Ethique spinoziste et éthique chrétienne

Questions touchant à la mise en pratique de la doctrine éthique de Spinoza : comment résoudre tel problème concret ? comment "parvenir" à la connaissance de notre félicité ? Témoignages de ce qui a été apporté par cette philosophie et difficultés rencontrées.
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Vanleers
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Ethique spinoziste et éthique chrétienne

Messagepar Vanleers » 16 mars 2015, 16:52

Martin Steffens a publié en 2011 un « Petit traité de la joie » (Salvator). Il a été lauréat du prix humanisme chrétien 2013 pour ce livre.
Il cite Nietzsche, Leibniz et bien d’autres auteurs mais pas Spinoza.
L’un de ses arguments en faveur de la suprématie, selon lui, de l’éthique chrétienne sur les éthiques qui ne se fondent pas sur un Dieu personnel est exposé dans l’extrait suivant :

« Le christianisme est la religion de ceux qui, ayant un jour connu un excès de joie, ayant pleinement goûté « la joie fragile et impérissable d’être né », ont ressenti l’irrépressible besoin non seulement d’entretenir cet état de grâce mais, ce qui finalement est la même chose, d’en remercier. Dieu se découvre dans le sentiment de gratitude. Et ce sentiment s’entretient par la vie sacramentelle. Tout, dans la religion chrétienne, dit le Dieu donateur, le Dieu relation, la joie d’avoir reçu et de pouvoir ainsi donner. Et tout ce qui ne dit pas cette Bonne Nouvelle, qui est le cœur du message du Christ, est nommé chrétien par erreur. On n’est pas chrétien pour telle ou telle raison : pour se rassurer, pour se consoler, pour donner un sens à sa vie (si d’ailleurs on le donne, ce sens, c’est qu’il n’en a pas…). On est chrétien comme la fauvette grisette chante : ni le chrétien ni la fauvette n’ont le choix, il leur faut dire quelle joie est la leur. » (pp. 149-150)

Au chrétien et à la fauvette, M. Steffens pourrait ajouter le spinoziste.

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Re: Ethique spinoziste et éthique chrétienne

Messagepar Shub-Niggurath » 16 mars 2015, 18:35

Vanleers a écrit :
Au chrétien et à la fauvette, M. Steffens pourrait ajouter le spinoziste.


Cela n'a pas grand chose à voir, la joie visée par Spinoza n'est pas n'importe quelle joie, comme dans le sentimentalisme chrétien qui se contente des petits oiseaux et des pâquerettes dans un rayon de soleil... La joie du philosophe c'est de comprendre, pas de contempler bêtement : "le suprême effort de l'esprit et sa vertu suprême sont de comprendre les choses par le troisième genre de connaissance", "tout ce que nous comprenons par le troisième genre de connaissance, nous en éprouvons une joie qu'accompagne l'idée de Dieu comme cause". Que les animaux éprouvent des joies, cela ne fait aucun doute, cela ne suffit pas pour en faire des philosophes. D'ailleurs les chrétiens considèrent la nature toute entière comme crée par Dieu, ce qui prouve bien qu'ils ne comprennent rien à Dieu, et sont fort éloignés de la joie qui naît du troisième genre de connaissance...

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Re: Ethique spinoziste et éthique chrétienne

Messagepar Vanleers » 17 mars 2015, 10:45

A Shub-Niggurath

Je vous trouve bien sévère pour ces malheureux chrétiens.

La joie qui naît de la connaissance du troisième genre ! Oui, certes : il s’agit de la connaissance des choses sous l’aspect de l’éternité (cf. E V 31).
Je vous ai écrit récemment, me basant sur la définition donnée dans la démonstration d’E V 30, que connaître les choses sub specie aeternitatis c’était « Tout voir en Dieu car Tout est en Dieu ».
Contrairement à ce qu’écrit Martin Steffens, le chrétien n’est pas le seul à être dans la joie et à en rendre grâce à Dieu, le spinoziste aussi, à sa façon.
Je cite cet auteur à nouveau :

« La critique qu’on pourrait faire à Nietzsche, dans la perspective même qui est la sienne (celle d’atteindre le plus plein contentement d’exister), serait en effet celle-là : l’humanité, une fois qu’on l’a privée d’un dieu à qui destiner son action de grâces et son hymne de louange, n’est-elle pas vouée à se clore sur elle-même, dans une illusoire suffisance, interdite désormais du goût des choses et de leur partage ? » (pp. 145-146)

Une telle critique ne peut s’adresser à Spinoza.
Je trouve étrange que quelqu’un qui se présente comme versé dans la connaissance des philosophes, qui se réclame de Nietzsche et de Leibniz et qui écrit un Petit traité de la joie, ne cite à aucun moment Spinoza, pourtant LE philosophe de la joie.
Craignait-il d’y trouver ce qui aurait ruiné ses meilleurs arguments en faveur de sa thèse de l’excellence exceptionnelle de l’éthique chrétienne ?

Bien à vous

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Re: Ethique spinoziste et éthique chrétienne

Messagepar Vanleers » 21 mars 2015, 17:30

Un chapitre du Petit traité de la joie s’intitule « La joie douloureuse de vivre » qui met en lumière un point d’incompatibilité entre l’éthique spinoziste et l’éthique chrétienne qu’expose Martin Steffens.
Parlant de la joie comme de la joie d’aimer, l’auteur écrit qu’elle est ouverture à autrui et par autrui et ajoute :
« Mais aussi est-elle douloureuse. Si Dieu est amour, il est en lui une secrète douleur que partagent tous ceux qui aiment. L’amour, en effet, est sentiment d’attachement à un être. […] En quoi l’amour ne s’accomplit pleinement que dans un difficile détachement à la faveur duquel il devient possible d’aimer le bonheur d’autrui pour lui-même, quand même nous n’en aurions aucune part. » (p. 96)

Nous sommes assez loin de Spinoza pour qui « la volonté de l’amant de se joindre à la chose aimée » est une propriété de l’amour et non son essence (E III définition des affects 6).
Spinoza définit en effet l’amour comme une joie qu’accompagne l’idée d’une cause extérieure.
Quant au « difficile détachement », on pourrait tenter de le rapprocher d’E V 2 :
« Si nous éloignons une émotion de l’âme, autrement dit un affect, de la pensée d’une cause extérieure, et le joignons à d’autres pensées, alors l’amour ou la haine à l’égard de la cause extérieure, ainsi que les flottements d’âme qui naissent de ces affects, seront détruits »

Mais on voit clairement qu’il ne s’agit pas ici d’une ascèse alors que M. Steffens écrit :
« Le saint chrétien n’est pas le sage antique ou le moine bouddhiste : jusqu’au bout, il vit l’intranquille condition d’avoir à aimer. Sans doute n’y a-t-il d’ascèse plus grande, plus réelle. » (pp. 98-99)

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Re: Ethique spinoziste et éthique chrétienne

Messagepar Vanleers » 22 mars 2015, 16:00

Martin Steffens consacre un chapitre à distinguer oui tragique et oui chrétien. Il compare deux façons de dire oui à l’existence, de consentir à la vie.
Le oui tragique est celui d’Œdipe :
« […] rattrapé par le destin qu’il croyait fuir, aveugle comme la destinée à ses désirs, Œdipe, paradigme du héros tragique, finit toutefois, dans un sublime amour, à prononcer ces mots : « Tout est bien ». […] L’homme tragique aime sans raison, contre la raison : il aime la vie quand même. » (p. 123)

Le oui chrétien est :
« le oui qu’on dit à notre vie [qui] peut s’entendre comme un merci. Reçue avant toute demande, la vie est ou bien absurde ou bien gratuite. Absurde pour celui qui s’en tient à la blessure narcissique d’avoir eu à recevoir, et ainsi de ne pouvoir tirer de son propre fonds la substance de son être. Gratuite, au contraire, pour celui qui, consentant à être une créature, se tourne avec reconnaissance vers son Créateur. » (p. 124)

Nous ferons deux remarques.
Tout d’abord, la philosophie de Spinoza n’est pas une philosophie tragique, comme, par exemple, l’explique André Comte-Sponville (Pascal et Spinoza p. 323 – Editions Amsterdam 2007) :

« S’il y a « un tragique propre au spinozisme » [comme l’a bien vu Laurent Bove, dans La stratégie du conatus – Vrin 1996 p. 319], cela ne fait pas du spinozisme une philosophie tragique. Le tragique, dirais-je volontiers, c’est tout ce qui s’oppose aux « désirs d’une âme philosophique », et c’est en quoi le tragique, bien sûr, est innombrable : c’est tout ce qui est « vain, sans ordre, absurde », ou plutôt qui paraît tel. Pourquoi, selon Spinoza, est-ce seulement une apparence ? Parce qu’il y aurait un ordre providentiel, un sens, un but ? Bien sûr que non [voir E I Appendice et E IV Préface]. Mais parce qu’il y a un ordre vrai, qui est celui de la Nature, une nécessité, une rationalité sans dehors et sans exception. »

Ensuite, le oui de Spinoza à l’existence prend, à la fin de l’Ethique la forme de l’acquiescentia, autre nom de la béatitude : acquiescement à la Vie (à Dieu-Nature) et joie d’être, d’être non pas substance mais mode de la Substance unique, expression particulière de la puissance divine.
M. Steffens aurait pu s’y référer, lui qui écrit :
« Ainsi se pourrait-il qu’un tel monde mérite ce que Leibniz [qui rencontra Spinoza], qui était latiniste de langue allemande écrivant en français, nomme d’un néologisme délicieux : notre « acquiescence ». » (pp. 78-79) et qui précise ensuite que « l’acquiescence leibnizienne diffère du consentement stoïcien par la foi toute chrétienne en la bonté de l’être » (p. 112)


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