Déterminisme sans fatalisme

Questions et débats touchant à la conception spinozienne des premiers principes de l'existence. De l'être en tant qu'être à la philosophie de la nature.
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Re: Déterminisme sans fatalisme

Messagepar sescho » 31 oct. 2014, 19:27

A hokousai :

Déjà, je suis impressionné par la profondeur de vos productions depuis plusieurs mois, traduisant un puissant appel de fond (authenticité si rare, pur opposé de l’érudition convenue et existentiellement démentie, ou malhonnêteté intellectuelle), ce qui de mon point de vue vous honore, ou plutôt honore l’Homme.

Je vous suis très largement, sinon totalement. Une contribution de ma part, néanmoins, reprise d’un propos que j’ai déjà tenu :

Il y a 3 aspects indissociables (d’où la variété des erreurs produites en les dissociant, voire en cherchant à en éliminer un ou deux...) – « soi, Dieu et les choses » :

- Suis ! : sujet, acte (de pensée pure – conscience –, et de volonté motrice) par définition, non objectivable (car sinon, il y a nécessairement un – véritable – sujet qui l’objective...)

- Il y a un Monde ! : objet.

- Dieu(-Être-Esprit-Nature) est ! : englobant sujet et objet, suis ! et le Monde, en tant que s’affirmant dans l’existence – et donc l’existence même. Pur acte (d’affirmation, de présence, en repos et mouvement), absolu.

Tant sujet qu’objet sont des manifestations en acte de Dieu-Être-Esprit-Nature, qui est de l’être (manifesté, très concrètement), en tant qu’acte auto-perçu subjectivement et qu’être-ceci ou être-cela objectivement perçu.

Un « problème », c’est que « Nature » tend à dégrader Dieu-Être vers la condition d’objet (mais c’est déjà inévitable dès que l’on veut décrire, puisque c’est déjà objectiver...) Descartes, dans la ligne duquel Spinoza se situe avec tout son apport propre par ailleurs, était un scientifique avant d’être un philosophe : ce qui l’intéressait surtout était de fonder en Dieu-Nature les lois de la Physique, avant que de se consacrer à celles-ci. Il tend donc vers la « distorsion objectivante » de Dieu-Nature (ce qui est encore très largement d’actualité, même si la Quantique a relâché le ressort de rappel à l’intérieur même de la Physique.) Ceci toutefois est totalement inopérant – et même directement nuisible – s’agissant du sujet (acte non objectivable) et par conséquent de Dieu-Être vrai. Le comble d’abrutissement dans cette erreur, comme le dit Schopenhauer, consiste à prétendre expliquer la pensée par la matière (ce qui est impossible d’immédiate évidence, et donc fondamentalement stupide.) Le sujet, absorbé dans l’objet, finit par forger un objet comme prétendu sujet, et finalement nier qu’il existe en tant que sujet... !!!

D’évidence, il y a un sujet qui pense tout sans exception, dans l’acte de pensée même... Ce sujet est donc nécessairement en quelque part indépassable, puisque précisément tout ce dont nous discutons – et pouvons discuter – apparaît en lui...

Il faut aussi en conséquence préciser comment le sujet peut avoir une idée d’un Tout (Un) dont il n’est pourtant qu’une partie, et donc qui l’englobe tout entier et le dépasse, loin donc de pouvoir être pour lui un objet (duquel il devrait alors se distinguer) ...

Les deux tendent à imposer là Dieu non pas comme suprême objet, mais comme suprême sujet (unique) : l’être même, en quoiqu’il soit manifesté, avec par conséquent identité de l’être et de la conscience pure (de l’être.) Toutefois, le sujet se révélant par l’objet (et l’objet par le sujet), il ne peut être question de récuser l’objet...

Spinoza n’échappe pas complètement à la « distorsion objectivante », même s’il redresse très nettement la chose en plaçant Pensée et Matière EN/COMME Dieu-Etre (ce qui est bien impliqué ci-dessus). Mais le parallélisme ne tient pas l’examen... Et à proprement parler, Dieu-Être ni ne pense, ni n’est étendu, ni n’aime, ni ne désire, ni ne ressent de joie ou de tristesse (ni n’a faim, soif, etc., etc.) Ceci est encore une objectivation (et conjointement une anthropomorphisation) illégitime, liée à la distorsion en question.

Dans cette distorsion résiduelle, on tend à faire de Dieu-Être-Esprit-Nature un marionnettiste et du sujet une marionnette. Mais c’est complètement faux : le sujet (acte) est Dieu-Être-Esprit-Nature en acte même. Il n’y a absolument aucune distance !

La liberté est donc un sentiment naturel immédiat, et est celle de Dieu même qui, toute cause libre soit-il dit, est entièrement déterminé, rappelons-le.

D’où le double-sens qui en réalité n’en fait qu’un : « déterminé à être » et « de nature déterminée ». Comme le signale à juste titre Wayne Liquorman : tout un tas de notions sont dérivées d’une seule, fondamentale : Ce-qui-est (EST.) C’est le principe de raison, le « rien ne vient de rien », etc. : s’il y a quelque chose c’est qu’il y a une raison, une cause, pour qu’il en soit ainsi (et pas autrement) ; sinon il n’y aurait tout simplement rien.

Dieu est « déterminé par lui-même », c’est tout ; cela ne fait aucune différence de fait : il n’y a juste pas de cause englobante antérieure ontologiquement.

Effectivement, l’acte ne se conçoit que maintenant ; il est donc hors du temps, et donc éternel. Le conatus n’est rien de plus que l’existence même : s’il n’y avait pas affirmation d’existence déterminée dans l’existence, il n’y aurait tout simplement rien... C’est tautologique, en fait. Le conatus est l’existence même, l’affirmation par l’/d’existence même. (Le but de Spinoza est là d'introduire le désir, constaté de fait, en évitant autant que possible d'en faire une faculté nouvelle : « principe d'économie, qui est économie de principes. ») C’est Dieu même, et donc éternel de même, mais là en tendance d’effet indéfini seulement, liée à la part de nature non « en propre » mais modale.

Ce n’est pas à proprement parler une question de choix : le choix c’est déjà du réchauffé. Un cache-misère sur de l’hésitation, mâtiné de libre-arbitre. Et si l’hésitation s’impose totalement, l’action reste en suspend, comme chez l’âne de Buridan... : l’acte se pose là, c’est tout !

La question au passé ou au futur, etc. : toute question est conceptuelle, en fait ; ce serait quoi une question acte pur maintenant, tout de suite ? Si les concepts n’ont pas de réalité, aucune question n’a de réalité : celle du libre-arbitre pas moins que toutes les autres. Par ailleurs, si la question du libre-arbitre ne se pose pas, celle du déterminisme non plus (car une fois encore, il n’y a pas de marionnettiste, mais acte direct...)

Tout ceci n’est pas pour autant faux : le sage accompli ni ne se pose de question, ni n’agit en fonction d’un quelconque choix (mais de valeurs universelles, moteurs de l’action, sans doute.) Il agit, c’est tout.

Mais là il convient aussitôt de remettre les pieds sur Terre : aucune question ne se pose chez le sage accompli,... mais le sage accompli est rarissime... De fait, ce qui ruisselle de partout et tout le temps, c’est de la bonne grosse vanité, de la bonne grosse croyance à être absolument personnellement (!) auteur de ses actes, et conjointement à leur haute valeur... universelle (!!!), tout particulièrement chez ceux qui professent doctement le contraire en parfaite contradiction performative. Donc, la question ne se pose pas chez le sage rarissime ; elle ne se pose pas non plus, et rapidement, en théorie intellectuellement bâtie et extérieurement professée. Mais qu’est-ce qu’elle se pose (aussi aberrante cette prétention soit-elle effectivement) dans l’existence réelle, la massive réalité psychologique... !!!
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Re: Déterminisme sans fatalisme

Messagepar hokousai » 01 nov. 2014, 00:01

à Sescho

Sur l' esprit du message, disons que nous jouons dans le même orchestre et la même symphonie. :)

Ce qui me touche le plus c' est la dernière phrase
.Mais qu’est-ce qu’elle se pose (aussi aberrante cette prétention soit-elle effectivement) dans l’existence réelle, la massive réalité psychologique... !!!


Ce qui m 'occupe chez Spinoza c'est l' idée de force. Et ce que vous dites à un rapport avec la force de l' amour propre, ou plutôt avec les forces ressenties. *******

SpInoza parlant du conatus évoque des forces extérieures.
Mais antérieurement évoque cet effort qui s'appelle volonté.
Deux manifestations de la force.

La force désigne l'inégalité, elle apparait à l'occasion d'une relation d'inégalité.
Celle- ci (l'inégalité ) peut se comprendre dans une nature qui est expression d'une infinité de modes.
Certes, et à un certain niveau de compréhension théorique acceptons l' idée de force.

Mais ce n'est pas que théorique, pas chez Spinoza qui parle d' effort conscient donc d' un vécu. Ce qui nous intéresse c'est le vécu .
Peut- on ne plus ou ne pas se comprendre et comprendre la nature comme expression de forces ?
C'est à dire d'une compréhension des étants comme des étants réels sans que ces étants soient dans des rapports de forces ? ( le langage ordinaire le dit bien : ça c'est fait naturellement ... sans accrocs , sans conflits, sans rapport de forces )

Spinoza en pose la possibilité. C'est à dire déjà la possible compréhension et au mieux le vécu subséquent .

La durée des choses, en effet, ne peut se déterminer d'après leur essence ; l'essence des choses n'enveloppe aucune durée fixe et déterminée ; mais chaque chose, qu'elle soit plus parfaite ou qu'elle le soit moins, tend à persévérer dans l'être avec la même force par laquelle elle a commencé d'exister ; de façon que sous ce point de vue toutes choses sont égales.
préface partie 4

Egales . C'est à dire que de ce point de vue elles ne sont pas dans des rapports de force.

******* un intérêt pour l' idée de" force" suite à la lecture de Deleuze, lequel ne remet guère en question l' idée de force .

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Re: Déterminisme sans fatalisme

Messagepar sescho » 01 nov. 2014, 22:00

A Hokousai

hokousai a écrit :Ce qui m 'occupe chez Spinoza c'est l' idée de force. Et ce que vous dites à un rapport avec la force de l' amour propre, ou plutôt avec les forces ressenties.

C'est vrai, mais je préciserais que sous le terme d' "amour-propre" on trouve une immense gradation dans la manifestation, de la vanité poussée jusqu'à la folie à l'infiniment saine satisfaction de soi. Mais sans doute la force à la base est-elle la même ("pulsion de puissance") ; c'est la qualité de la perception / conception du monde qui fait la différence.

hokousai a écrit :Spinoza parlant du conatus évoque des forces extérieures.
Mais antérieurement évoque cet effort qui s'appelle volonté.
Deux manifestations de la force.

Je ne suis pas très convaincu par le développement de Spinoza (mais je pense qu’il avait déjà les conclusions avant...), comme je l'ai déjà exprimé plusieurs fois dans le passé. Il part du principe d'inertie, traduction de l'affirmation pure d’être qu’est l'existence même (A s’affirme comme A, pas non-A ; c’est impossible ; autre dérivation de ce-qui-est), modale ici, pour le traduire en pulsion de conservation sur le plan mental. Bon...

La définition plus précise du désir dans E3AppD1 laisse bien entendre que l’effort en question n’est pas permanent mais lié à des affections (donc des pressions extérieures.) Le conatus est la tendance générale, traduction immédiate de l’existence même. En l’occurrence, je ne vois donc effectivement qu’un seul phénomène, mais à la force d’action extérieure correspond une force de réaction ("force passive"), qui nous intéresse particulièrement ici. La pulsion de conservation est donc dans ce modèle l’équivalent psychique de la résistance à la déformation (sous pression extérieure, forcément), et ne se manifeste QUE lorsque cette pression est effective. Le conatus est le principe, la volonté et le désir de conservation la conséquence.

La pulsion de puissance est introduite par E3P12-13. Mais le « tend à imaginer », quand on sait ce que pense Spinoza de l’imagination, laisse entrevoir de nombreux problèmes. Et c’est effectivement le cas de fait ! : c’est là que se situe la force interne qui alimente la gradation très étendue citée au début. Mais je conteste le développement de Spinoza en plusieurs choses... ; en bref, même si cela semble très naturel (eudémonisme, incontournable), l’augmentation de puissance et le désir de l’obtenir sont simplement postulés et non réellement démontrés, et en outre ne découlent nullement naturellement de la pulsion de conservation.

Quant à la pulsion sexuelle : zappée ! Certes c’est une pulsion de conservation de l’espèce en principe naturel, mais pour l’individu c’est bien la pulsion sexuelle, point. Elle peut s’opposer aussi à la pulsion de conservation, et à celle de puissance aussi...

Bref...

hokousai a écrit :Peut- on ne plus ou ne pas se comprendre et comprendre la nature comme expression de forces ?
C'est à dire d'une compréhension des étants comme des étants réels sans que ces étants soient dans des rapports de forces ? ( le langage ordinaire le dit bien : ça c'est fait naturellement ... sans accrocs , sans conflits, sans rapport de forces )

Dans un contexte d’interdépendance générale, il me semble difficile d’éviter les interactions. C’est dans cet esprit que Spinoza dit qu’il est impossible en tant que partie de la Nature de se soustraire à l’influence des autres parties. Maintenant, il dit aussi que les hommes conviennent en nature quand – et seulement quand – ils suivent la Raison. Ils ne forment alors, en quelque sorte, qu’une seule âme. C’est finalement alors l’essence de genre, l’essence propre de l’Homme, qui apparaît effectivement, en acte, comme unique dans des individus humains qui sont dans un certain sens en interaction, et dans un autre en parfaite osmose, sans aucune contrainte.

Mais à vue de nez, ceux-là ne courent pas les rues ; aucun chez les donneurs de leçons, etc. C'est ainsi, ...

hokousai a écrit :
La durée des choses, en effet, ne peut se déterminer d'après leur essence ; l'essence des choses n'enveloppe aucune durée fixe et déterminée ; mais chaque chose, qu'elle soit plus parfaite ou qu'elle le soit moins, tend à persévérer dans l'être avec la même force par laquelle elle a commencé d'exister ; de façon que sous ce point de vue toutes choses sont égales.
préface partie 4

Egales . C'est à dire que de ce point de vue elles ne sont pas dans des rapports de force.

Je l’entends plutôt d’abord comme « en tant que manifestations de la puissance de la Nature, toutes choses sont égales », ce qui rejoint le fait que l’essence n’entre pas en ligne de compte dans l’affaire. Autrement dit, la puissance en soi est indifférenciée ; lapalissade... Mais il est vrai, par dessus tout, existentiellement, que lorsqu’on voit effectivement toute chose comme la puissance unique de la Nature, les frictions doivent se réduire au minimum sinon à rien... Et c'est précisément l'unique phare de la Raison (lorsque connu intuitivement, là : pas posé intellectuellement, ce qui n'est qu'une très pauvre caricature en regard) : Dieu-Nature...


P.S. Ajout : A la relecture, je reprends ce que je dis plus haut au sujet de E3AppD1 (on néglige trop en général cet Appendice à mon goût, en passant) : le désir recouvre chez Spinoza toute impulsion à l’action ("tous les efforts de la nature humaine que nous désignons sous le nom d'appétit, de volonté, de désir, ou d'impulsion"), et l’affection de l’essence tout état de cette essence, y compris éventuellement inné (état inné... ?) Donc l’effort tel que posé par Spinoza pourrait avoir un caractère permanent, qui serait alors la « force vitale indifférenciée », l'affirmation d'existence même, consciente d'elle-même ; l'acte vital premier, le désir actif en principe permanent, etc. (ce qui se conçoit plutôt bien existentiellement.) Le désir chez Spinoza apparaît là comme ce que d'autres (et lui-même en l'occurrence, nonobstant E2P48-49 en son temps, contrant le concept cartésien de la volonté comme faculté d'assentir ou de refuser une idée, hors l'entendement même) appelle la Volonté (affirmation consciente d'être, acte pur, impulsion motrice, ...) Toutefois, pour Spinoza l'Entendement, comme la Volonté, etc., sont des notions générales, pas des réalités en soi : E2P48-49 encore. D'où la finale de E3AppD1 : "j'entends sous le nom de Désir tous les efforts, impulsions, appétits et volitions de l'homme, lesquels varient en fonction de l'état d'un même homme, ...", sachant que tous entrent dans le champ de la causalité transitive (déjà évoqué avec E1P32.) Cela n'empêche pas pour autant Spinoza dans E4P3 par exemple de parler de "force par laquelle l'homme persévère dans l'exister" et de lui mettre en opposé (et donc aussi en équivalence qualitative) la "puissance des causes extérieures."
Signalons en outre et en passant la très grande portée des propositions qui précèdent E2P48-49 (que je pense que Spinoza a ajoutées postérieurement, privant E2P47 de la position de conclusion partielle), au sujet de la nature de Dieu comme l'acte d'exister même : E2P47 et avant.
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Re: Déterminisme sans fatalisme

Messagepar hokousai » 02 nov. 2014, 00:39

Il est indéniable que nous comprenons la nature comme tissée de forces Le concept n 'aurait, sinon, pas eu un tel succès et surtout depuis Newton. Il est chez Spinoza le courage, une certaine énergie de vivre, une vitalité ... enfin bref.
vis, f = force ( énergie ).

Un énergie globale?
ou une énergie infiniment démultipliée en une infinité de porteurs inégaux d'énergie ? Car la vision n'est pas là même dans les deux cas . La force ou des forces ? Ce concept de force ( comme énergie ) est problématique. Pas au niveau de la physique mais au niveau métaphysique. Je ne vois pas quoi la Nature aurait besoin d'une énergie.

Je ne vais pas revenir sur mes accointances avec le bouddhisme (peut -être plus profondes encore que je ne le pense à froid )
mais je lis
Trinh Xuan Thuan a écrit : En ce sens, la physique moderne offre une représentation du monde proche de la vision bouddhiste. Celle d'un monde interdépendant, où chaque partie porte en elle la totalité et où de chaque partie dépend tout le reste. Prenez l'expérience du pendule de Foucault, qui ajuste son comportement en fonction non de son environnement local, mais des galaxies les plus éloignées. Il nous force à admettre qu'il existe dans l'Univers une interaction d'une tout autre nature que celles décrites par la physique connue, qui ne fait intervenir ni force ni échange d'énergie, mais qui relie l'Univers en son entier.

Trinh Xuan Thuan que je n'ai pas lu par ailleurs .

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Re: Déterminisme sans fatalisme

Messagepar Vanleers » 08 nov. 2014, 16:12

J’aimerais revenir au sujet initial du fil : « Déterminisme sans fatalisme »

1) Sur le fatalisme

Dans l’Ethique, Spinoza pose le déterminisme de façon axiomatique à travers les axiomes 3 à 5 de la partie I relatifs à la causalité.
La proposition E I 28 établit le déterminisme qui régit les choses singulières ainsi que leur imprédictibilité. Remarquons que la démonstration de cette proposition ne se réfère pas aux axiomes 3 et 5 mais, via E I 26 qui se réfère à E I 25, à l’axiome 4 seulement :

« La connaissance de l’effet dépend de la connaissance de la cause et l’enveloppe »

L’énoncé de la proposition E I 28 se termine par « et ainsi à l’infini », ce qui signifie que, dans l’ordre des choses singulières, il n’y a pas de cause absolue, de cause qui ne serait pas l’effet d’une autre cause, autrement dit qu’il n’y a pas de cause initiale. Ceci établit l’imprédictibilité absolue des choses singulières, donc ruine le fatalisme en tant que doctrine générale du « Tout est déjà écrit ».

2) Sur le fataliste

Henrique a écrit dans son premier message sur ce fil :

« 8) Ainsi le fatalisme conséquent aboutit au quiétisme : il s'agit de renoncer à vouloir et donc à agir pour se contenter de contempler calmement l'ordre des choses tel qu'il se produit, avec toutes ses turpitudes. »

Précisons. Le fataliste est un quiétiste, en ce sens qu’il lui apparaît impossible d’agir puisque tout est déterminé.
Certes, tout est déterminé, mais pourtant il peut (au sens de détenir la puissance) être cause adéquate de ce qu’il produit, c’est-à-dire être actif au sens de la définition 2 d’E III, ce qui signifie que, dans ce cas, ce qu’il produit peut se comprendre clairement et distinctement par lui seul.
Le fataliste (s’il en existe) oublie qu’il est une expression particulière de la puissance de Dieu et c’est dans cet oubli qu’il se contente de contempler passivement « l'ordre des choses tel qu'il se produit, avec toutes ses turpitudes. »

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Re: Déterminisme sans fatalisme

Messagepar Vanleers » 09 nov. 2014, 16:29

Il pourrait être tentant de rapprocher l’acquiescentia spinoziste du quiétisme au sens où Shub-Niggurath l’a caractérisé :

« le quiétisme, qui consiste à contempler le monde tel qu'il est sans agir sur lui. »

Or l’acquiescentia, telle que l’entend Spinoza, est un affect essentiellement actif.
Comme l’écrit Pierre Macherey dans son commentaire du scolie d’E III 59, les affects actifs ne se limitent pas à la fermeté (animositas) et à la générosité (generositas) :

« C’est ainsi que la notion d’acquiescentia, qu’il ne faut pas confondre avec celle d’acquiescentia in se ipso, et qui, en dépit de son caractère apaisé et serein, est sans doute l’affect actif par excellence, où le rationnel et l’affectif se rejoignent absolument, ne sera introduite qu’à la fin de l’ouvrage, dans la seconde moitié du de Libertate. » (Introduction … III p. 383)

Spinoza a caractérisé les affects actifs, à la fin du scolie d’E III 57 comme ceux qui se rapportent à l’homme en tant qu’il agit.
On ne voit donc pas comment l’homme qui est dans l’acquiescentia resterait inactif.

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Re: Déterminisme sans fatalisme

Messagepar Vanleers » 15 févr. 2015, 12:18

Commentant le scolie de la dernière proposition de l’Ethique, Daniel Pimbé, dans son « Spinoza » (1), pose également le problème d’un déterminisme sans fatalisme. Il écrit :

« Ce qui fait difficulté, dans cette libération de l’homme par la connaissance, c’est qu’elle est strictement déterminée. C’est « par une certaine nécessité éternelle », écrit Spinoza, que le sage acquiert de lui-même, de Dieu et des choses, la conscience qui manquera toujours, par une autre nécessité éternelle, à l’ignorant. Les hommes n’ont pas le choix de se libérer ou pas. Spinoza, on le sait, tient l’idée d’une liberté de choix pour une illusion majeure, noyau des préjugés, un concept vide qui ne s’applique ni aux hommes ni à Dieu. Pourtant, le sage doit bien nourrir cette illusion, s’imaginer, du moins au commencement, qu’il se décide librement à suivre la voie tracée par l’Éthique.
L’ambiguïté est présente dans ce dernier texte de l’Éthique, lorsqu’après avoir attribué la sagesse des uns et la non-sagesse des autres à « une certaine nécessité éternelle », Spinoza ajoute, sollicitant manifestement la liberté de son lecteur : « Si la voie que j’ai montré qui y conduit, paraît être extrêmement ardue, encore y peut-on entrer. » Que cette sollicitation elle-même soit destinée à s’évanouir dans la plénitude sans faille de la nécessité divine, cela ajoute encore à ce que Spinoza reconnaît dans l’ultime phrase de son ouvrage : comme tout ce qui est beau, le salut qu’il nous propose est « difficile autant que rare ». »

Les hommes naissent tous ignorants (E IV 68 sc.) mais certains deviendront nécessairement sages et les autres resteront nécessairement ignorants. Ni les premiers, ni les seconds, n’auront eu à aucun moment de leur vie le libre choix de devenir sages ou de rester ignorants.
Mais, bien que tout cela soit entièrement déterminé, ce n’est écrit nulle part et reste absolument imprédictible.
D. Pimbé a donc raison d’écrire que celui qui, par exemple, a entrepris de comprendre l’Ethique pour devenir sage, a nourri au départ l’illusion qu’il s’était « décidé librement à suivre la voie tracée par l’Ethique ».

(1) une version électronique du livre de D. Pimbé est consultable gratuitement en :

http://www.ac-grenoble.fr/PhiloSophie/f ... _pimbe.pdf

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Re: Déterminisme sans fatalisme

Messagepar balise75 » 11 avr. 2015, 13:30

D'autant plus que si le monsieur après s'être demandé "Suis-je, ou non, libre de prendre ou de ne pas prendre mon parapluie ?" se demande "Suis-je, ou non, libre de me demander si je suis, ou non, libre de prendre ou de ne pas prendre mon parapluie ?" et ainsi de suite, il est probable qu'il ne sera pas sorti avant l'heure du dîner, et les nécessités du corps se rappelant à lui, selon qu'il s'abandonne, par l'obstination de son caractère, à résister à la faim, ou bien qu'il considère que, somme toute, mieux vaut vivre que savoir, il périra d'inanition dans les jours qui suivront, ou ben, en fonction de la possibilité qui lui en sera offerte (à savoir, par exemple, ce dont il dispose dans son frigo), il se préparera à dîner, à moins qu'il ne se trouve quelqu'un pour le lui préparer. Dans les deux cas, si je vous suis bien, et je le fais volontiers, il n'en saura pas plus sur la question qui l'aura préoccupé.

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Re: Déterminisme sans fatalisme

Messagepar Vanleers » 23 avr. 2015, 16:22

A balise75

Je n’avais pas vu que vous étiez intervenu sur le fil.
Vous avez raison, et il vaudrait mieux pour notre homme qu’il vive dans une région où il pleut rarement, par exemple en plein Tanezrouft, sans quoi, comme vous le remarquez justement, il risque de mourir de faim sinon de soif.

Bien à vous


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