Le spinozisme est-il une philosophie du bonheur ?

Questions touchant à la mise en pratique de la doctrine éthique de Spinoza : comment résoudre tel problème concret ? comment "parvenir" à la connaissance de notre félicité ? Témoignages de ce qui a été apporté par cette philosophie et difficultés rencontrées.
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Re: Le spinozisme est-il une philosophie du bonheur ?

Messagepar recherche » 07 déc. 2014, 15:12

Oui, ce type d'inclusions concourant à l'éternité dont vous parlez.

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Vanleers
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Re: Le spinozisme est-il une philosophie du bonheur ?

Messagepar Vanleers » 07 déc. 2014, 15:15

Celui qui est dans un état de tristesse « produira tous les efforts possibles, en persévérant dans son être, pour changer d’état, c’est-à-dire pour en acquérir un nouveau, qui soit joyeux » (Sévérac)
Parmi les efforts possibles, il y a celui, essentiel selon Spinoza, de comprendre, et nous avons vu que ce qui contribue véritablement à comprendre est un bien certain qui nous aide à vivre heureux.
Comprendre, c’est-à-dire non pas errer dans des cogitations du premier genre, ce qui serait tourner en rond, mais comprendre au sens de Spinoza, c’est-à-dire mettre en œuvre des connaissances du deuxième ou du troisième genre.
Est-ce toujours possible, quelle que soit la situation affective dans laquelle nous sommes plongés ?
En droit, oui, et Spinoza écrit :

« Il n’est pas d’affection du Corps dont nous ne puissions former quelque concept clair et distinct » (E V 4).

En fait, il peut s’avérer difficile d’avoir une idée claire et distincte d’une passion triste lorsqu’elle nous contraint fortement, c’est-à-dire d’en avoir une connaissance du deuxième genre. Ce sera possible lorsqu’elle se sera apaisée mais, sur le coup, peut-être impossible.

C’est ici qu’il faut rappeler que dans la partie V de l’Ethique, Spinoza expose successivement deux façons pour l’esprit « d’intervenir dans le déroulement de la vie affective de manière à y exercer une fonction de contrôle et de régulation » (P. Macherey – Introduction… V p. 40)
Nous appellerons ces deux solutions la solution de Thésée et celle de Dédale.
On sait que, dans la mythologie grecque, le premier s’échappa du Labyrinthe grâce au fil d’Ariane et le second grâce aux ailes qu’il avait confectionné pour lui et son fils Icare.
Citons à nouveau Pierre Legrain, qui dans « Dédale héros de la démesure » (Larousse 2009) rappelle que Kierkegaard :
« décrivait trois « stades », autrement dit trois manières de se comporter dans ce qu’on peut appeler le labyrinthe de la vie »
Il s’agit des stades esthétique, éthique et religieux et P. Legrain écrit à propos des deux derniers :

« Le stade éthique consiste à prendre le chemin, consciencieusement, et à en suivre humblement les méandres. La vie de celui qui a fait ce choix est une longue et incertaine randonnée qui peut valoir le salut du randonneur qui n’a pas fait de faux pas et ne s’est pas égaré. Ce pourrait être le parcours de Thésée, mais tout le monde n’a pas la chance, du berceau au sépulcre, de tenir le fil d’Ariane. Le stade religieux est le choix du raccourci prodigieux qui fait l’économie des chemins longs et tortueux et, tout de suite, ici et maintenant, prend la verticale qui mène à Dieu. »

Si la connaissance du second genre se révèle impossible à mettre en œuvre, au moins momentanément, pour sortir du labyrinthe affectif dans lequel nous sommes enfermés, il nous reste la connaissance intuitive (du troisième genre) que « Tout est en Dieu »
Nous nous échappons du labyrinthe par une voie inattendue qui n’est pas sans rapport avec l’épochè sceptique. Il ne s’agit plus de résoudre le problème mais de constater que nous ne voyons pas de solution, de se déprendre du problème, de le laisser tomber, en l’état, non résolu.
A chacun de voir si « ça marche ».

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Re: Le spinozisme est-il une philosophie du bonheur ?

Messagepar Vanleers » 07 déc. 2014, 16:35

A recherche

Excellent. Il ne vous reste plus qu’à vous procurer le livre de Sévérac et lire la suite.

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Re: Le spinozisme est-il une philosophie du bonheur ?

Messagepar Vanleers » 13 déc. 2014, 14:55

A recherche

Je vous ai renvoyé à la lecture de Sévérac car la question que vous posez est difficile, que Sévérac y répond beaucoup mieux que je ne pourrais le faire et que je ne peux pas vous recopier tout le livre.
Je me rends compte que j’avais oublié que la question était encore plus difficile que je ne le pensais lorsque je vous ai envoyé le précédent message.
Il s’agit en effet de concevoir comment un mode fini peut être éternel.
Sévérac aborde longuement cette question dans un sous-chapitre intitulé « Disjonction de l’éternité et de l’infinité »
A l’inverse, si je l’ai bien compris, Pierre Macherey lie, et ce serait à tort à mon avis, éternité et infinité.
Il s’appuie, en particulier, sur la démonstration d’E I 23 dans laquelle Spinoza écrit :

« […] en tant que ce même attribut est conçu exprimer l’infinité et la nécessité de l’existence, autrement dit (c’est, par la Défin. 8, la même chose) l’éternité, […] »

Je comprends que Spinoza dit que l’éternité est la même chose que la nécessité (c’est d’ailleurs plus clair dans le scolie d’E I 10) alors que P. Macherey pense que l’éternité est la même chose que la nécessité ET l’infinité.

Bien à vous

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Re: Le spinozisme est-il une philosophie du bonheur ?

Messagepar recherche » 13 déc. 2014, 22:59

Bonjour Vanleers,

J'avais pour ma part oublié de vous assurer que je me plongerai dans cette référence dont j'ai bien pris note.

Infinité comme nécessité est une idée que je comprends pour l'heure ainsi : il est éternellement vrai que telles conditions engendrent nécessairement telle réalité.

Merci à vous

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Re: Le spinozisme est-il une philosophie du bonheur ?

Messagepar Vanleers » 14 déc. 2014, 15:06

A recherche

J’avoue ne pas comprendre votre phrase, à moins que vous n’ayez voulu écrire : « Eternité (et non infinité) comme nécessité est une idée… »

A partir de la définition 2 et de la démonstration de la proposition 8 de la partie I, nous pouvons dire qu’une chose est infinie en son genre si elle ne peut être bornée par une autre de même nature.
Dans la définition 6, Spinoza entend par Dieu une chose infiniment infinie, consistant en une infinité de genres (attributs) et infinie quel que soit le genre.
Spinoza démontre en E I 19 que cette chose infiniment infinie (Dieu) est éternelle ainsi que tous les attributs qui la constituent.
La démonstration établit que si Dieu est éternel, c’est parce qu’il existe nécessairement et c’est par suite de cette nécessité qu’il est éternel, ce que Spinoza indique par le recours à la définition de l’éternité (définition 8).
Au passage, remarquons que c’est la première fois dans l’Ethique que Spinoza se réfère à cette définition.
Que Dieu existe nécessairement car c’est un étant infiniment infini, c’est ce qu’a démontré E I 11, mais, dans la démonstration d’E I 19, Spinoza ne se réfère plus à cette infinie infinité, mais seulement à la nécessité de l’existence de Dieu, pour démontrer qu’il est éternel.

Bien à vous

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Re: Le spinozisme est-il une philosophie du bonheur ?

Messagepar recherche » 14 déc. 2014, 15:14

En effet, je voulais écrire "éternité" et non "infinité" (et je m'étonne d'avoir commis ce lapsus).

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Re: Le spinozisme est-il une philosophie du bonheur ?

Messagepar Vanleers » 06 mars 2015, 14:59

Revenant, quelques mois plus tard, à ce fil, il m’apparaît aujourd’hui que le spinozisme est une philosophie de la béatitude qui se situe au-delà du bonheur et du malheur.
C’est aussi ce qu’écrit Pascal Sévérac (Spinoza Union et Désunion p. 252) :

« La béatitude, ou amour intellectuel de Dieu, est la réjouissance (gaudium) de la perfection même, quels que soient par ailleurs son augmentation ou sa diminution, ses adjuvants ou ses empêchements… Est-ce à dire que la béatitude n’est pas nécessairement gaie, et qu’il serait possible d’éprouver sa liberté même dans la tristesse ? La béatitude est satisfaction de l’esprit, jouissance de perfection, réjouissance de son union avec Dieu ; elle ne saurait donc être, en elle-même, diminution de puissance, passion de tristesse. Mais si nous la comprenons dans l’unité concrète de la durée et de l’éternité, la béatitude peut alors se concevoir comme contemporaine d’une tristesse, puisque pour diminuer en perfection, il faut en être doté : s’il est possible de jouir de sa perfection en même temps qu’on en perd, alors on peut être béat et triste à la fois. Cette béatitude est alors vécue comme un pôle de résistance à tout amoindrissement de la vie en soi : amour envers Dieu, elle affirme la puissance infinie du réel en notre être singulier. Bien plus, amour de notre esprit pour Dieu, la béatitude se comprend et se vit comme participation à l’amour infini que Dieu se porte à lui-même. Le réel, en toutes ses dimensions, pensée et matière à la fois, est aussi affect, c’est-à-dire puissance d’amour éternel et infini dont tout être vivant, à la mesure de son esprit et de sa conscience, fait l’expérience. »


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