Simplicité de la substance et multiplicité du monde

Questions et débats touchant à la conception spinozienne des premiers principes de l'existence. De l'être en tant qu'être à la philosophie de la nature.
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Messagepar Enegoid » 12 mai 2009, 17:01

A Alcore

Je pars de votre réponse du 3 mai dans le fil « Essence et existence : causalité… ». (
(Le présent fil, non « réveillé » à cette date, convient mieux au sujet.)

Je constate que, pour moi, la difficulté principale demeure celle de la multiplicité des attributs, non pas du fait des questions de numération, d’unicité, de simplicité, etc. mais surtout parce que les attributs sont définis comme constituant un essence (Il est vrai que la définition de l’essence ne sera donnée qu’ET2, et que le débat concerne Et1. Je fais l’hypothèse que les définitions sont- rétro actives !).


Je m’accroche à quelques extraits de votre texte :

voilà pourquoi Descartes pouvait dire: il y a de la pensée, il y a de l'étendue, il y a Dieu et je me garde bien de dire quelle est la substance "en soi".

C’est clair et honnête au moins !



Donc là normalement Spinoza devrait conclure: il y a une substance pensée, une substance étendue, et d'autres si on veut; bref il devrait conclure au pluralisme et cela sur la base de son concept de substance.
rien dans le concept de substance n'implique son unicité (son infinité oui mais il y a plusieurs iinfinis)

A ce point, Spinoza procède à un coup de théâtre : il sort Dieu de son chapeau.

Courageux. Il fait son boulot de philosophe.


Donc toutes les autres substances sont en réalité des attributs de Dieu et il n'y a qu'une substance.
ouf !



Et bien, non, pas ouf, justement ! Parce que pour sortir Dieu de son chapeau il est obligé de le définir, quasiment, comme un cercle carré : l’essence de la substance Dieu est composée d’une infinité d’essences, ce qui contredit bien évidemment à la définition même de l’essence (condition nécessaire et suffisante à l’existence d’une chose).


Cela me fait irrésistiblement penser à la question de l’ensemble de tous les ensembles en mathématiques…question dont je crois bien qu’elle conduit à de nombreuses difficultés dues à des boucles auto référentielles. Simple analogie bien sûr. Non dénuée de tout sens, cependant.
(Nous ne faisons pas de mathématiques, ici, et comparaison n’est pas raison, va-t-on me dire…Mais Spi révérait les mathématiques et le « more geometrico » est exigeant. Je ne développe pas un argument, je présente seulement d’une intuition qu’il pourrait y avoir un lien. J’admets cependant que la définition VI fonctionne dans mon esprit comme une « boucle étrange » auto référentielle)

Je ne comprends vraiment pas comment font les commentateurs pour avaler le scolie de E1p10 sans faire de difficultés autres que celles, réelles aussi, bien sûr, liées aux questions de numération, d’unicité ou d’unité, de « quantité d’être », etc.
Voir exemple du texte de shbj cité par Sescho. Voir aussi le texte de Guéroult cité par Louisa. (Désolé pour l'absence de lien)

Cette histoire d’essence est-elle trop naïve ?


Le Dieu de Spinoza fait un peu château de cartes (malin, certes). Il est, au minimum, énigmatique. Et je vois bien qu’il ne l’est pas que pour moi !
Evidemment, derrière cette remarque, il y a l’enjeu lié à la béatitude :

Si Dieu est énigmatique, peut-on croire qu'il est possible d'en avoir une idée adéquate ?
Et peut-on baser une stratégie de vie d’atteinte de la béatitude par une connaissance adéquate de Dieu, autrement que sur la base d’une croyance de type religieux ?
(L’apport du 3ème genre ne peut-être de compenser, ou de « transcender » les difficultés conceptuelles).
Autres sujets…


Certains comme Alquié disent alors la chose suivante:
soit la substance absolue est incohérente, un bric à brac confus
soit Spinoza est contraint d'admettre un minimum de transcendance de la substance par rapport à ses attributs, comme le faisait déjà Descartes. Et donc nous revenons à Descartes: l'attribut est un principe d'intelligibilité et la substance est inconnaissable.
C'est une solution comme une autre.

Je ne vois pas comment aller plus loin !

Chaque attribut dans ce cas reste substantiel (sans être une substance), et ce qu'on appelle l'ETRE absolument infini, n'est qu'un motpour désigner l'infinie multiplicité des attributs substantiels
.
Oui

Mais Spi est grand, bien sûr !

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Messagepar alcore » 13 mai 2009, 11:26

Enegoid a écrit :A Alcore



Je constate que, pour moi, la difficulté principale demeure celle de la multiplicité des attributs, non pas du fait des questions de numération, d’unicité, de simplicité, etc. mais surtout parce que les attributs sont définis comme constituant un essence (Il est vrai que la définition de l’essence ne sera donnée qu’ET2, et que le débat concerne Et1. Je fais l’hypothèse que les définitions sont- rétro actives !).


!


Merci Enegoid de me permettre de préciser certains points.
La substance n'est pas composée, elle est constituée de et par les attributs.
C'est en E,I,1 déjà que Spinoza réforme l'aristotélisme.
Chez Aristote, les attibuts comme les accidents sont des affections, cad des qualités et la substance demeure en retrait par rapport à ce qu'on en dit et connaît. Le coup de force de Spinoza est de dire: d'accord tous les prédicats, essentiels ou non, sont des modes, PARCE QUE CE SONT DES PREDICATS et que l'on conçoit à tort la substance comme un sujet.
Une fois purifié le concept de substance, on peut aussi purifier le concept d'attribut qui ne désignera plus des prédicats plus ou moins arbitrairement qualifiés d'essentiels ou accidentels, mais des substantifs, des dimensions d'être de la substance.
L'Etendue, par ex, n'estpas une chose, c'est une dimension de l'agir de la substance, idem pour la pensée. Spinoza se donne ainsi les moyens de penser l'attribut comme non qualitatif, comme expressif ce qui ne remet pas en cause l'absoluité de la substance. Sinon la substance deviendrait une chose, et les attributs aussi.
Or, une fois qu'on a dépassé le réalisme de la chose, que la substance n'est plus un sujet et les attributs plus des prédicats, le problème de la simplicité et de la multiplicité e la substance perd en acuité.
La substance est expression, non pas chose; ce qui s'exprime c'est l'agir libre de la substance, infiniment infini. L'unicité de la substance n'a rien à voir avec l'unité. Elle est unique PARCE QUE multiple

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Messagepar alcore » 13 mai 2009, 11:32

Ensuite, oui, bien sûr Dieu est énigmatique. Remarquez que Spinoza ne dit pas que nous connaissons ce que Dieu est, mais que nous connaissons QU IL est, et que nous PERCEVONS ce qu'il est (ses attributs). Nous nous mouvons dans l'espace et nous pouvons le comprendre soit comme un factum, un donné soit, plus subtilement, comme le mode de révélation de l'infini, comme une dimensionde l'agir.
Mais nous ne connaissons pas toutes les dimensions de l'agir divin; nous n'en connaissons que 2. C'est un FACTUM, qui limite absolument notre connaissance de Dieu, et lui conserve son mystère. Ce factum est compréhensible puisque nous sommes des modes, et que, comme tels, un abîme nous sépare de l'absolu. Etre, pour nous, c'est être dans la substance, l'autre de la substance. Donc fatalement à un moment où l'autre cette facticité prend le pas sur la connaissance.

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Messagepar alcore » 13 mai 2009, 11:42

Je ne suis pas certain que l'on puisse dire que les attributs sont des essences. Les attributs sont les dimensions de l'agir divin, les matrices d'où procèdent toutes les essences. PAr définition l'attribut ne peut être produit puisqu'il est l'acte même de produire dans un genre spécifique. L'essence de la substance c'est d'agir, non pas d'être comme une chose. L'attribut est ce que l'entendement perçoit comme constituant l'essence de la substance, et son essence c'est sa puissance de produire. Nous percevons l'Etendue non comme chose donnée, mais comme agir producteur des essences; les essences sont bien produites, Dieu est leur cause.
Ce qui veut dire: il n'y a pas d'essence en soi comme des choses. Même les essences sont des modes de l'agir. L'attribut est l'acte de produire et les essences sont, et ne sont qu'en tant qu'elles sont causées, et elles ne cessent jamais d'être d'être DANS cet agir. N'imaginons pas qu'une fois produites, elles subsistent ! pasplus que nous d'ailleurs.

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Messagepar Enegoid » 14 mai 2009, 18:53

Alcore

Je ne suis pas sûr de tout comprendre, et même je suis sûr de ne pas tout comprendre. Vous cherchez, il me semble, à passer d’une vision plutôt « statique » articulée sur les notions de chose, de sujet, de qualité à une vision plus « dynamique » fondée sur l’agir et l’expression (la puissance ?). Ce qui permet, en gommant les difficultés, de rendre le problème moins aigu.

Bon. Je ne suis pas vraiment convaincu, mais je mets cela (en partie) sur le compte de mon inculture philosophique.
(Par exemple : qu’est-ce qu’une chose ? Voilà une question intéressante. Heidegger y a bien consacré un petit livre, dont il ne m’est pas resté grand chose, mais dont je trouve l’existence même réjouissante.)

J’admets qu’il est nécessaire de ne pas oublier, et même de valoriser, la dimension « puissance d’agir » de Dieu

Quelques remarques rapides

La substance est expression, non pas chose;


Elle est forcément expression de quelque chose et elle exprime quelque chose, non ?

Remarquez que Spinoza ne dit pas que nous connaissons ce que Dieu est, mais que nous connaissons QU IL est, et que nous PERCEVONS ce qu'il est (ses attributs


1. Dans Et V, notre âme est supposée connaître Dieu.
2. Si l’entendement perçoit ce que Dieu est, soit il doute de lui-même, et alors on est mal, soit il conclut qu’il connaît.

Je ne suis pas certain que l'on puisse dire que les attributs sont des essences

C’est pourtant ce que dit Spi.
(Si on met l'accent sur "ce que l'entendement perçoit" on retourne à mon point 2 ci-dessus)


NB Vous y croyez, vous, à la béatitude par la connaissance de Dieu ?

Cordialement.

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Messagepar alcore » 14 mai 2009, 20:53

Enegoid a écrit :Alcore

Je ne suis pas sûr de tout comprendre, et même je suis sûr de ne pas tout comprendre. Vous cherchez, il me semble, à passer d’une vision plutôt « statique » articulée sur les notions de chose, de sujet, de qualité à une vision plus « dynamique » fondée sur l’agir et l’expression (la puissance ?). Ce qui permet, en gommant les difficultés, de rendre le problème moins aigu.

Bon. Je ne suis pas vraiment convaincu, mais je mets cela (en partie) sur le compte de mon inculture philosophique.
(Par exemple : qu’est-ce qu’une chose ? Voilà une question intéressante. Heidegger y a bien consacré un petit livre, dont il ne m’est pas resté grand chose, mais dont je trouve l’existence même réjouissante.)

J’admets qu’il est nécessaire de ne pas oublier, et même de valoriser, la dimension « puissance d’agir » de Dieu

Quelques remarques rapides

La substance est expression, non pas chose;


Elle est forcément expression de quelque chose et elle exprime quelque chose, non ?



En toute chose, il faut commencer par ne pas comprendre, car c'est de l'incompréhension que naît la compréhension véritable. Et même les choses que nous comprenons il nous faut sans cesse les recomprendre jusqu au poiint où on ne les comprend plus, car c est alors que l'écorce révèle un nouveau noyau sans pour autant annuler la première vérité. Même ce que l'on a compris il faut arriver à ne plus le comprendre !

vous demandez : qu'est ce qu'une chose ?
Quand je parle de chose, j ai en vue la perception commune qui croit en la réalité de choses en soi, séparées les unes des autres, indépendantes et chacune pourvue d'un être propre. C''est le réalisme perceptif qui a conduit Aristote à dire: Socrate est une substance et même chaque partie de Socrate est une substance.
Spinoza fait la genèse de cette croyance en une substantialité des choses finies: nous croyons qu'elles sont des substances parce que nous les imaginons, et, les imaginant, nous ne les rapportons pas à leur source productrice, l'attribut substantiel.
Nous disons: cette table est une chose, parce que nous la rencontrons (par hasard), que notre corps est affecté et nous l'imaginons présente tant que dure la rencontre.
Mais en réalité, cette table n'est présente comme chose que pour l'imagination; il n'y a de choses que perçues cad imaginées. Par ex nous voyons le soleil comme un disque, cad que nous l'imaginons tel. Bien sûr nous le concevons comme une sphère parce que l'entendement ne pense pas uniquement sous le coup des rencontres; il détermine ce qui est réel dans ce que nous rencontrons. Ce qui nous est présent et que l'imagination réalise sous forme de choses dans l'espace et le temps (eux mêmes inclus dans l'imagination) n'est pas le tout du réel. La réalité excède ce qui se présente. Ce qui est présente enveloppe une réalité, cad une essence, cad un système de rapports avec l'univers entier et ce système ne nous est pas actuellement présent.
L'univers est en chaque point. Mais nous ne pouvons que le penser, nous ne pouvons pas le rencontrer. C'est en ce sens que je dis: l'univers n'est pas une chose, et ne le sera jamais; c'est un ensemble de rapports.
Ce que nous appelons "quelque chose" n'implique par contre pas nécessairement l'idée de présence. Par ex, le nombre 2 est "quelque chose", mais nous ne pouvons pas le rencontrer, pas plus que nous ne pouvons rencontrer l'essence de la sphère. Nous pouvons pourtant former une sphère, soit matériellement, soit imaginairement et alors elle sera quelque chose de présent. Mais en elle même la pshère est déjà quelque chose que nous pouvons penser, et dont nous pouvons connaître les propriétés.

Le problème est de savoir si la substance est une chose et, sinon, si elle est au moins quelque chose.
Que la substance ne puisse être rencontrée est évident: comme son existence est nécessaire, il est impossible de la concevoir sous le coup d'une rencontre, fatalement contingente (pour nous). C'est pourquoi Dieu n'est ni présent, ni objet de rencontre. nous sommes dans la dépendance de Dieu, que nous le voulions ou non, et il ne nous appartient pas de le rencontrer. Nous sommes reliés à lui par le moindre de nos muscles, la plus minuscule de nos pensées !

Est il quelque chose cependant ?
Si l'on considère le concept de substance, Spinoza dit ceci: nous savons QUE la substance est, mais nous percevons CE QU'elle est, par ses attributs. nul ne peut rencontrer l'infini, car tout ce qui se rencontre est dans l'expérience, donc relatif à une rencontre faite par hasard. La substance existant nécessairement, son concept ne peut se former en nous par rencontre, et par hasard.
Mais elle n est pas non plus quelque chose, à mon sens, car quelque chose est toujours un quelque chose "fini", que je peux désigner, ranger sous un concept en disant par ex: il y 10 tables dans cett pièce. 1,2,3..sont des nombres et le nombre désigne toujours une façon de ramener quelque chose qui se présente ou peut se présenter sous un concept; si on laisse de côté toutes les déterminations des choses finies, il ne nous reste plus rien d'autre que le concept complètement abstrait de "quelque chose en général", cad le concept d'un sujet indéterminé, mais fini.
Si la substance était quelque chose, Spinoza n'hésiterait pas à lui appliquer les catégories du nombre. Tout quelque chose doit pouvoir être nombré à défaut d'être rencontré. Je peux nombrer par ex des tables rêvées; il n'est pas nécessaire qu'elles soient présentes, il suffit que j'en ai une représentation finie.
L'infini, par définition, est le concept de ce qui excède tout ce qui peut se présenter (il est imprésentable), et tout ce qui peut être nombré et déterminé. L'infini est radicalement indéterminé.
On pourrait en rester là: la substance absolument infinie n'est ni une chose, ni quelque chose. Mais Spinoza ajoute qu'une fois que l'on a supprimé toute tentative d'imaginer la substance, de la chosifier, on peut encore la penser comme une puissance expressive. Etant par delà tout être déterminé, tout quelque chose, l'infini n'est pas pour autant "néant". On ne doit pas le concevoir comme quelque chose de statique parce que justement on réintroduirait les fictions de l'imagination qui demande: qu'est ce qui détermine la substance à agir ? comme si la substance était une chose qui avait besoin d'une autre chose pour être déterminée, etc.
Rien ne détermine la substance à agir, puisqu'elle est elle-même par elle-même agir, puissance causale sans substrat préalable. La substance n'est pas quelque chose qui produirait un effet sur autre chose, ce qui serait une causalité finie, transitive. La substance, quand elle cause, ne présuppose rien.
En revanche, tout ce qui en elle, du fait de son agir, est et existe a une essence, en tant qu'effet, et cet effet est réel, objectif; cette réalité est l'essence.
Cette essence, cette réalité à son tour peut devenir une "chose" si nous la rencontrons et la percevons en fonction de notre corps et de sa constitution particulière, bref si nous l'imaginons. C'est alors que nous croyons que la substance serait comme une boite et que les choses finies seraient DANS cette boite. Certains vont même jusqu'à dire que la substance ne serait que l'ensemble des choses finies !
Dans ce cas, la substance ne serait qu'une chose finie étendue, exténuée, dépouillée, bref une abstraction.
Mais non, ce qui s'exprime dans la substance et de la substance, c'est son absolue infinité, et les formes de son expression ce sont les attributs. Les modes, quant à eux, sont bien DANS la substance, mais ils ne sont pas substantiels du tout; ils n'ont rien à voir avec la substance; et l'on peut mettre bout à bout toutes les choses de l'univers on ne parviendra pas à la substance !
Les choses (finies) ne doivent leur essence et leur existence qu'à la substance qui n'est rien de fini, et n'est pas du tout une chose. La substance est un dynamisme producteur de singularités, à l'infini.
Par ex. quand je perçois cette table, je ne perçois pas la substance, mais un corps. j'ai l'idée de ce corps en tant que mon corps est affecté par d'autres, et que mon âme est affecté par d'autres idées. Le processus perceptif est un acte expressif. Je ne perçois pas cette table parce qu'elle existe, et parce que mon esprit est déterminé par une chose extérieure. Je la perçois existante parce que dans l'acte perceptif lui même est enveloppé une puissance qui pose, affirme l'existence de l'objet pensé. Toute réalité est enveloppée dans la perception, et aussi bien dans l'objet perçu.
C'est la puissance de l'infini qui me fait actuellement percevoir cette table, et qui me la fait percevoir comme existante et présente.
Mais l'on ne peut pas dire que c'est quelque chose qui me la fait percevoir ainsi. CAr "quelque chose" c'est CE QUE je perçois ou imagine.
Quelque chose est toujours du côté du perçu, de l'imaginé, du fini, non de l'acte expressif. Percevoir est un acte, ce n'est pas une chose, ni l'effet d'une chose. Percevoir est une puissance, l'expression d'une puissance infinie qui, en raison de la finitude de notre âme, idée d'un corps, s"opacifie, s'épaissit en perception d'une chose ici et maintenant.
C'est ainsi que l'expression devient représentation et que les choses surgissent, apparaissent et disparaissent au gré des rencontres.
MAis la substance, le fondement expressif, non représentatif de notre perception, lui, ne disparaît pas, il n'est d'ailleurs jamais apparu non plus.
Ce fondement n est ni de moi, ni des choses, même s'il fait qu'il y a pour moi, un moi et des choses.

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Messagepar alcore » 14 mai 2009, 21:01

Enegoid a écrit :Alcore


Je ne suis pas certain que l'on puisse dire que les attributs sont des essences

C’est pourtant ce que dit Spi.
(Si on met l'accent sur "ce que l'entendement perçoit" on retourne à mon point 2 ci-dessus)
.


Spinoza dit que l'attribut est ce que l'entendement PERCOIT d'une substance comme constituant son essence. Il ne dit pas que l'attribut EST une essence, mais que l'essence est de l'ordre du PERCU. La substance n'a donc qu'une essence et non pas plusieurs. Par contre, c'est l'imagination qui pense les attributs sous le régime du nombre et croit qu'il y en a plusieurs.
La substance est l'essence absolue et un unique agir, infiniment multiple, comme tout infini; mais son agir est son essence et chaque attribut exprime cette essence, cad la nécessité de poser l'existence, une existence essentielle, traversée par l'agir lui meme et non une existence contingente, extérieure. L'attribut est ce par quoi transite l'essence de la substance dans l'existence, la sienne.

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Messagepar alcore » 14 mai 2009, 21:14

je ne crois pas Spinoza dise que l'entendement perçoive Dieu; il perçoit les attributs. Dieu lui même ne perçoit rien, il a des idées de tout, mais pas de perception. Le sujet de la perception, c'est l'entendement fini ou infini qui sont des modes de la Pensée.
Quand nous exerçons notre puissance infinie de penser, en faisant des mathématiques par ex, nous ne sommes pas à vrai dire au niveau de l'attribut, car les pensées de Dieu, dans l'attribut pensée, sont immédiatement des choses, ce que ne sont pas nos pensées.

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Messagepar Durtal » 19 mai 2009, 19:36

Egenoid j’avoue que je ne comprends vraiment pas pourquoi la définition de Dieu contredit d’après vous, celle de l’essence, et encore moins ce qui selon vous est censé le montrer. Que voulez vous dire ainsi par « l’essence est condition nécessaire et suffisante de l’existence » et pourquoi estimez vous que cela menace la cohérence de la définition de Dieu?

Je vous laisse le soin si vous en avez l’envie de m’éclairer là-dessus.

Quoiqu’il en soi j’essaye ci –dessous de prendre à l’envers la question (d’ailleurs naturelle à mon avis) qui se pose habituellement de savoir si la définition de Dieu comme une substance consistant en une infinité d’attributs n’est pas contradictoire. « Prendre cette question à l’envers » revient à se demander si le concept d’une substance consistant en une infinité d’attributs, bien loin d’être contradictoire n’est pas plutôt rigoureusement nécessaire, c'est-à-dire s’il ne suit pas effectivement du concept de substance bien compris (un étant qui a en soi même le principe de son existence) que cette substance doit bel et bien consister en une infinité d’attributs comme l'affirme Spinoza.

Je procèderai en énonçant successivement quatre thèses suivies chacune d’explications concernant le sens que je leur donne.

1° Un étant qui est « en soi » ou bien qui est « cause de soi », est nécessairement aussi la cause ou le principe de « l’exister » en général .

Je me sers du substantif verbal, « l’exister » pour accentuer l’idée qu’il ne s’agit pas seulement de dire que la substance ou ce qui existe en soi est aussi cause de l’existence des autres choses au sens de l’existence de telle ou telle chose particulière (je veux dire des « modes »), mais qu’elle est aussi et surtout ce qui fait qu’ « il y a existence », qu’il y a possibilité d’exister pour toutes ces choses (quand bien même justement elles n’existeraient pas en effet).

En première approche: je veux donc dire par « être cause de « l’exister » » : être cause de l’existence « en général », être cause de « l’horizon » d’existence même des choses.

Quant au contenu de ce premier point : Si nous disons d’un étant qu’il existe en soi, ou qu’il est cause de son existence, il est aussi la cause de l’existence par laquelle il existe. Les « modes » ou les objets particuliers existent, par et dans l’existence de quelque chose qui précède la leur propre ou la leur particulière, mais le raisonnement ne s’applique plus justement à l’existence de cela même qui les précède et dont il reçoive justement leur existence (ce par quoi cette existence est rendu pour eux possible).

Aucune chose, aucun principe, ne préexiste à l’étant qui est cause de soi sinon lui-même (mais cette façon de parler est en toute rigueur absurde), donc poser sa propre existence et poser toute l’existence ou l’existence en général, c’est pour la substance exactement la même chose. Encore une fois ce n’est pas le cas des modes ou des autres objets existants, la position de leur propre existence ne coïncide pas avec la position de l’existence ‘en général’ mais bien plutôt la présuppose.

2° Ce qui étant cause de son existence est cause de « l’exister » détermine par là même ce en quoi consiste exister ou détermine eo ipso une « nature » de l’exister.

Quoi que soit « exister » cela consistera en quelque chose. Je veux dire par là : quelque chose qui existe diffère de quelque chose qui n’existe pas, l’existence est donc d’elle-même une certaine nature, texture, qualité. Cette nature ou qualification de l’exister n’est rien d’autre que la substance. Ce qui existe dans l’existence c’est la substance. Nous n’avons pas ici (pour le moment) besoin d’en savoir plus, ou de savoir en quoi par exemple consiste « exister » et la « nature » de l’existence reste pour nous à ce niveau tout a fait indéterminée. Tout ce qui nous importe est de comprendre (et c’est une remarque à prendre au sens d’une tautologie) que « l’exister » dont la substance est cause en existant elle-même est nécessairement qualifié.

D’où provient demandera-t-on peut être cette « qualification de l’exister » ? De nulle part : ce n’est pas dans ce sens qu’il faut poser la question. La substance en étant elle même, produit « l’exister » ce qui est produit ainsi donne aussi nécessairement ce en quoi consiste exister, donc emporte aussi nécessairement une certaine nature, ou qualification de l’existence.

Soit dit en passant : même si j’ai soigneusement évité le mot, cette « nature » de l’exister, (cette essence), est ce que Spinoza appelle un attribut de la substance. Mais nous ne pouvons pas réellement encore l’appeler un « attribut ». Pourquoi ? Parce nous faisons simplement une remarque formelle, tautologique comme je l’ai déjà signalé et que le mot « d’attribut » réclame que nous soyons en mesure de dire en quoi consiste l’existence qu’exprime la substance. Tout ce que nous savons ici est qu’elle doit consister en quelque chose, qu’elle doit se déterminer en quelque chose. Quoi ? Nous n’en savons encore rien.


3° Ce qui étant cause de soi, cause l’exister, possède une puissance infinie d’exister, c'est-à-dire a la puissance de produire toute qualité ou nature d’existence.

En effet, répétons-le, la substance n’est « avant » d’exister elle-même, soumise à aucun principe en vertu duquel elle existerait et plus précisément : existerait comme ceci ou comme cela. Elle est elle-même en effet ce principe d’après lequel il y a existence de manière tout à fait générale. Par conséquent il n’y a aucune espèce de limite ou de restriction a priori au type de la qualification de l’exister auquel donne lieu son existence. Quelque soit ce type en effet, il déterminera ce qu’est ou ce en quoi consiste exister. C’est donc que la substance a la puissance de déterminer en existant elle-même, n’importe quel exister (ou n’importe quelle nature d’existence).

4° Une puissance infinie d’exister donne lieu nécessairement à une infinité de natures d’existence, ou bien encore donne lieu à « l’exister » sous une infinité de qualifications différentes.

Nous avons dit que la substance en existant elle-même donnait eo ipso lieu à l’existence « en général » laquelle (cette existence « en général ») est par force une certaine nature d’exister. Mais peut-on concevoir par exemple que la substance ne donne lieu qu’à « une unique » nature d’exister ? Non. Car cette puissance, qui est infinie au sens précisé supra, a la puissance d’exister sous n’importe quelle nature d’existence. Donc elle ne peut se faire elle-même exister selon une certaine nature de l’exister sans en même temps se faire exister sous une infinité d’autres natures de l’exister.

Je vais essayer d’expliquer cela un peu plus.

La substance existe. Se faisant l’existence en général est donnée, l’existence a une nature : elle consiste « en quelque chose », elle consiste en l’existence de cette substance, elle a pour nature ce qui existe par elle

Appelons cette « première » (mais on va le voir, l’emploi de cet ordinal ne peut avoir qu’un sens provisoire) et nécessaire qualification de l’exister : « x ».

On pourrait être tenté de dire : bien cela s’arrête ici. La substance existe nécessairement, elle donne lieu à l’exister, cet exister a pour type « x » ou pour nature « x », savoir la manière d’exister de cette substance. Fin de l’histoire.

Mais il faut bien voir que la substance pour se faire exister comme « x » ne présuppose rien qu’elle-même ou sa propre existence. Dans ces conditions elle aurait pu tout aussi bien, (la cause et la puissance de la cause étant par définition les mêmes), se faire exister sous la nature disons « y », c'est-à-dire sous une nature d’existence ou sous une qualification de l’exister différente de « x ».

Or la nécessité interne qui l’a faite se produire sous la qualification de l’exister « x », doit faire qu’elle se produise également sous la qualification de l’exister « y ». Car « x » n’était pas moins « arbitraire » que « y » (je veux dire il a exactement le même statut en regard du fiat de la substance). Pourtant elle a nécessairement exprimé l’existence sous « x » (à défaut de quoi elle n’existe pas du tout en effet). Par conséquent l’expression de l’existence sous « y » n’est pas moins nécessaire pour elle que ne l’était l’expression de l’existence sous « x ». Donc si elle s’est exprimée sous « x », elle exprimera l’existence pareillement sous tout autre qualification de l’exister différente de « x »…et par exemple sous « y ». Ensuite pour la même raison qu’elle a exprimé l’existence sous les deux premiers elle le fera sous un troisième, et ensuite de la même manière sous un quatrième etc.

Si par exemple la substance n’avait pas exprimé l’existence sous la forme de la corporéité, mais seulement sous la forme de la pensée, il est bien clair qu’elle aurait pu tout aussi bien exprimer l’existence sous la seule forme de la corporéité à l’exclusion de la forme de la pensée. Mais comme rien ne peut déterminer la substance à exprimer l’existence sous l’une ou l’autre de ces qualifications ou de ces natures à l’exclusion de l’autre, si elle ne les avait pas exprimé toutes deux alors elle n’en aurait exprimé aucune. Comme ensuite la substance exprime nécessairement « d’une façon ou d’une autre » l’existence elle exprimera nécessairement sous ces deux qualifications. Et si elle le fait sous ces deux qualifications (pour la même raison que rien ne peut la déterminer etc.) elle le fera également sous une infinité d’autres différentes de ces deux-là.

Encore une fois : Elle ne dispose pas d’une réserve de « natures » préalable à son existence dans laquelle elle puiserait ses déterminations. On pourrait dire qu’elle engendre en les multipliant à l’infini et « à proportion qu’elle existe » les natures même d’existence. Autant dire enfin qu’il n’y a dans cette affaire ni « premier », ni « second », ni « troisième », ni « quatrième » et qu’il est au fond dépourvu de sens de compter le nombre des natures d’exister auquel donne lieu un puissance infinie d’exister. La substance ne peut pas exprimer l’existence autrement que sous une infinité de qualifications. Comme elle peut donner lieu à n’importe quelle nature d’exister, et qu’il n’y a rien qui la contraigne à « choisir » celle-ci ou celle là, elle ne peut faire autrement que de donner lieu à toutes. Elle exprimera donc une infinité de natures d’exister ou encore exprimera son existence, c'est-à-dire l’existence tout court sous une infinité « d’attributs» différents.


Maintenant nous pouvons parler « d’attributs » de la substance, cela a un sens de le faire, car nous savons désormais que la substance ne peut exprimer l’existence que sous une infinité de natures « précises et déterminées » : par exemple, la pensée et l’étendue. S’il n’y en avait par impossible « qu’une », nous ne pourrions jamais dire en quoi consiste « l’exister », nous resterions arrêtés à la forme de la détermination sans pouvoir l’énoncer en son contenu, mais nous savons que nécessairement la substance produit un infinité de natures d’existence qui se discriminent les unes les autres, il y a donc un sens maintenant à vouloir nommer ce en quoi consiste exister à chaque fois et à appeler cela un « attribut ».


Pour finir :

Cette caractérisation une peu déroutante au premier abord de la substance comme consistant en une infinité d’attribut, est bel bien impliquée dans le concept d’une substance, si l’on veut s’en tenir à la simple définition qu’en donne Spinoza, c'est-à-dire une « chose » telle qu’elle est en soi et se conçoit par soi, l’impression de contradiction naît à mon avis de ce que l’on méconnaît la contrainte très singulière qui pèse sur le concept de substance et qui d’évidence ne peut concerner qu’elle seule : elle ne peut se poser une fois sans se poser du même coup une infinité de fois, parce qu’ « avant » l’être il n’y a aucun principe de détermination de l’être, ou parce que l’être est son propre principe de détermination et qu’il les contient toutes en même temps qu’il se contient lui-même.

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Messagepar Durtal » 20 mai 2009, 19:10

Suite du même pensum heu...sujet.


Il est possible ensuite à partir de là de passer à la question des modes. Allons plus avant dans cette idée que la substance se fait nécessairement exister comme une nature d’existence quelconque. Nous en connaissons une. La substance existe, entre autre, comme substance corporelle.

Ce qui existe c’est alors la « corporéité ». Mais la « corporéité », ce n’est pas une chose séparée des corps. Ce n’est pas non plus, il est important de le noter, l’ensemble ou la collection des corps existants ou possibles. C’est ce qui dans les corps (existants ou possibles) est le substantiel c'est-à-dire ce qui fait qu’ils existent en tant que corps. Dire cela suppose qu’on a fait un partage, dans les corps entre ce qui relève en eux même du substantiel et ce qui en eux même relève du non substantiel. Il y a bien un tel partage, on reviendra la dessus un peu plus loin.
Qu’on retienne pour l’instant que si, il n’est pas question ici de confondre les modes et la substances (il y a bien un trait des modes au fondement de la différence entre les modes et la substance) il n’est pas question non plus de « détacher » les modes de la substance et d’en faire autant d’isolats d’existences différentes d’elle. Toute l’existence de la substance (corporelle) « va » aux corps, la nature d’existence de la substance qui porte le nom de corporéité, n’a pas de sens indépendant de l’existence effective de corps : elle s’y engouffre et s’y « donne » tout entière.

Que la substance se fasse exister comme corporéité, ou comme substance corporelle, cela veut dire donc que tout le destin de la substance en l’espèce est de produire des corps. Or à nouveau et par la même contrainte exactement qui faisait qu’elle ne pouvait se produire sous un attribut déterminé sans se produire en même temps sous une infinité d’autres, ce destin ne peut s’accomplir autrement que sous la production d’une « infinités de choses modifiées d’une infinité de manières », c'est-à-dire dans une production qui est à hauteur de son infinie puissance de produire.

Supposons en effet qu’elle ne produise qu’une seule chose (qu’un seul corps). Il faut néanmoins que cette chose pour qu’elle soit « un » corps (et pas seulement « du » corps, car « du » corps tout seul comme ça, ça n’existe pas, c’est un être de raison ), ait des déterminations quelconques. Par exemple : ce sera un morceau d’or de forme sphérique et de masse m. La question surgit alors inévitablement : pourquoi de l’or plutôt que n’importe quel autre matériau ? Pourquoi une forme sphérique plutôt que n’importe quelle autre forme ? Pourquoi encore cette valeur de masse plutôt que n’importe quelle autre ?

Il n’y a aucune réponse contraignante à ces questions, mais la substance ne produit son existence que sous l’effet de sa propre nécessité, ce qui veut dire qu’elle ne produit rien ; si ce n’est qu’il est nécessaire qu’elle le produise. Cette hypothèse de l’unique sphère d’or est donc absurde parce que la substance en tant qu’elle est substance corporelle, est une puissance infinie de produire des déterminations dans un certain genre de l’existence. Au vrai il n’est donc pas possible de concevoir une sphère d’or qui soit le seul être corporel dans l’univers. Le moindre corps possède des caractéristiques dont l’explication implique l’existence de tous les autres corps et des lois qui gouvernent leur formation.

Si la substance corporelle doit être le principe d’existence d’un seul corps (et il faut bien sur qu’il y en ait au moins « un ») alors elle est automatiquement le principe de l’existence d’une infinité d’autres. Et comme son destin est de produire du corps, qu’il n’y a pas de corporéité sans que cela s’investisse en des corps, elle produit l’infinité de tous les corps possibles selon le genre d’existence sous lequel on la considère ici, à savoir l’étendue.

La substance corporelle étant donnée, est donc donnée également et par là même une infinité de corps modifiés d’une infinité de manières.

Mais il faut ajouter que la substance ne peut pas les produire autrement que « tous ensemble » et pour ainsi dire « d’un coup ». Car par elle ils existent tous et aucun n’a en lui de quoi s’imposer à l’existence plutôt qu’un autre. Donc l’existence de chaque corps est conditionnée par l’existence de tous les autres et ce réseau de conditionnement réciproque infini détermine des lois de production des choses, un système de dépendance universelle des existences qui est probablement de l’ordre de ce que Spinoza appelle les modes infinis, mouvement et repos, et le système total des interactions des corps entre eux selon le mouvement et le repos.

L’unité foncière de la substance étendue prescrit des modes de production « holistiques », ce sont les totalités qui donnent les parties et gouvernent leurs comportements, les totalités ne s’obtiennent pas par l’agrégation de parties qui leurs seraient préalables.

On se demandait plus haut ce qui était au fondement du partage entre mode et substance : si comme il a été dit tout le destin de la substance corporelle est de produire des corps quelle différence alors entre ceux-ci et celle-là ? La seule différence mais aussi qui fait toute la différence entre la substance corporelle et les corps est que ces derniers reçoivent une limite tandis que ce n’est pas le cas par définition pour la substance, ou pour le dire d’une autre façon tout ce qui est positif dans les corps, est de plein droit et sans reste identique à la substance corporelle, ou est la substance corporelle elle-même. Mais cela suppose qu’il y a du « négatif » dans les corps, qui fait justement qu’ils ne sont pas sous ce rapport de plein droit et entièrement la substance corporelle. Or à son tour le « négatif » ne peut rien être de ce qui constitue l’existence d’un corps que nous avons dit n’être rien d’autre que la substance corporelle elle-même. Le principe de cette négation, qui ne peut donc qu’être « partielle » ou « relative » c’est l’altérité. Un corps particulier n’est pas la substance, non pas au sens où son existence aurait un principe différent de celui de la substance corporelle (ce qui existe dans un corps c’est la substance corporelle), mais au sens où il se trouve toujours un autre corps qu’il n’est pas lui-même, et qui pourtant de son coté existe dans les même conditions (c’est à dire dont le cœur intime d’existence est également la substance corporelle).

Il n’est pas possible en effet que la substance produise « un » corps sans en produire une infinité d’autres, et donc l’existence de ce corps que nous avons isolé (artificiellement, ou par l’imagination) a pour limite l’existence de chacun des autres (d’une infinité d’autres différents), c'est-à-dire tous ces autres corps qu’il n’est pas lui-même en étant ce qu’il est. La substance évidemment ne connaît pas cette limite. Elle est en effet ce pourquoi tous les corps « ont quelque chose en commun » et elle ne rencontre elle-même jamais un « autre » qu’elle puisqu’elle est toujours à chaque fois « des deux cotés » des limites entre les corps, attendu précisément qu’elle se produit nécessairement en une infinité de corps qui se limitent ou se particularisent les uns par les autres.

Pour finir c’est le bon Faun qui avait tout dit dès le départ, même si son laconisme (qui contraste avec ma propre prolixité) a pu rebuter à juste titre l’auteur initial du sujet. Toutes ces questions sur le multiple et l’unité de la substance n’ont qu’une seule réponse et cette réponse est aussi simple qu’elle est suffisante : le réel est infini.

Spinoza n’est ni moniste, ni pluraliste, il est « infinitualiste ».


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