La place de la conscience dans l'Ethique

Questions et débats touchant à la doctrine spinoziste de la nature humaine, de ses limites et de sa puissance.
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La place de la conscience dans l'Ethique

Messagepar Vanleers » 08 déc. 2014, 14:37

Nous proposons de réfléchir à la question de la place de la conscience dans l'Ethique.
Comment est-elle définie et, surtout, quel rôle joue-t-elle dans le processus qui doit « nous conduire comme par la main à la connaissance de l’Esprit humain et de sa suprême béatitude » (E II préface)
La question de la conscience humaine a déjà été abordée sommairement dans un fil initié par Lechat en :

viewtopic.php?f=16&t=1529&start=40

Pour commencer, et parce que l’ouvrage de Sylvain Zac est aujourd’hui épuisé, nous citerons assez longuement « L’idée de vie dans la philosophie de Spinoza – PUF 1963).
Dans ce message, et dans le suivant, nous nous bornerons à donner un extrait tiré de la conclusion de l’ouvrage dans lequel S. Zac confronte Spinoza à Husserl.

« Juif excommunié de la communauté juive, homme malade et pauvre, resté étranger parmi les chrétiens, persécuté par toutes les églises, Spinoza connaît l’inquiétude, qui, chez beaucoup, est ferment de vie religieuse. Mais, philosophe convaincu que la vérité régente toutes les valeurs, il refuse de s’accrocher à n’importe quel credo. Le vrai salut est solidaire de la connaissance vraie.
D’où ce problème : étant donné ce qui est le vrai monde et la vraie place de l’homme dans ce monde, y a-t-il une voie, si ardue qu’elle soit, pour accéder au vrai salut ?
Si les physiciens se bornent à décrire les lois nécessaires qui gouvernent les choses, le philosophe, soucieux de son salut par la connaissance vraie, doit aller plus loin et se demander quelle est la structure de l’Etre compatible avec la nouvelle physique.
Inutile de procéder à une déduction globale des choses, étant donné le but poursuivi. Comment d’ailleurs le philosophe pourrait-il effectuer ce que le physicien ne saurait faire. Spinoza reconnaît les limites de la connaissance humaine, mais pour savoir quels sont les moyens les plus sûrs que nous pouvons employer en vue de la conservation de notre propre être, est-il nécessaire de tout connaître ? Il suffit de décrire la nature de notre propre essence dans ses relations avec les autres essences, d’une part, et avec l’essence de l’Etre, d’autre part.
Aussi, malgré la forme mathématique que Spinoza utilise, on peut dire qu’il procède à une « phénoménologie de l’Etre ». » (p. 261)

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Re: La place de la conscience dans l'Ethique

Messagepar Vanleers » 08 déc. 2014, 14:38

Poursuivons la lecture.

« Le mot « phénoménologie » ne doit pas donner lieu à des méprises. La notion de phénomène n’a de sens que dans une philosophie du cogito qui veut atteindre le donné tel qu’il se manifeste à la conscience et pour la conscience. La phénoménologie de Husserl pousse jusqu’au bout les conséquences du cogito : le monde n’est rien d’autre que le pôle ou la totalité des pôles intentionnels des vécus constituant le sujet. On a pu formuler le problème de Husserl de la façon suivante : quel est le sens possible de l’être en soi de ce monde, vu que le monde puise son être dans ma conscience ? Nous avons vu pourquoi Spinoza ne se rallie pas à une philosophie du cogito : la conscience et la raison sont des parties de la nature. Spinoza est un dogmatique : les problèmes de l’existence du monde extérieur et du sens de cette existence lui auraient paru eux-mêmes dépourvus de sens : il y a de l’être ; il y a des choses ; il y a parmi des choses des êtres humains, pourvus d’une réalité corporelle, qui pensent.
Mais en s’inspirant de certains textes de Husserl, on emploie aussi le mot « phénoménologie » pour désigner une méthode philosophique, qui exclut toute déduction et construction et se propose de décrire les choses telles qu’elles se montrent elles-mêmes, la certitude étant « la possession de l’Etre en lui-même ».
C’est en prenant le mot dans ce deuxième sens qu’on peut dire qu’il y a, chez Spinoza, une « phénoménologie de l’Etre ».
Il s’agit cependant d’apporter deux précisions.
1) Ce n’est pas le discours que le philosophe articule et opère qui suit les articulations de l’Etre. La forme – nous l’avons vu – est, chez Spinoza, comme l’a remarqué déjà Hegel, extérieure au contenu. L’être se décrit lui-même en se pensant dans l’esprit du philosophe.
2) D’autre part, ce que Husserl appelle dans la Krisis « l’ontologie de la Lebenswelt » tend à devenir chez certains de ses disciples, une phénoménologie de l’existence concrète qui vire souvent dans une « philosophie de l’irraison ». Spinoza, au contraire, part de cette idée que la raison humaine est une partie de la nature et que la structure de l’être est rationnelle. La philosophie est chez lui, comme chez Husserl, une science rigoureuse. Seulement, tandis que, chez Husserl, la phénoménologie est description d’un ensemble d’implications et de corrélations intentionnelles – ce qui exige toujours une référence à une conscience donatrice de sens –, la philosophie de Spinoza se présente comme une description des corrélations et des implications des essences des choses elles-mêmes dans leur aspect à la fois logique et dynamique. L’idée même de l’intentionnalité est étrangère à une philosophie comme celle de Spinoza, car, comme nous l’avons vu, l « essence objective » est, en un sens, identique à l’« essence formelle ». C’est la même essence en tant qu’elle est connue. » (pp. 261-263)

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Re: La place de la conscience dans l'Ethique

Messagepar Vanleers » 08 déc. 2014, 15:34

Deux remarques, d’abord, sur le texte de Sylvain Zac.

1) S. Zac parle des « moyens les plus sûrs que nous pouvons employer en vue de la conservation de notre propre être »
L’expression « conserver son être » a été explicitée par une citation de Pascal Sévérac (message du 06/12/2014) en :

viewtopic.php?f=11&t=1532&start=30

Elle est centrale dans la proposition E IV 20 :

« Plus chacun s’efforce de rechercher son utile, c’est-à-dire de conserver son être, et le peut, plus il est doté de vertu ; et au contraire, en tant que chacun néglige son utile, c’est-à-dire, de conserver son être, en cela il est impuissant. »

2) S. Zac écrit : « L’être se décrit lui-même en se pensant dans l’esprit du philosophe. ». Il l’a déjà dit auparavant :

« L’idée fondamentale de Spinoza est que ce n’est pas l’esprit qui explique. C’est l’Etre qui s’explique lui-même en se déployant. Il s’explique lui-même, comme il se pense lui-même. » (p. 259)

C’est la même idée qu’exprime Bernard Vandewalle :

« La pensée et la connaissance ne sont donc en rien l’œuvre d’un sujet, comme si elles étaient de nature subjective, mais elles coïncident avec un processus immanent au réel lui-même. Et c’est ce processus de production du réel dans la productivité infinie de la substance que décrit la première partie de l’Ethique. Il n’y a ni fondement subjectif, ni sujet de la connaissance, puisque l’entendement n’est pas le pouvoir d’un sujet mais la propriété de la Pensée comme attribut infini de la substance ou bien comme mode infini de l’entendement de Dieu. Les premières propositions de l’Ethique font assister à l’autoproduction du réel dans l’affirmation absolue de la substance infinie. » (« Spinoza et la médecine » – L’Harmattan 2011, p. 9)

Nous voyons déjà que la Substance s’autoproduisant selon tous ses attributs (avec, notamment, identité entre « essence objective » et « essence formelle »), il n’est nul besoin de faire appel à une conscience intentionnelle et donatrice de sens pour fonder la connaissance.

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Re: La place de la conscience dans l'Ethique

Messagepar Vanleers » 08 déc. 2014, 16:29

Pour caractériser la conception de la conscience selon Spinoza, voyons à quoi elle s’oppose.
Elle s’oppose, écrit Sylvain Zac, à la conception de la conscience selon les philosophies du cogito. Il écrit :

« On peut dire, en effet, que, dans les grandes philosophies du cogito, la conscience comporte les propriétés suivantes :

a) Elle est centrée sur le « Je ». Ego cogito, dit Descartes. « Le je pense doit pouvoir accompagner toutes mes représentations », dit Kant. Bien que la conscience soit toujours, selon Husserl, conscience de…, il affirme en même temps que le cogitatum est immanent au cogito et ne se sépare pas de lui.

b) Réfléchie à quelque degré, elle implique un repliement de la pensée sur elle-même. Faut-il dire que la réflexion, forme la plus haute de la conscience, suppose la division du moi en un moi supérieur, le Je des actes de réflexion, et en un moi inférieur sur lequel le Je réfléchit ? Les philosophes du cogito ne sont pas d’accord là-dessus. Mais, en tout cas, ils admettent tous que la réflexion implique, d’une part, la distinction d’un sujet qui réfléchit et d’un objet sur lequel on réfléchit et, d’autre part, un effort d’initiative en vertu duquel la réflexion peut toujours être renouvelée, réopérée.

c) Elle n’est pas du monde. Juge du monde, selon Descartes, principe d’objectivation, condition de la constitution de l’expérience, selon Kant ; réceptive aussi bien que constituante, chez Husserl : en tout cas une philosophie de la conscience se refuse de naturaliser la conscience. La conscience est cogitatio de part en part et ce qui comprend la nature n’est pas compris dans la nature.

d) Elle est, enfin, séparée de la vie et s’y oppose même. Etre conscient, l’homme n’est pas lié à ses instincts et à son environnement ; pouvant dire non à la « sphère vitale », capable de s’évader de sa réalité biologique à chaque instant, l’homme est, pour employer une expression de Scheler, un « ascète de la vie ». » (pp. 121-122)

Nous verrons dans le prochain message comment Spinoza s’oppose à cette conception de la conscience.

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Re: La place de la conscience dans l'Ethique

Messagepar Vanleers » 08 déc. 2014, 20:48

Spinoza s’oppose, point par point, à la conception de la conscience selon les philosophies du cogito. Nous nous limiterons à résumer les arguments de Sylvain Zac (pp. 122-128)

a) La conscience n’est pas centrée sur le Je.

Spinoza ne part pas du « je pense ». L’âme n’est pas une substance pensante mais un système d’idées, modes de l’attribut de la pensée, déterminé nécessairement par les lois de la Nature pensante. Le « je » n’a de sens pour l’homme que dans la mesure où, ignorant des causes qui le font agir, il a l’illusion d’être la source première de ses pensées et de ses actes.
L’identité du moi ne s’explique pas par l’unité d’un « Je », substance dont les idées seraient les modifications, mais par l’identité de l’essence du corps, qui, malgré toutes ses transformations au cours de son existence temporelle, reste le même et se définit toujours par un rapport déterminé de mouvement et de repos.

b) La conscience est réfléchie, mais elle n’implique pas la distinction d’un sujet qui a conscience et de ce dont il a conscience.

Les propositions E II 20 à 22 conduisent à définir la conscience comme idée de l’idée. Mais l’idée de l’idée et l’idée dont elle est l’idée expriment la même réalité. L’idée ne précède l’idée de l’idée ni chronologiquement, ni logiquement, ni ontologiquement. Il est dans sa nature d’être consciente. C’est pourquoi Spinoza fait intervenir dans la description de la conscience non pas la distinction du sujet et de l’objet, mais la distinction de l’« essence formelle » et de l’« essence objective ».
L’idée de Pierre est l’« essence objective » de Pierre, l’essence de Pierre, en tant qu’elle est comprise dans l’attribut de la pensée ; son « essence formelle » est son corps défini par un rapport déterminé de mouvement et de repos. Mais cette idée est, à son tour, une « essence formelle » dont l’idée de l’idée est l’« essence objective » et ainsi indéfiniment. Or, qu’il s’agisse de l’essence corporelle de Pierre, de l’idée de son corps ou, enfin, de l’idée de l’idée, on se trouve exactement en présence d’un même individu exprimé de façons différentes.

c) La conscience est du monde.

Il n’y a pas deux secteurs, la conscience et la nature. La conscience que Dieu a de lui-même appartient à la nature naturée ; la Nature se dévoile à elle-même telle qu’elle est. L’âme, ainsi que la conscience qui l’accompagne, est une partie du monde.

d) La conscience ne s’oppose pas à la vie mais elle est vivante.

Les idées sont des réalités singulières ; il y a en elles, comme dans toute chose singulière, un pouvoir de se poser dans l’être, de s’affirmer.
Ce qui est vrai de l’idée est vrai de l’idée de l’idée, c’est-à-dire de la conscience.

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Re: La place de la conscience dans l'Ethique

Messagepar Vanleers » 09 déc. 2014, 16:45

Bien que sa philosophie ne soit pas une philosophie du cogito, Spinoza met en valeur la conscience à la fin de l’Ethique en insistant sur la conscience de soi, de Dieu et des choses : trois fois dans le scolie d’E V 39 et une fois dans celui d’E V 42.
Comment comprendre cette mise en valeur de la conscience à la fin de l’ouvrage ?
Sylvain Zac écrit :

« La conscience de soi, loin d’être, comme chez Descartes, au point de départ de la réflexion philosophique, suppose, au contraire, un long détour.
La conscience adéquate de soi-même est, en effet, connaissance intuitive de soi-même ou, plus précisément, connaissance adéquate de notre essence singulière dans sa relation immédiate avec l’essence de Dieu, accompagnée de l’idée de cette union. Je ne puis me connaître qu’en relation avec l’Etre où je vis éternellement. La conscience de soi-même est nécessairement aussi conscience de Dieu, conscience de soi-même en Dieu et par Dieu. » (p. 137)

Après avoir rappelé que « la connaissance de Dieu suppose le détour de la connaissance des choses, S. Zac ajoute :

« Mais, inversement, la conscience adéquate de soi, conscience du conatus qui nous définit en propre, est, en même temps, conscience des choses car, dans la mesure où je saisis mon corps sous l’espèce de l’éternité, je conçois également que toutes les choses, bien que périssables, lorsque j’en ai une connaissance imaginative, sont et vivent en Dieu comme moi-même. » (ibid.)

Cette conscience des choses fait l’objet de la précision suivante :

« Au niveau de la connaissance intuitive, je saisis mon corps, dans ce qu’il est authentiquement lui-même, uniquement dans ce qu’il y a en lui d’actif, en tant que la vie de Dieu s’exprime en lui à part des autres corps. Mais, justement pour cette raison, je saisis aussi les autres choses dans ce qu’il y a en elles d’actif et de vivant. Concevoir l’union de notre essence singulière et finie avec l’essence infinie de Dieu, c’est précisément concevoir que l’essence de Dieu s’exprime aussi à des degrés différents dans toutes les autres choses. » (p. 138)

Pas de conscience adéquate de soi sans conscience de Dieu et des choses.
C’est ce qu’écrit également Pascal Sévérac, ce que nous verrons dans un prochain message.

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Re: La place de la conscience dans l'Ethique

Messagepar Vanleers » 10 déc. 2014, 09:52

Avant d’en venir à Pascal Sévérac, citons Faun qui répond à une question de Benoit_Careil :

« Existe-t-il un MOI ou un JE chez Spinoza? une personnalité, un quelque chose qui serait nous, invariable qui permettrait de distinguer ce qui nous influence de ce qui est influencé, ce qui pense de ce qui est pensé, ce qui sent du senti, etc. »

Voir le fil « Le moi » en :

http://www.spinozaetnous.org/ftopicp-5470.html

La réponse de Faun est la suivante :

« La question admet différentes réponses selon que l'on se place du point de vue de tel ou tel genre de connaissance selon Spinoza.
Au premier genre de connaissance, le moi est une idée confuse et partielle, et le lieu de toutes les passions : l'orgueil, la crainte, l'ambition etc. C'est sans doute une illusion, un fantasme vague, car l'esprit ne se connait pas lui-même ni son corps à ce niveau de connaissance, il s'imagine plus qu'il ne se comprend, et il n'a pas conscience des causes qui font qu'il éprouve tel ou tel sentiment.
Au second genre de connaissance tout ce passe en effet comme dans la philosophie orientale citée par Henrique : le moi disparaît, tout ce qui est mien est à tous et tout ce qui est à tous est mien, l'homme vit dans ce genre de connaissance en tant que partie d'un tout et non plus en tant que totalité confuse comme dans le premier genre. Là les passions disparaissent elles aussi, au profit des idées adéquates qui ne nous affectent pas, et l'intellect se déploie en nous comme il se déploie dans l'univers infini, immuable.
Cependant, comme le dit Amstel, tout change avec le troisième genre de connaissance, car alors le moi est perçu comme essence singulière, différente de toutes les autres, et cette nature, en tant qu'elle est une partie de l'univers, est unique et ne se fond pas dans l'indéterminé du second genre. Mais cette idée n'est plus isolée du reste du monde comme dans le premier genre, elle n'est plus une chose obscure contenue dans un univers encore plus obscur, affectée de passions tristes et joyeuses, mais une structure claire, lumineuse. Ce moi qui se définit par le seul intellect ne se confond cependant pas, comme dans le second genre, avec la Nature entière, mais il constitue une partie vivante et singulière de l'intellect, et il est encore une modification, modifiée et modifiante.
On se trouve alors dans le triangle mystique dont parle Spinoza dans la cinquième partie, par exemple dans les scolies des propositions 39 et 42 : moi, Dieu, et les choses, traversé par l'Amour intellectuel de Dieu qui va de moi à Dieu, de Dieu aux choses, des choses à moi, de moi aux choses, des choses à Dieu, de Dieu à moi, etc. »

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Re: La place de la conscience dans l'Ethique

Messagepar Vanleers » 10 déc. 2014, 14:55

La conscience de soi, telle qu’elle apparaît, à la fin de l’Ethique, comme élément de la conscience de soi, de Dieu et des choses, est la conscience de son essence singulière, ce qu’a noté Faun dans l’extrait cité dans le précédent message.
Il est remarquable de constater que nous n’avons conscience du caractère singulier de notre essence qu’en ayant simultanément conscience de la singularité des essences des autres choses.
C’est ce qu’écrit Pascal Sévérac (Spinoza. Union et Désunion – Vrin 2011) :

« […] on ne pourra parler d’amour intellectuel de la Nature tout entière que si on ne réduit pas ce sentiment à une simple effusion du moi, et partant à une confusion de soi en elle : cet amour est en même temps une pratique de la singularisation (penser par soi-même, agir par soi-même) sans coupure avec les autres. Aimer intellectuellement Dieu, c’est faire cause commune avec l’autre, c’est être affecté, à travers la singularité de l’autre, par cette communauté qui me permet de me singulariser ; l’amour intellectuel de Dieu, c’est-à-dire de la Nature en l’infinité de ses expressions, est l’expérience et la compréhension du lien par lequel nous entrons en convenance, et en connivence, avec tout autre : pratique d’une science intuitive qui consiste simplement (mais très difficilement) à saisir, à partir de son union en Dieu, la positivité singulière de chaque chose. L’union éternelle avec Dieu est en ce sens union éternelle avec soi et les autres : « conscience de soi, de Dieu et des autres », dit la cinquième partie de l’Ethique, c’est-à-dire amour de Dieu comme milieu entre soi et les autres, milieu non qui nous partage, mais que nous partageons. » (p. 257)

Est-il très difficile de saisir, à partir de notre union en Dieu, la positivité singulière de chaque chose, y compris la nôtre ?
Il semble au contraire que ça soit facile et qu’il suffise de considérer que chaque chose est une singularité dont la connaissance échappe à la connaissance par notions communes.
Reconnaître, joyeusement, la singularité des autres engendre la joie de se reconnaître soi-même comme singularité en Dieu (d’en être conscient).
Cette joie, c’est celle que Spinoza définit en E IV 52 comme acquiescentia in se ipso et qui devient mentis acquiescentia en E V 27.

Comme l’écrit Spinoza dans le scolie d’E V 42, alors que l’ignorant « dès qu’il cesse de pâtir, aussitôt il cesse aussi d’être », le sage « ne cesse jamais d’être ». Mais, commente P. Sévérac :

« Etonnant propos, si l’on songe que toute l’éthique spinoziste nous convie à cesser de pâtir.
Mais encore faut-il saisir ce que signifie cesser de pâtir : non pas espérer ne plus avoir d’idées inadéquates, ne plus ressentir d’affects mauvais, mais travailler à les comprendre, et jouir de la béatitude pour les repousser. Ce n’est pas d’un combat frontal contre ses peines intérieures et des ennemis extérieurs que nous sortirons jamais vainqueurs – bien au contraire, nous ne les ferons que davantage exister. […] L’éthique spinoziste nous invite plutôt, par ce qui nous reste toujours de puissance, à subvertir nos affects de l’intérieur et à modifier ainsi, progressivement, notre rapport aux autres. Mais ce faisant, nous cessons d’être passivement unis à eux : nos unions passionnelles, dans le rapport imaginaire, et bien souvent obsessionnel, que nous entretenons avec nous-mêmes et avec eux, peuvent être brisées par l’affirmation de nos unions réelles, celles que Spinoza nomme intellectuelles, sages ou libres. » (pp. 257-258)

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Re: La place de la conscience dans l'Ethique

Messagepar Vanleers » 11 déc. 2014, 17:37

Chantal Jaquet s’interroge sur le statut de la conscience dans l’Ethique (Les expressions de la puissance d’agir chez Spinoza – Publications de la Sorbonne 2005).
Elle distingue trois étapes.

1) « La condition première de l’homme en effet n’est pas l’inconscience totale. Spinoza part du principe que « les hommes naissent tous ignorants des causes des choses et qu’ils ont tous l’appétit de chercher ce qui leur est utile, chose dont ils ont conscience » (E I App.) Or c’est de là précisément que vient le malheur. Si l’homme qui naît ignorant des causes des choses était totalement inconscient de lui-même, il n’échafauderait pas ce système anthropomorphique où il fait délirer la nature avec lui. Ainsi la forme primitive sous laquelle la conscience se manifeste au départ apparaît pire que l’inconscience. Loin d’être cette lanterne qui éclaire le moi, le monde et Dieu, la conscience est tout d’abord ce qui obscurcit l’esprit et l’enferme dans un carcan de préjugés qui finissent par former un système. Au lieu d’être pure transparence de l’esprit à lui-même, elle se présente comme une perception confuse, comme une source d’illusions. » (pp. 120-121)

2) « […] il faut remarquer que Spinoza élabore une figure intermédiaire entre la quasi-inconscience de l’ignorant et la conscience du sage, celle du modèle de la nature humaine (naturae humanae exemplar) évoqué dans la préface de l’Ethique IV, qui correspond au portrait de l’homme qui vit sous la conduite de la raison et qui incarne le moment de ce que l’on pourrait appeler la conscience morale. » (p. 123)

« […] l’homme vivant sous le commandement de la raison peut à bon droit être assimilé à une figure de la conscience morale susceptible de discerner le bien du mal. Bien que cette expression ne se trouve pas chez Spinoza, elle n’est pas totalement dénuée de fondement, car l’auteur de l’Ethique assimile lui-même la connaissance du bien et du mal à une forme de conscience. En effet, « la connaissance du bien et du mal n’est rien d’autre que l’affect de joie ou de tristesse en tant que nous en sommes conscients » (E IV 8). La connaissance du bien et du mal se définit comme conscience joyeuse ou triste. La bonne conscience se ramène à l’idée de la joie et la mauvaise à l’idée de la tristesse. » (p. 124)

3) […] la conscience de soi, de Dieu et des choses à laquelle parvient le sage n’est plus une conscience morale en tant qu’elle se situe par-delà bien et mal. Elle s’élargit à l’intelligence de la nécessité éternelle et en jouit. » (p. 125)

En conclusion :

« Si la conscience au départ n’a rien d’un titre de gloire, elle le devient finalement car elle distingue le sage de l’ignorant et assoit la suprématie du premier sur le second. Par la conscience limitée de nos appétits, nous comprenons que nous sommes mal partis. Par la conscience élargie à l’être infini, nous découvrons l’éternité de notre esprit. De l’illusion de la conscience où il est le jouet de ses affections à la conscience de l’illusion où il apprend à jouer avec ses passions, l’homme découvre peu à peu la positivité de l’idée de l’idée et dégage son noyau de vérité. Si la conscience de soi est toujours dérivée des idées des affections du corps, elle ne peut éviter les dérives de l’imagination qu’en se rivant à Dieu. » (p. 125)

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Re: La place de la conscience dans l'Ethique

Messagepar Vanleers » 12 déc. 2014, 10:44

Chantal Jaquet écrit que la conscience de soi « ne peut éviter les dérives de l’imagination qu’en se rivant à Dieu ».

Se river à Dieu !

C’est une vérité d’expérience que se river à Dieu, avoir conscience de Dieu, nous sort des dérives de l’imagination.
« Dieu est mon rocher », dit la Bible (2 Sam. 22 :3), et nous en avons ici une transcription philosophique.
La seule difficulté est qu’il est très facile de perdre cette conscience de Dieu et de se retrouver en proie aux dérives de l’imagination.
Perdant la conscience de Dieu, nous perdons la consciente adéquate de nous-même et des autres et nous voilà à nouveau égarés.
Nouveau Maïmonide, Spinoza a produit avec l’Ethique un « Guide des égarés » mais la sagesse est une longue patience.


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