Déterminisme sans fatalisme

Questions et débats touchant à la conception spinozienne des premiers principes de l'existence. De l'être en tant qu'être à la philosophie de la nature.
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Déterminisme sans fatalisme

Messagepar Vanleers » 21 août 2014, 17:15

De nombreux auteurs ont tenté d’expliquer, de façon assez compliquée en général et pas toujours convaincante, pourquoi le déterminisme de Spinoza n’est pas un fatalisme.
Le fatalisme pourrait se résumer au « mektoub » arabe. Quelque chose arrive et il ne pouvait en être autrement : c’était écrit.

Pierre Macherey, dans son commentaire des propositions 30 et 31 de la partie II de l’Ethique, soutient que ce n’était écrit nulle part car Dieu lui-même ne pouvait pas savoir que la chose arriverait comme elle est arrivée.
Démonstration simple et expéditive, exposée dans une note du bas de la page 238.

Prenant, dans l’Appendice de la partie I, l’exemple de l’homme qui décède d’une tuile tombée sur la tête, P. Macherey écrit :

« Sans doute y a-t-il dans l’intellect infini divin une idée de cet évènement, une fois celui-ci accompli : mais cette idée n’y est de toute façon pas donnée pour elle-même isolément, indépendamment des multiples séries indéfinies d’enchaînements causaux dont elle est la résultante ; c’est la raison pour laquelle elle n’a pu précéder l’accomplissement de l’évènement ponctuel qui lui donne son idéat, accomplissement lié à une somme non totalisable de conditions et comme tel imprévisible dans ce qu’il comporte de factuel. De manière générale, la représentation selon laquelle Dieu pourrait “savoir” à quel moment doit se produire un accident mortel est totalement absurde. »

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Re: Déterminisme sans fatalisme

Messagepar Vanleers » 22 août 2014, 15:21

On dira peut-être que si Dieu ne peut pas savoir à quel moment doit se produire un accident mortel, c’est qu’il n’est pas très puissant.
La puissance de Dieu fut, jadis, l’objet de controverses comme, par exemple, à propos de la question :
« Dieu serait-il capable de créer une pierre tellement grosse que, même lui, ne pourrait pas sauter au-dessus » ?

Certes, Dieu avait toujours eu la réputation d’être un excellent sauteur mais c’était également un créateur hors pair.
N’était-ce pas lui qui avait créé le ciel et la terre, ce qui témoignait d’une puissance hors du commun ?
Les théologiens se divisèrent.
Les créationnistes affirmaient, à propos de la pierre : « Il peut le faire », ce qui suscitait le courroux des supporters de l’athlète divin, soucieux de maintenir la réputation d’invincibilité de leur champion.
Le débat aurait pu durer longtemps mais les turcs y mirent fin en prenant Constantinople (1453).

En réalité, et pour revenir au sujet, s’il n’y a pas dans l’intellect divin d’idée de la durée des choses, c’est que cela supposerait que la somme des conditions qui fixent la durée d’une chose soit totalisable, ce qui est une contradiction.
Comme l’écrit Pierre Macherey :

« […] l’accident mortel survenu à l’homme qui a reçu sur la tête une tuile détachée de son toit est complètement déterminé en tant qu’il est rapporté à l’enchaînement indéfini des causes qui l’ont provoqué, enchaînement qui, précisément parce qu’il est indéfini, n’est pas susceptible d’être totalisé à partir de ses parties, mais seulement à partir de sa cause qui est la puissance divine de la nature ; […] » (op. cit. note 1 p. 242)

Autrement dit, selon Spinoza, les choses qui existent dans le temps sont, à la fois, complétement déterminées et imprévisibles au sens d’une prévisibilité absolument certaine.
Bien entendu, nous pouvons raisonnablement prévoir une quantité d’événements et même au-delà de tout doute raisonnable.
La proposition E I 28, toutefois, signe l’impossibilité d’une prévision absolument certaine, même pour Dieu et P. Macherey écrit :

« Le raisonnement développé dans les propositions 30 et 31 [de la partie II] fera apparaître que, en l’absence d’une connaissance adéquate de la durée de choses et de la nôtre propre, cette connaissance pourtant ne nous fait pas défaut, car, à vrai dire, elle n’existe nulle part, n’y ayant de la durée des choses quelles qu’elles soient aucune idée déterminée, aussi bien dans l’intellect infini de Dieu que dans notre âme. Ceci compris, il n’y a pas lieu de déplorer l’absence d’une telle connaissance, pas davantage qu’il n’y a lieu de s’étonner de ne pouvoir maîtriser en pensée la nature d’un cercle carré ou d’autres mystères de même farine. » (pp. 236-237)

Les choses existant dans le temps n’étant pas prévisibles absolument, il ne saurait donc y avoir fatalisme.

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Re: Déterminisme sans fatalisme

Messagepar Vanleers » 24 août 2014, 10:49

Un mot encore.
Selon la science contemporaine, un phénomène est prédictible s’il obéit à une loi déterministe et si les conditions initiales sont données.
C’est ce qu’écrivait déjà Laplace :

« Une intelligence qui, à un instant donné, connaîtrait toutes les forces dont la nature est animée, la position respective des êtres qui la composent, si d’ailleurs elle était assez vaste pour soumettre ces données à l’analyse, embrasserait dans la même formule les mouvements des plus grands corps de l’univers, et ceux du plus léger atome. Rien ne serait incertain pour elle, et l’avenir comme le passé seraient présents à ses yeux. »

Selon Spinoza, les choses qui existent dans le temps obéissent à des lois déterministes mais les conditions initiales ne peuvent être données en raison d’E I 28 (régression à l’infini).
Elles sont donc imprédictibles quoique strictement déterminées.

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Re: Déterminisme sans fatalisme

Messagepar Vanleers » 28 août 2014, 11:20

Il n’y a pas de conditions initiales car la Nature est Cause de soi, autrement dit, en termes plus contemporains, une Autoproduction absolue, c’est-à-dire sans extérieur.
C’est dans cette perspective qu’il faut entendre le « et ainsi à l’infini » de la proposition E I 28 et non dans le sens d’une classique regressio ad infinitum, marque d’une impuissance et, comme telle, critiquable.
La mention « (régression à l’infini) » du précédent message est donc ambigüe et la précision ajoutée ici indispensable.

Cette question a été débattue sur le fil « Régression à l’infini impossible ? » en :

viewtopic.php?f=12&t=1509&start=10

Avait été notamment signalé un article de Patrick Juignet : « Le concept d’émergence », intéressant et clair.

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Re: Déterminisme sans fatalisme

Messagepar Babilomax » 28 août 2014, 16:26

Vanleers a écrit :Un mot encore.
Selon la science contemporaine, un phénomène est prédictible s’il obéit à une loi déterministe et si les conditions initiales sont données.
C’est ce qu’écrivait déjà Laplace :

« Une intelligence qui, à un instant donné, connaîtrait toutes les forces dont la nature est animée, la position respective des êtres qui la composent, si d’ailleurs elle était assez vaste pour soumettre ces données à l’analyse, embrasserait dans la même formule les mouvements des plus grands corps de l’univers, et ceux du plus léger atome. Rien ne serait incertain pour elle, et l’avenir comme le passé seraient présents à ses yeux. »


Je tiens à préciser que la science contemporaine a remis en cause cette affirmation de Laplace.
Je ne suis pas un spécialiste, mais le physicien Hubert Reeves a expliqué la chose d'une manière assez simple : on ne connaît les « conditions initiales » qu'avec une certaine incertitude. Or, quand on utilise les lois physiques pour prédire l'évolution d'un système, plus on tente de prédire loin dans le temps, plus cette imprécision s'élargit.
Pour tout système physique, si les conditions initiales ne sont pas connues avec exactitude, il existe donc un « horizon prédictif » au-delà duquel toute prévision est impossible.
Reeves illustre ce problème en considérant une horloge qui serait chaque jour moins précise d'une seconde. Au bout d'un temps certes assez long, cette horloge donnerait l'heure à douze heures près, c'est-à-dire qu'elle serait parfaitement inutile.

Or en physique quantique, le principe d'incertitude d'Heisenberg implique qu'on ne peut pas connaître une grandeur avec une précision infinie. Par exemple dans la mesure du temps, l'incertitude sera toujours au moins égale à 10^-43 secondes (temps de Planck). Il s'agit d'une limite imposée par la nature, il y aura donc toujours un horizon prédictif plus ou moins lointain, même en disposant d'instruments de mesure parfaits et d'un ordinateur infiniment puissant.

Cela va de le sens de votre formule « imprédictible quoique déterminé ».

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Re: Déterminisme sans fatalisme

Messagepar Vanleers » 28 août 2014, 17:00

A Babilomax

A mon point de vue, dans le système de Spinoza, ce n’est pas parce que les conditions initiales ne sont pas connues avec une précision absolue que les choses qui existent dans le temps ne sont pas prédictibles mais c’est parce qu’il n’y a pas de conditions initiales du tout.

C’est ce qui résulte du concept de Nature comme Cause de soi, ce qui conduit à dire que parler de conditions initiales dans ce système serait comme parler d’un « cercle carré », ce qu’avait déjà relevé Pierre Macherey (2ième message de ce fil)

Bien à vous

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Re: Déterminisme sans fatalisme

Messagepar hokousai » 30 août 2014, 18:40

Remarquez Vanleers qu'il y a dans la nature un très grand nombre d' événements qui sont prédictibles. Non ?

Vous disiez
Autrement dit, selon Spinoza, les choses qui existent dans le temps sont, à la fois, complètement déterminées et imprévisibles au sens d’une prévisibilité absolument certaine.
Il me semble que le prévisible ou l'imprévisible est à découpler du déterminé . Ils ne sont pas à égalité ontologique.
Je ne suis pas déterminé à pouvoir prévoir plus que je ne peux.
Le "prédictible" est inclus dans le déterminisme absolu comme un mode de la pensée.
La distinction des "événements" est- elle aussi un mode de la pensée ( à tout le moins de la situation existentielle ). On introduit des "événements" dans une nature qui n'en contient que du point de vue de l'esprit humain.

Les conditions initiales qu'il y en aient ou pas se réfèrent à des événements. Si on pense le déterminisme à partir des événements ( des suites de finis ) effectivement il y en a d' imprédictibles.
Mais en quoi cela concerne- t- il le déterminisme ? Cela ne concerne que la puissance de prévision.

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Re: Déterminisme sans fatalisme

Messagepar Henrique » 27 oct. 2014, 11:55

Bonjour à tous et à Vanleers en particulier !
Quelques remarques sur ce sujet :

1) La distinction entre détermination et prédictibilité ne répond guère à mon sens à la confusion possible du déterminisme et du fatalisme. Pour Jacques le fataliste, c'est bien toujours après coup, une fois les événements accomplis, qu'on peut affirmer que "c'était écrit". Il n'a jamais été besoin de pouvoir parfaitement prédire les événements, ni même de supposer qu'un être personnel quelconque pourrait effectuer cette prédiction pour être fataliste. A vrai dire, c'est plutôt quand on comprend comment un événement doit nécessairement se produire étant données un certain nombre de conditions, qu'on comprend aussi qu'on peut modifier cette production nécessaire en modifiant les conditions, sachant que dans ce cas, on ne fait qu'ajouter au moins deux conditions supplémentaires à la production de l'événement : la compréhension qu'on en a et le désir qu'on peut avoir de le modifier.

2) Qu'un événement ne soit pas prévisible ne signifie pas qu'il soit indéterminé, c'est juste. Mais quelle différence alors avec la définition que vous aviez donnée au début du fatalisme "quelque chose arrive et il ne pouvait en être autrement" ? Vous glissez ensuite sur l'idée de l'écriture que vous associez à celle de prédiction. Mais la base : "il n'y aucun événement dont l'existence soit contingente", reste la même. Et de fait, il n'y a à aucun moment chez Spinoza l'idée que de l'être pourrait apparaître de façon indéterminée, ce qui reviendrait à supposer qu'il est sorti en partie du néant. Si bien que l'idée de la nécessité universelle des événements définit en fait le déterminisme au moins autant que le fatalisme (encore qu'on verra plus bas que le fatalisme est en réalité plutôt indéterministe).

3) S'il n'y a pas un grand livre où aurait été déjà écrits tous les événements qui se produisent dans la nature à un moment M de sa durée, ils sont dans l'Éthique de fait déjà tous inscrits dans les conditions antérieures de la nature. "En tant qu'il conçoit les choses selon la raison, le mental est affecté de la même manière par l'idée d'une chose future ou passée et par celle d'une chose présente" (E4P62). En l'occurrence, parce qu'il n'y a pas un rapport clair et distinct entre fumer et avoir un cancer, et parce que nous ne connaissons qu'inadéquatement la durée des corps, l'image du cancer futur n'est pas plus forte que celle de la sensation de manque de nicotine, elle est même moins forte. D'où la très faible efficacité des campagnes anti-tabac fondées sur la peur. En revanche, celui qui sait que l'eau de tel étang est gravement polluée ne désirera pas s'y baigner alors même qu'il fait 40°. Pour lui, le mal présent de supporter la chaleur sera bien plus petit que le mal à venir de tomber gravement malade et mourir par intoxication s'il se baigne.

Il est ainsi assez aisé de comprendre que quand on connaît rationnellement (et pas seulement par expérience vague) un enchaînement donné de cause et d'effet, l'idée de la cause implique immédiatement celle de l'effet, de sorte qu'au moment où se produit la cause, on peut se représenter l'effet comme conséquence éternelle de la cause (E2P44). Quand on se représente toutes choses comme produites nécessairement à partir de cette chose intemporelle qu'est la nature, puisqu'elle est cause de soi, alors on peut comprendre que tout ce qui arrive était inscrit de toute éternité dans la nature.

4) Du fait que la nature produit une infinité de corps aussi bien qu'une infinité d'idées de ces corps comme expressions pensantes de ces réalités étendues, il existe aussi bien une cohésion du rapport de mouvement et de repos de tous ces corps qu'une compréhension de cette cohésion. Mais le mode infini médiat qu'est cette compréhension se pose évidemment au niveau de l'éternité qu'étrangement, Macherey ne semble pas envisager dans le passage que vous citiez. Dans le cadre de cette éternité, tout est déjà accompli et connu par ce mode infini de la nature ou de Dieu.

5) Concrètement cela signifie entre autres que quels que soient nos échecs et nos réussites, cela n'empêchera pas le monde de tourner, ce qui revient à une forme de modestie très libératrice par rapport à notre tendance naturelle à l'orgueil. En termes plus métaphysiques, cela signifie que quoiqu'il arrive l'être continuera d'être sous une forme ou une autre et que le néant n'adviendra pas.

6) Mais cela ne signifie pas que l'action soit inutile contrairement au fatalisme justement. Car là est une distinction qui a au moins le mérite de ne pas être compliquée : le déterminisme considère que du fait que tout ce qui arrive est nécessaire, il est sensé d'agir pour orienter la nécessité future dans le sens de notre intérêt (car s'il n'y avait que contingence ou chaos, il n'y aurait aucun ordre des choses sur lequel s'appuyer pour agir) ; le fatalisme considère au contraire qu'il est inutile d'agir puisque tout est déjà décidé à l'avance par une puissance infiniment supérieure à la nôtre. En effet, le déterminisme affirme que si tout événement est inscrit dans ses conditions initiales, aucune volonté supérieure à celles qui se jouent dans les corps qui interviennent dans ces événements, n'a fait en sorte qu'il en soit ainsi, de sorte que rien n'empêche à une volonté humaine d'agir sur le cours des choses. Cette action et cette volonté d'agir seront aussi nécessaires que tout ce qui existe dans la nature, mais elles pourront être considérées aussi bien que toute autre réalité naturelle comme une cause productrice, partiellement ou complètement, de ses effets et pas comme un événement négligeable par rapport au dénouement final.

Dans le fatalisme, de même que dans le providentialisme, on suppose par anthropomorphisme une volonté intelligente, supérieure en puissance mais de même nature que celle des hommes, et cette volonté aurait écrit le grand scénario de l'existence tandis que nous ne vivrions que la réalisation de ce scénario. Dans cette optique, nous serions comme les acteurs dans une série télévisée : quels que soient notre engagement, notre bravoure, le capital de sympathie qu'on aura pu acquérir auprès des fans de la série etc., s'il est écrit que notre personnage doit mourir lors de tel épisode de la saison 3 pour permettre ensuite tel dénouement essentiel à la progression de l'histoire racontée, il sera parfaitement hors de notre portée d'y échapper parce que la volonté du scénariste transcende celle de l'acteur. Dans le déterminisme, même si nos appétits sont naturellement déterminés, ils sont une cause essentielle de nos mouvements ; de sorte que si notre effort de vivre croît ou décroît, cela affectera nos actions et leurs conséquences. Il n'y a pas de volonté transcendant celle des corps engagés dans l'existence, telle que ce qui se produit se ferait aussi bien avec que sans notre accord et nos actes.

Par ailleurs, l'indéterminisme n'est pas absolument opposé au fatalisme : puisque c'est une volonté toute puissante qui décide de ce qui adviendra, comme l'est celle du romancier sur ses personnages, on peut facilement imaginer que si les personnages n'ont pas de contrôle sur le rôle qu'ils ont à jouer dans l'histoire, le romancier, lui, décide de ce rôle sans être déterminé par quoique ce soit. Ainsi, en raison du préjugé commun du libre arbitre, on peut imaginer que puisque c'est une sorte de volonté pure de toute détermination qui est à l'origine de tout ce qui arrive, cette volonté affirme ou nie la fin que doit atteindre l'enchaînement des événements sans raison déterminée ; peut-être uniquement comme ça, pour passer le temps voire pour se divertir de son éternité, sans que cela implique que la reine du sud l'emporte sur le roi du nord ou l'inverse.

Si le fatalisme ressemble au déterminisme, c'est que les deux impliquent que le futur réel (et pas seulement imaginé) est inévitable par l'homme. Mais s'il est inévitable pour un poisson de mourir en étant maintenu hors de l'eau, il est évitable pour le pêcheur de sortir cet animal de son habitat naturel. Et c'est là qu'en reste le fataliste, pour qui nous sommes comme des poissons à la merci d'un grand roi pêcheur et de son libre arbitre.

7) Cette distinction rejoint celle de Alain, dans ses Propos de philosophie "L’idée fataliste c’est que ce qui est écrit ou prédit se réalisera quelles que soient les causes (...) Au lieu que, selon le déterminisme, le plus petit changement écarte de grands malheurs, ce qui fait qu’un malheur bien clairement prédit n’arriverait point." Je retiens surtout que du fait qu'une puissance absolument supérieure à celle des hommes aurait décidé à l'avance de ce qui doit se produire réellement, quelles que soient les causes et donc aussi actions qu'on mettra en jeu, l'issue sera la même. Dans le déterminisme, l'issue change en fonction des actions que l'on engage. La prévision que l'on fait ou pas d'un événement n'est qu'une des actions expliquant sa production effective : si l'enfant n'a pas prévu qu'en touchant la jolie braise orangée, il se ferait très mal, il va volontiers la toucher ; s'il peut le prévoir par ouï-dire, il le fera moins volontiers ; s'il a compris pourquoi toucher des braises incandescentes est nécessairement mauvais pour ses mains, il ne pourra absolument pas vouloir les toucher réellement.

8) Ainsi le fatalisme conséquent aboutit au quiétisme : il s'agit de renoncer à vouloir et donc à agir pour se contenter de contempler calmement l'ordre des choses tel qu'il se produit, avec toutes ses turpitudes. Le fataliste n'est pas tel personnage qui se fait crever les yeux ou tel autre qui perd l'amour de sa vie, il n'est qu'un spectateur qui passe le temps en se divertissant. Certes, c'est une superstition en ce qu'elle suppose quelque chose d'impossible pour la raison, en l'occurrence une puissance fatale infinie qui serait en même temps une volonté finie de tel dénouement plutôt que tel autre. Mais pour les ignorants, c'est une superstition utile comme la pitié est une passion utile à celui qui n'a pas les moyens d'accéder à une véritable générosité. Cela permet quand les événements sont terribles de prendre un certain recul et d'éviter une agitation dommageable à la survie.

Comme l’apitoyé fait du bien à son semblable d'une façon instable en raison de la tristesse à l'origine de ce bien, le fataliste se fera du bien à lui même en se disant "que la volonté du tout puissant soit faite", c'est-à-dire en acceptant l'inévitable, mais ce bien sera fragile du fait de l'incompréhension où il demeure de l'accord entre sa volonté individuelle naturelle qui demeurera tant qu'il restera vivant et celle, surnaturelle et obscure, d'un tout puissant. Mais tout cela est déjà mieux que faire ou se faire du mal. Quant au déterministe conséquent, il ne renonce pas à vouloir ni à agir mais veut et agit sans se prendre au sérieux, en décollant le nez du guidon.

L'indéterministe tend à s'identifier entièrement à sa volonté qu'il prend pour cause substantielle de ses actions, tout est sérieux pour lui. Le fataliste ne prend rien de ce qui peut arriver ni de ce qu'il peut faire vraiment au sérieux. Le déterministe peut agir sérieusement, c'est-à-dire de façon à produire des effets tangibles, sans pour autant se prendre au sérieux : il sait qu'il ne se réduit pas substantiellement à ce qu'il veut pas plus qu'à ce qu'il fait présentement.

9) Je profite de ce message pour remercier Vanleers pour ses contributions aussi régulières que stimulantes (même si pour ma part je n'ai que rarement la possibilité d'en discuter).

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Re: Déterminisme sans fatalisme

Messagepar Shub-Niggurath » 27 oct. 2014, 13:52

Henrique a écrit :8) Ainsi le fatalisme conséquent aboutit au quiétisme : il s'agit de renoncer à vouloir et donc à agir pour se contenter de contempler calmement l'ordre des choses tel qu'il se produit, avec toutes ses turpitudes. Le fataliste n'est pas tel personnage qui se fait crever les yeux ou tel autre qui perd l'amour de sa vie, il n'est qu'un spectateur qui passe le temps en se divertissant. Certes, c'est une superstition en ce qu'elle suppose quelque chose d'impossible pour la raison, en l'occurrence une puissance fatale infinie qui serait en même temps une volonté finie de tel dénouement plutôt que tel autre. Mais pour les ignorants, c'est une superstition utile comme la pitié est une passion utile à celui qui n'a pas les moyens d'accéder à une véritable générosité. Cela permet quand les événements sont terribles de prendre un certain recul et d'éviter une agitation dommageable à la survie.


Salut Henrique,

je ne suis vraiment pas d'accord avec ce paragraphe, qui me paraît témoigner d'un orgueil démesuré, car "l'esprit comprend que toutes les choses sont nécessaires, et sont déterminées à agir et à opérer par le noeud infini des causes" (démonstration de la proposition 6 partie 5). Et Spinoza affirme partout que la liberté est une illusion, et que ce qui est déterminant en l'homme, c'est le désir. Ce n'est que lorsque le désir se fixe sur un objet particulier, c'est-à-dire Dieu, et qu'en naît l'amour, que l'homme jouit de la liberté. Et cette liberté implique également la nécessité, autant que l'esclavage des passions. Donc la liberté, pour Spinoza, ne consiste que dans l'amour toujours plus grand que l'esprit éprouve pour Dieu, et cet amour est parfaitement compatible avec le quiétisme, qui consiste à contempler le monde tel qu'il est sans agir sur lui.

On retrouve la même idée chez les philosophes taoïstes de l'antiquité, vis-à-vis du Tao : "Observons la suite, et laissons-nous aller à l'évanescence. Il n'y a rien qui vaille la peine et qui soit digne de considération" (Lie-tseu, livre 7, chapitre 10).

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Re: Déterminisme sans fatalisme

Messagepar Vanleers » 27 oct. 2014, 17:00

A Henrique

Je concède volontiers que le fil aurait plutôt dû s’intituler « Déterminisme et prédictibilité ».
Ce qui m’a le plus intéressé, c’est que, dans le système de Spinoza, tout est absolument déterminé mais que rien n’est prédictible absolument car, Dieu étant cause de soi, la notion de conditions initiales absolues n’a pas de sens.
La notion de fatalisme renvoie plutôt à des comportements concrets, aussi, plutôt que de parler de déterminisme et de fatalisme, examinons le cas d’un déterministe et d’un fataliste (si cela existe) qui, à un certain moment, sont dans une situation donnée.
Reprenant vos expressions :
- le déterministe « ne renonce pas à vouloir ni à agir mais veut et agit »
- le fataliste « renonce à vouloir et donc à agir pour se contenter de contempler calmement l'ordre des choses »

Remarquons d’abord qu’aussi bien le déterministe que le fataliste est déterminé à faire ce qu’il fait : le premier à vouloir et à agir, le second à renoncer à vouloir et à agir.
Pour un observateur extérieur spinoziste, ils n’ont pas le choix : ils ne peuvent pas décider librement (au sens d’un libre arbitre) d’agir pour le premier et de ne pas agir pour le second.

Supposons maintenant que l’un et l’autre, avertis par l’observateur, réfléchissent et se posent la question : « Suis-je libre de faire ce que je fais ou y suis-je déterminé ? »

Pour éclairer ce point, je reprends une petite histoire que j’ai déjà racontée à hugoboxel en :

viewtopic.php?f=14&t=1277

C’est l’histoire d’un homme qui, s’apprêtant à sortir de chez lui, se pose la question :
« Suis-je, ou non, libre de prendre ou de ne pas prendre mon parapluie ? »

Comment peut-il le savoir, tant qu’il n’est pas encore sorti et que la décision ne s’est pas encore traduite dans les faits ?
Mais quand il est sorti et qu’il commence à marcher, avec ou sans parapluie, il est maintenant trop tard car il ne peut plus alors que se poser la question : « Ai-je été libre, oui ou non, de prendre mon parapluie ? »
Y aurait-il un instant où il pourrait dire, à coup sûr : « Oui, je suis libre de prendre ou de ne pas prendre un parapluie » ? Mais non, ce sera nécessairement ou trop tôt ou trop tard.
Ajoutons que, symétriquement, il n’y a pas non plus de réponse possible à la question :
« Suis-je, ou non, déterminé à prendre ou à ne pas prendre mon parapluie ? »

Un individu ne peut donc ni se prouver ni nier son propre libre arbitre ou sa propre détermination car il se pose une question qui ne saurait, concrètement, avoir de réponse.

Qu’il se pose ou non la question de son libre arbitre ou de sa détermination, et s’il se la pose, il ne peut y répondre, le déterministe ou le fataliste fait ou ne fait pas ce qu’il est déterminé à faire ou à ne pas faire. Que dire de plus ?

Bien à vous


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