Qu'est ce que la causalité immanente ?

Questions et débats touchant à la conception spinozienne des premiers principes de l'existence. De l'être en tant qu'être à la philosophie de la nature.
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Qu'est ce que la causalité immanente ?

Messagepar alcore » 07 juin 2009, 20:41

D'où vient la notion de cause immanente ? Quelles difficultés soulèvent elles ? Quelle place Spinoza fait il à la causalité dite transitive ? Quels sont ces liens avec la notion de causa sui ?

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Messagepar alcore » 09 juin 2009, 09:53

Bonjour Alcore

Effectivement, cette notion de cause immanente est étrange, d'abord parce qu'elle n'est pas opposée à la notion de cause transcendante (l'opposition immanent-transcendant sera le fait de Kant), mais à celle de cause transitive.Pourquoi ?
Transitif signifie: qui communique son mouvement à un objet (comme un verbe à son complément d'objet).
Il n'est donc pas légitime de faire d'emblée de la cause immanente une arme de guerre contre toute "transcendance" d'autant que Spinoza conserve le principe d'incommensurabilité de la cause par rapport à ses effets, comme l'indique le scolie I,16.
L'immanence de la cause ne signifie pas que cause et effet seraient identiques: une distinction demeure mais elle est réduite par deux autres rapports: le rapport suibstance_modes, et le rapport tout-parties

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Messagepar alcore » 09 juin 2009, 10:16

Merci Alcore

Vous avez raison. L'attribut est dans le CT et l'Ethique considéré sous deux points: d'une part l'attribut est une nature commune à toutes les choses et en ce sens il ne se distingue pas d'elles; c'est sous ce rapport mathématique et statique que l'immanence est la plus grande.
Mais l'attribut est susceptible d'une définition dynamique, il est alors une force productive qui distingue de soi ses effets, quoique ses effets restent EN Lui.
Sous le rapport dynamique la cause demeure distincte de ses effets, mais sous le rapport mathématique les effets sont des modes et des parties d'un tout.
La difficulté est d'articuler ces deux aspects. Comment l'attribut peut il être un tout alors que par définition il n'est pas divisible ? Il semble donc que l'immanence ne puisse éradiquer une part de transcendance nécessairepour maintenir l'indivisibilité de la substance.
DAns l'idée de cause immanente nous avons donc les idées suivantes:
la cause ne sort pas de soi pour produire ses effets
la cause maintient ses effets en elle meme
MAis l'effet est distingué de la cause, incommensurable à elle.
l'effet en tant que distinct se décompose en parties, infiniment divisible.
L'effet est non seulement distinct, mais en tant que mode, il est aussi AUTRE. En effet, la définition des modes insiste sur le fait que les modes sont dans la substance comme en autre chose: telle est la condition pour que les modes soient divisibles en partie. Il existe donc bien une différence d'ESSENCE entre la substance et ses modes, la cause et ses effets.
Mais cette différence est ramenée à presque rien du fait que les effets considérés tous ensemble expriment la totalité de la substance.
Les modes expriment donc toute la substance mais sous la forme de l'altérité.
Rien n'est donc plus faux que de dire comme certains comme le monde tel qu'il est, est Dieu. Ce serait noyer le rapport causal dans un rapport d'identité, subsumer la catégorie dynamique sous la catégorie mathématique et perdre ainsi le bénéfice d'intelligibilité que procure la définition dynamique. Comment en effet concevoir les modes, en rendre raison si leur existence immédiate se confond avec celle de l'absolu ?

D'où la nécessité de distinguer dans les modes, leur existence immédiate et leur existence en tant qu'elle est médiatisée, posée par l'attribut qui les rend intelligibles.

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Messagepar alcore » 09 juin 2009, 10:36

Cher Alcore ce que vous dites ne s'accorde guère avec la lecture commune de Spinoza. Comment comprendre alors l'hostilité des théologies à son égard ?

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Messagepar Henrique » 09 juin 2009, 10:36

Cette expression de cause immanente opposée à la transitive vient de la scolastique.

Une cause est ce qui fait être quelque chose, un effet. Elle est donc antérieure à celui-ci par définition, mais cette antériorité n'est pas nécessairement chronologique : sans triangle, pas de somme des angles égale à deux droits, donc le triangle "fait être" cette somme et doit d'abord être posé pour que cette somme existe. Mais il y a là simultanéité de la cause et de l'effet : dès que le triangle est posé, l'effet/propriété l'est également. Par ailleurs, il ne suffit pas qu'il y ait antériorité chronologique pour qu'il y ait causalité : le vent vient avant la tempête mais ne l'explique pas. [En revanche une antériorité logique équivaut ce me semble à une causalité immanente.]

La cause transitive est extérieure à son effet : le coup de pieds est la cause transitive du mouvement du ballon. Elle peut s'arrêter quand l'effet commence. Alors que le coup de pied n'est plus, le mouvement du ballon est encore. Il y a transmission de puissance d'un être à un autre et donc perte pour le premier, gain pour le second.

La cause immanente est interne à son effet, elle ne produit pas son effet en dehors d'elle-même et ne cesse donc pas d'être tant que l'effet perdure et inversement : le rayon de soleil est cause immanente de la lumière qui l'accompagne, si cette lumière cesse, c'est qu'il n'y a plus de rayon, de même si le rayon de soleil cesse, la lumière qui l'accompagne cesse également. L'être ici exprime sa puissance sans s'en départir essentiellement : la lumière ne prend pas sa puissance au rayon mais en constitue la manifestation.

Dans le Court Traité I, 2, Spinoza évoque ainsi l'entendement comme cause immanente des concepts : les effets ne sont pas produits en dehors de l'intellect en tant que puissance des idées d'être conçues, mais en suivent intrinsèquement. Ainsi l'intellect est dit "cause de sa propre passion". En ce sens la causalité immanente est "auto-affection" d'un être par lui-même, tandis que la transitive est "hétéro-affection" de l'effet par la cause.

Dieu, dit le Court Traité, I, 3, "est cause immanente, non transitive, puisqu'il opère tout en soi, et rien en dehors, rien n'étant en dehors de lui." En effet, tout est en Dieu puisqu'il est substance, être par soi et non par autre chose. On le comprend clairement il me semble en considérant son attribut étendu : sans l'étendue, aucun corps ne peut être, tandis que sans corps, l'étendue peut se concevoir. Mais une fois qu'un corps est supposé, l'étendue qui le fait être ne peut en aucune façon cesser d'être. En revanche, plusieurs corps étant posés, leur action réciproque pourra être cause transitive de la formation d'un nouveau corps. La transitivité concerne donc exclusivement les relations extrinsèques entre modes.

Dieu lui-même est cause de soi en tant que son essence est cause de son existence. Pour le dire autrement, l'être au sens absolu, c'est-à-dire total, est cause immanente de tous les êtres particuliers mais ne peut lui-même être causé par quoique ce soit d'extérieur. Car en dehors de l'être, il n'y a si l'on peut dire que le non-être qui ne peut rien faire être. L'être s'explique donc par lui-même c'est-à-dire par son essence, autrement dit encore, l'être vient de l'être et de rien d'autre. Ainsi, il n'y a pas encore dans la causa sui affection ni même auto-affection comme dans la causalité immanente, affirmation d'une essence parmi d'autres à partir de l'essence infinie, mais position ou auto-position : affirmation (tout aussi immédiate) de l'existence de cet être total par lui-même.

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Messagepar alcore » 09 juin 2009, 10:48

Vous avez raison. Mais qu'est ce qui suscite cette hostilité ?
Prenons par ex la théologie de Thomas d'Aquin.
Cette théologie rejette l'idée de création ex nihilo comme Spinoza. Là dessus presque tout le monde est d'accord; ex nihilo cela veut simplement dire: à partir de rien d'extérieur à Dieu. Dieu crée sans matière préexistante. Spinoza accorderait ce point.

Mais dans un texte peu connu Thomas examine une question, savoir si une chose, quoiqu'éternelle puisse cependant être créée. Question intéressante puisqu'elle permet de comprendre que l'univers puisse être A LA FOIS créé ET éternel. Thomas soutient que cette thèse n'est pas absurde bien que non orthodoxe. En Dieu, en effet, tout est indivisible; si donc Dieu cause quelque chose, ce ne peut être qu'hors du temps, et comme son acte est indivisible, il pose l'effet tout d'un coup sans le séparer de soi: telle serait la cause immanente.
Par où l'on voit que l'idée de cause immanente, contrairement à un préjugé fort répandu, n'est pas incompatible avec l'idée de création. Une fois éliminées les idées de
ex nihilo
temporalité
rien ne s'oppose à ce que le monde soit, sous un certain aspect, perçu comme une existence immédiate, et sous un autre, comme posé intégralement, sans reste.

On en conclut ainsi que la causalité immanente peut être créatrice, qu'elle conserve une part de transcendance, mais que ce qui la distingue d ela thèse créationniste c'est l'affirmation de l'éternité de l'acte créateur. Bref, la création est ramené à son interprétation ontologique, en évacuant toute trace d'événement.

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Messagepar alcore » 09 juin 2009, 10:57

Henrique a écrit :Cette expression de cause immanente opposée à la transitive vient de la scolastique.

Une cause est ce qui fait être quelque chose, un effet. Elle est donc antérieure à celui-ci par définition, mais cette antériorité n'est pas nécessairement chronologique : .


Tout à fait d'accord: une chose ne peut être cause que dans la mesure où elle n'est pas causée, où elle tient ce qu'elle est d'elle même et non d'autre chose; bref de ce qu'elle substance.
Et cette antériorité est logique et ontologique: en Dieu, tout est indivisible donc sa production ne nécessite aucun temps.
On voit ici que la notion de cause immanente présuppose celle de substance indivisible et éternelle

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Messagepar alcore » 09 juin 2009, 11:00

Henrique a écrit :
La cause transitive est extérieure à son effet : le coup de pieds est la cause transitive du mouvement du ballon. Elle peut s'arrêter quand l'effet commence. Alors que le coup de pied n'est plus, le mouvement du ballon est encore. Il y a transmission de puissance d'un être à un autre et donc perte pour le premier, gain pour le second.

.


En un sens, toute cause est extérieure à son effet, même l'immanente. Ne serait ce que parce que la nature de cause est antérieure à la nature de l'effet; comme le dit Spinoza la cause est incommensurable à son effet.

En fait, je crois que le problème n'est pas là.
Spinoza maintient à l'intérieur de la causalité immanente une distinction qui pose l'altérité de l'effet tout en le maintenant DANS la substance.
CE point est à mon sens largement ignoré des commentateurs obnubilés par l'immanence au sens matérialiste

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Messagepar alcore » 09 juin 2009, 11:01

Henrique a écrit :
La cause immanente est interne à son effet, elle ne produit pas son effet en dehors d'elle-même et ne cesse donc pas d'être tant que l'effet perdure et inversement : le rayon de soleil est cause immanente de la lumière qui l'accompagne,.


oui, sauf sur un point: le soleil est cause émanative mais non immanente de la lumière. La cause émanative produit son effet hors d'elle sans avoir à sortir d'elle meme.

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Messagepar alcore » 09 juin 2009, 11:05

Henrique a écrit :
On le comprend clairement il me semble en considérant son attribut étendu : sans l'étendue, aucun corps ne peut être, tandis que sans corps, l'étendue peut se concevoir. .


Oui, ce texte du CT est très important.
Sur le point évoqué, vous semblez faire une distinction entre nature naturante (l'attribut hors le smodes) et nature naturée; ainsi vous vous opposez à l'interprétation qui compose Dieu de l'ensemble des modes ?

Dans ce cas, on voit clairement que l'immanence n'est pas du tout exclusive de la transcendance !
Et là ça remet en cause un siècle de lectures françaises !


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