Sur la proposition IV du troisième livre, et le suicide

Questions et débats touchant à la conception spinozienne des premiers principes de l'existence. De l'être en tant qu'être à la philosophie de la nature.
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hokousai
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Messagepar hokousai » 22 mars 2011, 23:57

Je ne me hasarderai donc pas à tenter de deviner ce que vous vouliez dire .

Bien à vous
hokousai

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Henrique
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Messagepar Henrique » 25 mars 2011, 11:09

Cher "Contrairement",
D'abord, pour reprendre votre dialogue initial, contrairement à ce que dit votre Dorian, je ne dirais pas qu'il est incompatible avec le déterminisme d'affirmer qu'on peut agir contre son propre intérêt, dès lors qu'on ignore en quoi cet intérêt consiste effectivement (ce qui donne lieu aux passions où, malgré soi, on fait son propre malheur), mais vous semblez l'avoir admis et bien compris dans la suite de votre échange.

En revanche, aucune chose ne peut s'autodétruire.
Reprenons E3P4 si vous le voulez bien : une chose ne peut être détruite que par une cause extérieure. Vous semblez dans votre dialogue en compliquer beaucoup la démonstration en faisant intervenir la notion d'attribut (même prise en un sens aristotélicien, ce qui vous trompe dans la lecture de la démonstration étant je pense le mot "définition" qui vous amène à ramener l'essence d'une chose à un agrégat de caractères essentiels...). Je propose de formaliser cette démonstration de la façon suivante :

Majeure : la destruction d'une chose est la négation de son essence dans la durée.
Mineure : La définition d'une chose (autrement dit l'affirmation de son essence) n'implique pas la négation de son essence.
Conclusion : la définition d'une chose n'implique pas sa propre destruction.
Corolaire : si une chose peut être détruite, c'est donc par autre chose qu'elle même que c'est possible.

On a ici un syllogisme de la deuxième figure (moyen terme comme prédicat dans les deux prémisses) des plus classiques. Ainsi, soit une prémisse est fausse, il faut alors montrer en quoi si on veut réfuter le raisonnement ; soit les prémisses sont vraies et il faut accepter la conclusion.

[Note : destruction, i.e. la décomposition/recomposition des parties d'un individu, E4P39S, l'essence étant ainsi l'affirmation de l'agencement de ses parties]

On peut certes utiliser l'apagogie pour réfuter une thèse, c'est-à-dire par les conséquences empiriques : "si c'est vrai, alors le suicide est impossible, pourtant c'est possible"... mais dans ce genre de procédé, on en est toujours réduit l'interprétation, en l'occurrence du suicide comme forme véritable d'autodestruction. Mais a-t-on jamais vu un homme parvenir à se détruire du simple fait qu'il ne voulait plus vivre ? Il lui faut une corde, un couteau ou la rue en bas de l'immeuble pour y parvenir. Il n'y a jamais dans l'expérience de véritable autodestruction. Même une bombe ne se déclenche que par un agent extérieur.

Vous dites :
Si le corps est considéré par le suicidaire comme une cause extérieure à lui, il n'en demeure pas moins que le suicidaire a un corps, et que ce corps lui appartient, fait parti de son essence. Or, c'est par un acte du corps que le suicidaire détruit son corps. Donc le suicidaire a dans son essence quelque chose (le corps) qui peut détruire sa propre essence (le corps et l'esprit). Le problème est toujours là.


C'est comme si vous disiez que c'est par un acte du corps que la victime d'une crise cardiaque perd la vie. En fait, ce n'est bien sûr pas le cœur qui est ici en cause, ce sont les éléments extérieurs qui l'ont usé ou endommagé. "Ainsi, celui qui tire par hasard son épée et à qui un autre saisit la main en le forçant de se frapper lui-même au cœur, celui-là se tue parce qu'il y est contraint par une cause étrangère. Il en est de même d'un homme que l'ordre d'un tyran force à s'ouvrir les veines, comme Sénèque, afin d'éviter un mal plus grand." (E4P20S). Il en est de même encore de celui qui sous la pression des souffrances que lui infligent la vie et en raison de faibles moyens de résistance est conduit à se défenestrer.

Celui qui veut mourir veut fondamentalement la cessation d'une souffrance devenue insupportable et sans espoir de rémission et non l'inexistence en tant que telle. Et son vouloir ici n'a rien d'autodéterminé comme pourrait l'être un acte de la raison ou encore, dans une certaine mesure, un mouvement naturel de notre corps, comme la respiration. La volonté suicidaire n'est qu'une conséquence de cette souffrance qu'il n'a pas du tout voulue. L'affirmation de l'idée du suicide n'est ainsi que l'effet de ce qui détruit un esprit (affects de tristesse...), non un effet de cet esprit même ; de la même façon que l'affirmation dans le corps d'une cirrhose n'est pas la conséquence d'une autodétermination du corps à se détruire, mais l'effet de causes extérieures comme l'alcool en excès.

---

Note : reprise de l'explication de E4P4 en essayant remonter le cheminement intellectuel qui y mène à mon avis :

1. L'être est, le non-être n'est pas.

2. Si le néant était cause de quelque chose, il serait quelque chose, ce qui est absurde. Donc, du néant, rien ne peut advenir.

3. Corollairement, le néant ne peut advenir de l'être, car s'il était effet de quelque chose, il serait encore quelque chose.

4. Ainsi, rien ne se crée absolument (i.e. à partir de rien), rien n'est absolument détruit, tout se transforme.

5. Il y a cependant création et destruction relatives : a) ce qui advient dans la durée et se maintient à partir de quelque chose d'autre ; l'existence de cet advenu étant ainsi maintenue par cet autre, comme transformation de cet autre (changement de disposition de parties de la nature) ; b) ce qui cesse d'exister sous une forme donnée (selon la disposition propre à ses parties) à cause de l'existence d'autres choses encore.

6. Ce qui fait qu'une chose est ce qu'elle est et non autre chose, c'est son essence qui est l'affirmation du rapport de ses parties (= "ce" sans quoi elle ne peut ni être, ni être conçue et ce qui sans cette chose ne peut ni être, ni être conçu). La négation de ce rapport, ou destruction, est donc dores et déjà nécessairement extrinsèque.

7. Autre voie : du 5. découle que la destruction d'une chose ne peut venir de rien. Elle vient alors soit d'elle-même, soit d'autre chose.

Mais il n'est pas possible que cela vienne initialement d'elle-même, c'est-à-dire de son essence même. En effet, dans l'essence de toute chose finie, il y a affirmation et négation : ce qu'elle est et ce qu'elle n'est pas (tandis que dans une chose absolument infinie, il n'y a aucune négation, ce qui exclut a priori toute destruction). S'il y avait autodestruction, elle viendrait donc soit de ce qu'il y a de négatif dans un être, soit de ce qu'il y a de positif.

Si on rapporte ce qu'une chose n'est pas à son essence (abstraction faite de l'existence des autres choses), cela n'est d'aucun effet positif : le fait qu'un lapin ne soit pas un chien n'explique rien du comportement et de l'existence du lapin, ce n'est pas parce qu'un lapin n'est pas un chien qu'il clapit et qu'il ronge. Or, en tant que transformation effective et radicale des parties d'un être dans l'existence, la destruction est une réalité positive. La destruction d'une chose ne peut donc découler de ce qu'on peut poser de négatif en elle. [Les seuls "effets" qu'on peut tirer de ce qu'une chose n'est pas sont négatifs : un lapin n'aboie pas parce qu'il n'est pas un chien...]

Mais la destruction ne peut non plus découler initialement de ce qu'il y a de positif dans son essence. En effet, en tant que transformation complète de l'agencement des parties d'une chose, la destruction est la négation de cette essence même. Or aucun effet négatif du point de vue de l'essence de la chose ne peut découler d'un de ses aspects positifs : n'ayant rien de commun, il ne peuvent se rapporter l'un à l'autre, à moins de supposer que le non-être pourrait revenir à l'être. Ainsi, ce n'est pas parce qu'il a de longues oreilles qu'un lapin n'aboie pas, c'est parce qu'il n'a pas les organes qui permettent cela chez le chien. La destruction d'une chose, en tant que négation de son essence, ne peut donc découler de ce qu'il y a de positif en elle.

La destruction d'une chose ne peut donc venir que d'autre chose qu'elle-même.

9. Toutefois, en raison d'une modification contrainte par des causes extérieures, certaines parties à l'intérieur d'une chose peuvent en venir à se nier entre elles, comme le montrent les exemples de la maladie ou de certaines passions.


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