expriment des rapports inter-conatus qui ne sont ni louables ni blâmables. Dans létat de nature, il nest ni bien ni mal ; en revanche, il y a du bon et du mauvais qui expriment les jugements que lindividu porte sur les choses en fonction de sa situation : est bon ce qui actuellement lui permet pense-t-il à tort ou à raison de maintenir ou augmenter sa puissance dêtre, mauvais ce qui la contrarie. Dans le cas présent, le crime fut mauvais car il a amputé lhumanité dune partie delle-même or rien nest plus utile à lhomme quun autre homme . Quant à la colère, elle nest en soi ni bonne ni mauvaise mais elle peut être mauvaise lorsquelle use de la simple loi du talion qui naît du ressentiment comme elle peut être bonne lorsquelle traduit la vertu dindignation dune raison qui a été bafouée. Spinoza ne cherche pas à se venger, il tente déclairer le monde. Sa colère manifeste sa volonté de recomposer le tissu social selon lordre universel de la raison. Ultimi Barbarorum sont les premiers mots de sa vertu dindignation. Or il existe un terme dans le vocabulaire spinoziste pour qualifier le courage rationnel, la constance de lâme tendue vers la réalisation du but prescrit par la raison, il sagit de la fortitudo . Lhomme de la fortitudo agit en tant quil connaît, quil considère que ce qui survient suit de la nécessité naturelle ; il nest plus ballotté au gré de la vie mais conduit consciemment sa vie. Cest cette force dâme qui enjoint Spinoza découter les conseils de son logeur qui le dissuade de sortir afficher son placard. À quoi cela servirait de risquer le lynchage ? Vaut-il mieux mourir ou poursuivre son oeuvre ?
Une question reste, cependant, en suspens. Certes, on a compris que Spinoza nagit pas poussé par la passion et quen ce sens il demeure en accord avec lui-même. Mais il devient nécessaire dorénavant de réfléchir à la signification propre du texte qui doit, lui aussi, refléter la cohérence philosophique de sa pensée. On a déjà noté quil y est écrit Barbares et non Barbarie car, en la circonstance, ceux sont les fauteurs de barbarie qui sont visés et non leffet ; il ny a pas de barbarie sans barbares. De plus, le mot Sauvages qui est connu na pas non plus été choisi parce quen soulignant laspect bestial du crime il aurait répondu à la haine par la haine et, ce faisant, aurait contredit le seul objectif philosophiquement tenable qui est de montrer que lattentat déborde dans ses conséquences largement les cas individuels des de Witt et de Spinoza. Le problème nest pas particulier mais universel ; il ne concerne pas des personnes mais lhumanité. Il revient à la raison commune de sadresser aux assassins en leur enjoignant de porter regard sur leur forfait. La sauvagerie peut être le moyen de la barbarie ; elle nest pas ce qui lui confère son sens. Le référent de la sauvagerie est la nature au sens physique du terme alors que la barbarie est son propre sens.
En dernier lieu, il convient de noter que Spinoza ne prétend pas être en présence des Derniers Barbares, Ultimi Barbari. Lassertion serait, somme toute, réconfortante mais inconséquente de la part dun penseur qui na pas vocation à jouer les pythonisses. Il sagit ici des plus barbares dentre les barbares. Aussi nous faut-il voir pourquoi ?
Il devient, dès lors, nécessaire de réfléchir à une articulation jusquici indiquée mais esquivée, à savoir la liaison entre le barbare être de chair et de sang engagé dans une situation historiquement déterminée et la barbarie concept philosophiquement distinct qui le désigne en tant que tel. Les Grecs qualifiaient de cette onomatopée ceux qui ne parlaient pas leur langue. Si bien que dépourvus de son usage, ils ne pouvaient établir et tisser des liens inter-communautaires : aucun partage du logos, aucun dialogue nétaient envisageables ; aucune production, aucun commerce tant sur le plan matériel que spirituel nétaient réalisables car ces peuples étrangers ne participaient pas dune temporalité commune fixée par les mots. Cest dire que les relations des Grecs et des Barbares ne pouvaient être quépisodiques, que le fruit ponctuel daffects.
Ainsi le Barbare nest pas lhomme grec. Dailleurs, est-il homme, cest-à-dire une homme libre ? En tout état de cause, il se situe par-delà létranger qui nest pas en droit de participer à la vie politique, de débattre sur lagora des choses publiques. Est-il doué de raison ? Cette faculté de dévoiler la structure du Cosmos, ce pouvoir dorganiser la vie en communauté, ce facteur de savoir-faire méthodique. Sans doute sagit-il dune limite extrême, dun modèle théorique qui aide les Grecs à penser la distance qui les sépare des Autres ; pourtant, il est lindice dune interrogation qui est celle de la culture. Le Grec définit la barbarie comme labsence de culture .
Apparemment, Spinoza reprend à son compte la signification grecque du terme qui est dailleurs passée dans lusage commun. Néanmoins, il va semployer à lapprofondir en repensant à nouveau frais lunion du politique et du culturel. Cest, en particulier, la lecture de Hobbes qui le convainc que le Barbare fait le Tyran.
Le philosophe anglais examine les relations inter-individuelles des hommes à létat de nature où le seul dialogue possible, la violence : la guerre de chacun contre chacun , nest en réalité quun monologue dont les armes sont les raisons. Le règne de la violence endémique ou effective engendre le repliement sur soi, la disparition de la communauté desprit au profit de lexacerbation des mobiles égocentriques dont lunique souci demeure la sauvegarde de soi. Vivant sous légide de la crainte perpétuelle de la mort violente donnée par autrui, lindividu use uniquement de son entendement pour inventer, à chaque instant, des stratagèmes destinés à en repousser léchéance.
Ce remarquable chapitre 13 du Livre 1 développe, en un paragraphe, un argument majeur, celui de la temporalité inhumaine de létat de nature. En effet, passant son temps à ruser avec la mort, lhomme vit au jour le jour. Le présent, voire linstant, est son lot ; temps de la discontinuité, aucun projet nest tenable ; aucun futur nest envisageable. Son temps nest pas humain mais strictement soumis au monde physico-physiologique. Aussi sa raison se concentre-t-elle entièrement sur le particulier hic et nunc ; son imagination créatrice de lavenir est réduite à une peau de chagrin. Dans ces conditions, le procès de civilisation est un leurre et si, par hasard, il sétait ébauché il sarrête et, partant, régresse. Alors lactivité industrieuse disparaît. A quoi bon labourer et fabriquer, se déplacer et commercer, inventer et connaître puisque chacun vit replié sur soi ? Autrui est lennemi. Temps figé, civilisation suspendue ; lhomme est réduit à ce qui nest pas lui : lanimal, le loup symbole de la sauvagerie féroce.
Lalinéa suivant administre la preuve psychologique et historique de ce qui se présentait comme une fiction métaphysique. Lauteur recommande à son hypothétique lecteur dobserver son propre comportement lorsquil quitte son logis ou lorsquil sendort : ne cadenasse-t-il pas son coffre ? ; ne clôt-il pas fenêtres et portes ? ; ne se munit-il pas dune arme ? Or il accomplit lensemble de ces gestes dans un État policé et régi par des lois. Ainsi, il faut bien admettre que létat de nature est immanent à létat historique, que ce modèle théorique qui aide à penser la réalité anglaise du XVII ème siècle nest pas le fruit de limagination dun philosophe misanthrope mais le produit de la raison connaissante qui découvre les lois universelles de lhumaine condition.
Cest pourquoi le transfert spinoziste de la situation anglaise dans le plat pays, à loccasion du coup de force orangiste, est valide. Spinoza accorde totalement à Hobbes son analyse de létat de nature néanmoins il linfléchit dune certaine manière. En effet, pour Hobbes, cest la civilisation qui est en péril ; alors que pour Spinoza le danger est plus grave, cest la culture parce que, tout bien considéré, les civilisations sont périssables et lhistoire de lhumanité est lhistoire de leur existence tandis que la fin de la culture scelle la fin de lhistoire, la mort de lhomme. Spinoza ne nie pas lhomo homini lupus cependant il se souvient que cette sentence est précédée dune autre qui affirme que lhomme est un dieu pour lhomme quil interprète en affirmant la réciproque utilité des hommes qui vivent sous la conduite de la raison .
Spinoza constate la barbarie mais il ne désespère pas de la divinité inscrite en lhomme. Doù sa décision immédiate de rendre public son manifeste qui, en deux mots, résume son jugement qui est que cest lalliance des milices armées orangistes et de la fraction la plus intolérante, la plus obscurantiste du protestantisme qui a occasionné la réussite du coup de force. Conscient de lurgence, il va à lessentiel, en négligeant la démonstration quil requiert deffectuer à sa place. Car lUltimi Barbarorum, par-delà la dénonciation, cest aussi le rappel que chacun est apte à souvrir à lintelligence des choses, à entretenir des rapports actifs au monde, à instituer des relations pacifiques. Bref, à penser et agir par soi-même, donc à vivre sous sa propre gouverne.
Le barbare fait le tyran, ai-je dit ; il faut, dorénavant compléter en posant que le tyran fait le barbare. Or ce cercle mortel doit et peut être brisé car la tyrannie nest pas une fatalité. Illustration en est apportée, a contrario, par la pléthore de récits historiques qui dépeignent les tyrans plus occupés à épier leurs sujets dont ils craignent le sursaut et à tenter de juguler les oeuvres de lesprit quà gouverner effectivement. Cest quils savent par expérience quil est plus facile denchaîner les corps que les âmes. Preuve en est la situation des Provinces-Unies qui confirme quaucune situation nest irréversible. Lenjeu est donc expressément désigné : la servitude ou la liberté, ainsi que les conditions de lune ou de lautre : lignorance ou le savoir.
On ne sera donc pas étonné que, les premières lignes du Traité Théologico-politique, publié de façon prémonitoire à peine deux ans avant les événements tragiques, semploient à démêler les fils qui relient le théologique et le politique sous le régime monarchique et que ses dernières soient consacrées à justifier lintérêt qua toute juridiction instituée à favoriser la liberté de penser. La Préface, seul commentaire autorisé du placard, analyse avec minutie les effets obscurantistes de laccord du despotisme monarchique et de la superstition religieuse. Le despote, qui doit obligatoirement inspirer de la crainte à ses sujets, a vitalement besoin de donner une assise idéologique à lexercice de son pouvoir absolu afin de se prémunir dune quelconque velléité de contestation de son action. Il trouve un appui dans la religion fondée sur lobéissance aux dogmes réputés intangibles par les gardiens du temple. En effet, selon ces derniers, les dogmes, traduisant ici-bas la volonté de lau-delà, remplissent la fonction de principes unificateurs éternels et universels des hommes. Leur nécessité dorigine surnaturelle donc incompréhensible au mortel implique, soutiennent-ils, que non seulement leur transgression mais aussi le moindre soupçon sur leur légitimité ruinent la vie sociale et provoquent le châtiment du divin justicier. La religion superstitieuse naît, par conséquent, de langoisse des hommes en présence de linconnu et prospère grâce à lignorance entretenue des fidèles concernant la vraie nature de Dieu. Cependant elle a, en outre, besoin dun bras séculier armé quelle trouve aisément pour saffermir dans le coeur des hommes et accomplir sa tendance naturelle à la catholicité. Ainsi le pouvoir despotique puise dans la religion sa substance idéologique tandis que la religion trouve dans le despote les moyens matériels de sa vocation. Contrat transhistorique du sabre et du goupillon dont les modalités, certes, varient avec les temps et les lieux mais qui répète la volonté consciente ou non dailleurs de mettre les hommes sous tutelle.
À la suite de La Boétie, Spinoza pose la question des racines de la servitude volontaire à laquelle il répond par langoisse essentielle qui fait que lhomme, éprouvant sa finitude, meuble son sentiment de déréliction par des justifications fantastiques, ses échecs par des rites conjuratoires, son impuissance par des procédés magiques. Or lensemble de ces palliatifs est imaginé et orchestré par de faux-savants, avec lappui des princes despotes, qui par la crainte quinspirent leur science et leurs épées, entretiennent lignorance, modèlent les esprits et distribuent louanges et blâmes pour mieux régner sur les individus. "Bien entendu, le grand secret du régime monarchique et son intérêt vital consistent à tromper les hommes, en travestissant du nom de religion la crainte, dont on veut les tenir en bride ; de sorte quils combattent pour leur servitude, comme sil sagissait de leur salut" . Effectivement, le peuple dupé parce quil ignore ou seffraie du fardeau de la vraie liberté préfère sen remettre à un tiers et porte au pouvoir le parti protestant orangiste .
Cependant, à lautre extrémité de la chaîne des raisons le chapitre 20 du Traité Théologico-politique déduit les véritables conditions de lémancipation qui requièrent daccorder la liberté de pensée et dexpression dans des conditions juridiquement définies que seul un régime démocratique est capable de garantir sans arrière-pensée puisquil est fondé sur le dialogue et le débat dopinions de la souveraine multitude. Née des libertés (jemploie liberté au pluriel car chez Spinoza, les régimes politiques sont tous le fruit des passions et la démocratie pas plus quun autre ne naît de la raison), la démocratie ne peut, sous peine de sauto-détruire, que garantir la liberté. En donnant droit à la libre parole, elle institue les conditions de la création culturelle de lhomme par lui-même. Pour Spinoza, la démocratie est derechef le seul régime politique vivable puisquelle ne contrecarre pas le droit naturel qui en est la matrice et quelle favorise en retour. En elle, le cercle de la liberté nest pas vicieux dans la mesure où il est à la fois son principe et sa fin.
Au bout du compte, et abstraction faite de laffinité pour Jan de Witt, la colère de Spinoza exprime sa crainte dobserver larrêt brutal de la politique libérale menée jusqualors car il ne partageait certainement pas toutes ses options mais il lui reconnaissait le mérite davoir favorisé la libre circulation des marchandises qui avait eu pour corollaire la libre circulation des idées, principalement à Amsterdam. Or il est convaincu quun régime installé par la force additionnée des sphères du physique et de lidéologique devra, pour survivre, contraindre et baillonner. Spinoza ne soppose pas à la loi, bien au contraire, quand elle donne consistance à une liberté qui sans elle demeurerait un simple nom ; en revanche, il abhorre la censure quelles quen soient les causes. Doù le fait, par exemple, quil soit favorable à la reconnaissance de la multi-confessionnalité car elle suppose une forme de liberté, certes non fondée rationnellement, mais qui est un auxiliaire utile à louverture desprit, à lespérance et au soin de lâme cest pourquoi, à sa logeuse qui linterrogeait, il conseilla de persévérer dans la pratique de sa foi ; mais cest aussi le motif pour lequel il faut veiller au respect de la liberté individuelle car la moindre entorse à ce précepte de la raison est le signe annonciateur de la tyrannie et du tarissement de la culture.
On conçoit, dorénavant, la distance qui sépare Spinoza de Hobbes. Hobbes essaie de se situer à la charnière où lhomme qui est un être de part en part naturel est amené à constituer une réalité contre-nature. Selon lui, lhomme dont le souci primordial est la sauvegarde de sa vie ne trouve son salut que dans labandon volontaire de son droit naturel de liberté à un tiers puissant qui, en contrepartie, lui garantit la protection. Le Léviathan concentre en lui tous les pouvoirs ; il édicte les règles de vie et de conduite auxquelles chacun doit se plier ; il instaure la paix par la force au risque, sil échoue, de voir le peuple reprendre son droit naturel et le destituer. Or un tel pacte est impossible, dans le spinozisme, puisquil est absurde quun droit naturel déroge aux lois de la nature, cest-à-dire quune part de soi renonce à soi (cest pourquoi, contrairement à Hobbes, Spinoza nemploie pas le mot guerre pour décrire létat de nature). De même que les lois de la pesanteur ne peuvent être transgressées, de même la liberté ne peut sauto-supprimer. Hobbes avait raison de déterminer la spécificité de lhomme dans la civilisation ; néanmoins il sest arrêté en chemin, sinon il aurait compris que cest le procès de civilisation lui-même qui définit la marque de lhumain, autrement dit la culture ou la liberté. Aussi, alors que selon Hobbes cest la sécurité réalisée qui permet la disparition de la crainte de la mort violente donnée par autrui, selon Spinoza, cest la libération de la crainte qui est le moyen de la vie en sécurité, autrement dit la paix.
Ainsi Spinoza récuse à la fois cette liberté miraculeuse qui consiste à sannihiler comme il dénie à la volonté de lhomme le pouvoir de faire le pire tout en voyant le meilleur. Cest pourquoi il nest pas contradictoire de dénoncer lillusion du libre-arbitre par exemple et de décrire lassomption de la liberté dans la 5° partie de lÉthique. La liberté spinoziste est une liberté daccomplissement qui se matérialise à travers ses oeuvres. Lorsquil rédige ses livres ou son placard, Spinoza prouve la liberté. Cest pourquoi encore, il faut revendiquer le respect de la libre expression des opinions quand bien même elles seraient inadéquates car elles sont néanmoins lindice dune pensée, donc dune liberté en train de se forger. Sans nul doute, Spinoza aurait souscrit à la réplique de Rosa Luxembourg adressée à Lénine : "La liberté, cest toujours la liberté de celui qui ne pense pas comme vous" . Dans ce passage la théoricienne et militante du socialisme distingue fort à propos les adversaires des ennemis politiques. Les premiers sinscrivent dans le cadre du débat dopinions ; ils respectent les règles et la finalité de la recherche en commun alors que les seconds, ne sembarrassant guère de ces considérations, persuadés quils sont davoir raison, font de leurs adversaires leurs ennemis, les suppriment et en eux lhumanité entière. Un assassinat politique est toujours un acte de guerre, un crime contre lhumanité.
Et puisquil faut conclure, revenons à lUltimi Barbarorum. Ces deux mots font signe vers ce quest lauthentique vie philosophique pour Spinoza. En effet, sa philosophie nest pas une philosophie critique, qui sinterroge sur les conditions de possibilité dune connaissance vraie, de la moralité dune conduite. Une telle philosophie, aussi immense soit-elle, est une philosophie de cabinet qui discute mais ne met jamais en cause. Le philosophe qui la pense ne peut que mener une vie réglée comme du papier à musique, sans heurts ni malheurs. La philosophie de Spinoza est celle dun philosophe contestataire qui témoigne vitalement de la vérité et de la liberté. Pour lui, les armes de la critique sont justes, pourtant elles ne parviennent pas à la racine des choses, à éradiquer par le combat quotidien la bête immonde qui, par nature, vit en nous. Puisque chacun dentre nous est cet Ultimus Barbarorum. Mais seul le sage le sait.
Alain Billecoq