Prémisses d'une philosophie spinoziste avec le désir d'une Raison selon SES affects

Questions et débats touchant à la nature et aux limites de la connaissance (gnoséologie et épistémologie) dans le cadre de la philosophie spinoziste.
moulin Andre
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Prémisses d'une philosophie spinoziste avec le désir d'une Raison selon SES affects

Messagepar moulin Andre » 19 mars 2018, 17:41

Bonjour

Je suis docteur en sociologie.

Mais être docteur en sociologie (thèse en sociologie du travail) n'explique en rien mon intérêt pour Spinoza et pour la philosophie en général.
Mon travail de thèse a exigé un gros travail philosophique préalable, ce qui m'a conduit, durant ma thèse, à faire un master 1 et 2 recherche en philosophie à Sorbonne Paris 1.
Mes premiers résultats de thèse m'on conduit, suite à de saines lectures de F. Lordon et A. Orléan, à mobiliser Spinoza pour expliciter des déterminations selon les affects.
Aussi, depuis la rentrée 2013 jusqu'à ce jour, je suis assez assidu aux séminaires de Chantal Jaquet et Frédéric Lordon.
C'est donc une recherche empirique qui m'a conduit à Spinoza et à sa "philosophie pratique".

Compte tenu de cet usage de Spinoza, j'ai le projet d'écriture d'une philosophie spinoziste qui mobiliserait tout le potentiel épistémologique de Spinoza,en particulier pour sciences humaines, mais sans reprendre toute son ontologie, même divine.

Une de mes thèses est que la Raison, comme toute chose, peut être désirée ou non, et que les prémisses de tout édifice logique et raisonnable procèdent aussi des affects. Dans la même veine, toute essence des choses est une essence construite par les uns selon leur entendement, leur raison ... et ceci est à percevoir, à comprendre, à élucider par d'autres.

Ci-dessous, un lien vers un résumé de 2 pages en anglais de ce que j'ai écrit.

https://drive.google.com/file/d/1gELzl1tAsA99GC_75qxFZBF2Jty6yamS/view?usp=sharing

Un texte en français construit à la manière de l'Ethique est également disponible. il est beaucoup moins complexe à comprendre que son modèle, même s'il y fait beaucoup référence, en particulier à E1.

Je serai heureux de pouvoir échanger avec vous sur ce projet, pour le faire nôtre.

Bien cordialement

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Henrique
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Re: Prémisses d'une philosophie spinoziste avec le désir d'une Raison selon SES affects

Messagepar Henrique » 31 mars 2018, 15:00

Bonjour et bienvenue,
J'ai pu consulter votre plan en anglais mais je n'ai pas pu trouver votre résumé en français.
Si je comprends bien, votre projet serait de garder les parties 2, 3 et 4 de l’Éthique en montrant comment on pourrait se passer de la partie 1 et sans doute en faisant l'économie de la cinquième.

Pourriez vous expliquer ce qui vous motive à procéder à une telle amputation ? Je suppose que vous pensez y trouver un avantage théorique voire pratique.

Par ailleurs, j'ai peut-être lu trop vite votre propos mais vous semblez faire de la vie affective le fondement de la raison, ce qui ferait de cette dernière un instrument purement arbitraire de tri entre les idées, au service d'affects particuliers, de même pour la vérité. N'est-ce pas la ruine du projet même de la philosophie ?
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Re: Prémisses d'une philosophie spinoziste avec le désir d'une Raison selon SES affects

Messagepar hokousai » 01 avr. 2018, 15:10

à Moulin André

Sur votre intention je partage globalement le point de vue de Henrique.
Votre attitude me fait penser à celle de Marx relativement à Hegel.
Mais bref de la relation de Marx à Hegel.

Quitte à mette en relation et à réactualiser Spinoza, je préfère la position de Maxime Rovere, lequel, sans le dire ou sans le voir, rapproche Spinoza de Fichte.(nolens volens) C'est audacieux FIchte lui même ne voyait de rapprochement possible .
http://www.leclanspinoza.com/social/lepassagealaction/

Ainsi
Rovère a écrit : Il n’y a donc pas chez Spinoza de science de l’être en tant qu’être, il y a seulement une conception de l’être en tant qu’il se conçoit. Par conséquent, c’est en déterminant comment l’être se conçoit (à savoir par l’intellect) que l’on accède à ce qui est (la réalité). En ce sens, la métaphysique de Spinoza se résorbe entièrement en une théorie de la connaissance, en ceci que l’être est précisément ce que le concept fait concevoir. Sur ces fondements, l’alternative entre l’idée et le réel est détruite. Spinoza ne réduit donc pas la métaphysique à n’être qu’une vue de l’Esprit ; il montre plutôt en quoi les vues de l’Esprit fondent et constituent la réalité même. La grande transformation réside en somme en une certaine situation de l’être : l’être, autrement dit la réalité, est défini(e) comme un certain rapport, qui a nécessairement son lieu dans une conscience, et n’est rien en dehors ou abstraction faite d’une conscience.


Rapprocher Spinoza de Fichte, ce serait une audace plus intéressante (à mon avis) que celle de Lordon.
Rovere a écrit :C’est pourquoi il me semble pouvoir conclure que, si un système philosophique est l’élaboration théorique de rapports qui permettent d’expliquer le monde, il n’y a pas de système de Spinoza. En effet, la philosophie n’est pas la production d’un monde théorique dans notre monde pratique. Ce serait inutile, mais ce serait surtout parfaitement impossible : parce que le monde n’est pas un objet, il n’y a tout simplement pas de théorie possible. Il n’y a que des pratiques.


Ce qui est très FIchtéen, du moins d'un Fichte tel qu'il est interprété actuellement.
( par Isabelle Thomas -Fogiel par exemple )
Modifié en dernier par hokousai le 03 avr. 2018, 14:06, modifié 1 fois.

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Re: Prémisses d'une philosophie spinoziste avec le désir d'une Raison selon SES affects

Messagepar Vanleers » 03 avr. 2018, 09:06

A moulin Andre

Reprenant ce qu’écrit Henrique, je dirais qu’on peut distinguer deux approches de l’Ethique.

Dans la première, considérant que, chez l’homme, tout est affectif (« Le désir est l’essence de l’homme »), on visera la vie bonne comme une vie où l’affectivité est active et non passive, rationnelle et non passionnelle, une vie où l’affectivité est commandée par la raison. Dans ce cas on privilégiera les parties II, III et IV de l’Ethique.

Dans la seconde, l’Ethique sera considérée comme une vision du monde (Weltanschauung) au sens qu’en donne Freud, en 1932, dans la trente-cinquième Conférence Sur une Weltanschauung :

« Une Weltanschauung est une construction intellectuelle qui résout de façon homogène tous les problèmes de notre existence à partir d’une hypothèse qui commande le tout, où par conséquent aucun problème ne reste ouvert et où tout ce à quoi nous nous intéressons trouve sa place déterminée. » 

La vision du monde de l’Ethique est fixée dès la partie I et même, pourrait-on dire, dès les huit définitions qui ouvrent cette partie, la suite ne faisant qu’expliciter et tirer les conséquences de ces définitions.
Cette vision du monde suffit : elle est béatifique, libératrice et salvatrice, pour reprendre les termes du début du scolie d’Ethique V 36.
Toutefois, la partie V de l’Ethique va au-delà de la « construction intellectuelle » de la partie I et la prolonge par la science intuitive qui met l’accent sur l’éternité de l’esprit et qui affecte davantage notre esprit comme Spinoza le note à la fin du même scolie.
Cette deuxième approche privilégie les parties I et V de l’Ethique.

moulin Andre
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Re: Prémisses d'une philosophie spinoziste avec le désir d'une Raison selon SES affects

Messagepar moulin Andre » 16 avr. 2018, 15:02

Bonjour Henrique, Hokousai et Vanleers

Je vous remercie pour vos réactions. Elles ne peuvent que m'aider à mettre de l'ordre dans mes idées.
Le début du résumé en anglais de ce que je propose, résumé structuré avec les titres des chapitres du texte en français, résume mon objectif : un usage plus aisé de (presque toute) la philosophie spinoziste y compris la première partie de l’Éthique. En remplaçant « Dieu » par « Univers », les propositions de E1 restent compréhensibles avec tous leurs sens et je les retiens presque toutes. Il n'y a que l'entendement de Dieu que je ne reprend pas dans la démonstration de E1-P17. Les concepts de substance, attributs et modes sont repris, ainsi que les idées de détermination et surtout de non finalisme (Appendice de E1). Je reprend donc les définitions, les propositions et l'appendice de E1. Plus loin dans mon texte, 3. partie, je reprend les 7 axiomes de E1 (cela est précisé dans le résumé en anglais) pour asseoir ma définition de la raison.

Mon texte est écrit de manière « géométrique », avec des définitions, des postulats et quelques propositions déduites de ces prémisses. De manière non systématique je souligne l'adéquation entre ce que j'écris et les propositions de Spinoza. La construction « géométrique » de nos 2 textes permet de supposer que les adéquations soulignées conduisent à admettre une adéquation globale entre nos 2 textes, y compris avec E5 que je mobilise pourtant assez peu, seulement E5-P23 sur l'éternité de quelque chose de l'esprit humain.

Dans mon texte, je remplace le mot « Dieu » par « Univers » (ou « nature »). Pourquoi ?
(1) Tout d'abord parce que les idées de Dieu aujourd'hui sont extrêmement variées et conflictuelles et que l'idée de Dieu de Spinoza n'est plus guère partagée, si tant est qu'elle l'ai été. Dans quelques remarques et dans une annexe dédiée je parle de l'idée de Dieu, de notre entendement de Dieu, comme Spinoza parlerait de n'importe quelle pensée ou idée conçue (E1-D3). En particulier, notre entendement de Dieu ne procède que d'une perception par ouï-dire … ce qui peut expliquer bien des choses quant aux passions que des idées de Dieu déchaînent.
(2) Mais surtout pour mieux insister sur ce qui me paraît le plus important : détermination de toute chose par toute chose mais ni finalisme, ni ontologie (Voir Rovere). De plus, tout finalisme nécessite une Raison permettant un projet, une fin, au moins une harmonie pré-établie. Ce non finalisme me permet d'écarter toute idée d'une raison ou entendement « suprême », qui, pour tout croyant (y compris Spinoza?) est forcément « de Dieu ».

Au regard des points (1) et (2), je renonce d'une certaine façon à affirmer que Dieu, avec tout ce qu'on est susceptible de lui attribuer dont un entendement « suprême » dont le nôtre ne serait qu'une partie, existe ou n'existe pas. Je renonce donc à avoir une idée d'un entendement ou d'une raison suprême, idée qui ne peut être qu'un postulat posé selon sa foi et non un concept construit sur des bases solides. A propos de la raison et de l'entendement, je m'en tiens à l'humain.

Il n'y a de raison et d'entendement qu'humain. C'est ce que je construit dans mon texte en partant donc de prémisses qui sont, j'espère, dans l'entendement de chacun, dont le vôtre. Comme pour Spinoza, la récusation des prémisses entraîne la récusation de tout l'édifice. L'acceptation des prémisses conduit à accepter tout ce qui s'ensuit tout en soulignant d'éventuelles incohérences au regard des prémisses.
Ma construction est fondée sur E1 et sur une anthropologie spinoziste.
De E1, j'en tire une vision du monde (Weltanschauung) (dans mon résumé en anglais : « as it is, without any idea of a “universal” reason or harmony, With determination of things only by other things of the universe, and that's all”), vision un peu frustrante car “détermination” ne veut pas dire qu'il y est une raison transcendante ou immanente “derrière” ou du moins une raison accessible à notre entendement. Une annexe de mon texte approfondit les difficultés d'entendement du fait de multiples déterminations, souvent accidentelles, aléatoires, non probabilisables.
Je décline déterminations, affections, affects de façon « géométrique » (4 types d'affections, 3 types d'affects). En particulier, toute « chose », de l’Étendue ou de la Pensée, peut être objet, ou non, de désir, de joie, de tristesse, d'acceptation, de révolte, etc... en particulier, « être sous la conduite de la raison ». Tout en remarquant qu'il y a plusieurs types de raison (celles fondées sur une axiomatique récursive (connaissance du 2. genre), celles fondées sur des « spiritualités » (connaissance plutôt du 3. genre), etc..), je m'en tiens surtout à la raison de Spinoza, celle utilisée pour construire l'édifice logique de l’Éthique, à savoir une raison mobilisant une axiomatique récursive (la plus à même pour considérer les causes et les conséquences). Je « démontre » que prémisses et arithmétique de tout édifice logique (3. partie de mon texte) procèdent en dernier ressort soit de ce qui est considéré comme « nécessité de la nature », soit des affects.
Les prémisses peuvent comporter des énoncés moraux (ex : dans les prémisses d'un édifice logique inspirant la construction d'un hôpital public ou privé, ces énoncés ne sont peut être pas les mêmes), mais ce sont des énoncés désirés.
Dans tous les écrits de Spinoza j'ai trouvé 34 citations (dont 12 dans E4) qui font explicitement un lien entre Raison et des énoncés exclusivement dans le même registre : « délivrer d'une commune misère », « biens communs », « salut commun », « intérêt d'autrui », « esprit de justice et charité ».
Je récuse ce lien. Ce n'est pas la raison qui conduit à adopter certains énoncés moraux, et n'importe quel énoncé moral, ex : « chacun pour Moi », peut être mis en œuvre sous la conduite de la raison.

Je ne vois pas pourquoi pousser l'anthropologie spinoziste et particulièrement le scolie de E3-P9 (« Il est donc établi par tout cela que nous ne faisons effort vers aucune chose, que nous ne la voulons, ne l’appétons ni ne la désirons, par-ce que nous jugeons qu’elle est bonne ; mais, au contraire, que nous jugeons qu’une chose est bonne, parce que nous faisons effort vers elle, que nous la voulons, l’appétons et la désirons. ») au bout de sa logique en disant donc que même la raison est un objet de désir (ou non) ruinerait tout projet philosophique, au contraire. Cela conduit à considérer de la même manière, avec la même importance, raison et affects.

moulin Andre
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Re: Prémisses d'une philosophie spinoziste avec le désir d'une Raison selon SES affects

Messagepar moulin Andre » 16 avr. 2018, 15:08

Bonjour

Ci-dessous le lien pour accéder à mon texte en français.

https://drive.google.com/open?id=1OGNOu ... 7xJtidUQde

Codialement
André Moulin

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Re: Prémisses d'une philosophie spinoziste avec le désir d'une Raison selon SES affects

Messagepar Henrique » 19 avr. 2018, 18:42

Merci pour ces précisions André. Concernant le rapport entre affects et raison, le débat sera à poursuivre je pense.

Mais plus fondamentalement pour l'heure, je comprends bien l'intérêt de remplacer le terme de Dieu chez Spinoza par un autre terme, moins connoté historiquement et plus audible dans la communauté scientifique actuelle, qui est loin d'être dénuée de tout préjugé. Rien n'oblige par ailleurs à respecter à la lettre le vocabulaire adopté par Spinoza pour comprendre sa pensée et la en partager les avantages. Mais cet intérêt est beaucoup plus pédagogique que théorique ; une fois qu'on a bien compris que Spinoza ne met rien d'autre derrière ses définitions que ce qu'il y met effectivement, on ne peut confondre le Dieu de l'Ethique et celui de la Bible, bien qu'ils ne soient pas non plus sans aucun rapport : il s'agit toujours de la puissance fondamentale dans la nature, mais chez Spinoza, c'est désigné précisément et adéquatement : l'étendue et la pensée ; dans la Bible, c'est surtout imaginé.

Moi-même cependant quand je parle de Spinoza à de jeunes esprits actuels, je préfère parler de Nature que de Dieu, ça évite certaines crispations. Mais dire qu'on pourrait se passer de l'entendement de la Nature autrement dit de la capacité à comprendre de la nature ou de Dieu, je ne suis pas d'accord, que ce soit du point de vue d'une compréhension de ce que serait le message essentiel de Spinoza que de celui de la vérité en général. Vous transformez il me semble de l'antihumanisme théorique de Spinoza en humanisme théorique, puisqu'il n'y aurait que l'homme qui pense dans votre perspective, ce qui revient à un contresens profond à l'égard du sens du spinozisme il me semble (Lordon lui-même ne me semble pas faire ce contresens). Et du point de vue de la vérité, il n'est plus possible aujourd'hui de penser comme à l'époque de Descartes que seul l'homme pense dans l'univers connu, la sentience des animaux non humains déjà reconnue par Spinoza - même s'il n'en tire pas les conséquences pratiques (l'humanisme pratique succède à l'antihumanisme théorique par le truchement de Hobbes), ne permet pas de penser que seul l'homme aurait pouvoir de former des idées et de les comprendre même si le langage articulé permet chez l'homme une pensée discursive à la fois beaucoup plus précise et souvent aussi plus confuse que ce qu'elle peut être chez l'animal non humain.

Plus fondamentalement, et par une coïncidence heureuse, je donne dans cet autre sujet quelques éléments pour comprendre pourquoi la pensée ne saurait être le propre de l'individu humain ou même non humain : viewtopic.php?f=13&p=23444
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Re: Prémisses d'une philosophie spinoziste avec le désir d'une Raison selon SES affects

Messagepar Vanleers » 19 avr. 2018, 22:35

A moulin Andre

Je pense qu’à vouloir remplacer systématiquement « Dieu » par « Univers », vous risquez d’avoir des difficultés pour aller là où Spinoza veut nous conduire « comme par la main », à savoir la béatitude (Ethique, début de la partie II).
Il est vrai que des commentateurs particulièrement avisés comme Ferdinand Alquié et, plus récemment, Pierre Macherey ont déclaré n’y être jamais arrivés.
En effet, pour comprendre intuitivement, c’est-à-dire rationnellement et affectivement à la fois, la proposition V 36, son corollaire et son scolie, il est préférable, à mon avis, de garder le mot « Dieu » (ou « Vie », comme le fait Bruno Giuliani dans Le bonheur avec Spinoza).
Car nous sommes arrivés au sommet de l’Ethique lorsque nous lisons, au début du scolie :
« Nous comprenons par-là clairement en quoi consiste notre salut, autrement dit béatitude, autrement dit Liberté, à savoir, dans un Amour constant et éternel envers Dieu, autrement dit dans l’Amour de Dieu envers les hommes. »

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Re: Prémisses d'une philosophie spinoziste avec le désir d'une Raison selon SES affects

Messagepar aldo » 30 avr. 2018, 11:07

Bonjour André,

N'ayant pas lu Spinoza, je n'ai rien à répondre quant à l'aspect "technique".
J'ai à témoigner plutôt.

D'abord que Spinoza, sans l'ambiguïté du mot "Dieu" (et ce qu'on peut lui attribuer), ça me semble une bonne idée, déjà au niveau pédagogique (mais j'ignore jusqu'où ça fait partie de vos préoccupations). Moi en tous cas, cet emploi fait partie des choses qui me rebutent. Mais ce n'est pas la seule. Et si j'ai bien compris, il semble que vous vouliez adopter une "forme géométrique"... or c'est justement la deuxième chose qui m'a (définitivement) rebutée !
J'adore la logique et ces sortes de choses, mais pas en philosophie. Bref j'imagine qu'il doit bien y avoir d'autres moyens de démocratiser Spinoza sans en passer par là... à moins que vous ne vouliez en quelque sorte "réécrire" l'Ethique, une fois donc débarrassée de l'ambiguïté en question ?
Bref, pourquoi pas une autre forme ?
Il me semble au moins avoir compris que Spinoza fait philosophiquement système : aussi n'y a-t-il pas d'autres façons de montrer au plus près la cohérence du-dit "système" sans passer par cette sorte forêt d'équivalences et autres renvois incessants ?
Et pour finir, je me demande bien si ce n'aurait pas été une forme de jeu pour Spinoza que d'écrire de façon qu'on ne puisse réfuter sa logique ? (mais peut-être que je délire : au fond et comme je le disais, je ne l'ai pas lu).

moulin Andre
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Re: Prémisses d'une philosophie spinoziste avec le désir d'une Raison selon SES affects

Messagepar moulin Andre » 02 mai 2018, 10:35

Bonjour

Merci à Enrique et à Aldo pour leurs commentaires qui m'obligent à un effort salutaire d’étayer mon propos.
Mes réponses sont sur les 3 points suivants :
suite au commentaire de Aldo, (1) rigueur du propos, sous forme « géométrique » au autre,
suite aux commentaires de Enrique, (2) entendement et intelligence autre qu'humaine et collective, (3) Félicité et béatitude.

Je rajoute un autre point, suite à une discussion sur un autre site : (4) Entendement de Dieu et finalisme ; Raison universelle ?

(1) Rigueur du propos, sous forme « géométrique » au autre
Tout propos philosophique se doit d'être rigoureux, et comprend un édifice, un ensemble d'idées cohérentes entre elles (Spinoza dit « adéquates »), avec des idées qui conduisent à d'autres idées. Il y a plusieurs façons d'assurer cette cohérence : une façon courante de faire, car plus facilement compréhensible par d'autres, est d'utiliser un raisonnement qui s'apparente à une axiomatique récursive, en particulier dans les sciences dures, car cette « méthode » est bien adaptée pour considérer et distinguer les causes et les effets . Mais comme je le souligne dans mon texte, d'autres cohérences existent, ex : une « spiritualité ».
De plus, cet édifice, cet ensembles d'idées cohérentes doit être accroché, amarré, fondé, à ou sur quelque chose. Dans les sciences dures, en mathématique et chez Spinoza, ce fondement est constitué de prémisses (postulats, axiomes, définitions). En toute rigueur ces prémisses sont arbitraires mais il vaut mieux, si on veut être compris et partagés, qu'elles soient acceptées par bien d'autres. C'est le cas lorsqu'elles se rapportent à « des nécessités de la nature ».
De nos jours, en philosophie et sciences humaines, les fondements reposent sur des auteurs si possible académiquement reconnus, sur leurs concepts si possible partagés, et on s'y tient.
Spinoza écrit donc sa philosophie comme un traité de géométrie au lieu de mobiliser explicitement Hobbes, Descartes, Machiavel et bien d'autres. Peut être qu'à l'époque il y avait une sorte d'émerveillement ou de mode vis à vis de la Raison « scientifique », Raison que bien des philosophes voulaient imposer en face de la Foi. Merci à eux.
L'effort de Spinoza à faire une philosophie « vraie » car « géométrique » est louable mais fort ambitieux. La géométrie d'Euclide repose sur quelques définitions et 5 postulats. L'édifice philosophique de Spinoza a un nombre invraisemblable de définitions, postulats, axiomes parfois peu compréhensibles. Le béotien s'y perd.
En particulier, ses prémisses comprennent une définition de Dieu qui n'est pas dans l'entendement de la plupart des croyants de l'époque et d'aujourd'hui, un « deus sive natura » immanent et non transcendant, sans finalisme, sans entendement suprême. C'est un motif de rejet pour bien des gens, dont Leibniz et d'autres à son époque.
Comme je l'écris dans l'introduction de mon texte, j'essaye de faire comme lui (Je suis de formation « matheuse ») mais en me limitant à une philosophie mobilisable dans les sciences « dures » et les sciences humaines. Mes prémisses sont beaucoup moins nombreuses, beaucoup plus simples et compréhensibles par tous.
Toutefois, je reprend les concepts essentiels de Spinoza : immanence, détermination mais non finalisme de l'Univers, dialectique « affections, affects et raison », imitation des affects et puissance de la multitude, libre-nécessité, entendement (selon le T.R.E.), etc... En particulier, je m'appuie sur les concepts de E1 … en remplaçant le vocable « Dieu » par « Univers ».
Enfin, plus loin dans mon propos ci-dessous, je récuse toute notion de Raison absolue à laquelle tout humain, « sous la conduite de la Raison » devrait adhérer : les raisons sont multiples.

(2) Entendement et intelligence autre qu'humaine et collective

Enrique écrit «  la pensée ne saurait être le propre de l'individu humain ou même non humain ».
Je suis tout à fait d'accord avec cette phrase. Dans mon texte, je mentionne la pensée des animaux mais sans insister car mon objectif est plutôt de mieux mobiliser Spinoza dans les sciences humaines et non dans l’éthologie.
Dans mon texte, je souligne également qu'une raison, un entendement, peut être construit sur un autre mode que « axiomatique récursive », même si ce mode de raisonnement est largement partagé notamment en mathématique et sciences dures, et y compris par Spinoza car très approprié pour appréhender clairement causes et effets.

Plus fondamentalement, je retiens le concept de « notions communes » de Spinoza pour appréhender des entendements collectifs, communs, ou comme écrit Enrique « entendement de la Nature » et je vais approfondir cela dans mon texte :
fondée sur des « notions communes » (cf aussi Walzer dans « critiques et sens commun »), les raisons humaines peuvent conduire à avoir des raisons communes et peut être, sur certains sujets, comme ceux des sciences « dures », à une Raison commune ou comme dit Walzer à un « entendement partagé » (shared understanding) qui nourrit et fait «avancer » la raison de chacun et la raison commune.
La dialectique affects-raison est à creuser non seulement au niveau de chacun mais aussi au niveau de groupes de toute sorte et ce en mobilisant l'imitation des affects et la puissance de la multitude... mais pas seulement. La philosophie de Spinoza permet d'embrasser toutes les possibilités d'accords : depuis les accords raisonnables à la Rawls ou à la Habermas, mais aussi la prise en compte des affects, comme chez I.M. Young, et également « l'illusion du consensus » que développe Chantal Mouffe. Par contre, ma conception de la raison conduit à réinterpréter E4-P35 (« Dans la mesure seulement où les humains vivent sous la conduite de la Raison, ils conviennent nécessairement toujours par nature. »). Certes, la raison est nécessaire (« dans la mesure seulement ») mais elle n'est pas suffisante.
Ces raisons ou intelligences collectives sont visibles, s'incarnent de multiples façons mais doivent toujours être prises en compte avec les affects : communautés scientifiques de diverses sciences « dures « ou « humaines », foule passionnée dans un stade ou dans la rue, entreprises, bref tout groupe social dont les affects et l'entendement sont « plus » que l'affect et l'entendement de chacun de ses membres, l'affect et l'entendement de chacun étant « partie » de l'affect et de l'entendement du groupe.

(3) Félicité et béatitude
Je dois reconnaître que la béatitude au regard de l'amour envers Dieu (Voir au début de la démonstration de E5-P42 : « La Béatitude consiste dans l’amour envers Dieu.. ») me laisse un peu perplexe. Par contre, je reprend volontiers E4- Appendice paragraphe IV : « C’est pourquoi, dans la vie, il est utile en premier lieu de perfectionner l’entendement, autrement dit la Raison, autant que nous le pouvons, et en cela seul consiste la souveraine félicité ou la béatitude de l’homme » et je reprend bien sur la suite de ce paragraphe en remplaçant le vocable « Dieu » par « Univers » : « Car la béatitude n’est rien d’autre que la satisfaction même de l'esprit, laquelle naît de la connaissance intuitive de l'Univers. Or perfectionner l’entendement n’est rien d’autre aussi que de comprendre l'Univers, et les attributs de l'Univers, et les actions qui suivent de la nécessité de l'Univers.
Toutefois, je pense que les causes de béatitude et plus généralement d'affects de joie sont propres à chacun. Que pour des scientifiques, des philosophes et plus généralement pour des humains ayant soif d'apprendre, de comprendre, l'entendement de toute chose soit cause de joie et de béatitude, je prend acte et c'est plutôt mon cas. Mais je connais beaucoup d'humains, pour qui j'ai beaucoup de respect et d'affection, qui n'ont pas cette soif là, ce désir là et dont les causes de béatitude sont autres, ex : relations aux autres, appartenance à un groupe, etc... et j'en prend aussi acte, sans une once de jugement.

De plus, les expressions du type « perfectionner l’entendement, autrement dit la Raison » peuvent conduire à penser qu'il y aurait un entendement ultime, suprême, « supérieur » à tout autre, bref « divin » pour un croyant, ce qui est en contradiction avec ce qu'écrit Spinoza dans le scolie de E1-P17.

(4) Entendement de Dieu et finalisme, Raison universelle ?
Ce qu'écrit Spinoza dans le scolie de E1-P17 à propos de ceux « qui pensent pouvoir démontrer qu’un entendement suprême et une libre volonté appartiennent à la nature de Dieu », et également dans l'appendice de E1 : «la Nature n’a aucune fin à elle prescrite, et que toutes les causes finales ne sont rien que des fictions humaines » laissent pourtant penser qu'il n'existe pas d'entendement, de raison « suprême » que chacun souhaiterait atteindre.
Mais la Raison de Spinoza conduit à certains énoncés moraux et pas à d'autres (ex dans scolie E3-P59 : Fermeté et générosité sous le « seul commandement de la Raison »). Cette Raison dicte les « bonnes mœurs » à respecter par tous (Dans le T.P., les 3 formes de pouvoir sont supposées s'exercer avec ces types d'énoncés moraux, avec soucis du bien commun, etc.... ce qui exclut toute révolte d'après Spinoza). Cette Raison a donc un caractère suprême, universel.
Cette Raison de Spinoza semble vraiment être absolue, unique, et cela me gêne vu d'aujourd'hui. En effet, la raison de Spinoza est mathématique et justement en mathématique il n'y a plus de raison mathématique unique, absolue. « La somme des angles d'un triangle est égale à 2 droits » n'est pas une vérité éternelle comme Spinoza l'écrit souvent. C'est un postulat. Tout ce que Spinoza écrit à propos de la raison en la nommant au singulier et avec une majuscule conduit à considérer une raison unique, absolue : « sous la conduite de la Raison » (toujours avec « R », 42 fois sur 42 dans la traduction de l’Éthique de Armand Guérinot et 15 fois sur 15 dans l'expression « commandement de la Raison »). Dans tous les écrits de Spinoza j'ai compté au moins 34 liens explicites entre Raison et des énoncés moraux du type « aide mutuelle » et « justice ».... et une opposition constante entre cette Raison et les passions poussant à des énoncés moraux contraires à ceux « commandés » par la Raison.

Pour moi, toute quête de raison, d'entendement, individuel ou collectif, ne saurait aboutir à la Raison, unique, dont chacun devrait être « sous la conduite » ou agir selon son « commandement » et déterminant en particulier des choix moraux. Les « raisons » sont pour moi irrémédiablement plurielles, poussées par les affects (ainsi, pour une raison fondée sur une axiomatique récursive, ce qui déjà est un choix poussé par les affects, le choix des prémisses et d'une arithmétique est également poussé, directement ou récursivement, par les affects : voir ma démonstration de la proposition 3-2).
Toute raison procède donc des affects, comme toute chose, et il y a de multiples raisons, de multiples édifices logiques, dont tous ceux qui s'incarnent dans des organisations, ex : multinationales comme Monsantos, hôpital public comme l'hôtel Dieu, etc..., organisations assez rationnelles et raisonnables mais avec des énoncés (moraux, objectifs, chartes de toute sorte, etc..) bien différents.....
Mes résultats de thèse en sociologie, fondés sur une enquête empirique, montrent également des salariés poussés par des affects, mais le plus souvent agissant sous la conduite de leur raison. La raison des uns, une majorité, a pour prémisses des énoncés du type « solidarité&justice sociale » et la raison des autres, une minorité, a pour prémisses des énoncés du type « chacun pour soi&mérite », un lien étant constaté entre certains affects (révolte ou acceptation-soumission) et certains énoncés. Mais il se trouve que le plus souvent cette raison minoritaire chez les salariés est celle dominante dans les sociétés privées, à savoir c'est sous la conduite de cette raison que ces sociétés déterminent leurs objectifs, sont organisées, fonctionnent.


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