faits et valeurs

Questions et débats d'ordre théorique sur les principes de l'éthique et de la politique spinozistes. On pourra aborder ici aussi les questions possibles sur une esthétique spinozienne.
JPCC
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faits et valeurs

Messagepar JPCC » 10 oct. 2020, 17:45

Bonjour,
puis-je vous demander comment se situe Spinoza sur la question de la distinction entre faits et valeurs ? Il vient un siècle avant Hume, mais il est contemporain de Pascal qui a dit : « La raison a beau crier, elle ne peut pas mettre le prix aux choses » (Pensées, Fragment Vanité 31/38, Lafuma, 44). Y a t il quelque chose de semblable chez Spinoza?
Merci d'avance

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Henrique
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Re: faits et valeurs

Messagepar Henrique » 27 oct. 2020, 17:21

Il n'y a pas de distinction explicite de l'être et du devoir être chez Spinoza, il y a une démarcation claire entre les trois premières parties de l'Éthique qui décrivent ou plutôt théorisent la nature et les hommes tels qu'ils sont et les 4èmes et 5ème parties qui théorisent ce que l'homme doit faire pour être heureux et libre.

L'extrait suivant de la préface de la partie IV dit l'essentiel il me semble de la position de Spinoza sur ce point :
Le bien et le mal ne marquent non plus rien de positif dans les choses considérées en elles-mêmes, et ne sont autre chose que des façons de penser, ou des notions que nous formons par la comparaison des choses. Une seule et même chose en effet peut en même temps être bonne ou mauvaise ou même indifférente. La musique, par exemple, est bonne pour un mélancolique qui se lamente sur ses maux ; pour un sourd, elle n'est ni bonne ni mauvaise. Mais, bien qu'il en soit ainsi, ces mots de bien et de mal, nous devons les conserver. Désirant en effet nous former de l'homme une idée qui soit comme un modèle que nous puissions contempler, nous conserverons à ces mots le sens que nous venons de dire. J'entendrai donc par bien, dans la suite de ce traité, tout ce qui est pour nous un moyen certain d'approcher de plus en plus du modèle que nous nous formons de la nature humaine ; par mal, au contraire, ce qui nous empêche de l'atteindre. Et nous dirons que les hommes sont plus ou moins parfaits, plus ou moins imparfaits suivant qu'ils se rapprochent ou s'éloignent plus ou moins de ce même modèle.


Mais à l'instar de Kant, et contrairement à Hume et à Rousseau (ou Pascal en effet), Spinoza n'oppose pas la définition du devoir être éthique à la raison. Ce que nous devons cultiver, la perfection éthique, le modèle de l'homme libre et heureux auquel nous tendons tous spontanément sans savoir clairement comment y parvenir, c'est l'état de contentement de soi qui permet d'aller de l'avant, une capacité à penser et à agir par soi-même qui avance sereinement, avec assurance, fermeté et générosité dans le sens du plus grand bien commun possible (qui est l'entente entre les individus pensants dans la liberté et la joie). Cette assurance, cette fermeté et même cette générosité ne sont possibles qu'en vertu de la raison, là où l'orgueil, la crispation ou la pitié qui découlent de l'imagination ne sont que de fausses joies ou des tristesses inutiles et qui ne peuvent que passer.

Mais à la différence de Kant (et là aussi de Hume et de Rousseau), Spinoza n'oppose pas la raison et la nature, ni donc la raison et tous les affects. La raison est la capacité à former des notions communes et cette capacité est l'affect actif à partir duquel nous pouvons agir avec liberté, justice et béatitude. Les affects passifs habituels sont ceux qui découlent de l'imagination et qui nous amènent à ne pas être cause adéquate des affections qui en découlent. Les affects actifs sont ceux qui découlent de notre raison.

Ainsi peut-il écrire - de façon très différente de Kant, et opposée à Pascal - dans le scolie de la prop. 18 de la partie IV : "La raison ne demande rien de contraire à la nature ; elle aussi demande à chaque homme de s'aimer soi-même, de chercher ce qui lui est utile véritablement, de désirer tout ce qui le conduit réellement à une perfection plus grande, enfin, de faire effort pour conserver son être autant qu'il est en lui. " En effet, la raison n'est pas un discours déconnecté du réel débouchant sur je ne sais quelle transcendance, c'est la compréhension même de la nature au moyen des notions communes. Quand je comprends que tous les corps sont en mouvement ou au repos, je comprends la nature même des choses à partir de leur logique même.

Mais la raison formule des demandes et même des commandements d'ordre généraux justement parce qu'elle est compréhension adéquate de notre nature commune. Ainsi, que nous soyons raisonnable ou fou, savant ou ignorant, nous voulons tous la conservation de notre être et l'augmentation autant que possible de sa puissance, autrement dit nous voulons sans limite interne la puissance, c'est-à-dire la possibilité d'être affecté et d'affecter. Mais sans la raison pour distinguer les moyens adéquats et inadéquats à cette fin, cette volonté reste vaine. C'est la raison qui nous permet de comprendre que c'est dans la fermeté et la générosité que nous sommes les plus puissants et qui nous permet de comprendre comment nous approcher de cet état et y demeurer.

Mais il ne s'agit pas ici de soumettre la raison à la volonté ou au désir. C'est la volonté raisonnante, le désir réfléchi qui donne lieu à la compréhension des fins principales de l'existence humaine, dans la liberté, le contentement durable de soi et la justice, de sorte que ces fins restent bien des fins de la raison sans être opposables aux fins du désir. Cette volonté raisonnante est aussi raison désirante, de sorte qu'il n'y a pas d'hétéronomie entre raison et volonté : vouloir la liberté, c'est vouloir une liberté réelle, c'est-à-dire la liberté cohérente et effective que la raison permet de comprendre. Ainsi, la raison, qui n'est autre que le désir bien compris, ne se contente pas de constater que la destruction du monde est un mal bien plus grand qu'une égratignure de notre doigt, elle exige que nous préférions subir l'égratignure de notre doigt plutôt que la destruction du monde puisque nous ne pouvons pas vouloir rationnellement sans vouloir que les conditions de notre vouloir soient conservées ou renforcées. De la même façon, elle exige que nous pensions que Paul n'a pas pu tuer Pierre du moment que son absence a été constatée ou encore que 2 et 2 font 4 du moment qu'on appelle respectivement 2, 3 et 4, un plus un, plus un etc. elle ne se contente pas de le constater. Ainsi donc, vouloir la puissance, c'est vouloir la compréhension de la nature qui permet de l'augmenter et donc la vérité, c'est vouloir l'unification des individualités capables de raisonner et de penser et donc la justice. Vouloir la vérité et la justice ne sont donc pas des impératifs hypothétiques pour obtenir la puissance, ce sont des impératifs catégoriques, de sorte que "la béatitude n'est pas la récompense de la vertu mais la vertu même" (V, 42)

Dans cette perspective, on aura bien compris qu'il n'y a pas de rupture entre l'être et le devoir être. Le devoir être autrement dit l'éthique se fonde sur deux réalités objectives et universelles : d'une part le désir ou volonté qui est affirmation de soi, c'est-à-dire affirmation de la puissance d'affirmer (et donc de nier ce qui me nie) ; d'autre part la raison qui est perception des notions communes rassemblant ce qui est divers. C'est la conjonction plus ou moins robuste de ces deux faits humains qui produisent les sentiments moraux, le sentiment du devoir être plus ou moins clair suivant les esprits : un enfant sent qu'il n'est pas libre s'il cache ses actions bonnes ou mauvaises et sent qu'il y a plus de puissance dans le courage d'assumer ses choix bons ou mauvais que de les cacher mais les choses mais les sentiments sont embrouillés pour lui, il trouve donc rarement le chemin de la liberté et du courage de façon spontanée, par chance au mieux. La conjonction ferme et durable de la volonté infinie de puissance et de la raison vient d'un développement préalable suffisant de la raison chez un individu et d'une réflexion méthodique sur ce qui pourra être voulu rationnellement, c'est-à-dire voulu nécessairement et universellement. Ainsi les penseurs qui ont saisi qu'on ne pouvait vouloir une chose et son contraire, qu'entre deux biens, il faut préférer le plus grand ou qu'on ne peut refuser aux autres ce que nous voulons pour nous-mêmes ont établi des principes d'éthique solides. Spinoza en propose une mise en ordre systématique et relativement bien aboutie, même si comme toute œuvre humaine elle peut être améliorée (ce qui constitue sa perfection même).
Henrique Diaz
Ne pas ricaner, ne pas geindre, mais comprendre pour agir vraiment.


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