Deleuze et les corps les plus simples

Questions et débats touchant à la conception spinozienne des premiers principes de l'existence. De l'être en tant qu'être à la philosophie de la nature.
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bardamu
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Messagepar bardamu » 22 août 2005, 18:38

Miam a écrit :Ensuite si les degrés de vitesse sont des corps simples (qui pourtant devraient alors changer de vitesse à chaque choc), il faut encore que l’individu qu’ils composent soit lui-même un élément d’une collection infinie, et ainsi de suite. Or ils font partie d’une hiérarchie infinie (composition infinitaire) et non d’une collection infinie.

Comment interprètes-tu la lettre 32 sur le sang, le chyle et la lymphe ?

Lettre XXXII :
"Par exemple, quand les mouvements des parties de la lymphe, du chyle, etc., se combinent, suivant les rapports de grandeur et de figure de ces parties, de façon qu’elles s’accordent ensemble parfaitement, et constituent par leur union un seul et même fluide, le chyle, la lymphe, etc., considérés sous ce point de vue, sont des parties du sang. Mais si l’on vient à concevoir les particules de la lymphe comme différant de celles du chyle sous le rapport du mouvement et de la figure, alors la lymphe n’est plus une partie du sang, mais un tout."

Quand les mouvements des parties se combinent de telle manière qu'elles s'accordent, elles forment un même fluide, le sang.
Quelle est l'essence de ce sang ?
Chyle + lymphe + rapport entre chyle et lymphe ?
Mélange où chyle et lymphe perdent leur individualité pour former une autre individualité, le sang ?
Miam a écrit :Si, mais le qualitatif est indivisible (nature naturante). La nature naturée doit traduire cette indivibilité en termes quantitatif : ce que ne fait précisément pas le recours aux infinitésimaux. Etre indivisible, ce n’est pas être infiniment divisé, bien au contraire.
(...)
Il n’y a pas de bout puisque c’est un abîme, un sans-fond (« Ab-grund » en allemand) et ce sans-fond, c’est l’éternité telle que je l’ai décrite plus haut.

Le recours aux infinitésimaux est là pour donner des termes ultimes, pour fonder un infini actuel et pas seulement un infini indéfini. Spinoza n'aime pas la régression à l'infini qui ne s'achève que sur l'aveu d'une ignorance. La vérité s'affirme, elle est pleine et les infinitésimaux sont justement là pour éviter d'en rester à une mise en abime sans fond. Il y a un actuel défini, positif, sans mystère ou horizon inatteignable.
On peut sans doute trouver une autre manière d'exprimer ce positif, mais je crois qu'il ne faut pas de sans-fond chez Spinoza et ce serait la question principale entre ta conception et celle de Deleuze (et la mienne...) telle qu'il l'exprime dans son cours :

"Or cette idée d’un infini actuel, c’est à dire ni fini ni indéfini, ça revient à nous dire quoi? Ça revient à nous dire: il y a des derniers termes, il y a des termes ultimes — vous voyez, ça c’est contre l’indéfini, ce n’est pas de l’indéfini puisqu’il y a des termes ultimes, seulement ces termes ultimes ils sont à l’infini. Donc ce n’est pas de l’atome. Ce n’est ni du fini ni de l’indéfini. L’infini est actuel, l’infini est en acte. En effet, l’indéfini c’est, si vous voulez, de l’infini, mais virtuel, à savoir: vous pouvez toujours aller plus loin. Là ce n’est pas ça; ils nous disent: il y a des termes derniers: les corps les plus simples pour Spinoza."

Ou dans un autre cours ( http://www.univ-paris8.fr/deleuze/artic ... article=30 ) :
"Dieu ne réserve absolument rien en lui d’inexprimable. C’est le contraire d’une théologie négative, dans ce qu’on a vu au tout début de l’année, la théologie négative nous dit très bien ça, de Boeur à Schelling, la théologie négative vous la reconnaissez en ceci qu’on nous dit : en Dieu, il y a un fond, qui en tant que fond, ou un, bien mieux qu’un fond, un sans-fond, qui dans l’expression de Jacob Boeur, il y a un sans-fond, qui comme tel est inexprimable.
Et Dieu pour s’exprimer, doit sortir de ce sans fond qui continue à le travailler dans le fond. Il y a toute une dialectique négative, de la théologie négative qui est très belle, mais qui est l’antispinozisme à l’état pur. Il y a absolument rien, pour la théologie négative, il y a, au sein même du plus profond de Dieu, il y a quelque chose d’inexprimable, qui va abîmer toute la mystique, tout ça. Pour Spinoza, en droit, c’est à dire si je ne tiens pas compte des limites de fait de tel ou tel entendement, en droit, Dieu s’exprime et son expression est absolument adéquate à son être. Il n’y a absolument rien d’inexprimable en Dieu. C’est ce que Spinoza veut dire en disant la connaissance est adéquate. La connaissance est adéquate au connu, c’est à dire qu’il n’y a rien dans le connu, qui excède la connaissance.


Miam a écrit :L’infinitésimal est bien d’abord un nombre. Or le nombre est un être de raison pour Spinoza.

Justement pas, l'infinitésimal n'est pas un nombre, c'est seulement un rapport entre infinitésimaux qui peut être nombré. C'est tout l'intérêt des infinitésimaux de ne pas être des nombres, de ne pas être des atomes.
Miam a écrit :C’est déjà de trop, parce que l’existence semble alors émaner de l’essence, comme si l’existence n’était plus contenu dans l’attribut. Et il y est obligé parce qu’il ne montre pas en quoi l’existence elle-même est intrinsèquement éternelle comme l’essence contenue dans l’attribut

Deleuze développe justement une immanence totale y compris dans sa présentation de Spinoza. L'émanation, il en parle ici pour dire que ce n'est pas Spinoza : http://www.webdeleuze.com/php/texte.php ... a&langue=1
Miam a écrit :Mais enfin ! Le cours de Deleuze se réfère bien à la théorie des ensembles infinis, oui ou non ?

Il se réfère à Leibniz et je ne crois pas qu'il parle une seule fois de "Cantor", des "transfini" ou autre. Lorsqu'il dit "collection infinie", c'est peut-être même pour éviter les "ensembles infinis" de Cantor. Ca ressemble plus aux suites infinies qu'à des rapports de bijection avec N, R ou autre.

D'ailleurs Badiou qui est plutôt un spécialiste de tout ça, écrit ceci ( http://multitudes.samizdat.net/article. ... rticle=217 ) :
Alain Badiou a écrit :Or, la construction de ce concept est à nos yeux marquée (c’est sa filiation bergsonienne patente) par une déconstruction préalable : celle du concept d’ensemble. La didactique deleuzienne des multiplicités est de bout en bout (et sur ce point crucial, je ne vois aucune espèce de césure entre Différence et répétition et les textes philosophiques les plus détaillés, qui se trouvent dans les deux volumes sur le cinéma) une polémique contre les ensembles, exactement comme le contenu qualitatif de l’intuition de la durée chez Bergson n’est identifiable qu’à partir du discrédit qui doit s’attacher à la valeur quantitative purement spatiale du temps chronologique.
A partir de quoi nous voudrions esquisser la démonstration de trois thèses :
1. Ce que Deleuze nomme "ensemble", et par contrapposition de quoi il identifie les multiplicités, ne fait que répéter les déterminations traditionnelles de la multiplicité extérieure, ou analytique, et ignore de fait l’extraordinaire dialectique immanente dont la mathématique a doté ce concept depuis la fin du siècle dernier. De ce point-de-vue, la construction expérimentale des multiplicités est anachronique, parce qu’elle est pré-cantorienne.
2. Quant à la densité du concept de multiplicité, elle demeure inférieure, y compris par ses déterminations qualitatives, au concept du Multiple qui se tire de l’histoire contemporaine des ensembles.
3. C’est à raison de ce décalage (dont une des composantes est une interprétation "pauvre" de Riemann) qu’il est impossible de soustraire les multiplicités à leur résorption équivoque dans l’Un, et de parvenir, comme nous en avons déplié la pensée, à une détermination univoque du multiple-sans-un.


En d'autres termes, Badiou pense que Deleuze manque la richesse de la théorie des ensembles qui permettrait de penser au mieux les multiplicités.

J'ai un a priori négatif contre la mathématisation de la philosophie mais c'est à voir...

Miam a écrit :Pour la suite :
(...) Voilà pour le vice intrinsèque à toute théorie des ensembles : nier le temps et présupposer la réflexivité.

Très bien, mais comme Deleuze ne se réfère pas à la théorie des ensembles...

Miam a écrit :« Personnellement, je trouve le virtuel/actuel de Deleuze tout à fait cohérent et tout à fait dans la même idée d'une production du devenir. »
Quel devenir ? Celui des existences qui émanent des essences pendant la durée de ces existences. C’est tout. Ce n’est même pas un devenir historique et encore moins un Devenir-Eternité.

L'actuel est la partie variable d'un processus infini toujours impliqué (virtuel) dans cette variation. L'actuel est le sommet d'un volcan d'où jaillissent les choses-événements en 2 flux de durée l'un formant le passé, l'autre le futur. La Substance en acte c'est l'éruption permanente et infinie. L'Aïon, le temps des stoïciens, comme éternité d'où émerge le passé et le présent, à l'inverse de Chronos s'écoulant comme un fleuve (cf "Logique du sens" ).
Miam a écrit :Parce que le Ricard et l’eau sont composés infiniments ? Il y a une infinité de particules élémentaires de Ricard et d’eau dans un verre ?

Oui, comme il y a une infinité de distances inégales entre 2 cercles non-concentriques.

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Messagepar Miam » 23 août 2005, 17:33

Cher Bardamu,

Tu écris :

« Mélange où chyle et lymphe perdent leur individualité pour former une autre individualité, le sang ? »

Non elles ne perdent pas leur individualité. Selon Deleuze oui : les parties n’ont pas d’essence. Selon moi les parties gardent leur essence, de même que je garde mon individualité dans une communauté ou que le demi-cercle dont la rotation forme une sphère ne perd pas son individualité de demi-cercle dans la sphère. La sphère est en vérité (c’est là où je vais en venir) la synthèse de deux essences : celle du demi-cercle, qui est déjà un rapport de mouvement, et celle de la rotation axiale, autre rapport de mouvement : une synthèse qui garde l’individualité essentielle (et formelle) de leurs parties.

C’est le mot de « particule » qui peut tromper. Comme s’il y avait des particules de chyle et des particules de lymphe qui changent de nature en composant le sang. C’est ce que pourrait penser Boyle, mais non Spinoza (voir lettre 6 et autres à Oldenburg). L’appellation de « particule » dépend seulement de notre pouvoir de résolution comme de celui du ver. Les particules de chyle et de lymphe ne deviennent pas indistinctes mais sont seulement entraînées dans un mouvement commun. Celui-ci définit en même temps leur relative autonomie, à savoir la marge qui définit les mouvements communiquées aux autres parties sans briser leur communauté.

Tu écris :

« Justement pas, l'infinitésimal n'est pas un nombre, c'est seulement un rapport entre infinitésimaux qui peut être nombré. C'est tout l'intérêt des infinitésimaux de ne pas être des nombres, de ne pas être des atomes. »

Parce que les nombres sont des atomes ? Voilà un drôle de mélange de mathématique et de physique. L’infinitésimal a été « découvert » par Leibniz à partir de sa considération du signe mathématique. Avant lui, précisément, l’infiniment petit demeurait en quelque manière un atome physique ou un point géométrique. S’il ne s’agit pas d’un nombre, il s’agit bien pourtant d’une entité mathématique, d’une « quantité » évanouissante que l’on est susceptible de calculer : tout le contraire de la « quantité » ou grandeur conçue comme notion commune par Spinoza. Pourquoi Spinoza abandonne-t-il l’exemple chiffré du rapport de mouvement du Court traité ? Parce que depuis qu’il a constitué sa nouvelle notion de rapport de mouvement, il ne doit plus s’appuyer sur la mécanique cartésienne. Parce qu’il ne s’agit plus d’une quantité de mouvement pouvant être déterminé par un rapport entre deux nombres - et dans dx, x est bien une variable de nombre – parce qu’un rapport de mouvement ne saurait être saisi par aucun signe ou auxiliaire de l’imagination.

Tu écris :

« Deleuze développe justement une immanence totale y compris dans sa présentation de Spinoza. L'émanation, il en parle ici pour dire que ce n'est pas Spinoza »

Il le dit. Mais comme dans « Spinoza ou le problème de l’expression », il ne le montre pas assez. Selon moi il campe un Spinoza très leibnizien. C’est sans doute issu de son choix de l’ « expression » comme matrice conceptuelle.

Tu écris :

« Il se réfère à Leibniz et je ne crois pas qu'il parle une seule fois de "Cantor", des "transfini" ou autre. Lorsqu'il dit "collection infinie", c'est peut-être même pour éviter les "ensembles infinis" de Cantor. Ca ressemble plus aux suites infinies qu'à des rapports de bijection avec N, R ou autre.

Deleuze fait bien référence à la théorie des ensembles du début du 20è siècle :

« Ils entrent donc dans des collections infinies, et, je crois que là le XVIIe siècle a tenu quelque chose que les mathématiques, avec de tout autres moyens, de tout autres procédés – je ne veux pas faire de rapprochements arbitraires – mais que les mathématiques modernes redécouvriront avec de tout autres procédés, à savoir: une théorie des ensembles infinis. »

Alors évidemment, pas mal plus loin il dit le contraire :

« Comprenez moi, je ne veux pas dire du tout, ça serait abominable de vouloir me faire dire que ils ont prévu des choses qui concernent très étroitement la théorie des ensembles dans les mathématiques du début du XXe siècle, je ne veux pas dire ça du tout. »

Cette volte-face est déjà suspecte. Ensuite il hésite. Je n’ai jamais lu un Deleuze aussi hésitant. Si l’on ne peut plus comparer qu’avec Leibniz (car les références aux autres penseurs de l’infini en acte apparaissent sans aucune explications), alors il faut aussi comparer avec les logiciens et les axiomaticiens qui considèrent Leibniz comme leur précurseur, et non Descartes, Malebranche ou Spinoza : à savoir tout ceux qui ont participé au problème des fondements des mathématiques modernes. Sans quoi l’ explication deleuzienne de l’ »infini en acte » ne se réfère à rien d’autre qu’aux seules assertions de Deleuze. Deleuze dit, mais il ne montre rien. Alors pourquoi serait-je convaincu tandis que le texte spinozien et le contexte historique témoignent du contraire ?


Tu écris :
« En d'autres termes, Badiou pense que Deleuze manque la richesse de la théorie des ensembles qui permettrait de penser au mieux les multiplicités.
Tout cela est très relatif, Bardamu. Badiou estime que Deleuze ne va pas assez loin, tandis que j’estime le contraire. Et alors ?
Tu écris :
«
Miam a écrit:

Parce que le Ricard et l’eau sont composés infiniments ? Il y a une infinité de particules élémentaires de Ricard et d’eau dans un verre ?

Oui, comme il y a une infinité de distances inégales entre 2 cercles non-concentriques. »

Cela nous éloigne fort de des sciences physiques. C’est tout à fait en désaccord avec la physique. C’est confondre encore une fois physique et mathématique. La première ne peut faire l’économie de la durée. L’éternité physique ne peut être instantanée comme l’instantané mathématique qui, dans la théorie des ensembles, se heurte d’ailleurs à ses prémisses physiques indépassables.

Enfin : il ne s’agit pas du tout de « théologie négative ». Parler de théologie négative concernant Nietzsche ou la phénoménologie est curieux. Le problème est qu’il te faut un individu déterminé par un signe, comme en mathématique, pour avoir l’impression d’un « fond ». Mais en physique il n’y a pas ce « fond » sémantico-mathématique. L’individualité est constamment remis en cause par le devenir. L’individu physique est en perpétuel devenir, en perpétuelle régénérescence. Spinoza en tient compte en faisant de l’attribut une sorte de continuum espace –temps indivisible. Ce que je nomme le sans-fond n’a rien à voir avec quoi que ce soit d’indéterminé. Mais déterminé ne veut pas dire divisible ou analysable. Est déterminée la production éternelle de la chose recueillie dans la définition génétique : toute essence est la synthèse d’autres essences et ainsi de suite à l’infini (l’infini de l’attribut éternel). Ce n’est pas de la théologie négative, c’est un retour sur la chose elle-même, la chose singulière existant en acte, tandis que tu perds pied lorsque tu ne peux plus saisir une individualité logique ou mathématique dans l’instantanéité. Pour moi et pour Spinoza je pense, cette individualité là est illusoire… Chez Spînoza l’essence ou l’individu n’est pas logico-mathématique mais physique.

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Messagepar bardamu » 27 août 2005, 14:02

Miam a écrit :Cher Bardamu,

Tu écris :

« Mélange où chyle et lymphe perdent leur individualité pour former une autre individualité, le sang ? »

Non elles ne perdent pas leur individualité. Selon Deleuze oui : les parties n’ont pas d’essence.

En fait, en y repensant, c'est assez délicat.
Quand le pastis est dilué dans l'eau, forme-t-il un corps qu'on puisse identifier ? Je dirais non. Néanmoins, les parties du pastis sont toujours là avec une nature propre qui fait que le pastis peut se retrouver par les opérations chimiques adéquates. Il est donc là, mais virtuellement, réalité en-deça de l'horizon phénoménologique, de notre capacité de perception, mais pas en-deça de notre capacité de conception. Parce qu'on a vu s'opérer le mélange, on sait que le pastis est impliqué dans le liquide eau-pastis.
Miam a écrit : Selon moi les parties gardent leur essence, de même que je garde mon individualité dans une communauté ou que le demi-cercle dont la rotation forme une sphère ne perd pas son individualité de demi-cercle dans la sphère. La sphère est en vérité (c’est là où je vais en venir) la synthèse de deux essences : celle du demi-cercle, qui est déjà un rapport de mouvement, et celle de la rotation axiale, autre rapport de mouvement : une synthèse qui garde l’individualité essentielle (et formelle) de leurs parties.

Ca ressemble effectivement à la mécanique des pendules et de leur combinaison, c'est sans doute une vision possible, plus mécanique que la chimie de Deleuze. Mais pour éviter de tomber dans le mécanisme simple, ça pourrait se complexifier d'un soupçon de mécanique chaotique : le problème à trois corps de Poincaré et autres phénomènes qui imposent une synthèse impliquant de l'infini (précision infinie) au-delà de tout mécano basique.
Miam a écrit :C’est le mot de « particule » qui peut tromper. Comme s’il y avait des particules de chyle et des particules de lymphe qui changent de nature en composant le sang. C’est ce que pourrait penser Boyle, mais non Spinoza (voir lettre 6 et autres à Oldenburg). L’appellation de « particule » dépend seulement de notre pouvoir de résolution comme de celui du ver. Les particules de chyle et de lymphe ne deviennent pas indistinctes mais sont seulement entraînées dans un mouvement commun. Celui-ci définit en même temps leur relative autonomie, à savoir la marge qui définit les mouvements communiquées aux autres parties sans briser leur communauté.

Cf plus haut et le message précédent : les particules ne changent pas de nature mais elles constituent ou ne constituent pas un individu, c'est-à-dire un rapport complexe particulier.
Miam a écrit :« Justement pas, l'infinitésimal n'est pas un nombre, c'est seulement un rapport entre infinitésimaux qui peut être nombré. C'est tout l'intérêt des infinitésimaux de ne pas être des nombres, de ne pas être des atomes. »

Parce que les nombres sont des atomes ? Voilà un drôle de mélange de mathématique et de physique.

C'est une manière de parler, comme l'atome en logique formelle ou comme le nombre premier (l'insécable des nombres). C'est l'unité pleine et entière, la chose en soi.
Miam a écrit :S’il ne s’agit pas d’un nombre, il s’agit bien pourtant d’une entité mathématique, d’une « quantité » évanouissante que l’on est susceptible de calculer : tout le contraire de la « quantité » ou grandeur conçue comme notion commune par Spinoza.
Pourquoi Spinoza abandonne-t-il l’exemple chiffré du rapport de mouvement du Court traité ? Parce que depuis qu’il a constitué sa nouvelle notion de rapport de mouvement, il ne doit plus s’appuyer sur la mécanique cartésienne. Parce qu’il ne s’agit plus d’une quantité de mouvement pouvant être déterminé par un rapport entre deux nombres - et dans dx, x est bien une variable de nombre – parce qu’un rapport de mouvement ne saurait être saisi par aucun signe ou auxiliaire de l’imagination.

Tu confonds le rapport calculable et l'infinitésimal qui par définition n'est pas calculable. L'infinitésimal, dx, c'est une quantité infiniment petite de x, une quantité sans nombre. Idem pour dy par rapport à y. x ou y ne sont pas des "variables de nombre" mais des symboles représentant n'importe quelle grandeur (notion commune si tu veux). Tu peux en faire une lecture physique ou une lecture mathématique ça ne change pas le concept qui est : le rapport de 2 infiniments petits constitue un être fini, il y a toujours quelque chose de "solide" dans l'infiniment petit d'où émerge du fini mais quelque chose de relié directement à l'infini, le x ou le y, champs qualitatifs sans limite.
Un rapport entre un infiniment petit d'étendue et un infiniment petit de durée, c'est une vitesse instantanée. C'est la résolution des paradoxes de Zénon (je ne sais plus où Spinoza présente ses réfutations) où finalement le réel c'est la vitesse, et le découpage en tranche de temps ou d'espace n'annule pas cette réalité.
Miam a écrit :Selon moi il campe un Spinoza très leibnizien.

Sans doute. Et son Leibniz doit être assez spinozien parce qu'il ne cesse de dire que Leibniz a piqué des idées à Spinoza.
Miam a écrit :Deleuze fait bien référence à la théorie des ensembles du début du 20è siècle :
(...) Deleuze dit, mais il ne montre rien. Alors pourquoi serait-je convaincu tandis que le texte spinozien et le contexte historique témoignent du contraire ?

Bien entendu, il ne peut pas ignorer les développements sur l'infini du XIXe et du XXe. Voici sa position finale :
Qu'est-ce que la philosophie ?, Deleuze et Guattari a écrit :Il est difficile de comprendre comment la limite mord immédiatement sur l'infini, sur l'illimité. Et pourtant ce n'est pas la chose limitée qui impose une limite à l'infini, c'est la limite qui rend possible une chose limitée. Pythagore, Anaximandre, Platon lui-même le penseront : un corps-à-corps de la limite avec les l'infini, d'où sortiront les choses. Toute limite est illusoire, et toute détermination est négation, si la détermination n'est pas dans un rapport immédiat avec l'indéterminé.
La théorie de la science et des fonctions en dépend. Plus tard, c'est Cantor qui donne à la théorie ses formules mathématiques, d'un double point de vue, intrinsèque et extrinsèque.
Suivant le premier, un ensemble est dit infini s'il présente une correspondance terme à terme avec une de ses parties ou sous-ensembles, l'ensemble et le sous-ensemble ayant même puissance ou même nombre d'éléments désignables par "aleph 0" : ainsi pour l'ensemble des nombres entiers.
D'après la seconde détermination, l'ensemble des sous-ensembles d'un ensemble donné est nécessairement plus grand que l'ensemble de départ : l'ensemble des aleph 0 sous-ensembles renvoie donc à un autre nombre transfini, aleph 1, qui possède la puissance du continu ou correspond à l'ensemble des nombres réels (on continue ensuite avec aleph 2, etc.)
Or il est étrange qu'on ai si souvent vu dans cette conception une réintroduction de l'infini en mathématiques : c'est plutôt l'extrême conséquence de la définition de la limite par un nombre, celui-ci étant le premier nombre entier qui suit tous les nombres entiers finis dont aucun n'est maximum. Ce que fait la théorie des ensembles, c'est inscrire la limite dans l'infini lui-même, sans quoi il n'y aurait jamais de limite : dans sa sévère hiérarchisation, elle instaure un ralentissement, ou plutôt, comme dit Cantor lui-même, un arrêt, un "principe d'arrêt" d'après lequel on ne crée un nouveau nombre entier que "si le rassemblement de tous les nombres précédents a la puissance d'une classe de nombres définie, déjà donnée dans toute son extension".
Sans ce principe d'arrêt ou de ralentissement, il y aurait un ensemble de tous les ensembles, que Cantor refuse déjà, et qui ne pourrait être que le chaos, comme le montre Russell.
La théorie des ensembles est la constitution d'un plan de référence, qui ne comporte pas seulement une endo-référence (détermination intrinsèque d'unn ensemble infini), mais déjà une exo-référence (détermination extrinsèque).
Malgré l'effort de Cantor pour réunir le concept philosophique et la fonction scientifique, la différence caractéristique subsiste, puisque l'un se développe sur un plan d'immanence ou de consistance sans référence, mais l'autre sur un plan de référence dépourvu de consistance (Gödel).

Miam a écrit :Parce que le Ricard et l’eau sont composés infiniments ? Il y a une infinité de particules élémentaires de Ricard et d’eau dans un verre ?

Oui, comme il y a une infinité de distances inégales entre 2 cercles non-concentriques. »

Cela nous éloigne fort de des sciences physiques. C’est tout à fait en désaccord avec la physique. C’est confondre encore une fois physique et mathématique. La première ne peut faire l’économie de la durée. L’éternité physique ne peut être instantanée comme l’instantané mathématique qui, dans la théorie des ensembles, se heurte d’ailleurs à ses prémisses physiques indépassables.

Ce n'est pas de la physique, c'est de la métaphysique.
Une métaphysique du physique inspirée par des notions mathématiques. La physique en tant que science ne peut rien faire de l'infini et le banni de ses équations. Mais en tant que métaphysique, c'est compatible avec la physique contemporaine notamment celle des champs (infinis) et particules (finies).
Qu'est-ce qu'une particule en physique ? Une excitation de champs, excitations de modes des champs en un rapport déterminé.
Miam a écrit : Mais en physique il n’y a pas ce « fond » sémantico-mathématique. L’individualité est constamment remis en cause par le devenir. L’individu physique est en perpétuel devenir, en perpétuelle régénérescence. Spinoza en tient compte en faisant de l’attribut une sorte de continuum espace –temps indivisible. Ce que je nomme le sans-fond n’a rien à voir avec quoi que ce soit d’indéterminé. Mais déterminé ne veut pas dire divisible ou analysable. Est déterminée la production éternelle de la chose recueillie dans la définition génétique : toute essence est la synthèse d’autres essences et ainsi de suite à l’infini (l’infini de l’attribut éternel). Ce n’est pas de la théologie négative, c’est un retour sur la chose elle-même, la chose singulière existant en acte, tandis que tu perds pied lorsque tu ne peux plus saisir une individualité logique ou mathématique dans l’instantanéité. Pour moi et pour Spinoza je pense, cette individualité là est illusoire… Chez Spînoza l’essence ou l’individu n’est pas logico-mathématique mais physique.
Miam

Oui, pour Spinoza l'essence ou l'individu est "physique" (Etendue) mais aussi mentale. L'essence est réelle, est dans toutes les dimensions du Réel. Spinoza ne rabat pas tout sur le physique, sur l'Etendue.
Mais tu n'es pas la première personne que je vois qui considère qu'illustrer des concepts par des mathématiques, c'est faire des mathématiques. Pourtant, Spinoza fait pareil et ne cesse d'utiliser des notions mathématiques pour parler de "physique". Je ne sais pas quel langage te semble "physique" et quel langage te semble abstrait mais pour moi, quand je pense à la vitesse comme rapport entre étendue et durée, c'est du concret, de l'énergétique. Que ça s'écrive "dx/dy" ou "pas de course/rythme cardiaque", c'est la même chose. Et Achille dépasse la tortue...

A l'inverse, ton langage me semble souvent abstrait et j'ai du mal à y faire correspondre des exemples concrets.

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Messagepar hokousai » 31 août 2005, 22:31

à bardamu

"""""""""""""""""En fait, en y repensant, c'est assez délicat.
Quand le pastis est dilué dans l'eau, forme-t-il un corps qu'on puisse identifier ? Je dirais non. Néanmoins, les parties du pastis sont toujours là avec une nature propre qui fait que le pastis peut se retrouver par les opérations chimiques adéquates. Il est donc là, mais virtuellement, réalité en-deça de l'horizon phénoménologique, de notre capacité de perception, mais pas en-deça de notre capacité de conception. Parce qu'on a vu s'opérer le mélange, on sait que le pastis est impliqué dans le liquide eau-pastis""""""""""""""""""""

Que l’on puisse retrouver( par opération chimique adéquate) de l’ eau et du pastis prouve une chose qui est : qu’il y a après ( mais pas avant ) de l’eau et du pastis (là devant nous ).Ce qui remet en cause le sens de votre virtuellement, à tout le moins le relativise . Exister virtuellement est de notre capacité de conception ( de raison ).L’existence virtuelle est une existence de raison , c’est une intellection du monde une manière de penser le monde .
Une autre manière plus économique en concept est de dire qu’il n’y a pas d’existence du tout de particules de pastis et de particules d ‘eau distinctes les unes des autres dans ce mélange (le dilué ).

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Messagepar bardamu » 31 août 2005, 22:52

hokousai a écrit : Que l’on puisse retrouver( par opération chimique adéquate) de l’ eau et du pastis prouve une chose qui est : qu’il y a après ( mais pas avant ) de l’eau et du pastis (là devant nous ).Ce qui remet en cause le sens de votre virtuellement, à tout le moins le relativise . Exister virtuellement est de notre capacité de conception ( de raison ).L’existence virtuelle est une existence de raison , c’est une intellection du monde une manière de penser le monde .
Une autre manière plus économique en concept est de dire qu’il n’y a pas d’existence du tout de particules de pastis et de particules d ‘eau distinctes les unes des autres dans ce mélange (le dilué ).

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C'est plutôt une puissance d'affection, une capacité de perception.
C'est l'exemple de Spinoza dans la lettre XXXII : un ver verrait ceci et cela alors que nous, non.
Il ne s'agit donc pas de savoir si on a une représentation abstraite des choses mais si on a la capacité physico-intellectuelle d'effectuer certains rapport avec elles, de les distinguer tout en sachant que le monde est plein de virtualités dont l'actualité ne nous concerne pas.
L'existence virtuelle est des rapports non effectués, des phénomènes à venir ou passés, que ce soit le contact avec un réactif chimique qui deviendra bleu ou le contact avec notre langue qui nous révèlera l'alcool.
Le devenir impliqué comme potentiel d'événement.
Dire qu'il n'y a pas d'existence du tout, c'est être dans un présent miraculeux entouré de vide, c'est vivre dans un monde sans cause, sans continuité.

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Messagepar hokousai » 01 sept. 2005, 00:21

à bardamu


"""""""Dire qu'il n'y a pas d'existence du tout,"""""""".

.... je dis qu’il y a existence du liquide ( dilué) et non existence de particule virtuelle .C’est sur le virtuellement que je discute .Je vous redis que la décomposition ultérieure du dilué en deux éléments prouve la présence des deux éléments actuellement mais pas antérieurement ,dans le dilué .

Je ne sais si un ver verrait des particules d ‘eau ET des particules de pastis dans le dilué , il me semble que le chimiste non , mais je ne suis pas très versé en chimie .Votre « capacité physico-intellectuelle » me semble ressembler fort à se qu’on appelle une intellection .

Déjà assez difficile de penser l événement actuel que dire alors de sa potentialité d’ événement.
Il me semble que cette irruption de la potentialité grève quelque part la perception actuelle de l’événement actuel .et de ce fait son intellection .Le devenir impliqué masque l’actuel .

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Messagepar Miam » 01 sept. 2005, 13:58

Je n'ai pas beaucoup de temps. Je répondrai seulement à Bardamu qu'indivisible ne veut pas dire infiniment divisé. Et Spinoza est le premier à avoir conçu une étendue indivisible. Par ailleurs Spinoza dit bien que les fondements de son oeuvre sont physiques. Je lis fort peu d'exemples mathématiques du rapport interne de mouvement et de repos des corps dans l'Ethique, et encore moins d'infinitésimaux. J'ai montré que la lecture deleuzienne contredisent les textes. Ensuite, d'une manière générale, je reproche à la lecture mathématique de manquer par sa nature même les différences de temporalités (éternité, durée, temps) qui seules peuvent résoudre le problème de la divisibilité modale dans l'indivisibilité de l'attribut. Ceci dit, je ne m'étonne pas que Bardamu confonde métaphysique et mathématique. C'est bien ce que je reproche à sa lecture : c'est d'être métaphysique, de réifier l'être en entités essentielles et immuables de sorte à manquer l'affirmation spinozienne d'une production continue et éternelle dans un attribut indivisible - production qu'il explique dans sa physique et ne nécessite nulle entité qui ne soit en devenir, ni au niveau des essences, ni au niveau des corps les plus simples, autrement dit nulle "métaphysique".

A bientôt
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Messagepar bardamu » 01 sept. 2005, 21:53

Miam a écrit :Je n'ai pas beaucoup de temps. Je répondrai seulement à Bardamu qu'indivisible ne veut pas dire infiniment divisé. Et Spinoza est le premier à avoir conçu une étendue indivisible. Par ailleurs Spinoza dit bien que les fondements de son oeuvre sont physiques. Je lis fort peu d'exemples mathématiques du rapport interne de mouvement et de repos des corps dans l'Ethique, et encore moins d'infinitésimaux.

Spinoza et les math :

Lettre XII :
Mais, pour apprécier les misérables raisonnements qu’ils ont imaginés, je m’en rapporte aux mathématiciens qui, sachant se former des idées claires et distinctes des choses, ne s’arrêtent pas un instant à des difficultés de cette sorte. Car, outre qu’ils ont rencontré dans leurs recherches beaucoup de choses qui ne se peuvent déterminer par aucun nombre, ce qui prouve assez l’insuffisance des nombres à déterminer toutes choses, ils en ont trouvé aussi qui sont telles qu’aucun nombre ne peut les égaler et qu’elles surpassent tout nombre assignable. Or ils sont loin de conclure que les choses de cette nature surpassent tout nombre assignable par la multitude de leurs parties ; mais ils disent que leur nature est telle qu’elle exclut, sous peine de contradiction manifeste, toute détermination numérique.

Lettre LXXXI :
J’ai dit dans ma lettre sur l’infini que les mathématiciens ne concluent pas l’infinité des parties de leur multitude ; car pour raisonner de la sorte, il faudrait qu’une multitude plus grande fût impossible ; il faudrait que la multitude en question surpassât toute multitude donnée. Or, il n’en est pas ainsi, puisque, dans l’espace total compris entre les deux cercles non concentriques supposés, il y a deux fois plus de parties que dans la moitié de cet espace ; ce qui n’empêche pas que le nombre des parties contenues dans cette moitié ne surpasse, tout aussi bien que le nombre des parties contenues dans l’espace total, tout nombre assignable.

Ensuite, on peut dire que l'Etendue est indivisible mais c'est en tant que substance pas en tant que d'elle découle une infinité de modes étendus.
Et je le redis au cas où : l'infinitésimal n'est pas un nombre, sa "nature est telle qu’elle exclut, sous peine de contradiction manifeste, toute détermination numérique".

Miam a écrit :C'est bien ce que je reproche à sa lecture : c'est d'être métaphysique, de réifier l'être en entités essentielles et immuables de sorte à manquer l'affirmation spinozienne d'une production continue et éternelle dans un attribut indivisible - production qu'il explique dans sa physique et ne nécessite nulle entité qui ne soit en devenir, ni au niveau des essences, ni au niveau des corps les plus simples, autrement dit nulle "métaphysique".
A bientôt
Miam

La métaphysique aujourd'hui, ce n'est pas la métaphysique du XVIIe, ce n'est pas l'exigence de transcendance et le ciel des Idées.
Il y a des métaphysiques de l'immanence et du devenir.
Ce que j'appelle faire de la métaphysique, c'est ce que font par exemple Whitehead et Deleuze, avoir un discours rationnel et complet sur le réel mais pas un discours scientifique, pas un discours à base de mesures et d'équations.
Tu ne sembles par percevoir en quoi dx/dy c'est tout le contraire d'une réification (puisque c'est un rapport pur, un dynamisme pur) et je ne vois pas trop quoi faire pour que tu le saisisses. Tant pis.

En tout cas, si tu dis à un physicien que tu considères toute chose comme une combinaison de pendules, je crains qu'il ne te dise que c'est très joli mais que c'est un peu léger comme physique, surtout qu'aujourd'hui les physiciens semblent considérer les champs et les particules (excitations des champs) comme les éléments essentiels de la physique.

Après, en bon deleuzien, c'est-à-dire en bon spinoziste, je ne trouve pas très grave qu'on juge que Deleuze se trompait sur Spinoza, sur Nietzsche sur les math ou la physique : il n'y a rien de positif dans l'erreur et tant pis si on ne voit pas le positif qu'il exprimait.

Mais en repensant à nos échanges, je me dis que le ton que j'emploie fait peut-être penser que ma présentation se veut exclusive de toute autre. Ce n'est pas le cas. Ma conception par exemple diverge de celle de Deleuze notamment parce que j'irais plus spontanément vers une représentation en terme de mécanique des fluides remplaçant ses particules dx/dy par un champ vectoriel de vitesses. Ses particules infinitésimales seraient pour moi le point d'application d'un vecteur.
Mais comme la vitesse ça peut aussi se voir comme du différentiel...

Pour ce qui est de ta représentation, je crois que je commence à m'y faire en m'enlevant de l'esprit les images de bêtes pendules en train de se balancer, et en les remplaçant par des systèmes plus complexes ou plus abstraits.

Une petite vidéo : http://www-users.med.cornell.edu/~dchri ... /#pendulum

---------------------

Pour les curieux qui ont du temps et qui comprenne l'anglais, j'ai trouvé un cours magistral sur l'analyse du mouvement du pendule qui colle à notre conversation.
Le mouvement du pendule s'analyse par un système d'équations différentielles dont on cherche les points singuliers pour pouvoir tracer les trajectoires. Au final, on obtient un espace de phase ressemblant vaguement au dessin tourbillonnant dont j'avais fait le schéma.

C'est un cours du M.I.T. qui dure 45 min, en anglais, niveau bac scientifique à bac +2 mais dont les grandes lignes doivent être compréhensibles par tous :
http://mfile.akamai.com/7870/rm/mitstor ... 003-80k.rm
Pour l'avoir à un autre débit, c'est le cours n° 31, ici : http://ocw.mit.edu/OcwWeb/Mathematics/1 ... oLectures/

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Messagepar hokousai » 02 sept. 2005, 00:00

à bardamu

La métaphysique depuis toujours, disons depuis Aristote, se nourrit à deux sources : la physique ( voire la biologie ou étude des vivants )et la logique . Elle s’en nourrit et penche , plutôt vers l'une, plutôt vers l'autre , tendance physicienne ou naturaliste ( Thomas d' Aquin )tendance logicienne Duns Scot.

Il est bien naturel que vous réinscriviez la métaphysique dans ses terres de production car pour la métaphysique en occident il ne semble y avoir qu' une autre source, d' importance certes, la théologie , mais passablement éconduite de nos jours .

De nos jours mais pas au temps de Spinoza ..
Lequel me semble travailler ce qu 'il n’aurait peut être pas nommé une métaphysique
1)en théologien
2)en logicien
puis en physicien .
Dans on Ethique distingue t- il pour lui même les sciences tels que le faisaient ses prédécesseurs( physique- métaphysique- théologie ). Il semble bien distinguer, mais il parle de degré(ou genre ) de connaissances , une manière de rompre avec l’ancienne distinction .

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Messagepar Miam » 04 sept. 2005, 11:27

Pourquoi chez Spinoza l’essence est-elle physique et non mathématique ? Parce que l’attribut est indivisible et éternel. Comme le montre la définition génétique, l’essence d’une chose finie est sa propre production par la synthèse de ses parties. L’essence consiste en la « loi de production » (définition génétique) de la chose dans l’existence selon le mouvement de la puissance productive de Dieu dans l’éternité des attributs indivisibles. Chaque chose est définie par la synthèse de ses parties constituantes, et celles-ci de même à l’infini (composition infinitaire) selon leur compositions et décompositions dans un devenir éternel, si bien que l’essence de chaque chose (ou sa définition génétique) exprime la production entière dans un attribut qui – on comprend bien pourquoi maintenant – demeure indivisible et éternel.

C’est ce que montre déjà l’exposé de la définition génétique dans le TRE, et ceci bien que l’exemple y soit géométrique, témoignant en cela des insuffisances de cet ouvrage par rapport à l’Ethique.

L’essence ou la définition génétique de la sphère, c’est sa production par la rotation d’un demi-cercle autour de sa base (TRE 72). L’essence de la sphère c’est, on le sait, un certain rapport de mouvement et de repos : à savoir cette rotation du demi-cercle. Toutefois cette rotation se décompose en deux rapports de mouvement distincts : d’une part la rotation du demi-cercle, d’autre part le demi-cercle lui-même qui, comme toutes les autres choses étendues, doit être un certain rapport de mouvement. A savoir ici : le demi-cercle est une partie, c’est à dire une propriété du cercle et est « engendré » (« oriri ») avec lui par la rotation centrale du compas (TRE 96). L’essence de la sphère est donc bien la synthèse de deux autres rapports de mouvement et de repos : la rotation du demi-cercle et la rotation centrale qui engendre le demi-cercle avec le cercle, puisqu’une définition génétique est celle dont toutes les propriétés de la chose « découlent immédiatement » (TRE 96).

Que le demi-cercle existe « avant » sa rotation qui constitue la sphère n’a aucune importance. L’essence est sa propre production, si bien qu’alléguer un demi-cercle et une rotation de celui-ci, c’est également alléguer deux essences ou deux productions, le demi-cercle ne se distinguant pas de sa production. Comme la définition génétique exprime la causalité immanente, c’est à dire la production éternelle de la chose, la production ne se distingue plus du produit. Cette distinction est en effet issue de l’imagination réifiante au sein d’une temporalité discontinue dans la succession. Il en résulte que :

1°) La distinction entre la cause et l’ effet, essentielle à la causalité transitive, n’a plus lieu d’être ici, où il s’agit de causalité immanente.

Que la chose totale soit la synthèse de ses parties constituantes ne veut pas dire que ces parties soient les causes de la chose totale. C’est bien plutôt l’inverse : séparé du concept de la sphère, celui de la rotation du demi-cercle est faux car ce mouvement rotatoire n’est pas une propriété déductible de l’essence du demi-cercle (TRE 72). Il faudrait alors alléguer une autre cause du mouvement rotatoire du demi-cercle, par exemple le vent et retomber ainsi dans la succession infinie des causes transitives. Toutefois, « jointe au concept de sphère ou (vel) de la cause déterminant un tel mouvement », le concept de rotation du demi-cercle devient vraie (Ibidem). C’est le concept de sphère qui, en tant que cause formelle, détermine le demi-cercle au mouvement rotatoire. C’est le tout qui détermine la synthèse de ses parties, et non l’inverse. De même, dans l’ordre des causes qui s’identifie à la puissance infinie de Dieu dans l’attribut, c’est le mode le plus complexe, d’un degré de réalité ou de perfection supérieur, qui détermine le degré inférieur à agir, et non l’inverse. C’est le tout qui est cause de ses parties constituantes, de même que le Mouvement (mode infini) est la totalité synthétique et la cause de tous les mouvements présents, passés et à venir, ou encore de même que la Nature entière du scolie du Lemme 7 est la cause de ses parties à l’instar de la figure de tout l’univers. De la sorte, la distinction cause-effet s’estompe au profit d’une causalité circulaire sans principe ni fin, où l’effet comme partie compose – ou participe à la production – de sa cause.

Une objection s’élève immédiatement : c’est que dans cet exemple, le cercle n’a pas besoin de la sphère pour être un cercle. Cependant, cette difficulté suit du caractère géométrique de l’exemple du TRE. S’agissant de la puissance du seul entendement qui sera plus tard dévolue à tout le Mental, le TRE en demeure à la considération des « choses fixes et éternelles » (TRE 101). Dépourvu d’une physique des conatus, identifiant encore l’éternité à l’immuabilité, le TRE demeure incapable de saisir les corps physiques, à savoir : les choses singulières existant en acte.

Les figures géométriques sont des êtres de raison (TRE 95 et Lettre 83). Pour le TRE, cela n’a pas grande importance parce qu’il y s’agit de présenter la causalité immanente du « concept » de la sphère par la synthèse du concept du demi-cercle et du concept de mouvement rotatoire. Bref : il s’agit des seuls concepts, bien que leur causalité soit a priori parallèle à celle de leurs objets. Aussi le mouvement rotatoire appliqué au demi-cercle n’y est-il le mouvement d’aucun corps, alors que dans l’Ethique, tout rapport de mouvement correspond à l’essence d’un corps.

La difficulté est relevée dans le TRE lui-même : les figures géométriques n’ont pas pour essence d’être en mouvement. D’une part elles ne se meuvent pas, et de la sorte elles ne sauraient « communiquer leurs mouvement selon un certain rapport » (Ethique II, Lemme 6). D’autre part et conséquemment : leur constitution ne tient pas compte des « vitesses » et des « lenteurs » qui, dans le domaine physique, sont constitutives des rapports de mouvement et de repos des corps (Scolie du Lemme 7 et Démonstration du Lemme 2). Il en résulte que dans le TRE, Spinoza doit se rabattre sur les « choses fixes et éternelles », à savoir les modes infinis et les lois cartésiennes du mouvement en tant que « concepts ». De la sorte dans le TRE, à l’inverse de l’Ethique (II 37), le Mouvement en général (comme concept, mode infini et nature simple) constitue bien l’essence de la chose (TRE 101). Tandis que dans l’Ethique, ce qui constitue un corps, ce sera l’ensemble de ses parties synthétiques – des rapports de mouvement et de repos « déterminés », qui se communiquent leurs mouvement selon un certain rapport.

Il résulte également de la définition génétique (ou de l’essence comme production de la chose) que :

2°) La distinction des essences et des existences n’a plus lieu d’être.

Dans la production infinie et éternelle qui innerve l’indivisibilité de l’attribut, l’existence s’identifie à l’actualisation de l’essence dans l’existence : c’est la persévérance dans l’être ou conatus. D’autre part l’essence s’identifie à sa production éternelle qu’exprime la définition génétique par la synthèse de ses parties. En effet chaque partie est elle-même définie par sa production, et de même les parties de ces parties, ad infinitum. Si bien que la définition génétique exprime la production totale et éternelle dans son indivisibilité : autrement dit c’est une idée adéquate qui exprime l’essence-puissance de la Substance.

Bien entendu, le TRE ne pouvait aller jusque là. Les figures géométriques ne sont pas composées infinitairement comme le sont les corps dans l’Ethique. Aussi bien, en deçà du cercle comme de toute figure simple, on peut bien régresser jusqu’au point engendrant la ligne (TRE 96 et 108, 3). Mais pas plus loin. On retombe ainsi sur la question de l’existence d’un minimum (le point), c’est à dire le problème de la divisibilité du continu que Leibniz (et non Spînoza) résoudra par les infinitésimaux. Aussi le TRE distingue-t-il encore l’ordre des essences de l’ordre des existences, d’où son échec. Ce que ne fait plus l’Ethique, sauf dans le découpage de certaines propositions qui s’assimilent ensuite.

Si d’une part l’existence est la conservation de l’essence dans la durée, et si d’autre part l’essence est la production infinie de la chose par le devenir éternel de ses parties et sous-parties de sorte à ce qu’elle existe en acte, alors non seulement l’ordre des essences ne se distingue plus de l’ordre des existences, mais l’existence elle-même participe à la production de l’essence. C’est ce qu’on a découvert avec Louisa. La vie affective est constitutive de l’essence puisque l’essence de notre Mental est constituée des idées des affections du Corps (II 11 et 13 et 15d). De même, dans le domaine corporel, les rencontres de notre Corps avec les autres corps participent à la production de notre Corps (et incidemment de tous les autres) et, par suite, à la constitution de son essence. L’essence actuelle est produite par le devenir infini de ses parties, mais elle est produite « dans l’existence ». Dieu est cause tant de l’existence des choses que de leur essence, et sa puissance de création est la même que sa puissance de conservation dans l’existence. C’est pourquoi l’essence peut s’identifier au conatus qui, pourtant, conserve l’existence dans la durée. C’est pourquoi également l’aptitude du corps à être affecté est directement identifié à sa puissance d’agir et à son essence (II 13s, 14, 39c, etc… jusqu’à V 39, 39d et 39s).

La distinction de l’essence et de l’existence naît du point de vue imaginaire d’une discontinuité spatio-temporelle des choses. Sub specie aeternitatis, c’est à dire dans l’indivisible, ces deux ne se distinguent pas. Leur distinction est une affection temporelle de l’existence. Aussi, que l’essence d’un mode fini n’enveloppe pas son existence, cela signifie seulement que ce mode existe dans la durée et possède un nombre fini de parties, de sorte qu’il n’est pas apte à être affecté par une infinité de corps à la fois.

Au niveau des modes infinis, Spinoza résout le problème en distinguant les modes infinis immédiats qui totalisent les essences dans l’éternité d’une part, et d’autre part le mode infini médiat qui totalise les existences mais varie dans une sorte de « sempiternité ». En effet l’essence des modes infinis n’enveloppe pas leur existence. Ce genre d’enveloppement est réservé à la nature naturante. Pourtant les modes infinis sont éternels (et Dieu sait si Spinoza a évolué quant à cette notion depuis le Court traité !). Il fallait donc distinguer la totalité des essences de la totalité des existences par une différence de temporalité. Et c’est ce que fait Spinoza, puisque cette distinction dépend de cette seule différence.

Une fois ceci compris, l’ontologie spinozienne peut s’expliquer en termes purement physiques : on ne distingue plus la chose de l’essence de la chose.

Tout corps est composé d’un grand nombre de parties.
Toute corps est composé infinitairement.
Tout corps est constitué par la synthèse de ses parties qui exprime sa production éternelle et infinie, autrement dit la puissance-essence de Dieu.
Tout corps est la cause-essence de ses parties-effets-propriétés.
Tout corps est un rapport de mouvement et de repos selon lequel ses parties se communiquent leurs mouvement.
Tout corps est l’effort pour conserver ce rapport.

Il résulte de tout ceci que :

Les mouvements internes d’un corps dépendent de ses mouvements externes. Autrement dit : les mouvements de ses parties changent afin de conserver un même rapport selon les mouvements externes du tout. Il en va de même lorsque le corps est affecté. Les mouvements de ses parties doivent changer à chaque instant. Il ne s’agit pas seulement de compenser un mouvement par un autre mais d’empêcher que le mouvement d’une partie dépasse une limite au delà de laquelle elle ne pourrait plus entraîner le reste du corps selon sa proportion interne de mouvement et de repos (par exemple si on vous tape sur la figure). Il ne s’agit pas seulement de transmettre un choc initial. La conservation d’un rapport de mouvement exige une certaine force de mouvement, un conatus. Si l’étendue est elle-même puissance, le mouvement provient des parties elles-mêmes. Mais d’autre part le corps communique du mouvement aux corps extérieurs et en « consomme » en quelque manière. Si bien qu’il n’y a pas deux causalités, l’une du rapport de mouvement interne, l’autre du mouvement externe. Lorsque le corps est en mouvement, c’est qu’il existe ou se conserve en tant seulement qu’il a ce mouvement. Il en est de même lorsqu’il est affecté. La nature est composée infinitairement de façon à exprimer l’indivisibilité de la puissance divine. Aussi bien : le mouvement vient du dehors, bien qu’il soit émis du dedans.

Au sein d’une nature indivisible et PAR CONSEQUENT infinitairement composée, les mouvements ne se distinguent pas des corps ou de leur conatus. Ce sont des individus-parties qui se communiquent d’un corps à l’autre : soit qu’ils conviennent totalement à ce nouveau rapport (troisième genre), soit qu’ils « dissonent » (« discrepant ») (premier genre), soit qu’ils ne conviennent que partiellement, c’est à dire décomposés en parties (notions communes du deuxième genre). La circulation des mouvements est celle des corps eux-mêmes : corps libérés par la décomposition d’un autre corps et susceptible de participer à la conservation du rapport interne d’un autre corps. Dès lors tout corps doit comme se régénérer (en matière ou en énergie-mouvement c’est tout un) pour conserver un même rapport. Les compositions et décompositions des autres corps, que l’on a saisi comme étant la production infinie dans l’attribut éternel, ne cesse pas dès que notre corps de référence existe en acte. Ses parties, les parties de ces parties, etc… se composent et se décomposent continuellement, bien qu’elles entretiennent toujours un même rapport jusqu’à la décomposition de ce dernier. L’existence n’est rien d’autre que la production éternelle de/par l’essence « sub specie durationis », c’est à dire du point de vue du mode fini..

Le schème le plus constant de toute l’Ethique est celui de la nutrition. Ses questions les plus courantes concernent la perte d’une partie du corps, l’augmentation ou la diminution de la puissance d’agir du corps, le concours des conatus dans des synthèses communes, les cas limites où un autre rapport de mouvement et de repos s’institue entre les mêmes parties d’un corps (cas du poète espagnol). Le modèle de l’ontologie spinozienne est à la fois physique et biologique (toute choc physique supposant une action-réaction). Rien moins que métaphysique ou mathématique, car l’immanence absolue ne saurait se concevoir sans innocenter le devenir tout en conférant à l’existence individuelle une responsabilité et une valeur infinie dans une dynamique de l’indivisible. L’Ethique comme super-écologie générale, en quelque sorte…

Dans le Court traité déjà, dans lequel le rapport de mouvement interne n’est encore conçu que comme une norme de variation ou comme l’amplitude d’une variation, Spinoza explore ses marges : l’excès de lenteur ou de vitesse est rapportée à l’épuisement ou à l’excitation (CT, II, Préface). L’ivrognerie est une fuite devant la tristesse et un désir vain de changer d’identité par l’expérience des limites du rapport interne (CT, II, 20, 2, note 2). Il en va de même pour la sur- ou la sous-alimentation. D’où la considération d’un cycle de mouvement et de repos, d’alimentation et de sommeil (CT II, 20). Le Court traité assimile encore la régénération au dernier genre de connaissance, mais l’interrogation sur les cas concrets conduit Spinoza à passer de la notion cartésienne de quantité de mouvement au rapport de mouvement entre les parties. Si bien que la régénération devient permanente et que la physique s’infléchit vers une bio-physique que seule l’Ethique pourra préciser à partir de la considération de la composition infinitaire dans une immanence absolue, c’est à dire indivisible.

L’Ethique allègue une notion d’adaptation (« accomodatio » IV, 4c) corrélative de l’indivisibilité. Ainsi l’image de l’eau dans le Scolie de I, 15 affirme que les corps doivent s’adapter (« aptari ») par le concours de leur conatus de façon à ce qu’il n’y ait pas de vide, de sorte qu’ils ne peuvent réellement se distinguer.

L’allégation du Mental comme idée et non comme forme du corps, exclut qu’à l’instar de la conception scolastique, le dernier soit individualisé par l’Ame.

Le Lemme 5 montre que la croissance n’est pas contradictoire avec la conservation d’un même rapport. Ce qui suppose une augmentation de la puissance d’agir malgré un rapport constant et qui détermine donc un même quantum (III Déf. 3 et Post. 1). Ce n’est plus alors le rapport interne, mais l’alimentation qui oscille entre deux limites. Ainsi en est-il de la musique, dont un seuil optimal permet à l’oreille d’exercer toutes ses capacités (IV 45, scolie). Voilà qui lie immédiatement le rapport interne de mouvement à l’aptitude du corps à être affecté et partant (ce n’est pas sans importance) au degré de distinction de l’imagination. Toute affection participe à la régénération du corps.

Le Lemme 7 montre que la conservation du corps est compatible avec le fait que ses parties se conservent tout en différant en nature. Telle est la raison de la richesse affective du corps, car une partie ne communique pas toujours le même mouvement à une autre partie : c’est la seule la communication globale des mouvements dans le corps qui importe. Cela dépasse tout modèle mécaniste. Et la vie affective, à l’instar de l’ancienne éthique grecque, s’apparente bientôt à une diététique selon le degré de puissance, ou essence, de chaque corps. De la sorte, Spinoza peut substituer les couples tristesse-joie et mélancolie-hilarité à au rapport-norme du Court traité : la mort est un minimum de puissance, la santé son maximum, au sein d’un même rapport (ou degré de puissance infinie). « Nous vivons en variation continue » (V 39, scolie) au sein d’un même degré de puissance : seul le modèle physiologique peut expliquer cela plus précisément que par quelque métaphore comme celle, deleuzienne, d’ « élasticité ». Toute la vie est cette oscillation entre la vie et la mort malgré la détermination devenue rigoureuse du rapport (qui n’est plus comme dans le CT une simple oscillation). Il en résulte que l’aveugle n’est pas privé d’une partie de son corps (cf. Lettre à Bleyenberg) : il n’est pas le même homme qu’auparavant puisque son Mental est à présent l’idée d’un Corps auquel n’appartient pas la vue : l’idée du corps n’est pas l’idée de la somme des parties du corps mais de leur synthèse. A partir de là, Spinoza s’interroge sur la nécessaire amnésie de l’enfance. Mais cette amnésie demeure partielle, car la croissance demeure compatible avec la conservation d’un même rapport. Si donc je ne me rappelle pas de mes souvenirs d’enfance comme miens, c’est que mon corps étaient constitué de parties qui ne lui appartenaient pas en propre (idées confuses), que j’ai remplacé par d’autres plus convenantes durant la croissance (IV 39 ; V 6, Scolie, à comparer avec V 39, scolie).

Pour toutes ces raisons et d’autres encore, il semble évident que le modèle spinozien n’est pas mathématique mais physico-physiologique. Et cela découle d’un immanentisme absolu qui conjugue l’indivisibilité de la nature avec la considération de la temporalité comme simple point de vue fini sur la production éternelle, c’est à dire l’auto-constitution de la Substance.

A bientôt
Miam


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