Béatitude et détachement de soi

Questions touchant à la mise en pratique de la doctrine éthique de Spinoza : comment résoudre tel problème concret ? comment "parvenir" à la connaissance de notre félicité ? Témoignages de ce qui a été apporté par cette philosophie et difficultés rencontrées.
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Béatitude et détachement de soi

Messagepar Vanleers » 13 janv. 2014, 16:36

Nous proposons de rapprocher la notion de « détachement » chez Maître Eckhart (1260-1328) de celle de « béatitude » dans l’Ethique, via la notion d’« acquiescentia » telle que la comprend Spinoza, et d’en tirer des enseignements pratiques.

1) Maître Eckhart a forgé un néologisme (abegescheidenheit) que l’on traduit habituellement en français par « détachement ».
Citons un extrait de « Maître Eckhart Du détachement et autres textes » - Traduit et présenté par G. Jarczyk et P.-J. Labarrière - Rivages poche 1995.

« Abgeschiedenheit - orthographié, au temps de Maître Eckhart, abegescheidenheit - est un mot de structure négative. Il est composé de la particule ab, qui marque la prise de distance, et du verbe scheiden qui exprime l’idée de « partir », « quitter », « se séparer ». Pour autant, l’emploi qu’en fait Maître Eckhart lui confère de façon prioritaire un poids positif, comme le note avec bonheur le linguiste Hoffmeister, dans son Dictionnaire des concepts philosophiques : « Abgeschiedenheit, moyen-haut allemand abegescheidenheit, terme forgé par Maître Eckhart pour le parfait reposer-dans-soi, être-un-avec-soi-même de l’âme, dans le retrait à l’égard de l’homme et du monde ». A y regarder de près, cette « présence à soi-même » est essentiellement une reconnaissance de soi, un laisser-être-soi-même sans ajout d’aucune sorte. C’est bien pourquoi il est heureux qu’en l’occurrence la qualification négative n’intervienne qu’en seconde instance, comme la condition d’un accomplissement intérieur/extérieur pensé tout entier sous la figure positive de « présence à soi-même/ être soi-même » ».

2) Examinons maintenant la notion d’acquiescentia dans l’œuvre de Spinoza.

Giuseppina Totaro a montré que le terme « acquiescentia », absent de tous les dictionnaires de latin jusqu’aux XVII° et XVIII° siècles compris, avait été repris par Spinoza à une traduction en latin de Henri Desmarets des Passions de l’âme (II 63) de Descartes, traduction (non revue par Descartes) dans laquelle le latin « acquiescentia in se ipso » rendait le français « satisfaction de soi-même » (cf. son article « Acquiescentia » dans la cinquième partie de L’Ethique de Spinoza in Revue Philosophique de la France et de l’Etranger 1994 n° 1 pp. 65-79)

Spinoza emprunte à Descartes, via son traducteur Desmarets, le mot acquiescentia mais il lui donne un sens différent.

Si, dans les troisième et quatrième partie de l’Ethique, il est question de l’acquiescentia in se ipso, assez proche de la satisfaction et de la satisfaction de soi de Descartes, la situation change dans la cinquième partie, comme l’explique Giuseppina Tortora (op. cit. pp.78-79) :

« […] on peut toutefois affirmer que l’étude du champ sémantique du terme acquiescentia permet d’interpréter la cinquième partie de l’Ethique à la lumière de la distinction entre connaissance rationnelle et intuitive, en délimitant deux niveaux d’analyse, deux plans différents par rapport auxquels, avec continuité et constance, les choses peuvent être envisagées et interprétées.
Agir selon la raison consiste à ne poursuivre que ce qui suit de la nécessité de notre nature « in se sola considerata » (E IV 59 dém.), en se conformant, aussi longtemps qu’on ignore que la mens est éternelle, à ce que la raison prescrit comme utile : les premières prescriptions de la raison sont le Courage (animositas) et la Générosité (generositas). Ainsi, dans la troisième et la quatrième partie, l’acquiescentia est in se ipso ; elle est l’effet de la considération de soi, de sa propre vertu ou puissance. Soumise au dynamisme de l’affectivité, elle est affectée d’un certain degré d’instabilité qui disparaît dans l’acquiescentia dont traite la cinquième partie. Alors le moment de la considération de soi est lu à l’intérieur de la considération de Dieu et elle est ainsi placée dans le contexte de la stabilité la plus grande. »

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Re: Béatitude et détachement de soi

Messagepar Vanleers » 13 janv. 2014, 16:39

Voyons maintenant le lien entre béatitude et acquiescentia.

1) Dans l’Ethique

La première occurrence de « beatitudo » se situe à la fin du scolie d’E II 49 (paragraphe noté I°) :
« Et donc cette doctrine, outre ceci qu’elle rend l’âme tranquille de toutes les manières, a également ceci qu’elle nous enseigne en quoi consiste notre suprême félicité ou béatitude, à savoir, dans la seule connaissance de Dieu, laquelle nous induit à faire seulement ce que l’amour et la piété conseillent. »

Spinoza est plus explicite sur le lien entre beatitudo et acquiescentia dans le chapitre 4 de l’appendice d’E IV :

« […] la béatitude n’est rien d’autre que la satisfaction même de l’âme (ipsa animi acquiescentia) qui naît de la connaissance intuitive de Dieu […] »

2) Dans le TTP

« Et puisque le salut et la béatitude véritables consistent dans la vraie paix de l’âme [vera animi acquiescentia] […] » (p. 111)

Citons une deuxième occurrence d’animi acquiescentia dans le TTP.
Après avoir évoqué l’Epitre aux Galates, Spinoza écrit :

« Et l’Esprit Saint lui-même n’est rien d’autre, en réalité, que la paix de l’âme [animi acquiescentia] que les actions bonnes font naître dans l’esprit » (p. 187)

Ces éléments sont suffisants pour considérer qu’il y a équivalence entre beatitudo et acquiescentia et Pierre Macherey écrit :

« […] le problème éthique fondamental demeure jusqu’au bout de savoir comment vivre, au sens plein du terme, en se délivrant de toutes les figures possibles de la crainte (crainte d’agir, crainte de penser, crainte d’aimer…) ; ceci est le fond même de la notion d’acquiescentia que nous avons rencontrée à toutes les étapes du processus de libération. » (Commentaire partie V p. 195)

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Re: Béatitude et détachement de soi

Messagepar Vanleers » 14 janv. 2014, 10:01

Nous pouvons maintenant tenter d’éclairer la vie dans l’acquiescentia (ou béatitude) par le « détachement » eckhartien.

L’extrait, cité dans le premier post, de l’ouvrage sur Maître Eckhart se terminait en disant que le détachement, selon Eckhart, était posé « comme la condition d’un accomplissement intérieur/extérieur pensé tout entier sous la figure positive de « présence à soi-même/être soi-même ». »

On ne voit pas de différence entre un tel « détachement » et l’acquiescentia au sens de Spinoza mais poursuivons la lecture :

« Il serait donc erroné de mettre l’accent sur une attitude ascétique ou volontariste qui impliquerait une séparation plus ou moins violente à l’égard du monde naturel et humain ; c’est pourquoi le terme de « détachement » doit être lavé, en l’occurrence, de certaine tendance doloriste dont il s’est chargé principalement au siècle dernier, et ne peut convenir que si on le tient libre de cette tradition. Ce qu’il faut lire en lui, c’est la liberté la plus grande – une liberté non pas de sentiment, mais essentiellement de vide, de « sans prise » réelle sur quoi que ce soit d’autre que ce qui est, – « ce qui est » étant le tout-originaire sans ajout d’aucune sorte. »

Notons d’abord que le caractère ni ascétique, ni volontariste, du « détachement » rejoint ce que dit Spinoza de la béatitude en E V 42 :
« La béatitude n’est pas la récompense de la vertu, mais la vertu même »

Relevons ensuite que ce « détachement » est une liberté et que cette liberté ne relève que de « ce qui est », c’est-à-dire « le tout-originaire sans ajout d’aucune sorte ». En termes spinozistes, il s’agit de Dieu-Nature, ce qui confirme que le « détachement » eckhartien est complètement en phase avec la béatitude selon Spinoza (cf. E V 36 sc.)

Ceci nous amène à poser que la conscience de soi, de Dieu et des choses, dont parle le scolie d’E V 42 à propos du sage, est, concomitamment, un « détachement » (au sens d’Eckhart) de soi, de Dieu et des choses.
Entendons que le sage s’est détaché d’une connaissance inadéquate de soi, de Dieu et des choses pour entrer dans la connaissance du troisième genre, source de son acquiescentia, comme l’écrit Giuseppina Totaro :

« Cette connaissance du troisième genre, source de la « summa acquiescentia », est en somme ce que, dans le TRE, Spinoza a défini [comme] la connaissance de l’union de la « mens cum tota natura ». (op. cit. p. 75)

L’auteur poursuit :

« Tandis que, on l’a vu, l’acquiescentia que vise la raison se définit « in se ipso » comme « laetitia » née de la considération de soi et de sa propre « agendi potentia », l’acquiescentia animi, au contraire, ne naît pas seulement de l’idée de soi mais de l’idée de Dieu comme principe et fondement de la connaissance en quoi consiste uniquement l’essentia mentis. » (ibid.)

Disons donc que c’est « l’idée de Dieu comme principe et fondement… » qui opère le détachement, c’est-à-dire l’acquiescentia animi.

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Re: Béatitude et détachement de soi

Messagepar Vanleers » 14 janv. 2014, 16:35

Venons-en, maintenant, à des attitudes encore plus concrètes.

Du « détachement », source de l’acquiescentia spinoziste ou, mieux encore, acquiescentia elle-même, on peut rapprocher le précepte évangélique : « Ne jugez pas et vous ne serez pas jugés ».

Autrement dit, l’homme libre selon Spinoza (le sage) se désintéresse d’un certain nombre de questions qu’il estime sans importance et, surtout, se détache du désir d’y porter un jugement.
Il déserte le lieu du combat des querelles byzantines, des affrontements stériles sur des sujets secondaires.
Il cherche à se garder de la bêtise, au sens où :

« La bêtise reste prise dans des objets dérisoires. Elle veut à tout prix en dire quelque chose d’intelligent au lieu d’en reconnaître l’insignifiance » (Jean Tellez, La joie et le tragique. Introduction à la pensée de Clément Rosset – Germina 2009)

Il essaie de voir plus loin, d’élever le débat, de recadrer les situations en les replaçant dans une perspective plus large et, s’il est spinoziste, dans la vision ontologique du monde selon Spinoza, ce qui lui procure la joie la plus grande (E V 32)
Il ne faut pas oublier, en effet, que le « détachement » selon Maître Eckhart est un « laisser-être-soi-même sans ajout d’aucune sorte » ce qui « lui confère de façon prioritaire un poids positif », ce qui est, bien évidemment, le cas de l’acquiescentia selon Spinoza.

Il n’y a pas « détachement », au sens d’Eckhart, c’est-à-dire acquiescentia (béatitude) tant que nous ne savons pas que notre esprit est éternel.
Si nous sommes dans cette ignorance, dit E V 41, il reste nécessaire de se tenir aux prescriptions que la raison indique comme utiles puisque le premier et unique fondement de la vertu est la recherche de l’utile propre.
Ces prescriptions se ramènent au Courage (animositas) et à la Générosité (generositas) (E V 41 dém.). Nous serons alors, non pas sous le régime de l’acquiescentia mais sous celui de l’acquiescentia in se ipso.
La générosité nous porte à désirer la joie d’autrui, ce qui pourra consister à « manifester une politesse empathique qui porte secours, sans faire preuve de cette insensibilité policière qui, toujours, cherche à corriger. » (Karl Sarafidis)


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