La ruse de la connaissance du troisième genre

Questions touchant à la mise en pratique de la doctrine éthique de Spinoza : comment résoudre tel problème concret ? comment "parvenir" à la connaissance de notre félicité ? Témoignages de ce qui a été apporté par cette philosophie et difficultés rencontrées.
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Vanleers
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Re: La ruse de la connaissance du troisième genre

Messagepar Vanleers » 30 oct. 2015, 11:25

Dans la dernière proposition de l’Ethique, Bernard Pautrat traduit « libidines » par « désirs capricieux »
L’expression « désirs capricieux » est à rapprocher de la « fluctuatio animi » qui apparaît dans le scolie d’E III 17. Pierre Macherey commente :

« Dans le scolie de la proposition 17, Spinoza entreprend également de caractériser l’état mental qui correspond au fait que « un seul et même objet puisse être cause de plusieurs affects contradictoires ». Lorsque cela se produit, l’âme ne sait plus de quel côté se tourner, et se trouve alors plongée dans une disposition de « confusion mentale » (fluctuatio animi), qui révèle son profond désarroi : elle ne sait plus ce qui est aimable ou haïssable dès lors qu’elle est entraînée à aimer et à haïr à la fois une même chose, sans bien savoir pourquoi. » (Introduction… p. 166)

Il écrit aussi :

« Même si elle n’éclate qu’exceptionnellement, cette confusion mentale entache de son équivoque la plupart des mouvements affectifs qu’elle expose à d’insolubles contrariétés » (p. 168)

Disons même que la fluctuatio animi caractérise notre vie affective habituelle, que celle-ci est instable et que « comme les flots de la mer agités par des vents contraires, nous sommes ballotés, ignorants de ce qui nous attend et de notre destin. » (E III 59 sc.)
La proposition E V 42 énonce que c’est parce que nous jouissons de la béatitude que nous pouvons réprimer les désirs capricieux mais on dira, de façon équivalente que la béatitude libère l’homme de la « fluctuation de l’âme ».
En proie à un désir capricieux qui nous fait désirer une chose dont nous n’avons pas une connaissance adéquate et qui, en même temps, nous fait du bien et nous fait du mal, nous tournons en rond en ruminant.
Il faudrait pouvoir prendre un parti, rompre le cercle…

La béatitude est la sérénité (acquiescentia) qui naît de la connaissance intuitive de Dieu, c’est-à-dire de la connaissance de la commune appartenance au Tout (Dieu). Eprouver la béatitude pourra conduire à rompre, dans la paix, avec la chose désirée d’un désir capricieux, avec la chose qui, nous le reconnaîtrons alors, « n’était pas mon genre ! » (Swann pour Odette).

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Re: La ruse de la connaissance du troisième genre

Messagepar Vanleers » 31 oct. 2015, 20:46

On a cherché, sur ce fil, à mieux comprendre la vertu de la connaissance du troisième genre, en essayant de transposer un conseil attribué à Jean de la Croix à l’éthique spinoziste. Cette transposition a ses limites qu’il faut examiner maintenant.

Nous sortirons mieux d’un tourment passionnel, dit Jean de la Croix, si nous élevons notre cœur à l’union de Dieu plutôt qu’en résistant par un acte de vertu contraire.
Spinoza, lui aussi, récuse l’idée que la volonté puisse modérer les affects car, selon lui, il n’y a pas de volonté libre en l’homme, ni même de faculté qui s’appellerait volonté.
De même, Spinoza démontre que nous pouvons réprimer les passions mauvaises (les « libidines ») en jouissant de la béatitude, c’est-à-dire en nous élevant à l’amour intellectuel de Dieu.
L’accord avec le conseil sanjuaniste semble donc complet.

Toutefois, il faut considérer maintenant que l’amour intellectuel de Dieu (amor intellectualis Dei) ne surgit pas ex nihilo dans l’Ethique mais apparaît au terme d’une démarche rationnelle concrète visant à réprimer et maîtriser les affects.
Dans la première moitié de la cinquième partie, cette démarche, on pourrait dire ce travail, fondé sur la connaissance du deuxième genre, aboutit à l’amor erga Deum. Pascal Sévérac décrit ce processus :

« Celui qui s’efforce de comprendre et de modérer ses affects éprouve une joie qu’accompagne l’idée de sa liberté comme modèle : en ce sens il est conduit ex solo libertatis amore [E V 10 sc.]. Cet amour de la liberté peut même être entendu comme ce qui annonce l’amour de Dieu dont les propositions 11 à 20 expliquent l’origine, la nature et la force. En effet, en même temps que, sur la base du développement de la rationalité, se met en place une double logique de destruction de l’imaginaire admiratif simple et de construction de l’imaginaire pluriel simultané, se substitue aux amours mauvaises (l’amour de causes finies imaginées comme libres) l’amour de la cause réellement libre qu’est Dieu. Cet amour envers Dieu est éprouvé dès lors que l’imaginaire du rationnel, impliquant une expansion de la puissance de penser, est rapporté à l’idée de Dieu, cause libre ou cause par soi. L’amor erga Deum naît donc de la compréhension des affects, en tant que celle-ci rapporte les images des choses (les affections du corps), à l’idée de la communauté universelle à toutes choses entendue comme attribut divin : autrement dit, à l’idée de la cause première qu’est Dieu, par lequel s’expliquent toutes choses. » (Le devenir actif chez Spinoza p.392 – Honoré Champion 2005)

Dans la deuxième moitié de la cinquième partie, apparaît l’amour intellectuel de Dieu qui, lui, est rattaché au troisième genre de connaissance. Mais, écrit Chantal Jaquet :

« […] entre l’amor erga Deum et l’amour intellectuel de Dieu, il n’y a pas de différence de nature. C’est un seul et même amour qui se spécifie en amor erga Deum lorsqu’il est rapporté à l’esprit en relation avec le corps, et en amour intellectuel de Dieu lorsqu’il est rapporté à l’esprit sans relation avec l’existence du corps. » (Les expressions de la puissance d’agir chez Spinoza pp. 75-76 – Publications de la Sorbonne 2005)

Nul saut mystique dans l’Ethique : l’amour intellectuel de Dieu est dans la continuité de l’élaboration rationnelle des remèdes aux affects.

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Re: La ruse de la connaissance du troisième genre

Messagepar Vanleers » 01 nov. 2015, 10:33

Pierre Macherey imagine un dialogue des morts entre Spinoza et Pascal, arbitré par Fontenelle. On donnera ici le dernier échange dans lequel Spinoza explique à Pascal ce qu’il entend par amor erga Deum et amor intellectualis Dei :

Spinoza :

« […] Il faut se débarrasser d’une conception étriquée de l’imagination, qui ne voit en elle qu’une puissance d’erreur, ce qu’elle est seulement lorsque nous la pratiquons simplement, donc bêtement [E V 5 dém.], au lieu de la porter au point extrême de ce dont elle est capable dans ses limites propres, en tant que premier genre de connaissance, par lequel ont dû commencer tous nos efforts mentaux. Nous devons nous exercer patiemment à imaginer vivide et distinctius [E V 6 sc.], avec énergie et plus distinctement, c’est-à-dire à nous représenter de plus en plus de choses à la fois, au lieu de n’en considérer qu’une seule, extraite de tout contexte, ce qui nous plonge artificiellement dans une admiration stupide, comme en offre un parfait exemple, Pascal, votre sens exacerbé du sacré qui unit terreur et attirance, et s’enferme dans de déchirantes contradictions qui vous crucifient. Il me semble qu’en parvenant à imaginer, non seulement beaucoup de choses, mais à la limite toutes les choses, toutes choses, en nous en faisant une image unique, nous parviendrons à ce que j’appelle amor erga Deum, un amour envers Dieu, qui, comme le veut la procédure de l’imagination, nous le représente comme différent, nous faisant face, tout en étant au-dessus de nous, donc, si vous y tenez, comme transcendant : mais cet amour, qui est encore une joie associée à la représentation imaginaire d’une cause extérieure, diffère de toutes nos autres amours, en ce que l’association sur laquelle il repose n’est pas issue du hasard des rencontres, mais résulte de l’effort attentif de notre pensée qui, suivant les procédures de l’imagination, mène celle-ci ad intellectum, dans le sens de l’entendement, jusqu’au point où elle en recoupe les enseignements, à défaut de pouvoir parfaitement coïncider avec eux. Cet amour envers Dieu, sous condition d’être purgé de toute attente de récompenses, donc de l’espérance que ce Dieu que nous continuons à nous représenter comme quelque chose d’extérieur à nous pourrait en venir à nous aimer en retour, est, à sa façon, une chose bonne et utile, dans la mesure où elle nous apporte progressivement la tranquillité d’esprit qui définit véritablement la vertu. Mais, une fois atteint ce stade de la félicité, notre effort en vue de passer à une perfection plus grande ne doit pas se relâcher et ne nous permet pas de nous reposer dans les appréciables bienfaits que nous procure déjà cet amor erga Deum. J’estime que nous pouvons aller plus loin encore, en essayant une autre voie, celle de l’amor intellectualis Dei, l’amour intellectuel de Dieu, qui est amour en Dieu. Dieu qui s’aime en nous qui l’aimons, non plus comme un objet dont nous serions séparés, mais comme ce qui cause tout au fond de nous notre nature. »

Pascal :

« « Amour intellectuel » ! Une chose au moins nous réunit, c’est le goût immodéré de ce que les grammairiens nomment oxymore, quelque chose qui s’apparente à la coïncidentia oppositorum dont Nicolas de Cuse a fait la marque d’une sagesse en folie, dont seul le délire peut nous rapprocher de Dieu. Au fond, vous êtes, Spinoza, sous vos allures humainement raisonneuses, un mystique qui s’ignore… »

Nous ne connaîtrons pas la réponse de Spinoza car le temps imparti au colloque étant épuisé, Fontenelle interrompt la discussion.

(Petit dialogue des morts entre Pascal, Spinoza et Fontenelle – publié dans Pascal et Spinoza, ouvrage collectif – Editions Amsterdam 2007)


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