Hegel et la question de la substance chez Spinoza

Questions et débats touchant à la conception spinozienne des premiers principes de l'existence. De l'être en tant qu'être à la philosophie de la nature.
Règles du forum
Cette partie du forum traite d''ontologie c'est-à-dire des questions fondamentales sur la nature de l'être ou tout ce qui existe. Si votre question ou remarque porte sur un autre sujet merci de poster dans le bon forum. Merci aussi de traiter une question à la fois et d'éviter les digressions.
Avatar du membre
dionysos
passe par là...
passe par là...
Messages : 8
Enregistré le : 12 sept. 2002, 00:00

Hegel et la question de la substance chez Spinoza

Messagepar dionysos » 22 juil. 2010, 00:44

Bonjour a toutes et a tous,


J'ai récemment parcouru un article concernant la sortie d'un livre consacré à Hegel et édité chez CERF . On y trouve pas moins de 26 intervenants et non des moindres.

Dans l'un de ces articles il y est fait référence a l'interprétation hégélienne de la substance spinoziste : pour lui cette substance serait substance morte, sans mouvement ni désir .Hegel reproche a la substance spinoziste de nier le devenir et la dialectique et que "Spinoza n'aurait rien compris au travail du négatif ".


Dans cet article précité, il ne s'agit pas de défendre cette thèse mais plutot de renvoyer Deleuze , critique de Hegel, a ses insuffisances ( Deuleuze a traité Hegel de débile quand il disait que Spinoza n'avait rien compris au pouvoir du négatif ).
Bref, la thèse dans cet article serait celle ci (je cite) :


"la plus forte critique lancée contre les lectures deleuziennes se trouve dans l’article de Jean-Christophe Godard, commentant un cours de Deleuze de 1974 où ce dernier traite Hegel de « débile » - on appréciera la nuance deleuzienne… La raison de cette insulte repose sur une théorie des affects prêtée par Deleuze à Hegel, qui serait incapable de penser la joie et la tristesse, et qui en resterait, comme toujours à la « solitude intolérante et abstraite de l’Idée abstraite (…). » [10] Contre ce reproche, Godard va montrer combien la lecture deleuzienne repose sur un contresens qui ne comprend pas la Préface de 1827 de l’Encyclopédie, où Hegel dépasse le § 151 en vue de prendre en compte le niveau où, dans le spinozisme, se présentent aussi l’homme et le rapport de l’homme à la substance, ce qui signifie que le caractère improductif de la Substance désigne, selon Hegel, le seul premier livre de l’Ethique, sans prendre en compte les autres parties, traitant de la servitude et de la liberté humaines ; dès lors, les attaques deleuziennes manquent l’essentiel de la lecture hégélienne. Pis, nous dit Godard : « C’était en réalité donner raison à l’analyse de Hegel en 1827 : avoir seulement la substance ou l’Idée devant les yeux, abstraction faite de toute théorie des affects, appelle immanquablement l’insulte philosophique par excellence, celle d’avoir l’identité pour principe – car le « débile » est un autre nom de l’Improductif. » [11]

Mais pourquoi Deleuze en vient-il à insulter de la sorte Hegel ? Cela tient au contresens deleuzien sur la notion d’ « à côté » ; il y a des modes à côté de la substance, et toute la question porte autour du sens qu’il convient d’apporter à cet à côté ; à cet égard, la réponse de Godard est sans ambiguïtés : « Il n’y a de philosophie de la différence que comme une philosophie de l’identité et de la différence. Insistons : c’est pour ne pas voir ensemble les modes à côté de la substance, la différence à côté de l’identité, c’est-à-dire pour ne pas les comprendre l’un et l’autre uniquement à travers leur rapport de tension réciproque, d’adversité, que l’on en vient à insulter une philosophie au nom de la différence. Cet « à côté » n’est pas un « en dehors », il ne signifie pas l’indifférence réciproque des termes en présence, mais bien plutôt leur véritable ajointement, c’est-à-dire leur dépendance et leur implication réciproques. » [12] Hegel est donc parvenu à s’élever de l’identité abstraite de la substance spinoziste, caractéristique du premier livre, à un rapport duplice à la différence, ce que ne voit pas Deleuze, et ce qui mène à ce dernier à l’insulte facile, au nom de ce que Godard appelle la « différence sauvage ». "


Ma question concerne les 5 dernières phrases du résumé de l'article :

S'il l'on en croit Mr Godard (je ne sais même pas qui c'est ) Hegel n'aurait donc pas du tout critiqué Spinoza , mais n'aurait pas pris la même direction que Spinoza quant au "destin de la substance " .

Merci pour vos éclairages .



:) [/i]

Avatar du membre
Miam
participe avec force d'âme et générosité
participe avec force d'âme et générosité
Messages : 945
Enregistré le : 28 févr. 2004, 00:00

Messagepar Miam » 22 juil. 2010, 12:52

Salut Zagreus,

Faut-il choisir entre Hegel et Deleuze ?

Si je ne me trompe pas, Hegel a quand-même salué chez Spinoza la considération du travail du négatif pour avoir écrit que « toute détermination est une négation » au niveau des modes. Mais ce n’est pas assez selon Hegel. La critique qu’il adresse à Spinoza est proche de celles, plus contemporaines, selon lesquelles les modes resteraient comme englués dans une substance entièrement positive et indéterminée, un peu comme « la nuit où toutes les vaches sont noires » selon la critique qu’Hegel fait pareillement à Schelling.

Deleuze part de la même appréhension. Mais il la résout en faisant sortir les modes de leur attribut dès lors qu’ils ne constituent plus seulement des intensités qualitatives – des essences formelles – mais des essences actuelles qui existent quantitativement comme autant de rapports de mouvement et de repos. Or comme beaucoup l’ont vu, il s’agit là d’une solution ad hoc et contre la lettre spinozienne.

Il faut remarquer que Hegel comme Deleuze partent de cette même appréhension d’une substance abstraite et morte. Hegel en voit la raison dans l’absence d’un travail négatif de l’Esprit antérieurement à toute position de substance. Il fétichise ainsi le négatif (ce qui lui permet de boucler la boucle dans le Savoir absolu) alors que le spinozisme est au contraire une philosophie de l’affirmation. Deleuze veut sauvegarder cette pleine affirmation, mais comme il part de la même appréhension, il doit alors rendre les modes existants comme indépendants de leur attribut, quitte à rapprocher Spinoza d’un scolastique comme Scot.

Force est alors de se demander si cette commune appréhension est légitime. Si la substance de la première partie de l’Ethique est bien cette substance pleine et sans faille. Or je ne le pense pas. La substance spinozienne n’est pas la substance scolastique ni cartésienne. Elle présente dès le départ une dissymétrie interne dans la mesure où les attributs constituent son essence mais ne lui appartiennent pas de sorte que ce ne sont pas les attributs, mais l’existence qu’ils expriment qui appartient à l’essence et est donc la cause de la substance (causa sui en ce sens). Cette dissymétrie se retrouve à tous les niveaux, comme une sorte de négatif, de sorte à permettre aux modes d’exister certes toujours dans l’attribut, mais de façon quantitative. Par ailleurs l’Ethique ne commence pas par la position de la substance mais par le constat de la perception d’un attribut qui exprime l’existence (D4 et 10s), c'est-à-dire par la perception du monde concret, pas d’une substance abstraite. Elle commence par la perception de l’existence de modes au sein d’un attribut : de modes étendus existants. Si on perçoit un attribut qui exprime l’existence, c’est qu’on le perçoit affecté dans l’existence, qu’on perçoit ses modes (ou affections) comme existantes. La substance n’est que la condition de possibilité d’une telle perception dans la mesure où l’existence (perçue) qu’exprime l’attribut, nous ne la percevons pas comme l’existence de l’attribut mais comme celle d’une substance. C’est pourquoi nous percevons l’attribut « comme constituant l’essence d’une substance ». Voir Court Traité I, 1 note 5. Du reste, les modes sont bien présents dès la première partie de l’Ethique.

Dans cette mesure je pense que ni Hegel ni Deleuze n’ont raison dans leur lecture de Spinoza parce qu’ils partent d’une même hypothèse fausse concernant la substance.

Avatar du membre
AUgustindercrois
participe avec force d'âme et générosité
participe avec force d'âme et générosité
Messages : 259
Enregistré le : 06 avr. 2005, 00:00
Contact :

En substance

Messagepar AUgustindercrois » 22 juil. 2010, 23:50

Le négatif n'existe que dans deux endroits en l'Ethique

- Le silence sur l'infinité des attributs dont nous n'en connaissons que deux (le Corps et l'Esprit),

- La nature de l'essence de l'esprit dans la fin de la cinquième partie de l'Ethique.

Là-dessus, Spinoza se tait, parce qu'il sait qu'on ne peut rien savoir de tout cela, que ces deux éléments constituent le négatif de la pensée, l'impensable de la pensée.

Le négatif existe bien, donc.

Spinoza explore le maximum du positif et de l'affirmation.

Mais quant au négatif, il ne peut le dire, car il est indicible, comme le dit Wittgenstein ( Tractatus logico-philosophicus): ce dont on ne peut parler, on est bien obligé de le taire.


Retourner vers « L'ontologie spinoziste »

Qui est en ligne

Utilisateurs parcourant ce forum : Aucun utilisateur enregistré et 1 invité