Y a-t-il un credo minimum spinoziste ?

Questions touchant à la mise en pratique de la doctrine éthique de Spinoza : comment résoudre tel problème concret ? comment "parvenir" à la connaissance de notre félicité ? Témoignages de ce qui a été apporté par cette philosophie et difficultés rencontrées.
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Henrique
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Messagepar Henrique » 28 oct. 2013, 09:48

Puisque nous sommes d'accord pour reconnaître que les "7 articles de foi" pourraient entrer dans une application minimale de la doctrine spinoziste, la question de la générosité qui correspond aux trois derniers articles peut constituer un prolongement compréhensible. Mais je souhaiterais, un peu comme sur un forum informatique, qu'on puisse voir quand une question est résolue de façon raisonnablement satisfaisante, plutôt que de passer à une autre question sur un même fil. Il me semble que la question du credo minimalis est résolue ou suffisamment éclaircie et que celle de la nature de la générosité en est une autre, qui aurait justifié un nouveau sujet.

Cela dit, nous sommes bien d'accord, la dureté généreuse n'est pas de se montrer cassant ou blessant mais de parvenir autant que possible à renforcer l'ignorant dans son savoir (car il n'y a pas plus d'ignorant absolu qu'il n'y a de savant absolu).

L'ignorant au sens éthique est celui qui ne voit pas que tout est en Dieu, autrement dit celui qui ne sait pas que le fini est indissociable de l'infini. Ignorant cela il se croit séparé, coupé de la vie dont il est l'expression et coupé des autres également. Pour l'ignorant, chaque être humain, à commencer par lui-même, est perçu comme une sorte d'îlot substantiel coupé des autres en vertu de son sacro-saint libre arbitre, ce qui produit les passions tristes qu'on cite le plus souvent comme la haine et la jalousie mais aussi ce que j’appellerais l'angoisse métaphysique : ce sentiment que je ne suis pas chez moi dans le monde et que je ne peux donc m'y épanouir. Toute angoisse est au fond le sentiment d'une impuissance absolue à s'accomplir. Pour autant l'ignorant de ce qui précède n'ignore pas au fond l'essence éternelle et infinie de Dieu (E2P47) puisqu'il en fait l'épreuve immédiate à tout moment de sa vie. Il a une connaissance intuitive de Dieu mais pas une connaissance discursive, ce qui l'amène à imaginer Dieu de façon inadéquate et ainsi à toutes les servitudes qui en découlent.

L'homme libre est celui qui est libéré de cette ignorance fondamentale, celui qui peut saisir le lien entre connaissance intuitive et connaissance discursive aussi bien qu'entre l'infini et le fini ou entre tout ce qui vit et Dieu. Certes, il s'efforcera autant que possible de s'appuyer sur ce que l'ignorant sait malgré tout pour l'amener à la liberté. Mais il ne peut ignorer quant à lui que les idées ne sont pas des images muettes comme des tableaux dans l'esprit : aussi les croyances de l'ignorant le maintiendront dans la servitude tant qu'elles ne seront pas détruites. Il ne suffit pas d'informer celui qui souffre d'arachnophobie que les araignées qu'on trouve en Europe ne sont pas dangereuses, il faut l'amener à réfléchir aux raisons pour lesquelles il croit qu'elles sont dangereuses malgré tout pour pouvoir mieux en faire ressortir ensuite l'absurdité et le conduire aussitôt à en faire l'expérience. Autrement dit les idées fausses doivent être détruites dans ce qu'elles ont de faux avant que la vérité ne puisse trouver sa place. Ainsi, il sera inutile de proposer à un ignorant la lecture de l'Ethique tant qu'il n'a pas un minimum conscience de son ignorance sur le plan éthique. La générosité à mon sens sera alors de prendre du temps pour l'amener là en prendre conscience.

Mais l'homme libre ne cherche pas pour autant à convaincre tout ce qui lui tombe sous la main, sa liberté est aussi de comprendre que l'ignorant participe aussi de la plénitude de l'être.

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Messagepar Vanleers » 28 oct. 2013, 14:38

A Henrique

Je suis également d’accord pour considérer que la question initiale de ce fil : « Y a-t-il un credo minimum spinoziste ? » a trouvé une réponse satisfaisante.
Une traduction spinoziste des sept articles de foi de la religion universelle que Spinoza expose dans le TTP constitue, en effet, un « credo minimum » spinoziste possible.
Vous-même, vous en avez donné une version et chaque spinoziste est appelé à faire de même.

Sur un autre fil, intitulé « L’Ethique est-elle facile à comprendre et à appliquer ? », j’ai proposé de contracter encore davantage ce minimum en un « Tout voir en Dieu car tout est en Dieu » ou encore en une maxime pratique : « N’oublie pas de tout voir en Dieu car tout est en Dieu, et tu seras heureux ».
C’est ce que j’ai appelé la bonne nouvelle de l’éthique de Spinoza.

Il me semble que vos derniers propos s’inscrivent en partie dans ce fil et me conduisent à m’interroger davantage sur l’efficacité d’une telle maxime.
Suffit-il toujours de se la rappeler pour sortir d’une situation passionnelle dans laquelle nous sommes pris ?

Prenant l’exemple de l’arachnophobie, vous insistez, à juste titre, sur la nécessité pour celui qui en est victime, de chercher à connaître les mécanismes de sa propre phobie pour en sortir.
Il me paraît, en effet, très probable que « Tout voir en Dieu » ne guérit pas de la peur des araignées.
Mais ne peut-on éprouver la béatitude tout en continuant à avoir peur des araignées ?

Plus loin, vous écrivez :

« Ainsi, il sera inutile de proposer à un ignorant la lecture de l'Ethique tant qu'il n'a pas un minimum [de] conscience de son ignorance sur le plan éthique. »

Quelle est la « conscience de son ignorance sur le plan éthique » minimale requise pour que le « credo minimum minimorum » spinoziste (Tout voir en Dieu car tout est en Dieu) que je soutiens soit réellement efficace et sorte effectivement de la passion ?

Je n’ai pas de réponse à cette question, tant elle dépend de l’individu concerné et de la situation passionnelle envisagée.

Il est clair toutefois que la réduction de l’« ignorance sur le plan éthique » rendra cette tâche plus aisée.

Bien à vous

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Messagepar Vanleers » 28 oct. 2013, 16:58

PS Bien entendu, je salue et j’apprécie vos très justes propos sur l’ignorant et l’homme libre.

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Messagepar Henrique » 29 oct. 2013, 02:00

D'accord avec le reste de votre intervention, je discuterai cependant un peu le point suivant :
Vanleers a écrit :« Ainsi, il sera inutile de proposer à un ignorant la lecture de l'Ethique tant qu'il n'a pas un minimum [de] conscience de son ignorance sur le plan éthique. »

Quelle est la « conscience de son ignorance sur le plan éthique » minimale requise pour que le « credo minimum minimorum » spinoziste (Tout voir en Dieu car tout est en Dieu) que je soutiens soit réellement efficace et sorte effectivement de la passion ?

Je n’ai pas de réponse à cette question, tant elle dépend de l’individu concerné et de la situation passionnelle envisagée.


Ce n'est pas si difficile je pense. On peut ignorer des tas de choses, on en ignore toujours, quelque savant qu'on soit. Mais ce que Spinoza appelle l'ignorant, comme j'ai essayé de le montrer, c'est surtout celui qui ne sait pas comment éviter l'angoisse vitale qu'évoque le début du TRE (tout est vain, tout est foutu, on n'y arrivera pas) autrement que par le divertissement des plaisirs, des honneurs ou de l'argent parce qu'il ne sait pas que "tout est en Dieu" ou encore - car je pense que la trop fréquente répétition d'une même formule peut amener à en perdre le sens - qu'il n'y a qu'une seule et unique substance. Pour les ignorants qui ne veulent (peuvent) pas apprendre, il y a le salut des ignorants qu'apporte la religion révélée. Sinon, il y a grand risque qu'ils rejoignent les "ultimi barbarorum".

Ainsi un homme qui a conscience de son ignorance dans ce sens éthique, n'est rien d'autre que celui qui a conscience de son angoisse vitale et qui se rend bien compte de la vanité des divertissements qui occupent le plus gros des existences humaines ordinaires, autrement dit du fait qu'il ne sait pas comment se libérer de cette angoisse. Si vous croyez déjà savoir tout ce qu'il faut pour vivre une vie humaine de paix et de joie en pensant par exemple comme la plupart des hommes que l'argent, les honneurs et les plaisirs sont ce qu'il faut, pourquoi le message de l'Ethique vous atteindrait-il le moins du monde ? Vous pourrez alors lire ce livre comme on lit un roman ou encore un essai littéraire à la mode, uniquement comme un divertissement de plus et/ou un moyen supplémentaire de vous attirer des honneurs en brillant en société.

Mais alors que les autres philosophes ont souvent tendance à nous proposer des croyances à la place de nos anciennes croyances, Spinoza nous propose de prendre conscience du fait qu'il y a du savoir au coeur même de notre ignorance et qu'en prendre conscience, c'est bien plus que savoir qu'on ne sait pas, c'est aussi s'apercevoir qu'on ne savait pas clairement tout ce qu'on sait. Ainsi dans le TRE, alors qu'il ne sait pas encore comment percevoir l'unité entre lui et la nature, Spinoza évoque la béatitude dès la fin du prologue avec la puissance de dompter la souffrance morale qu'offre la pensée (autant qu'elle en est la cause à vrai dire) en commençant à réfléchir à ses raisons sans avoir encore rien établi.

Un philosophe accompli sur le plan pratique, dans un sens spinoziste, se reconnaît je pense à sa capacité de se satisfaire de toutes les insatisfactions de l'existence humaine. S'il ne réalise pas un projet, il ne sera pas plus satisfait que n'importe qui, mais parce qu'il sait et sent qu'il n'y a dans l'être aucune privation réelle, que l'être est entièrement plein de lui-même, il trouve sa béatitude même dans cet échec autant que dans ses réussites.

Un ignorant accompli est joyeux parce qu'il réussit et triste parce qu'il échoue : il ne sait pas en l'occurrence que c'est sa pensée qui produit sa tristesse ou sa joie et non les causes extérieures à ces pensées et ainsi il est balloté au gré des vents et des modes. Il croit alors qu'il faut accumuler le plus possible de sources extérieures de satisfactions, que ce soient des biens de consommation ou des signes extérieurs de la bénédiction divine. N'ayant pas conscience de son ignorance, il ne doute pas un instant que les choses puissent être autrement.

Un philosophe en devenir, "progressant" comme disaient les stoïciens, est celui qui ayant conscience de son ignorance des moyens réels de connaître la félicité à laquelle aspire son âme n'en sait pas moins que les moyens ordinaires que les hommes ont cru trouver pour y parvenir sont inadéquats.

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Messagepar Vanleers » 30 oct. 2013, 12:28

A Henrique

Je suis d’accord avec ce que vous écrivez mais je m’interroge à partir des deux phrases suivantes :

« Ainsi un homme qui a conscience de son ignorance dans ce sens éthique, n'est rien d'autre que celui qui a conscience de son angoisse vitale et qui se rend bien compte de la vanité des divertissements qui occupent le plus gros des existences humaines ordinaires, autrement dit du fait qu'il ne sait pas comment se libérer de cette angoisse. Si vous croyez déjà savoir tout ce qu'il faut pour vivre une vie humaine de paix et de joie en pensant par exemple comme la plupart des hommes que l'argent, les honneurs et les plaisirs sont ce qu'il faut, pourquoi le message de l'Ethique vous atteindrait-il le moins du monde ? »

Voilà deux genres d’hommes, l’un qui a conscience de son angoisse vitale et l’autre qui ne l’a pas.
Et pourtant, l’homme libre s’adresse à l’un et à l’autre en leur montrant quelque chose d’autre.
Il les invite à détourner leur regard, l’un de son angoisse et l’autre de ce qu’il croit savoir pour vivre.
Il leur parle, par exemple, du « credo minimum » ou du « credo minimum minimorum » dont nous avons discutés.
Certes « l'homme libre ne cherche pas pour autant à convaincre tout ce qui lui tombe sous la main », comme vous l’avez écrit dans votre avant-dernier post mais il ne cesse pas, me semble-t-il, de proposer sa vision du monde. N’est-ce pas là se mettre dans la perspective d’E IV 37 :

« Le bien auquel aspire pour soi chaque homme qui suit la vertu, il le désirera aussi pour tous les autres hommes, et d’autant plus qu’il possédera une plus grande connaissance de Dieu »

Bien à vous

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Messagepar Vanleers » 30 oct. 2013, 22:09

A Henrique

Vous avez donné un critère, que je trouve très important, du philosophe accompli, dans un sens spinoziste.

Je me contente de le citer, à l’attention du lecteur qui, trop pressé, n’aurait pas pris le temps de lire attentivement votre dernier post.


« Un philosophe accompli sur le plan pratique, dans un sens spinoziste, se reconnaît je pense à sa capacité de se satisfaire de toutes les insatisfactions de l'existence humaine. S'il ne réalise pas un projet, il ne sera pas plus satisfait que n'importe qui, mais parce qu'il sait et sent qu'il n'y a dans l'être aucune privation réelle, que l'être est entièrement plein de lui-même, il trouve sa béatitude même dans cet échec autant que dans ses réussites. »

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Messagepar AUgustindercrois » 01 nov. 2013, 11:13

Comment définir charité et justice d'un point de vue ontologique et psychologique selon vous? Comment Matheron définit-il ces deux concepts?

J'aimerais lire le Christ et le salut des ignorants, et je ne l'ai pas trouvé. Il n'est disponible nulle part.

Auriez - vous la charité de m'y faire accéder? Merci.

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Messagepar Vanleers » 01 nov. 2013, 17:38

A AUgustindercrois

Vos questions portent sur le cinquième article de foi de la religion universelle que Spinoza expose au chapitre 14 du TTP (voir les posts précédents)

A mon avis, au simple vu des actes de justice ou de charité que pratique un individu, il est impossible de discerner si cet individu est un spinoziste, un chrétien,…
Ce qui différencie le premier du second, par exemple, c’est que le spinoziste agit en replaçant ses actes dans un cadre ontologique qui n’est pas celui du chrétien.

C’est ce qu’écrit également Matheron, si je l’ai bien compris et, comme vous n’avez pas son livre, vous trouverez ci-dessous ce qu’il en dit en suivant le chapitre 4 du TTP.

Bien à vous

5. Le philosophe, dans la mesure où il connaît Dieu, veut le connaître et le faire connaître mieux encore ; plus nombreuses sont les conséquences qu’il a déjà déduites de la nature de Dieu, plus grande est sa joie, plus vif est le désir qu’elle lui inspire de perfectionner son savoir et de le communiquer à autrui. Or voilà qui requiert certaines conditions très précises. Car l’homme n’est pas entendement pur : sa finitude le condamne à être sans cesse affecté par toutes sortes de causes extérieures, dont l’action peut stimuler ou entraver son développement intellectuel. Pour mener à bien notre entreprise, il nous faut donc agir sur le monde : créer autour de nous un milieu favorable à la science, choisir les moyens adaptés à cette fin, éliminer les obstacles ; bref, mener un genre de vie bien défini. Entendons-nous : cette ligne de conduite, le philosophe la déduit de son projet fondamental ; en tant qu’il en comprend la nécessité, il est nécessairement déterminé à la suivre ; s’il lui arrive parfois de s’en écarter, cela vient simplement de ce que les idées claires n’occupent pas encore une assez grande place dans son esprit pour que le déterminisme qu’elles engendrent puisse l’emporter en toutes circonstances sur le déterminisme des passions : le « libre arbitre » n’a rien à y voir. Mais enfin, cette réserve faite, les moyens qui conduisent à la connaissance de Dieu peuvent bien être considérés comme des « commandements de Dieu » (jussa Dei) : ils nous sont, d’une certaine façon, « prescrits » par l’idée de Dieu, c’est-à-dire par Dieu lui-même en tant qu’il existe dans notre esprit. L’expression « loi divine » convient donc parfaitement pour désigner la règle de vie qu’ils définissent.
Quels sont ces moyens ? En quoi consiste cette règle de vie ? C’est ce qu’enseigne l’Ethique universelle : très exactement, la seconde moitié du livre IV de l’Ethique de Spinoza. Sur le plan individuel, nous avons besoin, pour cultiver notre entendement, d’un champ perceptif aussi riche et aussi équilibré que possible, qui requiert lui-même un développement harmonieux de toutes les aptitudes de notre corps (prop. 38) ; et il faut pour cela, bien entendu, que soit d’abord assurée la sécurité de notre existence (prop. 39). Sur le plan interhumain, la diffusion des lumières exige un climat de coopération et de concorde (prop. 40) ; climat indispensable, par ailleurs, à notre sécurité personnelle et à l’épanouissement de toutes nos virtualités : si nous devions lutter seuls contre la nature, si nous devions toujours redouter les autres hommes, notre misère physiologique et nos angoisses étoufferaient en nous toute capacité de réflexion. De là se déduisent, en un sens, les « fondements de la meilleure des Républiques » : le philosophe souhaite que l’Etat soit organisé en fonction de ce double but, selon l’un ou l’autre des modèles constitutionnels que décrit le Traité Politique ; lorsque la conjoncture le lui permet, il tente, pacifiquement, et par les seules ressources de la persuasion, de faire partager ses vues aux autorités légitimes. Mais, ce n’est pas toujours possible ; quand bien même le serait-ce, les institutions, de toute façon, ne font que jeter les bases d’une paix sociale qui reste à parfaire. D’où la règle de vie interhumaine (ratio vivendi inter homines) qui, sans aucune exception cette fois, préside à la vie privée du philosophe. Celui-ci, d’une part, sans s’adonner à d’inutiles mortifications (prop. 45, scolie), s’efforce systématiquement de faire prévaloir l’amour sur la haine dans ses rapports avec autrui (prop. 46) ; les dernières propositions du livre IV montrent comment il doit s’y prendre. D’autre part, puisque la pire des sociétés vaut encore mieux pour lui que la solitude (prop. 73) ou que le chaos de la guerre civile, il respecte immuablement les lois de l’Etat. Justice et charité : tels sont donc, en définitive, les deux « commandements » qui résument la « loi divine naturelle » appliquée au domaine pratique.
Trois remarques précisent l’analogie avec la loi du Christ. En premier lieu, cette morale est une morale de l’intention. Suivre la loi divine, c’est aimer Dieu, non par crainte du supplice ni par amour pour autre chose (plaisirs, renommée, etc.), mais uniquement parce que l’on se réjouit de connaître Dieu. N’est pas juste, par conséquent celui qui rend à chacun le sien à seule fin d’éviter la potence ; seul mérite ce nom, en toute rigueur, celui qui obéit aux lois parce qu’il en connaît la vraie raison – parce qu’il a compris, en d’autres termes, que la paix civile est indispensable à la jouissance du Souverain Bien qu’il recherche avant toute chose – ; le premier est esclave de causes extérieures qui peuvent toujours cesser d’agir, alors que le second, quelles que soient les circonstances, ne se détournera jamais du droit chemin. De même, comment aimerions-nous notre prochain d’une âme absolument constante, en vertu d’une décision indépendante de toute conjoncture, si nous ne nous donnions pour fin suprême un perfectionnement intellectuel que seule la société de nos semblables rend possible ? Les « bonnes œuvres » suivent nécessairement de l’amour de Dieu lorsque cet amour nous domine, mais l’inverse n’est pas vrai : comme l’avait vu le Christ, ce qui importe, c’est le consentement de l’âme.
En second lieu, cette loi divine est universelle, c’est-à-dire commune à tous les hommes ; elle a été déduite, en effet, de la nature humaine en général ; tous les hommes ont un entendement, qu’ils aspirent plus ou moins à développer ; tous, qu’ils en aient ou non une conscience nette, possèdent l’idée adéquate de Dieu ; aucun, sans cette idée, ne pourrait former la moindre notion distincte ; partout et toujours, les conditions pratiques de la connaissance de Dieu sont les mêmes. La loi divine, au même titre que celle du Christ, s’adresse donc à l’humanité dans son ensemble. Ce qui la distingue de celle qu’enseigna Jésus, c’est un appareil théorique que la plupart des hommes, en fait, ne sont guère capables de comprendre : si les ignorants peuvent en accepter les conclusions, ils en saisissent mal les prémisses. Mais du moins sa catholicité est de droit.
Enfin, en troisième lieu, elle est aussi simple que la religion évangélique. Elle n’oblige personne à ajouter foi à quelque récit historique que ce soit : déduite de la seule considération de la nature humaine, elle valait pour Adam aussi bien que pour n’importe qui. Aucune cérémonie liturgique, à plus forte raison. Les rites peuvent être bons par institution, lorsqu’ils permettent, dans un contexte sociologique donné, d’assurer la conservation de tel Etat en particulier. Ils peuvent aussi, dans le cadre d’une communauté religieuse organisée, représenter symboliquement un bien nécessaire au salut. Mais, de soi, ils sont indifférents : la lumière naturelle ne nous prescrit rien d’autre que ce dont elle nous fait elle-même concevoir le lien avec la béatitude, et tel n’est pas leur cas. En définitive, donc, la convergence est totale : le « vrai culte de Dieu », pour Spinoza comme pour Jésus-Christ, consiste uniquement en la justice et en la charité.
(pp. 107-110)


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