La création de concepts

Questions et débats touchant à la nature et aux limites de la connaissance (gnoséologie et épistémologie) dans le cadre de la philosophie spinoziste.
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La création de concepts

Messagepar Krishnamurti » 22 févr. 2004, 19:46

:?: Cela fait deux fois (la dernière, ce soir dans « Field dans ta chambre » sur PARIS PREMIERE), à dix ans d'intervalle, que j'entends qu'André Comte-Sponville n'est pas philosophe parce qu'il n'a créé aucun concept !!!

Cette remarque ne cesse de m'étonner, mais je ne sais pas si je dois attribuer cet étonnement à une bêtise congénitale ou à une vertu philosophique.

On ne peut reprocher à Spinoza de ne pas avoir créé des concepts. Est-ce donc que cela est nécessaire pour être philosophe ou faire oeuvre de salut public.

Il m'avait pourtant semblé que beaucoup de philosophes avaient créé des concepts dont on se serait bien passé.

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bardamu
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Re: La création de concepts

Messagepar bardamu » 22 févr. 2004, 23:09

C'est peut-être la faute à Deleuze et Guattari.
Dans "Qu'est-ce que la philosophie ?", ils définissent la philosophie comme l'activité de création de concept. Je ne sais pas si quelqu'un l'avait fait avant, mais c'est une définition très pratique pour se situer par rapport aux sciences (création de "fonctions") et aux arts (créations d'affects et percepts). Ca permet aussi de distinguer entre le professeur de philosophie (j'ai entendu je ne sais plus qui parler de "philophilosophe) et le philosophe, l'un n'excluant pas l'autre, bien sûr.

Un extrait :
La philosophie ne consiste pas à savoir, et ce n'est pas la vérité qui inspire la philosophie mais des catégories comme celles d'Intéressant, de Remarquable ou d'Important qui décident de la réussite ou de l'échec. Or on ne peut pas le savoir avant d'avoir construit. De beaucoup de livres de philosophie on ne dira pas qu'ils sont faux, car ce n'est rien dire, mais sans importance ni intérêt, justement parce qu'ils ne créent aucun concept, ni n'apportent une image de la pensée ou n'engendre un personnage qui vaille la peine. Seuls les professeurs peuvent mettre "faux" dans la marge, et encore, mais les lecteurs ont plutôt des doutes sur l'importance et l'intérêt, c'est-à-dire la nouveauté de ce qu'on leur donne à lire. Ce sont les catégories de l'Esprit. Un grand personnage romanesque doit être un Original, un Unique, disait Melville; un personnage conceptuel aussi. Même antipathique, il doit être remarquable ; même répulsif, un concept doit être intéressant.(...)
On ne fait rien de positif, mais rien non plus dans le domaine de la critique ni de l'histoire, quand on se contente d'agiter de vieux concepts tout faits comme des squelettes destinés à intimider toute création, sans voir que les anciens philosophes auxquels on les emprunte faisaient déjà ce qu'on voudrait empêcher les modernes de faire : ils créaient leurs concepts, et ne se contentaient pas de nettoyer, de racler des os, comme le critique ou l'historien de notre époque. Même l'histoire de la philosophie est tout à fait inintéressante si elle ne se propose de réveiller un concept endormi, de le rejouer sur une nouvelle scène, fût-ce au prix de le tourner contre lui-même.


Je n'ai pas lu Comte-Sponville mais si des lecteurs le trouve intéressant c'est sans doute qu'il leur apporte quelque chose de nouveau.
Que dit-il d'intéressant ?

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Messagepar Krishnamurti » 23 févr. 2004, 00:00

Ouais !

Quand Spinoza dit, par exemple, les religions ne sont que des superstitions, donc les religieux ne sont qu'une bande de superstitieux.

Est-ce qu'il dit cela ? :wink:

Il s'agit d'un fait. Le décrire me paraît suffisamment "important". Si c'est "vrai" et qu'en rendre compte ne nécéssite pas de créer des concepts, où est le problème.

D'Epictête à Spinoza, en passant par Montaigne, je ne vois pas d'autre entreprise philosophique que celle de tenter de décrire la réalité.

La création de concepts, je verrais ça plutôt comme un simple outil, utile ou pas selon ce que l'on a à dire.

Je n'ai pas lu Comte-Sponville depuis longtemps. Mais il ne me semble pas justifier que l'on s'excite à son sujet en rabâchant du Deleuze (Les deux fois ou j'ai entendu ces propos, il y avait une comme agressivité envers Comte-Sponville).

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Messagepar Krishnamurti » 23 févr. 2004, 00:08

Tiens, Épictète justement
http://abu.cnam.fr/BIB/auteurs/epictete.html
Mais est-ce bien de la philosophie ? :roll:

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Messagepar Krishnamurti » 23 févr. 2004, 00:13

Ent tapant Philosophie dans la zone de recherche on trouve ceci 8)
LXXX. LA première et la plus nécessaire partie de la philosophie est celle qui traite de la pratique des préceptes ; par exemple : il ne faut point mentir. La seconde, est celle qui en fait les démonstrations : pourquoi il ne faut point mentir. Et la troisième, celle qui fait la preuve de ces démonstrations, en expliquant en quoi consiste une démonstration, et ce qui en fait la vérité et la certitude

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Messagepar Krishnamurti » 23 févr. 2004, 00:20

Tiens Deleuze me fait penser à Lacan : C'est brillant!
Autant dire que l'admiration pour Spinoza ne prémunit de rien! :wink:

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L'entreprise de la philosophie

Messagepar strach » 23 févr. 2004, 10:50

D'Epictête à Spinoza, en passant par Montaigne, je ne vois pas d'autre entreprise philosophique que celle de tenter de décrire la réalité.

Justement, n'est-ce pas l'entreprise de la philosophie qui a changé du tout au tout depuis le XVIIème ? La description de la réalité, pour rester dans le sujet, n'est-elle pas une connaissance du premier genre, une connaissance descriptive de ce qui nous affecte, confuse et inadéquate?

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Messagepar zerioughfe » 23 févr. 2004, 18:16

Je ne vois pas qu'on ait besoin de créer perpétuellement de nouveaux concepts pour philosopher. Les principaux ont été inventés il y a bien longtemps, et il s'agit moins d'en fabriquer de nouveaux que de chercher à lier ceux qui existent.

Autre chose : Comte-Sponville a horreur des néologismes. C'est peut-être la raison pour laquelle on l'accuse de ne pas créer de nouveaux concepts. Il cherche plutôt à donner sens légèrement différent aux mots qui existent, pour les éclairer sous un angle nouveau. Par exemple, au lieu de créer le mot inespoir, il utilise le mot désespoir, en lui retirant toute connotation de tristesse.
Modifié en dernier par zerioughfe le 24 févr. 2004, 19:47, modifié 1 fois.

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Re: L'entreprise de la philosophie

Messagepar Krishnamurti » 24 févr. 2004, 00:57

strach a écrit :Justement, n'est-ce pas l'entreprise de la philosophie qui a changé du tout au tout depuis le XVIIème ? La description de la réalité, pour rester dans le sujet, n'est-elle pas une connaissance du premier genre, une connaissance descriptive de ce qui nous affecte, confuse et inadéquate?


Je ne crois pas. La description de la réalité c'est la description de la réalité. Les trois genres de connaissance tels que Spinoza les définit n'ont rien à voir avec une époque donnée. D'autant que la voie pourtant accesisble est bien éscarpée et que tout le monde la néglige aujourd'hui comme hier. ;o)
Si le concept est un passage obligé vers un troisième genre de connaissance, je ne crois pas que ce dernier s'en nourrisse.



Spinoza a écrit : PARTIE II, PROPOSITION 40, SCOLIE II

De tout ce qu'on vient de dire, il ressort clairement que nous percevons de nombreuses choses et que nous formons des notions universelles de plusieurs façons :

1) À partir des choses singulières qui nous sont représentées par les sens d'une manière mutilée, confuse, et sans ordre valable pour l'entendement (voir le Corol. de la Prop. 29). C'est pourquoi j'ai l'habitude d'appeler ces perceptions : connaissance par expérience vague.

2) À partir des signes, quand, par exemple, après avoir lu ou entendu certains mots, nous nous souvenons des choses et nous en formons certaines idées semblables à celles par lesquelles nous imaginons les objets (voir le Scol. de la Prop. 18). Ces deux façons de saisir les choses, je les appellerai désormais connaissance du premier genre, opinion ou Imagination.

3) Et enfin, du fait que nous avons des notions communes, et des idées adéquates des propriétés des choses (voir le Corol. de la Prop. 38, la Prop. 39 et son Corol., et la Prop. 40). J'appellerai Raison et connaissance du second genre cette façon de saisir les choses.

Outre ces deux genres de connaissances, il en existe un troisième, comme je le montrerai plus loin, et que nous appellerons la Science intuitive. Ce genre de connaissance procède de l'idée adéquate de l'essence formelle de certains attributs de Dieu à la connaissance adéquate de l'essence des choses.

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Messagepar Krishnamurti » 24 févr. 2004, 01:24

zerioughfe a écrit :Je ne vois pas qu'on ait besoin de créer perpétuellement de nouveaux concepts pour philosopher. Les principaux ont été inventés il y a bien longtemps, et il s'agit moins d'en fabriquer de nouveaux que de chercher à lier ceux qui existent.

Ce que Comte-Sponville fait en général très bien. Tellement bien, qu'il en paraît parfois suspect ou artificiel (certains diraient inconsistant car pas assez de concepts, pas assez compliqué). Mais bon c'est toujours mieux que de naviguer dans un océan de concepts pour finalement découvrir qu'il n'y a rien à comprendre.

Spinoza a écrit :«C'est pourquoi je veux que vous sachiez, ainsi que tous les autres, qu'il ne faut pas lui communiquer mes idées avant qu'il ait acquis plus de maturité. Il est encore trop enfant, et trop inconsistant, plus soucieux du nouveau que du vrai. »
Correspondance, Lettre IX, in O.C., p. 1143.


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