Mental, Corps et temporalité.

Questions et débats touchant à la nature et aux limites de la connaissance (gnoséologie et épistémologie) dans le cadre de la philosophie spinoziste.
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Miam
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Mental, Corps et temporalité.

Messagepar Miam » 06 févr. 2007, 21:18

Je propose de revenir sur la différence entre éternité et durée dans la relation objective du « Mental, idée du Corps », telle qu’elle a été évoquée par Louisa sous le titre « essendi et esse ». J’y ai allégué une « dissymétrie temporelle » dans le Mental. Mais cela soulève une difficulté dont la résolution pourrait nous permettre de mieux saisir le rapport entre l’éternité et la durée.

Selon la Proposition 11 de la deuxième partie de l’Ethique :

« Ce qui constitue en premier l’être actuel du Mental humain n’est rien d’autre que l’idée d’une chose singulière existant en acte »

L’être d’un Mental, c’est l’essence d’un Mental contenue dans l’attribut pensée, dans la mesure où ce Mental est constitué de l’idée du Corps correspondant (« simultané ») dans l’attribut étendue. Aussi bien : le Mental de Louisa peut être dit « un être » puisqu’il est l’idée du Corps de Louisa. Aussi Louisa perçoit-elle toutes les affections de son Corps et les idées de ces affections (II 22), de sorte que l’être actuel de son Mental soit constitué de l’idée d’une chose singulière existant en acte, à savoir Louisa elle-même : Mental et Corps et tous les autres modes simultanés non perçus dans une infinité d’attributs. Le Mental de Mickey Mouse à l’inverse n’est pas un être parce qu’il n’est pas constitué de l’idée d’un dessin (le « Corps » de Mickey Mouse) mais bien plutôt de l’idée du Corps du concepteur de Mickey Mouse lorsqu’il est affecté au moment où il produit Mickey Mouse. ((1) Il y a bien un être du Mental de Mickey Mouse, mais il s’agit alors du Mental du dessin Mickey Mouse, non du personnage).

La Proposition 11 signifie que l’être actuel du Mental est constitué des idées des affections d’une chose singulière existant en acte, c’est à dire d’un Corps existant en acte (cf. en II 13d la référence à II 11). C’est qu’en effet : « Le Mental humain ne connaît le Corps humain lui-même et ne sait qu’il existe que par les idées des affections dont le Corps est affecté » (II 19)

L’être actuel du Mental n’est rien d’autre que l’essence actuelle du Mental. Spinoza use ici du terme d’« être » parce qu’on considère le Mental dans sa relation au Corps via ces « êtres objectifs » que sont les idées de Dieu. L’être actuel du Mental, c’est donc son essence, sa puissance, son conatus et, partant, la puissance et le conatus des modes correspondants dans une infinité d’attributs, dont celui du Corps de ce Mental. L’être actuel du Mental est donc constitué des idées des affections du Corps, c’est à dire des affects, selon des augmentations, diminutions et inflexions de puissance constituant la durée ou « continuation indéfinie de l’existence » (II D5) d’un Individu.

L’être actuel du Mental est constitué de l’idée d’une chose singulière existant en acte.
C’est ici que je remarque une dissymétrie. L’être actuel du Mental, c’est son être formel en tant qu’il dure ou persévère dans l’existence. C’est donc également son essence actuelle (son conatus). Or celle-ci, comme toute essence, est une « vérité éternelle » combien même elle dure dans l’existence. Donc une vérité éternelle est constituée de l’idée d’une chose singulière existant en acte. Par suite, puisque nous ne percevons notre Corps existant qu’au travers des idées de ses affections : l’être actuel du Mental est constitué des idées des affections d’un Corps existant en acte. Une « vérité éternelle » – l’être actuel du Mental – est cumulativement constituée par les idées successives des affections d’un Corps existant en acte. D’où la « dissymétrie temporelle » que je remarquai au sein même du Mental.

Si l’être actuel du Mental est constitué par les idées des affections du Corps, c’est qu’il n’y a pas d’être actuel du Mental « avant » qu’il y ait affection. Certes, tout ce qui advient à l’existence est aussitôt affecté. Mais qu’est ce qui advient et est affecté dans l’existence si l’être actuel est constitué dans cette même existence ? De quoi y a-t-il affection si ce qui est affecté (le Mental) est constitué de ses propres affections, à savoir les idées des affections du Corps ? Serait-ce l’être (ou de l’essence) du Mental ? On aboutit alors apparemment à un cercle : l’être du Mental est constitué des affections de l’être du Mental. Nous sommes tellement accoutumés à faire contenir l’existence par l’essence qu’il semble manquer une essence à partir de laquelle on passe à l’existence. Mais n’est-ce pas là confondre l’éternité « sans avant ni après » et la durée illimitée que de concevoir un être ou une essence qui précède son existence ?

L’être actuel du Mental est cumulativement constitué par les idées des affections du Corps. Il n’est pas constitué des idées des parties du Corps. Du reste « Le Mental humain n’enveloppe pas la connaissance adéquate des parties composant le Corps humain » (II 24). Dans le cas contraire, toutes les idées constituant le Mental seraient adéquates. Or, tout ce que peut faire le Mental, c’est s’efforcer de connaître les parties de son Corps à partir des idées objectives de ses affections, de ses affects.

Mais il semble alors y avoir une totale dissymétrie entre la constitution du Mental et celle du Corps. Car si l’être actuel du Mental est constitué par les idées des affections du Corps et non par les idées des parties du Corps, le Corps quant à lui est constitué par ses propres parties corporelles (cf. Lemmes). On ne voit plus alors comment la composition synthétique des parties du Mental pourrait être « parallèle » avec celle des parties du Corps.

Mis à mal par la constitution de « être actuel du Mental », le « parallélisme » est pourtant rétabli pour l’ « être formel du Mental ». L’être formel du Mental est contenu dans un attribut éternel où il participe « sans avant ni après » à la production d’une infinité d’autres modifications. L’être actuel du Mental, c’est précisément cet être formel en tant que, constitué des affects qu’il acquiert dans la durée, il persévère dans l’existence. Cet « être formel » est le fondement « éternel » qu’on cherchait pour éviter le « cercle » de l’auto-constitution de l’être actuel du Mental. Il est un mode de l’essence ou de la puissance infinie et éternelle de Dieu. L’être actuel et l’être formel du Mental sont donc une même chose, une même vérité éternelle : l’essence ou la puissance d’un mode du penser. Mais cette même puissance, l’être formel l’exprime « sans avant ni après » tandis que l’être actuel l’exprime dans la durée via les affects qui le constituent. Or, contrairement à son être actuel constitué des affects acquis dans l’existence, l’être formel du Mental est très « parallèlement » constitué des idées des parties du Corps.

II 15 : « L’idée qui constitue l’être formel du Mental humain n’est pas simple, mais composée d’un très grand nombre d’idées »

Démonstration : « L’idée qui constitue l’être formel du Mental humain est l’idée du Corps (Prop. 13) lequel (Post. 1) est composé d’un très grand nombre d’individus très composés. Or de chaque individu composant le Corps, une idée est nécessairement donnée en Dieu (Coroll. de la Prop. 8) ; donc (Prop. 7) l’idée du Corps humain est composée de ces très nombreuses idées des parties composantes. »

Cela ressemble furieusement à un coup de force. Pourquoi donc ce qui est parallèle dans l’éternité ne le serait-il plus dans la durée ? La question est d’autant plus difficile qu’elle renvoie à une éternité « sans avant ni après » encore plus inimaginable qu’une étendue infinie et indivisible. Y aurait-il « d’abord » un être formel constitué à l’instar du Corps et puis, sur ce patron, la succession des idées des affections du Corps existant en acte ? Cela paraît bien boiteux, d’autant que l’être actuel et l’être formel sont une même vérité éternelle considérée sous deux points de vue : l’un dans la production éternelle de l’attribut, l’autre comme ce qui persévère dans l’existence affective. Mais comment le Mental considéré « sub specie aeternitatis » peut-il être composé des idées des parties du Corps alors que ce même Mental est constitué des idées des affections du Corps « sub spece durationis » ?

Comme souvent, c’est le Corps qui donnera la réponse. Ce n’est pas un hasard si, entre la Proposition 11 (constitution de l’être actuel du Mental) et la Proposition 15 (composition de l’être formel du Mental), on trouve non seulement une « physique » de l’Individu (Lemmes), mais aussi ce qui en résulte, à savoir : l’aptitude du Corps à percevoir selon le nombre et la disposition de ses parties (Scolie de la proposition 13 et Proposition 14).

Un Corps (Un « Individu » dans les Lemmes) est défini par le rapport global de mouvement et de repos que ses parties se communiquent entre elles. L’affection d’un Corps est un changement dans les communications de mouvement de ses parties, pourvu qu’il soit soutenable par le rapport global.

Pourquoi y a-t-il changement dans la communication de mouvement d’une partie d’un Corps ? On pourrait répondre selon la composition infinitaire que formule le Scolie du Lemme 7 : parce qu’une partie de cette partie a elle-même changé ses communications de mouvement, etc… ad infinitum. Mais c’est oublier que Spinoza postule une « quasi continuelle régénérescence » du Corps (Postulat 4). Mieux, cette quasi régénérescence du Corps explique pourquoi le Mental humain ne connaît le Corps que par l’intermédiaire des idées d’affections (II 19 et démonstration). Ce postulat de la « régénération » s’appuie sur les Lemmes 4 et 5 qui concernent le remplacement et le changement de taille des parties. En outre, dans les Lettres, l’exemple de l’aveugle montre que l’on peut perdre des parties sans porter atteinte au rapport global. Ce que semble confirmer encore le Lemme 7 avec « cujus partes… infinitis modis variant ».

Pour qu’il y ait affection, il faut donc qu’à quelque niveau que ce soit une partie du Corps soit remplacée par une autre. Mais la partie d’un Corps est elle-même un Individu (Lemme 7), c’est à dire un Corps, une essence. Et il n’y a de choses que singulières. Par conséquent la partie remplaçante sera nécessairement d’une autre essence que celle qu’elle remplace. Je dis « d’une autre essence » et non « d’une autre nature », car comme le montre le Lemme 4 et ainsi que le lit Matheron, la nature concerne la fonction que la partie remplit au sein du Corps et non pas son essence intime (si bien qu’une nouvelle affection pourrait en libérer les potentialités bénéfiques ou délétères). En ce sens, donc, une affection est elle-même un Corps. C’est un mouvement, donc c’est un corps puisque tout corps est défini comme rapport de mouvement. Les affections sont des corps. Par suite, dans la réalité psycho-physique – la seule que nous percevons – il n’y a que des affects, c’est à dire des choses singulières qui sont à la fois Mental et Corps..

Par ailleurs, le Corps est plus ou moins « apte à affecter et à être affecté » (II 14) ou à percevoir « plus distinctement » (II 13s aussi IV 38) selon « la manière dont il est disposé ». Il s’agit bien d’une « puissance d’imaginer » (II 40s1) qui dépend du nombre de parties qui composent synthétiquement l’Individu. Comme la partie d’un Corps est elle-même un corps et donc un rapport de mouvement, elle est également une « aptitude » à telle ou telle action (voir aussi Lemmes 6 et 7). Comme l’a lu Zourabichvili, la partie d’un Individu est une de ses propriétés. « Affecter et être affecter » (II 14) c’est avoir telle aptitude à percevoir telle affection mais également à agir sur l’extérieur conçu « plus distinctement » en fonction de cette aptitude.

« Je dis cependant en général que plus un Corps st apte comparativement aux autres à agir et à pâtir de plusieurs façons à la fois, plus le mental de ce Corps est apte comparativement aux autres à percevoir plusieurs choses à la fois et plus les actions d’un corps dépendent de lui seul et moins il y a d’autres corps qui concourent avec lui dans l’action, plus le mental de ce corps est apte à connaître plus distinctement » (II 13s)

« Le Mental humain est apte à percevoir un très grand nombre de choses et d’autant plus que son corps peut être disposé d’un grand nombre de manières » (II 14)

Ou encore :

« …le Mental humain pourra imaginer distinctement à la fois autant de corps qu’il y a d’images pouvant être formées à la fois dans son propre Corps. » (II 40s1)

On retrouve du reste « aptior » dans le Corollaire de II 39, au sujet des « propres communs » dont les idées sont des « notions communes » :

« Il suit de là que le Mental est d’autant plus apte à percevoir adéquatement plusieurs choses que son Corps a plus de choses communes (communia) avec d’autres corps »

Un individu sera d’autant plus puissant qu’il sera plus complexe selon la disposition et le nombre de ses parties. L’aptitude à affecter et à être affecté dépend du nombre des parties. Par conséquent, c’est par l’intermédiaire de ses parties qu’un Corps est toujours affecté. Plus il a de parties, plus il a d’aptitude à être affecté (et à affecter). On voit alors que l’affection du Corps et la partie du Corps sont une seule et même chose. Une affection est le remplacement, la suppression ou l’addition d’une partie du Corps qui « se régénère continuellement » (Lemme 4). Comme tout corps est un mouvement, le seul fait de bouger est en lui même le remplacement d'une partie du Corps par une autre (Lemme 6).

Par conséquent, lorsque le Mental perçoit une affection du Corps, il perçoit le remplacement d’une de ses parties. Mais, quoiqu’il perçoive toutes les affections (II 12), quoiqu’il perçoive par suite toutes ses parties (II 15), il ne connaît pas pour autant adéquatement ces affections-parties. La Proposition 15 énonce que le Mental est composé des idées des parties du Corps. Non qu’il possède les idées adéquates des parties du Corps. Cela contredirait II 24. Le Mental perçoit ses parties-affections. Mais il ne connaît pas plus les causes de ses affections qu’il ne connaît ses parties en tant que parties, c’est à dire leur essence sous la forme d’un rapport de mouvement. Lorsqu’il conçoit confusément, le Mental perçoit ses parties mais ne les agit pas, méconnaît leurs aptitudes et, par suite ne sera pas la cause adéquate de ses affections.

C’est donc une même chose de dire que dans l’éternité « l’être formel du Mental » est composé des idées des parties du Corps (II 15) et de dire que « l’être actuel du Mental » est constitué dans la durée par les idées des affections du Corps (II 11). La différence entre ces deux notions n’est que « temporelle ». La composition de l’ « être formel », c’est la constitution de l’ « être actuel » considérée « sub specie aeternitatis ». Non pas que l’être formel vienne « avant » la constitution de l’être actuel : dans l’éternité, il n’y a ni avant ni après et jamais chez Spinoza l’essence n’est tenue pour une existence possible. Il faut remarquer que nulle part la Démonstration de la Proposition 15 ne suggère qu’il y aurait un nombre déterminé de parties du Corps « avant » que ce Corps soit affecté dans l’existence.

L’argument repose sur la nécessité qu’il y ait une idée de cette partie (Coroll. de la Proposition 8) et le seul « parallélisme » (Proposition 7). Elle affirme seulement qu’à chaque partie (affection) du Corps il y a une idée dans le Mental. Elle n’exclut pas que ce nombre puisse changer, comme il apparaît à partir des Lemmes. Elle n’affirme donc rien de plus que la Proposition 11. Mais tandis qu’elle allègue seulement le « parallélisme », la Proposition 11 doit introduire ce parallélisme dans le Mental lui même. Ce sera un parallélisme entre la puissance de penser les affections dans l’existence et la puissance d’agir du Mental et du Corps dans un attribut éternel. Un parallélisme entre la durée de son existence et l’éternité de son essence. Le parallélisme des essences peut ainsi être reconduit pour les existences (« Le Mental enveloppe l’existence actuelle du Corps » (III 1s)) et être posé dans l’être grâce à la double relation (formelle et objective) du Mental et du Corps. Pour cela, il fallait bien passer par cette dissymétrie temporelle dans la constitution du Mental.

Miam

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