La ruse de la connaissance du troisième genre

Questions touchant à la mise en pratique de la doctrine éthique de Spinoza : comment résoudre tel problème concret ? comment "parvenir" à la connaissance de notre félicité ? Témoignages de ce qui a été apporté par cette philosophie et difficultés rencontrées.
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Re: La ruse de la connaissance du troisième genre

Messagepar Vanleers » 31 août 2015, 17:12

Jean de la Croix indique deux manières de « résister aux vices et d’acquérir les vertus ».
On peut s’en inspirer en disant que Spinoza expose deux façons de réprimer et modérer les affects, l’une qui s’appuie sur la connaissance du deuxième genre et l’autre sur celle du troisième genre.
Eclairons cette dernière :

« La science intuitive [la connaissance du troisième genre] est connaissance de l’essence de la chose non pas tant comme conatus, effort d’une chose avec et contre l’effort des autres choses, mais comme force d’existence qui se soutient d’elle-même en tant qu’elle est une modalité précise de l’être éternel et infini. » (Pascal Sévérac, Le devenir actif chez Spinoza p. 404 n. 1 – Honoré Champion 2005)

P. Sévérac ajoute ;

« Vivre [selon la science intuitive], c’est non plus seulement chercher à s’adapter à l’autre, à convenir au mieux avec lui, à choisir dans telle ou telle situation la manière ferme et généreuse de se conserver [(tout cela s’appuie sur la connaissance du deuxième genre)] ; mais éprouver qu’automatiquement les esprits et les corps se conviennent selon une certaine nécessité éternelle. » (op. cit. p. 405)

Ne parlons peut-être plus de « ruse » de la connaissance du troisième genre mais de celle-ci comme d’un moyen « extraordinaire » par rapport à ceux, « ordinaires », décrits dans le scolie d’E V 10, qui s’opposent frontalement aux affects tristes à réprimer.
On pourrait parler d’un moyen « Ch’i » par rapport à des moyens « Cheng », pour reprendre une terminologie employée par Sun Tzu (L’art de la guerre p. 72 – Champs Flammarion 1972)
Un moyen aussi « extraordinaire » ne peut que surprendre et P. Sévérac écrit :

« En somme, vivre selon le troisième genre de connaissance revient à vivre d’une manière qui nous apparaît toujours d’abord, et souvent pour longtemps, comme insupportable, à nous qui vivons ordinairement dans l’imagination : comment vivre l’absolue positivité de l’être, celui de Dieu, de soi et des autres en même temps ? Une telle vie ne peut paraître insupportable, ou tout bonnement impossible, qu’à l’homme d’imagination, qui ne peut s’empêcher de contempler, avec affliction, la négativité des choses mêmes. » (ibid.)

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Re: La ruse de la connaissance du troisième genre

Messagepar Vanleers » 01 sept. 2015, 11:45

La référence à L'art de la guerre de Sun Tzu dans le post précédent conduit à envisager la modération et la répression des passions comme faisant l’objet de stratégies. C’est ce que développe Pascal Sévérac :

« Encore une fois, que la connaissance du troisième genre ait des effets sur les affects passionnels, nous ne saurions le nier – la fin du scolie d’E V 20 et la dernière proposition de l’Ethique, par exemple, en témoignent. Mais il n’est pas sûr que la vérité du devenir actif chez Spinoza puisse être lue comme une stratégie, même rationnelle, de conservation de soi avec les choses extérieures : penser et vivre selon la science intuitive, n’est-ce pas justement penser et vivre d’une manière telle que l’axiome de la partie IV n’ait plus de validité ? Précisons que lorsque nous affirmons que la stratégie de conservation n’est pas la vérité du devenir actif, nous ne voulons pas dire qu’elle n’en est qu’un aspect illusoire : cette stratégie de résistance et d’affirmation de soi dans une logique conflictuelle des rapports interhumains est absolument réelle dès lors qu’est considérée l’activité finie du sage, c’est-à-dire sa pratique de l’altérité comme extériorité, ou encore son activité en rapport avec la passivité. La stratégie est alors stratégie de la convenance. Mais dès lors qu’est considérée son activité éternelle, c’est-à-dire son rapport à l’altérité comme unie au principe causal identique, alors toute stratégie s’abolit. Certes, dans la mesure où cette activité éternelle est celle d’un sage qui continue à rencontrer des ignorants, elle peut encore être considérée comme stratégie (à travers l’intellection et l’expérience de l’union, le sage cherche encore à convenir). Mais dans la mesure où elle est considérée en elle-même, du point de vue de la seule sagesse, cette « stratégie » est en fait vécue comme dissolution de toute stratégie, comme expérience de l’union nécessaire et éternelle des puissances différentes : le sage ne peut bien se vivre dans une stratégie de la convenance à réaliser que s’il se vit dans une expérience de la convenance effectuée. Il ne peut vaincre la haine des ignorants par l’activité de l’amour (stratégie nécessaire dans la logique conflictuelle de l’impuissance) que parce qu’il connaît et vit la véritable logique des puissances modales différentielles : la logique du conflit est bel et bien la réalité des rapports entre hommes impuissants ; mais elle ne peut être comprise et transformée que par l’affirmation de la logique de la convenance éternelle des puissances humaines. » (op. cit. pp. 403-404)

La stratégie de la convenance à réaliser met en œuvre la connaissance du deuxième genre et la « stratégie » (s’il faut encore utiliser ce nom) de la convenance éternellement effectuée, la connaissance du troisième genre.
Ces deux genres de connaissance sont donc éthiquement liés entre eux, au sein du processus de libération dans lequel un homme devient actif.
Ce lien pratique n’est pas sans rappeler celui qui unit « la force normale, directe, dite Cheng, et la force extraordinaire, indirecte, dite Ch’i » (L’art de la guerre op. cit. p. 72) :
« Le Cheng et le Ch’i sont comparés à deux anneaux entrelacés. “ Qui peut dire où commence l’un et où finit l’autre ? ” Leur interchangeabilité offre une gamme infinie de possibilités. Les fonctions du Cheng peuvent se muer en fonctions Ch’i et vice versa. » (ibid.)

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Re: La ruse de la connaissance du troisième genre

Messagepar Vanleers » 05 sept. 2015, 17:46

Du troisième genre de connaissance « naît nécessairement un Amour intellectuel de Dieu » (E V 32 cor.) ; mais « L’Amour intellectuel de l’Esprit envers Dieu est l’Amour même de Dieu dont Dieu s’aime lui-même » (E V 36)
De plus, en s’aimant lui-même, Dieu « aime les hommes » (E V 36 cor.) et, ajoute le scolie, notre salut consiste dans « l’Amour de Dieu envers les hommes ».

Dès lors, ne suffirait-il pas, pour « traverser la vie non dans la tristesse et les pleurs, mais dans la tranquillité d’âme, la joie et la gaieté » (Lettre 21 à Blyenbergh), de « laisser faire » cet amour de Dieu envers les hommes, c’est-à-dire de lâcher prise ?
On éclairera ce point en rapportant ce que dit François Roustang au sujet de la thérapie par l’hypnose dans deux interviews qu’on peut lire en :

http://revolution-lente.coerrance.org/f ... itudes.php

A la question : « En tant que thérapeute, qu’entendez-vous par “lâcher prise” ? », il répond :

« Lâcher prise, c’est renoncer aux intentions, aux projets, à la maîtrise de son existence. C’est un abandon de la pensée, de la volonté, et même du résultat. Quelqu’un qui ne cherche plus rien n’attend plus rien, devient disponible et s’ouvre à quelque chose d’autre. C’est cela la magie : laisser venir les forces vives qui sont en nous. »
Il précise :

« Par exemple, il y a quelqu’un qui est venu me voir très angoissé, bourré de problèmes… et quelque temps après je reçois un petit mot "j’ai l’impression que ma vie est changée, et résonne dans ma tête - et pas seulement dans ma tête, dans ma vie - laisser faire, laisser se faire"… C’est quelqu’un qui était dans un état de tension extraordinaire. Je lui ai dit "il n’y a rien à faire si ce n’est de vous laisser faire, laisser les choses se faire"… Je pense qu’on n’a pas besoin de morale, qu’on n’a pas besoin de se soucier de l’hygiène de vie et tout ça. Ça vient tout seul. »

Toutefois, lâcher prise et laisser faire Dieu qui, à travers nous, aime les hommes pourrait apparaître comme une position quiétiste, voire fataliste. Or, la proposition E V 25 énonce :

« Le souverain effort de l’Esprit (summus Mentis conatus) et sa souveraine vertu est de comprendre les choses par le troisième genre de connaissance. »

La connaissance du troisième genre, donc l’amour intellectuel de Dieu, nécessite un effort mais son résultat est paradoxal, comme l’écrit Pascal Sévérac :

« Le suprême effort (summus conatus) engendre l’activité, la joie, l’amour qui est sans effort : il engendre ce qu’on pourrait appeler une activité en repos (acquiescentia). » (op. cit. p. 427)

Ce que l’on peut rapprocher du wou wei (non-agir) taoïste, « qui n'est pas une attitude d'inaction ou de passivité, mais le fait d'agir en conformité avec « l'ordre cosmique originaire », le mouvement de la nature et de la Voie (Tao) » (Wikipédia).

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Re: La ruse de la connaissance du troisième genre

Messagepar cess » 08 sept. 2015, 20:13

Bonsoir Vanleers....

Merci pour citer François Roustang...
et simplement rajouter sa conclusion que je trouve très juste sur le lien dont vous nous avez gratifié...

si ce n'est que ces temps de lâcher-prise ne sont pas sensés nous éloigner de la réalité mais au contraire nous rallier avec elle..."
avec mes mots.....
Il s'agit peut-être de recomposer toujours et encore ces liens, ces configurations d'affects qui parfois nous font souffrir, voir les choses d'une autre place, d'une autre manière...
J'essaie pour ma part de comprendre les forces et énérgies en présence, les jugements qui risquent tomber comme des couperets par exemple dans une organisation professionnelle avant d'acter une décision...tout en tentant de faire vivre l'Ethique Universelle que nous a légué Spinoza.
Le lâcher-prise s'assortit souvent d'un sport de combat mais n'est ce pas ce qu'est la philosophie?

Bien à vous

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Re: La ruse de la connaissance du troisième genre

Messagepar Vanleers » 18 sept. 2015, 17:47

Bonjour cess

Vous écrivez :

« Le lâcher-prise s'assortit souvent d'un sport de combat mais n'est-ce pas ce qu'est la philosophie? »

Vous rappelez ainsi que l’éthique de Spinoza est une éthique de la force et qu’il s’agit de combattre et vaincre l’adversaire, comme l’illustre le vocabulaire guerrier du scolie d’E IV 46.
Le lâcher prise est une technique de combat, un moyen extraordinaire, une « ruse », pour reprendre le titre de ce fil.
Dans cette ligne, François Roustang, propose une « préconisation thérapeutique à contre-courant » : ne plus s’occuper de ses émotions car, dit-il, « Sentiments, émotions ou souvenirs ne sont que des témoins d’un passé déjà mort. »
Ne peut-on rapprocher cela de « ce que nous a légué Spinoza », pour reprendre votre expression ?
En effet, les passions dépendent des seules idées inadéquates (E III 3), c’est-à-dire de l’imagination.
Et l’esprit se trompe lorsqu’il imagine, lorsqu’« on le considère manquer d’une idée qui exclue l’existence des choses qu’il imagine avoir en sa présence » (E II 17 sc.).
Or, c’est ce que fait l’esprit lorsqu’il est soumis aux passions : il imagine « simplement » (simpliciter) (E V 5 dém.), c’est-à-dire qu’il ne voit pas que ces passions sont « des témoins d’un passé déjà mort »
Et F. Roustang conclut :

« En thérapie, on apprend à se situer dans la nappe phréatique, dans ce lieu de fécondité, et l’on constate alors que dans la vie, tout va pouvoir s’arranger. Dès que l’on a accepté de perdre le contrôle, l’énergie revient. »

N’est-ce pas cela, la connaissance du troisième genre ?

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Re: La ruse de la connaissance du troisième genre

Messagepar cess » 19 sept. 2015, 08:38

oui,

C'est une ressource extraordinaire...Dans certaines situations difficiles que nous traversons parfois; Spinoza nous lance un clin d'oeil "rusé" et pour moi dans une certaine mesure "tendre".(cela fait partie du processus) ...Ressentir cette joie, éprouver que nous sommes éternels correspond à cette prise de distance ou lâcher prise radical....
Il s'agit toutefois, d'aligner rigoureusement les idées adéquates....La rigueur est de mise pour une qualité optimale de l'instant. Cette qualité est atteinte lorsque ma raison vient buter sur le mystère stupéfiant de la Vie sans jamais basculer dans la croyance (qui serait l'imagination) mais s'en remettre seulement à cette intense acceptation, de ce que l'on ne peut pas savoir ,de ce que l'on ne pourra JAMAIS savoir, de l'origine de nos existences.
Se prendre ce constat de plein fouet tout en éprouvant l'Unité de l'instant.....souriant dans notre intimité

Et de cet espèce de "Reset" reconstructeur ou purifiant, repartir sans cesse sur- encore et toujours- une meilleure connaissance de soi. Car comprendre les lois de la Nature, c'est comprendre quelque part celles de sa nature- une question de rapport à la majuscule en quelque sorte-....ou cette possibilité inouïe de pouvoir sortir de nos subjectivités pour vivre le Vrai...un instant...

Bien à vous

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Re: La ruse de la connaissance du troisième genre

Messagepar Vanleers » 19 sept. 2015, 17:27

A cess

Vous écrivez :

« Cette qualité est atteinte lorsque ma raison vient buter sur le mystère stupéfiant de la Vie sans jamais basculer dans la croyance (qui serait l'imagination) mais s'en remettre seulement à cette intense acceptation, de ce que l'on ne peut pas savoir ,de ce que l'on ne pourra JAMAIS savoir, de l'origine de nos existences. »

Nous avons déjà discuté de la question de savoir s’il était opportun de recourir à la notion de « mystère » dans la philosophie de Spinoza.
Si par « mystère » on entend ce qui n’est pas explicable rationnellement mais qui relèverait du suprarationnel, du surnaturel, alors il est clair que la philosophie de Spinoza est étrangère à cette notion.
Bien entendu, beaucoup de choses nous échappent, ce que reconnaît Spinoza lui-même, par exemple dans la lettre 32 à Oldenburg :

« Je vous l’ai dit en effet dans ma précédente lettre, pour ce qui est de savoir absolument en quelle manière les choses se lient les unes aux autres et s’accordent avec leur tout, je n’ai pas cette science ; elle requerrait la connaissance de la nature entière et de toutes ses parties. Je m’applique en conséquence à montrer quelle raison m’oblige à affirmer que cet accord et cette liaison existent. »

Je donne à nouveau une citation d’Alexandre Matheron qui soutient que la connaissance du troisième genre ne recèle aucun mystère (c’est un peu long !)

Bien à vous


« Celle-ci ne recèle aucun mystère : elle n’est rien d’autre que la connaissance des choses naturelles par leur cause immanente, c’est-à-dire par Dieu – ou, ce qui revient au même, la connaissance de Dieu, puisque connaître un effet par sa cause immanente revient tout simplement à enrichir notre connaissance de cette même cause (E V 24). Nous n’y accédons pas d’un seul coup, par une sorte de grâce miraculeuse et imprévisible : si nous possédons naturellement l’idée vraie de Dieu, nous ne voyons pas d’emblée qu’elle est l’unique source de toute science ; le concept de Dieu, en soi, est à la racine de n’importe lequel de nos concepts, mais, pour que nous arrivions à nous en apercevoir, il faut que notre connaissance du second genre soit déjà assez développée (E V 28) ; seule une longue familiarité avec la Physique géométrique, par exemple, peut nous faire comprendre que l’Etendue, loin d’être une simple propriété commune ou un simple substrat inerte, est l’Attribut divin dont découlent nécessairement tous les corps. Une fois découvert ce premier fondement de notre savoir, il nous reste un long chemin à parcourir : la science intuitive procède [1] de l’idée adéquate d’un attribut divin à la connaissance adéquate de l’essence des choses (E II 40 sc. 2),mais elle peut aller plus ou moins loin dans ce sens ; à partir de l’Etendue, nous formons les concepts du mouvement et du repos, puis ceux des lois universelles de la nature, puis ceux des lois de plus en plus particulières qu’engendrent ces lois universelles en se combinant les unes aux autres (TRE § 101, TTP ch. 7 G p. 102), et la connaissance du troisième genre ne sera vraiment achevée que lorsque nous aurons reconstruit génétiquement la combinaison de mouvement et de repos qui définit notre essence individuelle dans ce qu’elle a de singulier. Il ne s’agira d’ailleurs là que d’un achèvement tout relatif : outre notre essence individuelle, nous avons encore une infinité d’autres essences à concevoir, dans la connaissance desquelles nous désirons nous avancer aussi loin que nos aptitudes nous le permettent (E V 26) ; tâche infinie, dont nous ne viendrons jamais à bout. Un seuil, toutefois, est décisif : lorsque nous nous acheminons vers la connaissance de notre essence singulière, un moment arrive où les idées adéquates finissent par constituer la partie la plus importante de notre esprit ; alors, mais alors seulement, nous sommes tout à fait heureux. » (Le Christ et le salut des ignorants chez Spinoza – p. 151)

[1] Matheron souligne le mot « procède » car la connaissance des essences singulières est un processus sans fin, ce qu’il indiquera plus loin. Il parlera toutefois d’un seuil décisif, mais sans le définir précisément, à partir duquel notre connaissance des essences singulières, quoique inachevée, est néanmoins suffisante pour que nous soyons tout à fait heureux.

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Re: La ruse de la connaissance du troisième genre

Messagepar Vanleers » 21 sept. 2015, 11:33

François Roustang soutient que :

« On ne peut guérir que si l’on accepte de se réduire à l’état d’être vivant. Ce qui signifie : ne plus penser, ne plus vouloir, ne même plus s’occuper de ses émotions. »

Il précise :

« Sentiments, émotions ou souvenirs ne sont que des témoins d’un passé déjà mort. Ils ne sont que des fardeaux qui entravent notre marche, parce qu’ils reflètent nos habitudes. Il ne s’agit pas de réduire les émotions au silence, mais de les conduire peu à peu à rejoindre le silence dont elles sont sorties. Une thérapie réussie devrait nous permettre de vivre à deux niveaux. Je compare cela à la nappe phréatique. En surface, il y a des plantes et des arbres, et au fond, une source immobile indispensable pour que la vie se développe. En thérapie, on apprend à se situer dans la nappe phréatique, dans ce lieu de fécondité, et l’on constate alors que dans la vie, tout va pouvoir s’arranger. Dès que l’on a accepté de perdre le contrôle, l’énergie revient. »

F. Roustang préconise donc de rejeter le fardeau des sentiments, émotions ou souvenirs car ils ne sont que les témoins d’un passé déjà mort et de laisser faire la vie (de se situer dans la nappe phréatique).
Ceci trouve un écho dans ce qu’écrit Nietzsche au début de l’aphorisme 26 du Gai Savoir :

« Que signifie vivre. — Vivre — cela signifie : repousser sans cesse quelque chose qui veut mourir. Vivre — cela signifie : être cruel et implacable contre tout ce qui, en nous, devient faible et vieux, et pas seulement en nous. »

Ce que nous rapprocherons de ce qu’écrit Pierre Zaoui :

« Deleuze nous a appris la voie éthique des athées qui n’est ni une théorie des devoirs et des fins, ni un appel prophétique à de nouvelles expériences fondamentales ou inouïes mais une exigence de théoriser la vie la plus immédiate et la plus partagée : l’exigence d’un amour sans limites de la vie sous toutes ses formes effectives, des plus grandioses aux plus calamiteuses, faisant de toute éthique digne de ce nom une éthique vitaliste – ce n’est jamais soi ou l’autre en tant que personne qui est à louer, sa gloire et sa postérité, mais la vie anonyme et immédiate, sans voix et sans figure, qui passe entre tous, effondre et relève, redresse et console, dans une innocence admirable. Une telle éthique consiste toujours à rejeter la mort et le soi et toute doctrine, réalités à chaque fois trop personnelles ou trop circonstanciées pour ne penser que cette vie immédiatement une et multiple, pour n’affirmer que la joie souveraine de la vie ou ses quantités intensives, et ainsi laisser les morts enterrer les morts. (La traversée des catastrophes p. 42 – Seuil 2010)

Resterait à voir comment tout cela peut s’articuler précisément à l’éthique selon Spinoza.

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Re: La ruse de la connaissance du troisième genre

Messagepar Vanleers » 23 sept. 2015, 10:48

Je cite à nouveau François Roustang lorsqu’il dit :

« Une thérapie réussie devrait nous permettre de vivre à deux niveaux. Je compare cela à la nappe phréatique. En surface, il y a des plantes et des arbres, et au fond, une source immobile indispensable pour que la vie se développe. En thérapie, on apprend à se situer dans la nappe phréatique, dans ce lieu de fécondité, et l’on constate alors que dans la vie, tout va pouvoir s’arranger. »

Dans un cadre spinoziste, « vivre à deux niveaux » peut s’entendre comme vivre sub specie durationis et vivre sub specie aeternitatis (E V 29 sc.).
Vivre dans la perspective de la durée, c’est, inévitablement, être sujet aux passions (E IV 4) donc, être parfois en proie à des tristesses.
Mais vivre dans la perspective de l’éternité, c’est accéder à la béatitude (voir par exemple le scolie d’E V 31).
Vivant à deux niveaux, nous serons parfois simultanément dans la tristesse et dans la béatitude. C’est ce qu’explique Pascal Sévérac :

« La béatitude est satisfaction de l’esprit, jouissance de perfection, réjouissance de son union avec Dieu ; elle ne saurait donc être, en elle-même, diminution de puissance, passion de tristesse. Mais si nous la comprenons dans l’unité concrète de la durée et de l’éternité, la béatitude peut alors se concevoir comme contemporaine d’une tristesse, puisque pour diminuer en perfection, il faut en être doté : s’il est possible de jouir de sa perfection en même temps qu’on en perd, alors on peut être béat et triste à la fois. Cette béatitude est alors vécue comme un pôle de résistance à tout amoindrissement de la vie en soi : amour envers Dieu, elle affirme la puissance infinie du réel en notre être singulier. Bien plus, amour de notre esprit pour Dieu, la béatitude se comprend et se vit comme participation à l’amour infini que Dieu se porte à lui-même. Le réel, en toutes ses dimensions, pensée et matière à la fois, est aussi affect, c’est-à-dire puissance d’amour éternel et infini dont tout être vivant, à la mesure de son esprit et de sa conscience, fait l’expérience. » (Spinoza Union et Désunion p. 252 – Vrin 2011)

La béatitude, écrit Sévérac, « est alors vécue comme un pôle de résistance à tout amoindrissement de la vie en soi ».
« Pôle de résistance » selon Sévérac ou « nappe phréatique » selon Roustang, la pensée est la même. L’éthique de Spinoza n’est pas une philosophie du bonheur qui nous garantirait une joie perpétuelle mais elle montre et explicite la « force majeure » (Clément Rosset) qui fait vivre les hommes. Cette éthique nous invite simplement à prendre davantage conscience de cette force de vie et à nous y référer plus souvent.

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Re: La ruse de la connaissance du troisième genre

Messagepar Vanleers » 26 sept. 2015, 16:12

Les précédentes considérations sont corroborées par ce qu’écrit Pierre Macherey à la fin d’un article publié dans Spinoza puissance et impuissance de la raison – PUF 1999 :

« Il reviendra à la 5° partie de l’Ethique d’isoler l’unique affect dont la valeur est susceptible d’une appréciation non relative, mais absolue : l’amor intellectualis Dei, issu de la réconciliation finale des dispositions rationnelles et des dispositions affectives de notre régime mental, le seul de nos affects à pouvoir être reconnu comme bon en soi et sur lequel repose en dernière instance la perspective libératoire qui est ouverte à l’homme et dont l’investigation constitue en dernière instance l’objectif assigné à la philosophie. »

Il est question de l’amour intellectuel de Dieu dans 6 propositions consécutives de la cinquième partie de l’Ethique (32 à 37).
Spinoza en donne la définition dans le corollaire de la proposition 32.
Cet amour est une joie qu’accompagne l’idée de Dieu comme cause.
C’est un amour intellectuel car, ici, Dieu n’est pas saisi par l’imagination comme présent mais par l’entendement comme éternel.
Nous apprenons ensuite que cet amour naît du troisième genre de connaissance et qu’il est éternel (33 et scolie), qu’aucun autre amour n’est éternel (34 corollaire), que Dieu s’aime lui-même d’un amour intellectuel infini (35), que l’amour intellectuel de l’esprit envers Dieu est l’amour même de Dieu dont Dieu s’aime lui-même (36) et une seule et même chose que l’amour de Dieu envers les hommes (36 corollaire) et, enfin, qu’il n’y a rien dans la nature qui soit contraire à cet amour (37).

L’amour intellectuel de Dieu fait l’objet d’un article d’Henrique qui résume l’essentiel de l’éthique de Spinoza en :

http://www.spinozaetnous.org/article14.html

A noter le commentaire de Bruno Giuliani qui, en 2003, signalait déjà l’existence de la très spinoziste Biodanza.


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