Causalité et "mystère"

Questions et débats touchant à la nature et aux limites de la connaissance (gnoséologie et épistémologie) dans le cadre de la philosophie spinoziste.
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Messagepar Vanleers » 10 août 2013, 19:51

A QueSaitOn

Vous écrivez :

« Le hasard en effet, selon la définition de C. Rosset ne semble pas contrevenir au système de Spinoza, puisqu'il n'est pas sans cause. »

Clément Rosset introduit la notion de hasard, (dans un sens particulier, qu’il distingue de « sort », « chance », « contingence ») dans son livre Logique du pire et en fait un élément de ce qu’il appelle une « philosophie tragique ».
Je n’ai pas vu si ce hasard est ou n’est pas sans cause.

Par ailleurs, je ne pense pas que la philosophie de Spinoza soit une philosophie tragique.
C’est le cas, par contre, de la philosophie de Pascal et je vous signale l’ouvrage collectif « Pascal et Spinoza » (Editions Amsterdam 2007) qui pourrait également vous intéresser à propos de la compatibilité du mystère et de l’étrangeté avec le spinozisme.
Je cite un passage de la contribution d’André Comte-Sponville (Pascal et Spinoza face au tragique p. 323) :

« S’il y a « un tragique propre au spinozisme » [comme l’a bien vu Laurent Bove, dans La stratégie du conatus – Vrin 1996 p. 319], cela ne fait pas du spinozisme une philosophie tragique. Le tragique, dirais-je volontiers, c’est tout ce qui s’oppose aux « désirs d’une âme philosophique », et c’est en quoi le tragique, bien sûr, est innombrable : c’est tout ce qui est « vain, sans ordre, absurde », ou plutôt qui paraît tel. Pourquoi, selon Spinoza, est-ce seulement une apparence ? Parce qu’il y aurait un ordre providentiel, un sens, un but ? Bien sûr que non [voir E I Appendice et E IV Préface]. Mais parce qu’il y a un ordre vrai, qui est celui de la Nature, une nécessité, une rationalité sans dehors et sans exception. »

Bien à vous

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Messagepar Vanleers » 12 août 2013, 12:04

A cess

Je prolonge le message dans lequel je réagissais à votre remarque, que je trouve très juste :

« […] pour moi la Joie est peut-être traduisible et divulguable ou plutôt repérable chez autrui dès lors que quelqu'un pense les chose "sous l'espèce de l'Eternité" même s'il s'agit d'une expérience ontologique individuelle. »

Je citais un adage du Bouddhisme Ch’an car je pense, sans doute après d’autres, que l’on pourrait appeler l’Ethique : « Le livre de la Joie et de la Vertu », la Vertu étant à entendre au sens de Spinoza :
« Par vertu et puissance, j’entends la même chose […] » (E IV déf. 8)

En remplaçant « Voie » par « Joie », un autre adage d’où est issu le précédent s’écrirait comme suit :

« L’essence de la Joie n’est point à cultiver ;
C’est en ne la cultivant point qu’on s’unit à la Joie,
En qui naît la pensée de cultiver la Joie,
Cet homme-là ne comprend pas la Joie.
Si tout à coup vous rencontrez un homme parvenu à la Joie,
Surtout ne lui parlez pas de la Joie. »

(Les entretiens de Lin Tsi – traduction de Paul Demiéville p. 100, Fayard 1972)

Si l’on suit Spinoza, l’essentiel est de vivre dans la joie, c’est-à-dire dans l’amour que n’accompagne pas l’idée d’une cause extérieure.
Il s’agit de vivre dans l’amour de Dieu : amor erga Deum et amor intellectualis Dei.
Et c’est tout, car il ne s’agit de rien d’autre.

Me fondant sur l’adage précité, je dirai que les commentaires de Spinoza, et de l’Ethique en particulier, sont comme ces « éponges qu’on utilise au tableau noir et auxquelles on ne demande rien d’autre que de réussir à bien effacer. » dont parle Clément Rosset dans un texte cité récemment.
On ne leur demande que de lever certains obstacles, de dissiper quelques nuages, mais le soleil brille déjà derrière les nuages et, à mon point de vue, aucun commentaire n’y ajoute quoi que ce soit.

Bien à vous

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Messagepar Vanleers » 13 août 2013, 11:29

A cess

Je continue, dans la torpeur de l’Eté, à réfléchir à votre remarque, que j’ai déjà citée deux fois.

Penser les choses sous l’espèce de l’Eternité, c’est les penser selon la connaissance du troisième genre, c’est-à-dire comprendre intuitivement leur insertion dans le réel. Cette connaissance s’accompagne de la joie que Spinoza appelle « béatitude ».

Vous parlez d’« expérience ontologique individuelle ».

Je pense que la joie qui naît de cette expérience peut se communiquer à autrui parce qu’elle est transindividuelle.

Dans un entretien avec Jean-Louis Maunoury que l’on peut trouver en :

http://pierre.campion2.free.fr/rosset_maunoury.htm

Clément Rosset dit que :

« […], c'est « on » qui est joyeux, ce n'est pas « je ». La joie implique une disparition complète du « je ». »

C’est quelque chose que l’on peut expérimenter mais je ne sais pas si on peut le démontrer.
Mais l’Ethique est d’abord à vivre, n’est-ce-pas ?

Bien à vous

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Messagepar Vanleers » 14 août 2013, 11:45

A cess et QueSaitOn

Un dernier message avant trois semaines de silence.

Par ses démonstrations qui sont les yeux de l’esprit (E V 23 sc.), Spinoza montre ce qu’est le Réel. Il montre que « le monde est en joie », pour reprendre l’expression de Pierre Macherey dans son commentaire d’E V 35.

La voie de l’Ethique consiste à prendre conscience de l’insertion de toute chose en Dieu (E V 42 sc.)

Ceci peut être confronté à ce qu’écrivait Claude Larre dans son introduction à sa traduction du Tao Te King en 1977 (Desclée de Brouwer) :

« Le Taoïsme est une des plus anciennes versions chinoises de la genèse de l’homme et de son insertion dans le vital universel. Il ne prouve rien. Il ne démontre rien. C’est là sa force. Aux questionneurs qui voudraient savoir pourquoi il en est bien ainsi, sa réponse est simplement : par ceci. Parce que ce qui existe vraiment n’a besoin que de lumière pour apparaître. Il n’y a que ce qui n’existe pas qui ait besoin de preuve et de démonstration. L’illumination tient le rôle principal. Elle ne tombe pas sur l’intelligence, mais sur l’esprit. Il existe, bien entendu, des intellectuels taoïstes, ils sont sans intérêt. Ce qui vaut dans le Taoïsme, c’est le monde spirituel.
Une Réalité incontestable est première et moi j’en dépends. Elle est hors du temps et le temps naît d’elle. Quand je retourne au centre des réalités, le présent s’abolit. Une durée, sensible à la conscience, porte témoignage. Témoignage de ce qui est, que le discours ne connaît pas, que le concept n’enferme pas. Que m’importent cent écoles, mille discours d’école, dix mille dénominations d’êtres sous le ciel ! Tout cela n’est que le produit d’une activité de l’intelligence qui n’est pas sans rapport avec ce qui existe, mais qui n’apprend rien non plus. Par ce que l’on voit, entend, touche de la main on peut conjecturer ce qui ne peut se voir, s’entendre, se toucher de la main. C’est grâce plutôt à la vitalité éphémère, mais toujours régulièrement renouvelée, qu’une permanence apparaît dans le passage des éphémères. C’est par le mouvement naturel de la naissance, du progrès, du déclin et de la mort des individus, des familles, des sociétés, des espèces qu’un mouvement primitif, sans origine connaissable et sans fin prévisible, se laisse apercevoir dans un miroir de bronze obscur. Mouvement naturel des êtres qui n’attendent pas l’esprit de l’homme pour exister. Si nous pouvions ressusciter en nous le mouvement primitif et couler en lui notre vital conscient, nous parviendrions à la vérité sans concept et à l’acte sans but. L’une est plus certaine et l’autre est meilleur que tout ce que l’esprit humain a jamais inventé. »

Ce texte pourrait susciter des échanges (il est vrai que la question du taoïsme a déjà été abordée sur un autre fil : Le modèle taoïste de l’homme parfait).

Bien à vous

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Messagepar Vanleers » 03 sept. 2013, 15:23

A QueSaitOn

Je reviens, une fois encore, à votre question :
« Le spinozisme est-il compatible avec le "mystère" ou plutôt 'l'étrangeté" ? »

J’aimerais vous faire part de ce qu’elle m’inspire aujourd’hui, ce qui, peut-être, ne rencontrera pas directement vos préoccupations qui me paraissent plutôt d’ordre épistémologique.

J’entendrai par « mystère » ce qui n’est pas explicable rationnellement mais qui relèverait du suprarationnel, du surnaturel.
Il me paraît clair que la philosophie de Spinoza est entièrement rationnelle (ce que je ne chercherai pas à montrer ici) mais à une exception près et c’est de cette exception que j’aimerais parler.
Il s’agit de la révélation principale de la Bible : « La seule obéissance à un Dieu imaginairement conçu suffit au salut ».

Or, Spinoza avoue être incapable de l’expliquer :
« Je soutiens d’une manière absolue que la lumière naturelle ne peut découvrir ce dogme fondamental de la théologie, ou du moins qu’il n’y a personne qui l’ait démontré, et conséquemment que la révélation était d’une indispensable nécessité, mais cependant que nous pouvons nous servir du jugement pour embrasser au moins avec une certitude morale ce qui a été révélé. » (TTP ch. 15)

Spinoza étend même très largement la perspective du salut au-delà des fidèles d’une religion révélée :
« Quant aux Turcs eux-mêmes et aux autres Païens, s’ils adorent Dieu par le culte de la justice et par la charité envers le prochain, ils ont l’esprit du Christ et ils sont sauvés, quelle que puisse être leur conviction sur Mahomet et les oracles du fait de leur ignorance. » (Lettre 43 à Osten)

Sans parler, peut-être, de mystère, Spinoza reconnaît ne pas avoir de certitude mathématique mais seulement une certitude morale quant au salut des ignorants.

Or, le salut est bien ce à quoi Spinoza veut mener son lecteur. Il écrit :
« Je veux diriger toutes les sciences vers une seule fin et un seul but, à savoir parvenir à la suprême perfection humaine, dont nous avons parlé ; et ainsi tout ce qui dans les sciences ne nous fait pas avancer vers notre fin devra être rejeté comme inutile, c’est-à-dire, en un mot, que toutes nos actions et en même temps toutes nos pensées doivent être dirigées vers cette fin » (TRE § 16)

Spinoza, dont la démarche, essentiellement éthique (il ne cherche pas, comme Descartes, à faire œuvre de science), est celle d’un salut par la connaissance reconnaît que ce but peut être également atteint dans l’ignorance et que cela lui reste rationnellement incompréhensible.

Ce constat est, à mon point de vue, le fondement d’une double attitude éthique du spinoziste vis-à-vis, non seulement des religions révélées mais aussi (cf. lettre à Osten) de toute voie spirituelle : occidentale, orientale,…

D’une part la tolérance et même l’ouverture reconnaissante en ce qui concerne le noyau central que l’on retrouve dans toutes ces voies, c’est-à-dire « le culte de la justice et [de] la charité envers le prochain ».

D’autre part, une relative indifférence vis-à-vis de la « gangue », variable selon les voies, qui entoure ce noyau central.
La compréhension de cette gangue est sans intérêt éthique comme Spinoza le reconnait en écrivant que de nombreux passages de la Bible nous resteront toujours incompréhensibles et que cela n’a pas d’importance, ce que commente Pierre-François Moreau :
« […] la plupart de ces obscurités [de la Bible] sont selon [Spinoza] irrémédiables. Il ajoute qu’elles n’ont finalement pas d’importance. Il n’y a peut-être pas de plus sévère condamnation d’une certaine conception du sacré que cet aveu de l’insignifiance de la perte. C’est une désacralisation pire que celle qui consiste à admettre des corruptions partielles. » (Spinoza L’expérience et l’éternité p. 352 – PUF 1994).

Bien à vous

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Messagepar QueSaitOn » 06 sept. 2013, 16:20

Il y a aussi par exemple le mystère ou l'étrangeté de la "beauté". Nul ne serait rationnellement exprimer la beauté qui échappe ainsi à toute démonstration.

C'est peut être en ces points de césure -exprimer ce dont on ne peut démontrer la nécessité - que la nécessité de la poésie se pose.

La bible d'ailleurs, est d'essence poétique, ce qui a fait sa force.

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Messagepar Vanleers » 06 sept. 2013, 17:54

A QueSaitON

Vous écrivez :

« La bible d'ailleurs, est d'essence poétique, ce qui a fait sa force. »

Vous trouverez ci-dessous un texte (un peu long) qui parle aussi de la « force » de la Bible.
Je la verrais plutôt, quant à moi, d’une part dans la très grande simplicité du message qu’elle veut transmettre : la seule chose importante est de vivre dans la justice et la charité.
D’autre part (et en cela, je vous rejoins sans doute) dans le fait que :
« Les prophètes l’ont enseigné [cette pratique de la justice et de la charité] diversement, par des récits, des paraboles, des révélations, en s’adressant à des foules variées, en « parlant » à chaque fois à leur imagination et à leurs sentiments (à leur ingenium : leur complexion affective) »

Bien à vous

Religion / Superstition

Religion et superstition sont toutes deux des manières de se confronter à la fortune, aux aléas de la vie, aux incertitudes de l’avenir, avec l’idée de Dieu en tête : que veut Dieu, quels sont ses décrets, que dois-je faire pour agir bien ? Cette recherche de la vie « correcte », droite, au milieu des remous de l’existence, peut emprunter deux grandes voies affectives : celle de la peur, celle de l’amour.
Notre rapport le plus universel à Dieu est un rapport superstitieux. Pourquoi ? On peut en donner deux raisons.
D’après l’appendice à la première partie de l’Ethique, la superstition trouve son origine dans le préjugé finaliste. Nous croyons que toutes les choses sont faites en vue d’une fin, et imaginons un ou plusieurs dieux comme « recteurs de la nature » : Dieu donne une direction, un sens à la vie, qui toujours d’ailleurs nous demeurera en partie opaque. Mystère de la nature divine, mystère de l’existence humaine. Mais le but de l’être suprême doit quand même ressembler au nôtre (projection anthropomorphique de l’humain dans le divin) : se faire aimer, être glorifié par nous. Or, ce qui est d’abord seulement préjugé finaliste devient superstition lorsque nous en venons à rivaliser dans les cultes destinés à l’honorer, dans le but de nous faire aimer de lui plus que les autres, dans le but d’être des élus. Nous entretenons alors un rapport marchand à Dieu (nous faisons des sacrifices, tu nous récompenses) et entrons dans la compétition pour emporter sa faveur.
L’autre origine de la superstition, qui concorde avec la première, est donnée par la préface du Traité théologico-politique : elle insiste sur l’affect qui motive cette concurrence des cultes, à savoir dans le complexe espoir-crainte (espoir des récompenses, crainte des châtiments), principalement la crainte. La superstition est davantage triste que joyeuse : les superstitieux n’aiment pas les plaisirs (« seule assurément une farouche et triste superstition interdit de prendre des plaisirs », E IV 45 sc.), ils font la morale et rendent finalement les hommes aussi malheureux qu’eux (E IV 63 sc.). Pourquoi alors notre rapport à Dieu est-il si fréquemment superstitieux ? Parce que, pris dans des conduites excessives, tourmentés par la recherche affolée des plaisirs d’un monde qui en grande partie nous échappe, nous cherchons n’importe quel moyen pour nous assurer d’être heureux : pour jouir des biens de cette vie et, si possible, de celle d’après. D’où cette propension si répandue à croire n’importe quoi, surtout en face de l’adversité. Nous implorons le secours divin, nous refusons les forces de la raison ; nous voyons dans les événements heureux ou malheureux des présages, nous nous étonnons de ceux qui sont pour nous inouïs, les prodiges ; nous désirons alors réconfort, soutien, règles de vie, toute une prise en charge nous montrant ce que nous devons faire. Nous désirons du sens, nous désirons savoir comment naviguer dans la mer de notre existence. La superstition, forte de cette demande de sens née de la crainte, montre alors comment satisfaire Dieu, comment lui plaire. Véritable « délire de l’imagination », elle forge tout un système d’interprétations de la nature, des événements de la vie, et nous rend esclave d’un « culte extérieur », que nous n’hésiterons d’ailleurs pas à abandonner si nous en espérons un autre plus efficace.
Que faire face aux crues dévastatrices de la superstition ? Comme toujours : ne pas nous laisser emporter par les vents de l’ignorance, par les fantaisies d’une imagination minée par la peur ; revenir au noyau dur de la religion. Tel est le travail entrepris par le Traité théologico-politique. La religion, telle qu’elle a été révélée par les prophètes (Spinoza étudie ceux de la Bible), n’est pas creusée de mystères sans fond, elle n’a rien à voir avec les arcanes de la philosophie (XIII § 1), ceux que professent les théologiens et les doctrinaires de l’ignorance : elle délivre un enseignement très simple, que l’esprit le plus lent peut saisir. Même si on ne comprend pas tout de la Bible (et Spinoza lui-même avoue ne pas avoir fait la lumière sur toute l’Ecriture, car certaines de ses données sont corrompues), un message très clair, très facile à comprendre, nous est néanmoins parvenu sans corruption : la parole de Dieu, c’est-à-dire sa loi, nous dit simplement de l’aimer plus que tout, et d’aimer notre prochain comme nous-même. Ce qui signifie : respecter les lois de notre Etat, venir en aide à autrui, ne pas tuer, ne pas voler… en somme, pratiquer justice et charité. Les prophètes l’ont enseigné diversement, par des récits, des paraboles, des révélations, en s’adressant à des foules variées, en « parlant » à chaque fois à leur imagination et à leurs sentiments (à leur ingenium : leur complexion affective). Mais à chaque fois ils n’ont, fondamentalement, rien dit d’autre : la religion consiste à croire en un minimum de choses (Dieu existe, est unique, omniprésent, omnipotent, l’honorer consiste à aimer son prochain, lui obéir fait notre salut, se repentir y conduit aussi) ; et ce credo minimum (XIV § 10) est la foi nécessaire pour agir bien. Tout ce qu’on peut croire d’autre sur Dieu, sa manière d’agir, ses messies ou ses prophètes, ses prescriptions, ses interdits… est laissé à la liberté de chacun, pourvu que cela ne nuise pas à la visée essentielle, et simple, de la religion, dont le vrai culte est la pratique de la justice et de la charité.
Comme le précise la préface du Traité théologico-politique, si la superstition est universelle, si la vaine religion est bien plus fréquente que la vraie, c’est parce que nous sommes tous en proie à la crainte, et non pas parce que nous avons tous une idée confuse de Dieu : il n’y a pas à désespérer de la raison, comme veulent nous le faire croire les superstitieux, les orateurs qui ont fait dégénérer le temple en théâtre, et qui, loin de les instruire, subjuguent les âmes d’admiration pour eux. La superstition peut être combattue non seulement par un retour au message essentiel de la vraie religion, révélée par les prophètes à l’imagination commune ; mais aussi par la production d’une religion rationnelle, une « religion révélée par la raison ». Car l’enseignement que la religion prophétique dispense sous la forme de lois prescriptives, la raison le comprend déductivement à partir de l'idée adéquate de Dieu : « je ramène à la Religion tous les désirs et toutes les actions dont nous sommes cause en tant que nous avons l’idée de Dieu ou en tant que nous connaissons Dieu (E IV 37sc. 1). On distinguera donc de la vaine religion superstitieuse non seulement la religion prophétique mais aussi la religion rationnelle : la première est obéissance par la crainte (servitude sans salut) ; la seconde est obéissance par l’amour (obéissance salutaire) ; la troisième est affect rationnel, né de la compréhension de Dieu (force d’âme, ou fortitude). La raison n’est ennemie que de la superstition, qui pervertit la religion en en faisant une scène de compétition cultuelle, chaque concurrent étant motivé par la crainte de perdre (l’attachement divin, la vie bienheureuse). La religion rationnelle n’exclut donc en aucune manière la vraie religion des prophètes et du Christ, qui, tout en s’édifiant sur le préjugé du finalisme (Dieu a des volontés), lutte contre ses effets dévastateurs, superstitieux, en recommandant justice et charité. Religion prophétique et religion rationnelle concourent au même but : le salut de l’âme, sa béatitude. Et, comme le signale l’avant-dernière proposition de l’Ethique, tant que nous ne jouissons pas de la béatitude, la fortitude religieuse demeure, contre vents et marées, notre arme première.

Pascal Sévérac et Ariel Suhamy : Spinoza (Ellipses 2008)
Modifié en dernier par Vanleers le 06 sept. 2013, 21:45, modifié 1 fois.

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Messagepar cess » 06 sept. 2013, 18:28

Bonjour Que sait-on

S'il s'agit maintenant d'expliciter une éventuelle idée du mystère , alors je me permets d'exprimer une interrogation sur le lien fait avec la Beauté..


En effet, au regard de ce j'ai compris de la synthèse spinoziste,considérant les deux affects déclinés la joie et la tristesse...la beauté ne serait finalement qu'une caractéristique -très subjective-formelle d'une chose extérieure que celle-ci soit grande, merveilleuse, mignonne,belle,impressionnante,admirable.....or il se trouve qu'on est toujours affecté de joie a l'idée de cette chose exterieure ....bref....on aime toujours ce qu'on trouve beau car l'amour n'est-il pas cette joie causée à l'idée d'une chose extérieure?
Et s'il est peu fait cas de la beauté par Spinoza,il semble très utile de la cultiver car source de joie pour l'individu spinoziste.Je ne vois alors pas le lien fait entre beauté et mystère
amicalement
Modifié en dernier par cess le 07 sept. 2013, 00:33, modifié 2 fois.

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Messagepar cess » 06 sept. 2013, 20:16

Bonjour Vanleers,

D'abord sachez que j'ai pris connaissances de vos messages et je rebondis bien tardivement sur




Le Taoïsme est une des plus anciennes versions chinoises de la genèse de l’homme et de son insertion dans le vital universel. Il ne prouve rien. Il ne démontre rien. C’est là sa force. Aux questionneurs qui voudraient savoir pourquoi il en est bien ainsi, sa réponse est simplement : par ceci. Parce que ce qui existe vraiment n’a besoin que de lumière pour apparaître. Il n’y a que ce qui n’existe pas qui ait besoin de preuve et de démonstration. L’illumination tient le rôle principal. Elle ne tombe pas sur l’intelligence, mais sur l’esprit. Il existe, bien entendu, des intellectuels taoïstes, ils sont sans intérêt. Ce qui vaut dans le Taoïsme, c’est le monde spirituel.


La Lumière ou l'illumination peut elle être si préalablement l'induction , la déduction , la représentation ou encore vision dans l'espace et enfin le plus intuitif et synthétique de tous : le raisonnement analogique (mais qui serait bien pauvre si les premiers ne l'avait pas nourri); n'ont pas oeuvré en leur temps? sans qu'il y est pour autant démonstration ?

De plus , je salue le texte sur religion /superstition. Les mots de quelqu'un d'autre que les siens parachevant des amorces de pensées....ou un monde caché qui se "désintimise"....c'est à dire qui se mettrait en lumière?

Peut-être la réflexion est-elle aussi une affaire de réflection ? :-)

mais il y a bien sûr La Lumière-Béatitude quand la vision globale immédiate advient.

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Messagepar Vanleers » 06 sept. 2013, 21:42

A cess

Vous réagissez à un extrait de l’Introduction à sa traduction du Tao Te King de Claude Larre et j’aimerais citer, car je le trouve beau et même poétique, le début de cette Introduction :

« Un homme seul avance à travers la ville. Il passe les temples, les monastères, les palais. Il passe devant les frontons des instituts et des académies où sophistes et pédants répandent leurs enseignements et activent leurs controverses. Il avance toujours et dépasse les ateliers où l’on assemble les chars et les machines agricoles.
Il a franchi la porte de l’enceinte de la capitale. Il marche dans la campagne. Là, s’écoule la vie naturelle des êtres rendus à eux-mêmes. Un soleil régulier tourne sur la terre qui produit sans se lasser, au rythme des saisons, au pas lent des animaux.
L’homme, qui est simplement vêtu et qui mange ce qu’il trouve, tient les propos candides qui naissent de son cœur naïf. Il ne critique personne et ne se plaint de rien. Il ne fait pas grand-chose : de petits travaux chez les paysans pour pouvoir subsister. Quand il a fini de parler, personne ne se souvient de ce qu’il a dit mais rien n’est plus ce qu’il était. Alors paraît la vanité du prince, l’ostentation de la Cour, l’avidité des marchands, l’hypocrisie des rites, la futilité des discoureurs, les contradictions des écoles, l’oppression du peuple.
Cet homme n’aime pas ce qui triomphe, ce qui s’étale, ce qui se donne à voir. Les Confucéens ne sont pas ses amis, les Légistes qui ont la peine de mort facile, non plus, l’exaltation des disciples de Mo tseu l’inquiète, les arguties des Logiciens le font rire. Les cérémonies dans les temples l’ennuient. On peut penser de lui ce qu’on voudra ; il n’y attache pas d’importance. On le traite de sceptique, de désabusé, de paresseux et de mauvais citoyen. Il est seul dans un monde dont il se passe volontiers et va son chemin, content d’avoir raison contre tout le monde. C’est un taoïste, un disciple de Laotseu, un admirateur de Tchouangtseu, un fervent du Livre de la Voie et de la Vertu.
Cet oriental, ce Chinois, c’est vous et c’est moi. Vous et moi, en de certains moments de conscience, quand l’étreinte du corps social se desserre, quand l’esprit en nous se met en vacance et prend congé des pensers familiers, quand le cœur désencombré de tout désir redevient disponible. Perdu pour la société, éperdu devant la nature, il est rendu à lui-même. Le funèbre en moins, c’est Valéry devant un cimetière aux environs de Sète. Aucun orgueil, aucun dédain, maître de soi-même, comme de l’univers.
Avant moi et après moi, en moi-même et au-delà existe ce qui existe et tout le reste qui n’est rien est sans importance. Ce qui existe fonde l’éphémère que je suis. Je n’ose pas dire que je possède l’existence. C’est l’Existence qui me possède. Traversé en permanence par l’influx qui fait être un homme entre le Ciel et la Terre, je m’abandonne à ce qui me fait être. Un moi provisoire et sans grande consistance est ce qu’on voit de moi et ce que je puis connaître de moi. Mais j’existe aussi là où ni moi ni personne ne peut atteindre, avec la consistance et la puissance du Ciel Terre dont l’étreinte fait vivre ce qui vit. Ces gens – les Taoïstes – que l’on prend à tort pour des asociaux, pour des individualistes incorrigibles, pour des adeptes du farniente intégral et pour des sceptiques désabusés sont des réalistes : ils refusent de se dissoudre dans l’inconscience imbécile de la société collectiviste chinoise menée par la vanité de ses princes. »

Que pensez-vous de ce texte, si loin et, pourtant, parfois si proche de l’Ethique ?

Bien à vous


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