La béatitude est-elle une grâce ?

Questions touchant à la mise en pratique de la doctrine éthique de Spinoza : comment résoudre tel problème concret ? comment "parvenir" à la connaissance de notre félicité ? Témoignages de ce qui a été apporté par cette philosophie et difficultés rencontrées.
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Re: La béatitude est-elle une grâce ?

Messagepar cess » 20 juin 2016, 20:00

Bonsoir Vanleers
merci pour ce sujet.....

quelques interrogations

vous écrivez: (à moins que cela ne soit Rosset!!)
"[i]La béatitude spinozienne est une grâce, un « secours extraordinaire » tout à fait immérité qui survient à l’improviste et que rien ne justifie.
Il paraît même souhaitable d’avoir abandonné toute illusion sur notre dignité et sur notre utilité sociale pour l’éprouver, envers et contre tout."
[/i]

Le terme "immérité" me déconcerte. Pourquoi ai-je le sentiment qu'on peut mobiliser, rechercher la Béatitude par ses efforts?
Elle n'est peut-être pas vécue de manière régulière dans son intensité certes, mais peut-être pouvons nous la cultiver, protéger ou se protéger dans cet espace de joie niché au fin fond de son intériorité, jusqu'à ce que l'on soit desarçonné par un aléas boulversant de la Vie, pour quelques mois plus tard mieux revenir à cette ressource inouie.
Je n'ai pas la prétention de dire que j'ai vécu la Béatitude mais ....je m'entraine!!!:-)

et Si la béatitude comme le dit Zaoui peut paraitre comme une grâce en raison de son caractère ephemère....
mon approche me laisse à croire que si ces moments sont éphèmères , nous possédons un pouvoir sur la fréquence de sa mobilisation ...je commence même à repérer les moments , les environnements propices à ce vécu..à savoir en ce qui me concerne les rues ! (surpeuplées de préférence) "l'amour envers Dieu....envers tous les hommes" prend curieusement forme concrête ...
C'est le "reset", la remise à zero pour peu qu'on parvienne à se détacher . Le sentiment d'utilité sociale ou ce qui pourrait avoir trait avec notre dignité ou tout ce qui rapporte plus simplement notre égo est facilement "balayable

Je ne qualifierais pas ceci de miracle, (même pas un tout petit) c'est juste l'envie d'être heureuse et de pouvoir se laisser conduire comme par la main....à un instant T...en rentrant chez soi après le travail...en traversant Noailles sous le soleil
Ceci dure juste le temps que naisse un sourire, tête baissée absorbée par nos pensées lumineuses, quand notre quotidien se trouve inscrit dans une période d'équilibre...

Je ne sais si c'est un kit de libération clef en main,je ne fais que chercher à revivre les impressions de lecture si chères à Deleuze éprouvées à la lecture de l'Ethique...je serais bien incapable de vous dire dans quel ordre...C'est un sentiment que je retrouve , par mimétisme ou association, issu de toutes mes émotions perçues par mon corps puis passées à la moulinette de mes cartes neurales (Antonio Damazio peut-être s'y retrouverait..)

Rien de surnaturel, juste une hommage silencieux à notre éternité quand la vie nous permet de le rendre.

voici , je crois , mon sentiment sur la Béatitude qui pour moi ne s'apparente pas à une grâce : l'immanence exige d'autre canaux que la croyance..elle est une question de perception et de sensibilité..me semble-t-il

Bien à vous

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Re: La béatitude est-elle une grâce ?

Messagepar Vanleers » 21 juin 2016, 16:14

Bonjour cess

Merci également pour vos remarques qui m’aident à clarifier mon propos.

1) Vous écrivez :

« Le terme "immérité" me déconcerte. Pourquoi ai-je le sentiment qu'on peut mobiliser, rechercher la Béatitude par ses efforts? »

J’ai essayé d’analyser la situation de l’individu tourmenté par ses passions qui, soudainement, prend conscience de quelque chose qui le sort instantanément de son ressassement.
Cette prise de conscience est plutôt une illumination : il avait oublié quelque chose et, brutalement, cela lui revient. Cela peut se faire en deux temps.
Le premier temps est celui du lâcher prise : qui est-ce qui tourne en rond depuis un certain temps ? En réalité, personne ! Celui qui s’agite n’est rien, en tout cas rien dont on puisse dire qu’il soit digne de quoi que ce soit, à titre individuel ou social. C’est le temps de la volatilisation de l’ego : tout devient léger, plus rien n’a vraiment d’importance.
Dans un deuxième temps, le spinoziste se rappelle qu’il est uni à Dieu et lui revient à l’esprit tout ce qu’il a pu lire et méditer à ce sujet. Il est rétabli dans son être. En réalité, même dans la passion, il n’avait jamais cessé d’être en Dieu mais sa vision était brouillée, inadéquate, et il n’en avait plus conscience.
Sylvain Zac parle de « régénération par la connaissance vraie de Dieu » (cf. mon post précédent) et c’est ce que l’individu vit à ce moment-là, dans la joie, plus précisément dans le contentement (gaudium), comme l’écrit Pascal Sévérac :

« […] il y a gaudium lorsque les choses, ici notre propre puissance, notre perfection intérieure nous surprennent : le gaudium est la bonne surprise de jouir de ce qu’on a tendance à oublier, et qu’on est tout heureux, à l’occasion de tel ou tel état (une hilaritas, une convalescence, le répit après un grand chagrin) de recouvrer. Le gaudium est le sentiment de notre être qui est d’autant plus présent à nous-mêmes qu’il n’est plus attendu, et que nous sommes détendus » (Spinoza Union et Désunion p. 117)

Il m’a semblé que le vocabulaire de la grâce était relativement adapté à la description de ce retournement soudain de situation mais, vous avez raison, il faut être prudent : Spinoza n’est pas chrétien.

2) Vous écrivez :

« Voici, je crois, mon sentiment sur la Béatitude qui pour moi ne s'apparente pas à une grâce : l'immanence exige d'autre canaux que la croyance. Elle est une question de perception et de sensibilité… me semble-t-il »

Lorsqu’elle est retrouvée, la Béatitude est vécue comme une grâce : c’est son caractère non pas éphémère mais soudain et gratuit qui frappe. Mais, en effet, la béatitude, telle que l’entend Spinoza, n’est pas une grâce, elle nous a été éternellement octroyée et si nous en sommes conscients, ce n’est pas par un effet de croyance mais parce que notre intellect le comprend.

3) Je dirai enfin que les expériences vécues que vous décrivez me paraissent directement issues d’une compréhension vivante et réelle de l’Ethique.
Tant il est vrai, à mon point de vue, que ce qui est essentiel, c’est de mettre concrètement en œuvre l’enseignement de Spinoza et de ne pas se contenter d’une connaissance purement intellectuelle de l’œuvre.

Bien à vous

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Re: La béatitude est-elle une grâce ?

Messagepar cess » 22 juin 2016, 21:06

bonsoir, Vanleers


Un de vos précédent fil est venu nourrir cet aspect pratique et réel de la philosophie jusqu'a ce qu'on me parle de Marc Aurèle....; pratiquer la philosophie prend des lors tout son sens!!
oui pour l'aspect gratuit et soudain qui sont des caractéristiques de la grâce et qui s'apparente à la Béatitude...
ainsi que le gaudium, et cette joie de réactiver quelqe chose d'oublier

Je relisais mon propos, en y réflechissant je trouve que je décrivais la Béatitude comme quelque chose

1) nourissant "une assurance valable et constituant une garantie" (LALANDE, p359 , )ou encore
2) sur un ton prouvant "une adhésion ferme , de mon esprit, subjectivement aussi forte que celle qui constitue la certitude, mais incommunicable par la démonstration"(LALANDE , p360)

En fait, je viens de donner deux définitions du mot FOI!

Cela se complique-t-il ? Un nouveau sujet est-il né? Et c'est si difficile de clarifier sa pensée, de faire preuve d'analyse alors que la synthèse est au contraire attendue...

Bien à vous

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Re: La béatitude est-elle une grâce ?

Messagepar Vanleers » 23 juin 2016, 15:05

Bonjour cess

Vous décrivez la béatitude comme quelque chose de l’ordre de la foi, au sens des définitions A et D de Lalande.
Reprenons l’expérience de la béatitude lorsqu’on la retrouve après avoir été soumis aux passions, expérience en deux temps
Dans un premier temps, nous nous arrêtons de tourner en rond et de ressasser : c’est le temps de la suspension du jugement.
Cela peut être obtenu, par exemple, par la méditation, en se concentrant sur la respiration, les sons, le ressenti du corps et en laissant filer les pensées sans s’y attarder.
Les Sceptiques grecs ont décrit cette suspension du jugement (epokhê) et ce qui la suit :

« Les sceptiques, donc, espéraient aussi acquérir la tranquillité en tranchant face à l’irrégularité des choses qui apparaissent et qui sont pensées, et, étant incapables de faire cela, ils suspendirent leur assentiment. Mais quand ils eurent suspendu leur assentiment, la tranquillité s’ensuivit fortuitement, comme l’ombre suit un corps. » (Sextus Empiricus : Esquisses pyrrhoniennes – traduction Pierre Pellegrin Seuil Essais 1997 p. 21)

Cette tranquillité signe le début du retour de la béatitude que Spinoza nomme aussi acquiescentia.
Mais pour que ce retour à la béatitude soit relativement durable, quelque chose de l’ordre de la foi, au sens que vous avez rappelé, est nécessaire.
Nous sommes alors dans un deuxième temps, celui de la confiance, de « l’assurance valable et constituant une garantie », dans le système de Spinoza.
Nous nous rappelons que la lecture de l’Ethique nous a rationnellement convaincus de sa validité et a entraîné une « adhésion ferme de notre esprit ».
Nous ne nous rappelons pas de toutes les démonstrations mais nous sommes à nouveau conscients de l’essentiel : notre esprit « sait qu’il est en Dieu et se conçoit par Dieu » (E V 30).

Bien à vous

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Re: La béatitude est-elle une grâce ?

Messagepar cess » 26 juin 2016, 13:51

Comprendre que tout est en la nature , et tout voir en la nature....

Frayer au milieu des choses, agir et, de fait, esquiver ou réduire adroitement les passions tristes., prendre les vagues de l'ocean positif, avec une pirouette de temps à autre pour éviter le rocher...tout çà est très très élégant.....atteste même d'une certaine grâce!! :-)

Bien à vous
Modifié en dernier par cess le 26 juin 2016, 20:33, modifié 1 fois.

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Re: La béatitude est-elle une grâce ?

Messagepar Vanleers » 26 juin 2016, 16:36

Bonjour cess

Je vais revenir à votre post mais, auparavant, j’ajouterai ceci concernant ce que j’ai appelé le deuxième temps du retour à la béatitude.
A ce moment-là, le spinoziste (1) se souvient que la philosophie de Spinoza apporte une clarification décisive aux questions ontologiques, ce qu’opère la partie I de l’Ethique.
Considérant les problèmes ontologiques comme résolus, il peut s’appliquer à vivre en se réjouissant de l’existence, la sienne et celle des autres, autrement dit en éprouvant l’amour intellectuel de Dieu, c’est-à-dire la béatitude.
C’est ce qu’indique Spinoza dans le scolie d’E V 36 où il analyse plus précisément cet amour (qu’il décrit comme animi acquiescentia et gloria) et rappelle qu’il a montré dans la première Partie que tout dépend de Dieu selon l’essence et selon l’existence.
Ayant foi, car rationnellement convaincu de sa validité, dans la vision ontologique du monde élaborée par Spinoza, et la base étant ainsi assurée, le spinoziste peut porter son effort sur l’essentiel et s’appliquer à vivre dans la joie, d’où ce sentiment de légèreté dont vous faites état dans votre post.
C’est ainsi que vous entendez le mot « grâce », qui s’oppose à la pesanteur et à l’esprit de sérieux. Il y a quelque chose de « divin » (au sens de Spinoza) dans cette vie allégée et, à l’occasion, dans ses « pirouettes ».
Vous décrivez ainsi un art de vivre que je trouve très inspiré de Spinoza.

Bien à vous

(1) Celui que la philosophie de Spinoza inspire.

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Re: La béatitude est-elle une grâce ?

Messagepar Vanleers » 09 juil. 2016, 16:52

La béatitude est vécue comme une grâce par celui qui éprouve une joie soudaine alors qu’il était plongé dans la tristesse.
Elle lui apparaît, sur le coup, comme une « consolation sans cause », au sens d’Ignace de Loyola :
« C’est seulement à Dieu notre Seigneur, qu’il appartient de donner à l’âme une consolation sans cause précédente ; car c’est le propre du Créateur d’entrer, de sortir, de produire en elle une motion, l’amenant tout entière à l’amour de sa divine Majesté. Je dis : sans cause, c’est-à-dire, sans que, préalablement, elle ne sente ou ne connaisse quelque objet grâce auquel cette consolation pourrait venir par le moyen de ses actes de l’intelligence et de la volonté. » (Exercices spirituels – règle 330)

En réalité, dans le cadre spinoziste, la béatitude, comme toute chose, a une cause car « la béatitude n’est rien d’autre que la satisfaction même de l’âme qui naît de la connaissance intuitive de Dieu » (E IV App. ch. 4).
La connaissance intuitive de Dieu est la cause de la béatitude.
Mais « Dieu est la Vie » comme le soutient Bruno Giuliani, s’autorisant de Spinoza lui-même :

« Nous entendons donc par “ vie ” la force par laquelle les choses persévèrent dans leur être et, comme cette force est distincte des choses elles-mêmes, nous disons à juste titre que les choses elles-mêmes ont la vie. Mais la force par laquelle Dieu persévère dans son être n’est rien d’autre que son essence : ceux-là parlent donc très bien, qui appellent Dieu “ la vie ” » (Pensées Métaphysiques II 6)

B. Giuliani est ainsi fondé à écrire que nous éprouvons la béatitude lorsque « nous sentons que nous n’agissons pas par une autre nécessité que celle de la Vie » (Le bonheur avec Spinoza p. 241)
Et, en comprenant intuitivement que cette nécessité est la cause de la béatitude, celle-ci cesse d’être vécue comme une grâce (un « secours extraordinaire », comme l’écrit Clément Rosset).

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Re: La béatitude est-elle une grâce ?

Messagepar Vanleers » 10 juil. 2016, 14:59

Citons plus largement Bruno Giuliani (commentaire du scolie d’E V 36, op. cit. p. 241) :

« Ce n’est que lorsqu’on éprouve l’amour infini qu’on peut parler véritablement de liberté de l’esprit. La véritable liberté spirituelle n’est en effet rien d’autre que vivre dans l’amour éternel pour la Vie, ou ce qui revient au même dans la perception de l’amour que la Vie a pour nous, parce qu’à ce moment-là nous sentons que nous n’agissons pas par une autre nécessité que celle de la Vie. »

Qu’est-ce qu’agir par la nécessité de la Vie ?

E I 28 démontre que nous sommes toujours déterminés par des causes extérieures (hétérodéterminés), c’est-à-dire que ce que nous faisons et pensons s’explique toujours par des causes extérieures.
Toutefois, comme l’explique Pascal Sévérac (souvent cité), un individu est libre, c’est-à-dire actif, lorsque ce qu’il fait et ce qu’il pense (qui s’explique TOUJOURS par des causes extérieures) peut s’expliquer AUSSI par lui seul.

Pour essayer de mieux comprendre cela, je reprends une image, déjà donnée, à partir du calcul matriciel.
On sait que A étant une matrice et X un vecteur, l’application de la matrice A au vecteur X est un vecteur Y et on écrit Y = AX.
Déterminé par une cause extérieure représentée par la direction d’un vecteur X, un individu, représenté par une matrice A, produit un effet représenté par la direction d’un vecteur Y avec Y = AX.
L’effet, représenté par la direction de Y, s’explique par la conjonction de A, qui représente l’individu, et de la cause extérieure, représentée par la direction de X.
Pour un individu donné, ce qu’il produit s’explique toujours par une cause extérieure : A étant donné, la direction de Y s’explique TOUJOURS par la direction de X.
Or, on démontre qu’une matrice possède des « vecteurs propres » associés à des « valeurs propres ». Si P est un vecteur propre et si X = P, alors Y = kP, k étant un scalaire, appelé « valeur propre » associée à P, différent de zéro.
Autrement dit, dans ce cas, Y a la même direction que X.

Supposons donc que la cause extérieure qui détermine un individu soit représentée par la direction d’un vecteur propre P.
Déterminé par cette cause, l’individu représenté par A produira un effet représenté par un vecteur ayant la même direction que P.
Dans ce cas, la direction de Y peut s’expliquer AUSSI par A uniquement.
Ceci représente la situation d’un individu actif et libre au sens de Spinoza : ce qu’il produit (œuvre, pensée) peut s’expliquer par lui seul (il en est la cause adéquate – E III déf. 1).
Si le vecteur X représentant la nécessité de la Vie est un vecteur propre, on dira que l’individu « agit par la nécessité de la Vie » et que, transparent à cette nécessité qui le traverse sans déviation, il est vide de lui-même.
Il n’est pourtant pas perdu mystiquement dans la Vie. Il produit un effet, représenté par la direction d’un vecteur Y = kX, k étant une valeur propre différente de zéro, ce qui signifie que l’individu n’est pas anéanti.
Son agir est un agir libre au sens d’une « libre nécessité » (lettre 58 à Schuller), non contraint, c’est-à-dire, paradoxalement, un non-agir, au sens du « wou-wei » taoïste « qui n'est pas une attitude d'inaction ou de passivité, mais le fait d'agir en conformité avec « l'ordre cosmique originaire », le mouvement de la nature et de la Voie (Tao) » (Wikipédia).

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Re: La béatitude est-elle une grâce ?

Messagepar Vanleers » 03 août 2016, 20:21

Le mot « Grâce » (Gratia) est peu fréquent dans l’Ethique (en ne tenant pas compte de l’expression « exempli gratia » qui a un autre sens).
Spinoza assimile Gratia à Gratitudo lorsqu’il l’introduit et la définit dans le scolie d’E III 41, ce que confirme la définition 34 des affects :

« La Reconnaissance ou Gratitude (Gratia seu Gratitudo) est le Désir ou zèle d’Amour par lequel nous nous efforçons de faire du bien à qui, pareillement affecté d’amour envers nous, nous a fait du bien. »

Cette définition implique que l’on puisse éprouver Reconnaissance ou Gratitude vis-à-vis de Dieu car « Dieu aime les hommes » (E V 36 sc.) et leur fait du bien puisque « Dieu n’est pas seulement cause que les choses commencent d’exister, mais aussi qu’elles persévèrent dans l’exister » (E I 24 cor.)

Le spinozisme est un panenthéisme comme l’a montré Martial Gueroult et de la conscience que « tout est en Dieu » naît « la plus haute satisfaction de l’Esprit – Mentis acquiescentia – qu’il puisse y avoir » (E V 27).
Il est clair que la gratitude entre dans la composition de cette acquiescentia (autre nom de la béatitude), qui, comme l’écrit Pierre Macherey :

« […] exprime un ensemble subtil de nuances affectives dans lesquelles dominent les impressions de tranquillité et de sécurité associées généralement à l’idée de « repos » (quies). Il est particulièrement difficile de rendre par un terme français unique cette notion qui évoque, selon les cas, un état d’apaisement ou d’assurance que rien ne peut troubler ». (Introduction … V p. 139)

On retrouve la même idée exprimée dans un cadre différent, celui des religions traditionnelles, en :

http://www.dimmid.eu/old/index.php?opti ... &Itemid=46

« La réponse en un seul mot est gratitude – pas, cependant, comme un concept abstrait, mais comme une pratique, la pratique de la vie dans la reconnaissance. Cette pratique intégrale est au cœur de notre tradition (eucharistie = action de grâce), et au cœur de toutes les autres religions. Elle nous amène aussi près que possible de cette Religion qui trouve son expression dans toutes les différentes religions. La vie reconnaissante est la mystique trinitaire en action. Elle nous unit en profondeur avec nos partenaires du dialogue interreligieux, mais ce qu’elle accomplit pour nous, les chrétiens, est encore plus important. Nous recevoir attentivement à chaque instant comme un don qui jaillit des profondeurs de Celui de qui vient tout don, et rendre tout ce que nous sommes en action de grâce, cela nous fait comprendre que nous sommes plongés dans la vie de la Trinité Bienheureuse. Ce qui caractérise notre moment de l’histoire, c’est l’effondrement du théisme chrétien. La mystique de la gratitude nous fait saisir que jamais le christianisme n’a été théiste, mais pan-enthéiste. La foi en Dieu unique et trinitaire impliquait ceci dès le début ; maintenant nous en prenons conscience. Cela devient évident, en même temps, que nous partageons cette expérience trinitaire de vie divine avec tous les êtres humains comme un courant sous-jacent à toutes les religions, un courant plus ancien et plus puissant que les diverses doctrines. Au cœur du dialogue interreligieux est ce courant de spiritualité partagée de gratitude, une spiritualité assez forte pour restaurer l’unité de notre monde en morceaux. »

Les chrétiens vont finir par rattraper Spinoza !

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Re: La béatitude est-elle une grâce ?

Messagepar Vanleers » 04 août 2016, 11:15

Au passage, précisons que le spinozisme est un panenthéisme (tout est en Dieu) mais que ce n’est pas un panthéisme (tout est Dieu).
Explicitons cela.

« A part les substances et les modes il n’y a rien » (E I 15 dém.)

Mais Spinoza a déjà démontré que :

« A part Dieu, il ne peut y avoir ni se concevoir de substance » (E I 14)

Dire qu’il y a panenthéisme, c’est dire qu’il n’y a pas de distinction réelle entre Dieu et ses modes (finis et infinis).
Mais dire qu’il n’y a pas panthéisme, c’est dire aussi qu’il n’y a pas qu’une simple distinction de raison entre Dieu et ses modes.
Il y a entre Dieu et ses modes une distinction modale au sens où on peut concevoir de façon claire et distincte Dieu sans penser à ses modes, mais qu’on ne peut concevoir de façon claire et distincte les modes sans penser à Dieu.
Se référant au vocabulaire de la Scolastique, Spinoza écrit dans le scolie d’E I 29 qu’il entend par Nature naturante Dieu et par Nature naturée les modes de Dieu.
On dira donc qu’il y a panenthéisme et non panthéisme car il n’y a ni distinction réelle ni distinction de raison entre Nature naturante et Nature naturée mais une distinction modale.
C’est ce qu’écrit Pascal Sévérac, dans un passage déjà donné sur le site :

« Coactus signifie “ contraint ”, “ forcé ”, mais aussi et surtout “ coagi ”. Rien ne se fait sans l’action de Dieu entendu comme nature naturante ; toute opération modale est une coopération. Telle est donc la différence fondamentale entre la Nature naturante, qui agit par soi, et la Nature naturée, qui agit par elle – qui coagit ou qui est “ coagie ” : entre les deux, répétons-le, existe une distinction modale et non de raison. Nature naturante et Nature naturée ne sont pas deux entités fondamentalement identiques, qui se distingueraient seulement par les points de vue qu’on peut prendre sur une même Nature : si c’était le cas, alors la nature naturante ne pourrait pas adéquatement se concevoir sans la nature naturée, les attributs ne pourraient pas se concevoir sans les modes, finis ou infinis.
L’immanence n’est donc pas l’identité de la Nature naturante et de la Nature naturée ; elle est l’absence de distinction réelle entre les deux, qui n’est pas exclusive d’une distinction modale. » (Spinoza Union et Désunion p. 56 – Vrin 2011)


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