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Spinoza, impie et athée?

par Jean Blain
Lire, avril 1999

Si Spinoza exerce aujourd'hui, et bien au-delà du public spécialisé, un exceptionnel pouvoir de fascination, peu de philosophes ont été de leur vivant aussi haïs et calomniés que lui. Né en 1632 à Amsterdam dans une famille de négociants juifs d'origine espagnole, il apprend l'hébreu et commente le Talmud, avant de s'éloigner de l'orthodoxie. Excommunié en 1656, il quitte Amsterdam, renonce à l'héritage paternel, apprend un métier (la taille des verres de lunettes et de télescopes) et mène une vie simple et solitaire, loin de la foule et de ses «faux biens».
Dénoncé dès ses premiers écrits comme impie et athée par les théologiens protestants, juifs et catholiques, c'est en partie pour réfuter cette accusation que Spinoza rédige le Traité théologico-politique (publié anonymement en 1670) par lequel les PUF inaugurent aujourd'hui la grande édition critique de ses œuvres. Mais, tant par sa volonté de soumettre la Bible à une analyse historique et rationnelle que par sa défense de la liberté de penser et sa critique du pouvoir des théologiens, le livre ne fait que renforcer l'hostilité à l'égard de son auteur, vite identifié. Devant tant de bruit fait autour de son nom, Spinoza abandonne son projet de publier l'Ethique qui ne paraîtra qu'en 1677 - toujours sans nom d'auteur - quelques mois après sa mort.
Qu'y a-t-il donc de si scandaleux dans la philosophie de Spinoza? Où sont l'athéisme et l'immoralisme dans un système dont l'exposition, dans l'Ethique, s'ouvre sur l'affirmation de Dieu comme substance unique et infinie et s'achève sur une définition de la liberté et de la béatitude du sage comme amour de Dieu? La thèse centrale du «scandale Spinoza» se résume en une formule célèbre: Deus sive Natura, «Dieu, autrement dit la nature». Pour Spinoza, tout ce qui existe et arrive existe et arrive en Dieu ou, ce qui revient au même, dans la nature. Aussi l' «athéisme» ne consiste-t-il pas ici à nier l'existence de Dieu mais, paradoxalement, à affirmer que lui seul existe. Dieu est la totalité du réel; les autres êtres ne sont pas ses créatures, substances extérieures à lui, mais ses parties. Spinoza renvoie ainsi dos à dos le Dieu personnel et transcendant des théologiens et le Dieu anthropomorphe, ce monarque capricieux, tel que se le représente la superstition.
On saisit par là les conséquences non moins scandaleuses du spinozisme au regard de la morale: cette infinie extension de Dieu réduit à néant l'idée de mal; rien de ce qui arrive ne peut arriver contre Dieu. Prétendre qu'il existe dans la nature quelque chose qui soit contre nature est une absurdité puisqu'il n'y a rien en dehors de la nature ou de Dieu. A strictement parler, le bien et le mal n'existent qu'au regard de notre ignorance; pour qui connaît Dieu et la nature, les événements ne sont ni bien ni mal, ils sont simplement les conséquences d'un enchaînement de causes. La morale se résorbe dans la physique. Et cet «amoralisme» n'est pas sans conséquences sur la politique spinoziste, du reste confondue par ses contemporains dans le même discrédit que celle de Machiavel ou de Hobbes.
«Ethique»: n'est-ce pas dans ces conditions un titre étrange? La sagesse, entendue comme amour de Dieu, prend ici un tout autre sens. Cet amour n'est pas une foi aveugle, mais un amour intellectuel et rationnel. Aimer Dieu c'est le connaître: le sage y gagne son bonheur et sa liberté. Mais cette liberté ne se constitue pas dans les marges de la nécessité: elle n'est que l'autre nom de cette conversion philosophique qui nous fait accéder à la conscience de la nécessité en même temps qu'à celle de Dieu.
Ainsi s'esquisse un système dans lequel rien n'est en droit inconnaissable. L' «athéisme» de Spinoza revient en effet à substituer un Dieu, objet d'une science rationnelle et mathématique, à un Dieu incompréhensible, objet de prière et de superstition; son «immoralisme», à substituer la question: Pourquoi les choses sont-elles telles qu'elles sont? à la question: Pourquoi les choses ne sont-elles pas telles qu'elles devraient être? «Ne pas rire, ne pas pleurer, ne pas se moquer, mais comprendre.» L'ascèse spinoziste est et demeure l'ascèse première de tout vrai rationalisme. On peut également consulter sur cd-rom (PC Windows 3.1, Windows 95, 290 F) Lire «L'éthique» de Spinoza, aux éditions Phronésis.
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Traité théologico-politique

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