Sartre et Spinoza au sujet de la liberté + R. Misrahi

Questions et débats touchant à la doctrine spinoziste de la nature humaine, de ses limites et de sa puissance.
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Noah
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Sartre et Spinoza au sujet de la liberté + R. Misrahi

Messagepar Noah » 15 déc. 2014, 09:51

Salut tout le monde !

Voilà, je viens d'écouter une émission géniale, avec le philosophe spinoziste Robert Misrahi, que vous connaissez.
Voici le lien :

http://blog.franceculture.fr/raphael-en ... la-joie-4/

Le passage le plus intéressant s'étend de 29min30 à 39min40 (mais toute l'interview est captivante)
Celui dont il me tient de m'entretenir avec vous s'étend de 34min17 à 39min40 (passage hautement intéressant !)

Après s'être appesantit sur Sartre, Monsieur Misrahi dégage deux niveaux de liberté et se détache de Spinoza.

Qu'en pensez-vous ? Parce que ce que j'en comprend, c'est que le problème de la liberté chez Spinoza est loin d'être résolu, comme je le pensais. J'ai bien compris que la liberté, pour notre penseur de La Haye, s'obtient par la connaissance des déterminismes. Mais à l'écoute de cette émission, je ne suis plus sûr de moi ... Je voyais quelque chose de convainquant et même de suffisant dans ce que nous dit Spinoza. Mais ce processus même, qui vise à transformer nos affects passifs en affects actifs, de prendre connaissance des causes qui nous déterminent, qu'est-ce que c'est ? La liberté ? Certes, pour Spinoza. Mais comment parler de liberté sur la base d'un déterminisme ? Peut-on vraiment commencer par être tout à fait déterminé et, petit à petit, avancer sur le chemin de la liberté, ou faut-il être (ce qui me semble maintenant plus justifié) déjàlibre pour s'imaginer le devenir de plus en plus (37min56) ? Le processus dont je parlais à l'instant, qu'est-ce à dire sinon qu'il se trouve en dehors de ce dont il propose de transformer ? La liberté doit être en dehors du déterminisme pour agir sur lui, non ? Alors comment peut-il se faire que ce soit un être dont Spinoza nous dit qu'il est déterminé qui soit à l'origine de ce processus qui est exclut du déterminisme auquel il se rattache nécessairement, de base ?

Comprenez mon urgence et ma frustration ; mes convictions sont bouleversées.
(La première fois qu'elles le furent, Spinoza en était la cause ; et maintenant c'est Robert Misrahi qui le dépasse. Cette interview dont je vous ai proposé le lien, consiste-t-elle en le discrédit de la théorie de la liberté et/ou du déterminisme chez Spinoza ?)

Je vous remercie d'avance de votre avis !

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sescho
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Re: Sartre et Spinoza au sujet de la liberté + R. Misrahi

Messagepar sescho » 15 déc. 2014, 10:06

La liberté ne s'oppose pas au déterminisme : elle est le déterminisme même en action pure (sans passions, donc, en particulier) - qui agit, et donc ne régresse pas vers l'imagination d'être manœuvré par un marionnettiste, mais a conscience d'agir par l'action du Tout : participation (avant Sartre : Louis Lavelle.)

Non seulement elle ne s'y oppose pas, mais elle l'implique. L'absence de déterminisme ce n'est pas la liberté (qui est là avant tout un sentiment) mais le chaos pur, c'est-à-dire : rien !

Je pense que vous trouverez des interventions pertinentes à ce sujet dans les fils similaires automatiquement proposés en bas de page.
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Noah
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Re: Sartre et Spinoza au sujet de la liberté + R. Misrahi

Messagepar Noah » 15 déc. 2014, 10:29

Salut Sescho,
Toujours un plaisir de te lire, merci de m'avoir répondu.

"Si on est déterminé à quelque chose, on est une machine. Et une machine ne peut pas avoir conscience de soi. Si une machine a conscience d'elle-même c'est que c'est pas une machine." Voilà ce qui me choquait, premièrement.

Mais ce sont ces mots, toujours de Monsieur Misrahi, qui m'ont choqué le plus : "S'il y a déterminisme, à la base, auparavant, au début, avant que nous réfléchissions ... S'il y a déterminisme nous ne pourrons ni imaginer une liberté ni imaginer les moyens de l'atteindre ni construire le désir de l'atteindre. Si nous sommes déterminés nous ne pourrons pas imaginer ni la liberté ni sa construction. Un être totalement déterminé n'imagine pas la liberté. Mais alors, c'est qu'il est libre. Oui. Mais alors, s'il est libre, déjà, pourquoi désirerait-il la liberté ? Un être qui est déjà libre n'a pas à désirer une autre liberté [...] il y a deux niveaux de libertés." Ensuite il rentre dans leur étude.

Et puis il y a ces dires (34min17) : "La liberté, elle commence, oui c'est vrai c'est ce que n'a pas vu Spinoza, par cette contingence absolue de l'acte immédiat. Mais elle ne s'arrête pas là car [...] le pour-soi est capable de réflexion, il faudrait construire une deuxième liberté [...] qui serait capable de fixer des fins [...]"

Est-ce donc que, quand Spinoza nous dit que nous sommes déterminés, cela revient à dire que nous sommes libres, mais mal ? C'est ça que j'avais du mal à m'imaginer : être déterminé = être libre.
Mais avec réflexion, je comprends que liberté et déterminisme ne s'opposent effectivement pas. Simplement, c'est la relation temporelle que je ne parvenais pas à saisir.

Quoi qu'il en soit, crois-moi, j'ai déjà lu tous les sujets sur ce forum qui traitent de la liberté. Je passe mes journées à lire vos posts ... Haha. Et je n'aurais pas ouvert un nouveau sujet si je ne m'étais pas assuré que je ne trouvais pas réponse ailleurs.

Mais merci de ta réponse, car je comprends mieux. Comme quoi, il ne s'agissait que d'une question de formulation ...
Vous pouvez supprimer mon post si vous le trouvez inutile ^^

A bientôt !

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Re: Sartre et Spinoza au sujet de la liberté + R. Misrahi

Messagepar Vanleers » 15 déc. 2014, 11:03

A Noah

Je vous recopie ce que j’ai déjà envoyé sur d’autres fils, d’une manière ou d’une autre.
Peut-être cela vous éclairera-t-il.

Bien entendu, ce que fait un individu s’explique TOUJOURS par des causes extérieures. Mais il est possible que cela s’explique AUSSI par l’individu seul.

La différence entre l’homme libre et l’ignorant réside dans cet « aussi ».

Pas plus que l’ignorant, l’homme libre ne dispose d’un libre arbitre. Tout ce qu’il produit est l’effet de causes extérieures, s’explique par des causes extérieures. Mais ce que produit l’homme libre peut s’expliquer, aussi, par lui seul. Il fait « cause commune » avec ce qui le détermine de l’extérieur.

C’est dans ce sens que l’on dira qu’à la différence de l’ignorant, il n’est pas soumis à la servitude passionnelle.

L’homme libre, c’est l’homme actif (au sens d’E III déf 2) et Spinoza montre que c’est l’homme qui suit la raison.
Il y a équivalence entre quatre expressions : être libre, être actif, suivre la raison, faire cause commune avec ce qui nous détermine.

Bien à vous

PS Misrahi a une façon à lui de comprendre Spinoza, peut-être sous l’influence de Sartre.

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Re: Sartre et Spinoza au sujet de la liberté + R. Misrahi

Messagepar sescho » 15 déc. 2014, 11:04

A Noah :

Ce post n'est pas inutile à mon sens - outre que je serais, ceci s'inscrivant déjà clairement dans le cadre du forum, bien prétentieux d'en juger ainsi en général... :-)

Tout chez Spinoza est déterminé, à commencer par Dieu-Nature même (le prétendu marionnettiste lui-même, donc...) Et il est aussi dit seule cause absolument libre. Ceci n'empêche pas la volonté, les valeurs, le sentiment de liberté, etc., etc., mais au contraire les fonde. Rappelons une nouvelle fois que la cinquième et dernière partie de l'Éthique est titrée : de la liberté humaine.

Mais l'idée d'être une marionnette est mauvaise : comme si de manifester la totale liberté d'action (mais non de détermination : sinon il n'y aurait rien, encore une fois) de Dieu-Nature était être esclave (mais c'est pourtant dans le même esprit et sans contradiction dans le fond que Desjardins / Prajnanpad disent "l'esclavage total est la liberté parfaite".) J'exprime directement, en acte (et seulement lorsqu'en acte), la cause libre Dieu-Nature... qui néanmoins est plus grand que moi. La participation active, sans distance, à (ou "de") l'activité englobante du Tout / de la Source est l'idée juste de la chose.

Spinoza indique que la liberté - loin de s'opposer à la détermination - consiste à être affranchi des passions (et il parle là d'être esclave des passions, et on est "esclave" seulement à ce titre chez lui), qui sont un enchaînement hors de la nature propre de l'Homme, et liberté la pleine expression en acte de la nature propre de l'Homme.

La nature propre de l'Homme c'est précisément de comprendre intuitivement (et donc en cohérence performative), et comprendre essentiellement la participation active de soi et des choses à l'activité englobante de la Source.
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Re: Sartre et Spinoza au sujet de la liberté + R. Misrahi

Messagepar Vanleers » 15 déc. 2014, 14:06

A Noah

Je vous ai envoyé un court message, directement inspiré de ce qu’écrit Pascal Sévérac, sur la conception de la liberté humaine selon Spinoza.
Je viens de relire l’article « liberté » dans « 100 mots sur l’Ethique de Spinoza » de Robert Misrahi.
Ce qu’il écrit corrobore parfaitement ce que dit Sévérac et, à mon point de vue, il présente de façon très correcte ce qu’il faut entendre par liberté humaine selon Spinoza.
Je corrige donc le PS de mon précédent message : R. Misrahi ne déforme pas Spinoza lorsqu’il le présente objectivement. Mais nous savons également que R. Misrahi a produit sa propre philosophie, très inspirée de Spinoza mais qui s’en écarte sur certains points, notamment sur la liberté de l’homme.

Cet écart avait fait l’objet d’un début de débat sur le fil « Le moi » en :

viewtopic.php?f=14&t=621&start=10

ECKHARTUS commençait son premier message par ces mots :

« Bonjour, R. Misrahi ne cesse de parler de sujet chez Spinoza. »

Malheureusement, le débat tourna court, ECKHARTUS ayant quitté le fil à la suite de remarques à son égard que j'ai trouvées aussi blessantes que stupides.

Bien à vous

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Re: Sartre et Spinoza au sujet de la liberté + R. Misrahi

Messagepar Henrique » 16 déc. 2014, 08:06

Bonjour à tous,
Oui R. Misrahi n'a jamais caché qu'il n'adhérait pas entièrement au spinozisme. Le problème est qu'il ne s'agit pas pas de points relativement secondaires dans cette philosophie, comme la possibilité d'un jugement esthétique universel ou la compassion envers les bêtes, mais bien de la question du déterminisme et de la liberté. Pour ma part, je vois mal à vrai dire comment on peut se reconnaître dans le spinozisme sans le déterminisme ; si on enlève cela, on vide les notions d'infini, de substance, d'idées adéquates, de conatus, de béatitude etc. de leur contenu rationnel.

Mais plutôt que de chercher à expliquer la cohérence d'ensemble du spinozisme, je vais me contenter ici de répondre en bon petit soldat du spinozisme aux arguments qui ont marqué Noah :
"Si on est déterminé à quelque chose, on est une machine. Et une machine ne peut pas avoir conscience de soi. Si une machine a conscience d'elle-même c'est que c'est pas une machine." Voilà ce qui me choquait, premièrement.


Être déterminé, c'est le contraire de la contingence, qui serait une sorte d'hésitation de l'être en face de plusieurs choix, l'indétermination. Être déterminé, c'est en fait être poussé par un certain nombre de forces, extérieures ou intérieures à un être, à accomplir une action donnée. Le mécanisme de l'horloge la détermine à indiquer 12h01 juste après 12h00 sans qu'il puisse y avoir d'alternative pour elle, en dehors d'un dysfonctionnement qui impliquerait des conséquences tout aussi déterminées. On pourra dire que mon coeur est déterminé à battre avec la même détermination qu'une horloge et on pourra répondre que sur ce plan là l'homme est une machine mais qu'en ce qui concerne la conscience, c'est autre chose. Seulement, affirmer qu'aucune machine, quel que soit son degré de complexité ne pourra jamais avoir conscience de soi tient plus de l'acte de foi que du raisonnement. Mais pour éviter un débat sur le sens des progrès de la technologie contemporaine, passons.

Quand je passe d'un état de conscience très bas dans le sommeil à un état de conscience plus intense, est-ce l'effet d'un libre vouloir de ma part ? Quand je m'endors en réunion et qu'en piquant du nez, je reprends conscience que je suis entouré de gens qui vont me juger et non dans ma chambre, la conscience apparaît-elle comme une sorte de savoir de soi par soi, surplombant le monde, ou apparaît-elle plutôt comme un instrument bien utile à la survie en milieu hostile ? Ne suis-je pas biologiquement déterminé à prendre conscience de moi-même lorsque cela peut m'être utile ?

Et encore, lorsqu'un musicien interprète un morceau, avec l'intention de l'interpréter le plus fidèlement possible, n'est-il pas déterminé à éviter toute fausse note et toute perte du rythme exact de ce morceau ? Certes, il sera capable de beaucoup plus de nuances qu'une machine - et encore, les progrès informatiques rendent de plus en plus difficile la différenciation entre un morceau interprété par une machine et un humain - et de toutes façons, ces différences seront loin d'être toutes le fruit d'un choix conscient et renouvelé à chaque interprétation. Et s'il y a choix quel qu'il soit, il est bien entendu qu'entre une inflexion qui alourdit inutilement le morceau alors qu'une autre y apporte une légèreté qui s'harmonise avec l'ensemble, c'est le second choix qui s'imposera, en toute détermination.

En fait, je dirais même que plus on a conscience du sens et de l'intérêt d'une œuvre à interpréter, moins on a de temps à passer à choisir. Un fan de la Compagnie Créole pourra être tenté d'interpréter Ne me quittes pas dans son style de prédilection, mais uniquement parce qu'il cherche à mettre sa passion à toutes les sauces, non parce qu'il comprend les paroles. Tout cela pour dire que déterminé par une compréhension adéquate ou mutilée de l’œuvre, un musicien enchaîne des mouvements selon un ordre nécessaire et donc mécanique sans que cela l'empêche d'avoir conscience du plaisir qu'il éprouve en jouant.

Choisir, ce n'est pas se déterminer à partir de rien, ce qui impliquerait logiquement de ne se déterminer à rien, c'est chercher ce qui est le plus de nature à me permettre de persévérer dans mon être, c'est-à-dire à obtenir de la puissance. Entre essayer d'arrêter un train en marche vers moi avec mes mains ou essayer de sauter sur le bas coté, il est évident pour une conscience minimale de la disproportion des forces en présences, que je vais choisir la deuxième option. On éprouve cependant le sentiment d'avoir un choix à faire (et là on y est bien contraint par des circonstances extérieures et non parce qu'on le veut) dans les situations où on n'est pas sûr du résultat : je quitte cette femme qui me donne le sentiment de devoir végéter jusqu'à la mort avec le risque de me retrouver seul pendant des mois voire le reste de ma vie ou bien je reste avec elle sachant qu'alors je pourrais finir ma vie dans la monotonie d'un morne train-train ? Entre deux maux, on ne peut que vouloir choisir le moindre, mais encore faut-il le connaître, aussi je vais avoir à prendre conscience des données de la situation non pour ajouter du néant à l'être dans la contingence d'un pouvoir être ou ne pas être, mais justement pour sortir d'un statu quo devenu insupportable.

On le voit bien, la conscience nous sort de la torpeur de nos somnambulismes ordinaires parce que l'habitude ne peut plus servir de guide fiables. Conscience signifie choix disait Bergson mais il disait aussi très bien que choix signifie mouvement à accomplir et ainsi nécessité de se déterminer à aller à droite, en arrière, en avant etc. dans des situations inédites, en vue d'assurer notre utilité. Ainsi, même si Bergson ne l'assume pas, en toute logique, ce n'est pas la conscience qui nous meut mais le mouvement et donc en général la mécanique qui nous conscientise. De sorte qu'en passant de l'habitude à la conscience, on ne fait que passer d'une mécanique donnée à une mécanique plus complexe.

"S'il y a déterminisme, à la base, auparavant, au début, avant que nous réfléchissions ... S'il y a déterminisme nous ne pourrons ni imaginer une liberté ni imaginer les moyens de l'atteindre ni construire le désir de l'atteindre. Si nous sommes déterminés nous ne pourrons pas imaginer ni la liberté ni sa construction. Un être totalement déterminé n'imagine pas la liberté. Mais alors, c'est qu'il est libre. Oui. Mais alors, s'il est libre, déjà, pourquoi désirerait-il la liberté ? Un être qui est déjà libre n'a pas à désirer une autre liberté [...] il y a deux niveaux de libertés."


Le déterminisme n'est pas une fatalité aveugle et implacable qui nous interdirait d'imaginer la liberté, de peur qu'une telle imagination remette en cause son pouvoir, bien dérisoire. C'est le fait qu'avant l'être, il n'y a pas autre chose que de l'être, et qu'avant un être déterminé et fini, il n'y a pas autre chose qu'un ou des êtres déterminés et finis, de sorte que l'être déterminé ne saurait jamais être fondamentalement autre que l'être déterminant : l'être est plein de lui-même ; la réalité, c'est la perfection. Ainsi, entre une cause et son effet bien compris, il n'y a pas de bouts de néants qui pourraient introduire de la contingence.

Pour redonner sens au concept médiéval de libre arbitre, Sartre doit réintroduire le néant dans le réel alors que la modernité l'en avait chassé en posant la réalité sensible et phénoménale comme intégralement intelligible (chez Platon notamment, c'était parce que le sensible était de l'être mélangé à du non-être, en raison de la dégradation mimétique que la réalité sensible n'était pas entièrement intelligible). Et Sartre réintroduit le néant dans le réel via la conscience, qui serait pouvoir de ne pas être ce que l'on est, pouvoir de néantisation.

Mais cet attachement au libre-arbitre ou idée d'une volonté indéterminée, cette imagination du libre arbitre dont parle Misrahi, peut cependant s'expliquer dans un cadre déterministe avec des arguments d'une banalité confondante : on veut y croire parce que cela flatte notre égo et on y croit au départ parce que l'on a conscience de nos volitions tout en en ignorant les causes : ignorant ou me représentant confusément que je me décide à quitter ma compagne parce que je pense pouvoir en trouver une qui me convienne mieux pour la remplacer, j'en viens à croire que j'ai décidé cela sans raison, autrement dit, en langage philosophique, par le pur pouvoir indéterminé de se déterminer de ma volonté.

Quant au choix de devenir libre au sens spinoziste, c'est-à-dire d'être cause suffisante de ses affects, ce serait une contradiction interne du spinozisme, selon une vieille marotte d'Enthoven. Mais il n'y a contradiction que parce qu'on se représente le déterminisme comme ordre figé et donc limité de causes et d'effets. Chez Spinoza, on est dans un ordre infini de causes et d'effets, d'où la possibilité autant que la nécessité d'une innovation permanente. Rien ne nous pousse donc à l'éternelle reproduction du même, comme s'il n'était pas déjà évident que partout où il y a du réel, il y a de l'inédit.

Mais là où cela devient compliqué, c'est que pour un sartrien sur la question de la liberté comme Misrahi, la liberté dont il il dit qu'on ne saurait la vouloir dans un cadre déterministe, ne saurait en fait être désirable : en effet, on ne peut désirer dit-il lui-même, dans une vaine très platonicienne, ce qu'on possède déjà (ben si, sa propre existence, mais passons), mais justement, si nous sommes indéterminés, nous possédons pleinement le libre arbitre et loin d'avoir à la désirer nous y sommes condamnés, on ne peut y échapper illusoirement autrement que par un acte dérisoire de mauvaise foi comme le dit Sartre.

En fait, on peut tout à fait désirer la liberté spinozienne parce que la puissance de n'être déterminé que par soi-même à agir revient très précisément à ce que le sens commun entend confusément à travers la définition de la liberté comme pouvoir de faire ce qu'on veut. Il s'agit ainsi non de quelque chose que j'ignore totalement ni de quelque chose que je possède totalement mais de quelque chose que j'ai tendance à posséder de façon limitée tout en désirant l'augmenter indéfiniment, comme la vie même.

Quand je ne fais pas ce que je veux ou quand je fais ce que je ne veux pas, je ne suis à l'évidence pas la cause adéquate de cette affection de mon mental qu'est le désir ou le vouloir. Or on désire la liberté parce qu'à certains moments, on a le sentiment, à tort ou à raison, de faire ce qu'on veut, tandis qu'à d'autres moments, on a le désagréable sentiment de ne pas faire ce qu'on veut. Vouloir la liberté, ce n'est donc rien d'autre que vouloir plus de puissance, ce qui est justement entièrement déterminé.

Et ce qu'enseigne Spinoza, c'est que pour être vraiment libre, il faut d'abord s'assurer de bien savoir ce que l'on veut : est-ce que ce que je veux fondamentalement, c'est l'argent, la luxure et le pouvoir ou bien vivre en paix avec moi-même comme avec autrui ?

Et quoiqu'il en soit, pour pouvoir vraiment faire ce qu'on veut, il faut non seulement faire preuve de discernement sur nos fins véritables mais aussi sur les bons moyens de les obtenir, autrement dit il faut avant tout raisonner, c'est-à-dire connaitre l'enchainement nécessaire des causes et des effets qui nous concernent parce que c'est seulement ainsi que nous augmenterons durablement et solidement notre puissance. Donc il n'est pas du tout nécessaire de recourir à l'indéterminisme pour expliquer le désir de devenir libre ou cause adéquate de ses affects.

Autrement, j'avais peut-être un peu plus subtilement déjà traité cette question ici il y a une dizaine d'années :
http://spinozaetnous.org/wiki/Libert%C3 ... _libre_.3F

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Re: Sartre et Spinoza au sujet de la liberté + R. Misrahi

Messagepar Vanleers » 16 déc. 2014, 11:23

A Henrique

1) Vous écrivez :

« Être déterminé, c'est en fait être poussé par un certain nombre de forces, extérieures ou intérieures à un être, à accomplir une action donnée. »

La proposition E I 28 nous oblige à dire qu’un être est toujours déterminé par des forces extérieures à accomplir une action donnée.
Ce n’est que dans le cas où cette action peut, AUSSI, se comprendre clairement et distinctement par cet être seul, que celui-ci sera dit actif et son action avoir été produite librement.

2) Vous écrivez :

« En fait, on peut tout à fait désirer la liberté spinozienne parce que la puissance de n'être déterminé que par soi-même à agir revient très précisément à ce que le sens commun entend confusément à travers la définition de la liberté comme pouvoir de faire ce qu'on veut. Il s'agit ainsi non de quelque chose que j'ignore totalement ni de quelque chose que je possède totalement mais de quelque chose que j'ai tendance à posséder de façon limitée tout en désirant l'augmenter indéfiniment, comme la vie même. »

Il s’agit de comprendre que, dans la philosophie de Spinoza, « N’être déterminé que par soi-même à agir », c’est simplement être dans la situation où mon action peut s’expliquer par moi seul (voir le 1 ci-dessus), c’est-à-dire où je suis cause adéquate de ce que je fais (E III déf. 1).

3) Vous écrivez :

« Vouloir la liberté, ce n'est donc rien d'autre que vouloir plus de puissance, ce qui est justement entièrement déterminé. »

Désirer la liberté, c’est désirer être cause adéquate de ce que l’on fait et, à égalité (« parallélisme »), de ce que l’on pense. Dans ce cas, l’esprit agit (voir E III 3 et dém.) et de cette action de l’esprit ne peut naître un affect de tristesse (E III 59) qui signerait une diminution de puissance(E III déf. 3).

4) Robert Misrahi s’insurge contre l’anthropologie qui « décide a priori que l’homme est déterminé » (Le travail de la liberté p. 34 – Le bord de l’eau 2008)
Il écrit :

« Je sais bien que l’opposition entre une anthropologie déterministe et une philosophie du sujet libre est une idée déjà ancienne. Husserl définissait la crise de la philosophie contemporaine comme l’échec de la méthode causale dans la connaissance de l’homme, et Jaspers opposait à la psychiatrie causale une psychiatrie compréhensive et descriptive.
Mais je remarque que Heidegger se soucie de la mort plus que de la liberté, tandis que Sartre tente de récupérer l’aliénation et le déterminisme en neutralisant la liberté qu’il avait exaltée. Si le nazisme a circonscrit Heidegger, le marxisme a séduit Sartre. Quant à Levinas et Ricoeur, ils se situent dans la perspective théologique de l’injonction ou du témoignage et ne peuvent laisser à la liberté tout son champ, quoi qu’ils disent. » (p. 35)

Bien à vous

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Re: Sartre et Spinoza au sujet de la liberté + R. Misrahi

Messagepar Vanleers » 16 déc. 2014, 17:40

A Henrique

J’aimerais reprendre le point 1 de mon précédent message qui, à la réflexion, me paraît avoir été mal formulé.
Il est clair qu’une action accomplie par un individu donné s’explique toujours par la conjonction de causes extérieures et de l’individu en question (ce que vous appelez les forces intérieures).
L’individu sera dit actif et son action libre si cette dernière peut se comprendre clairement et distinctement par l’individu seul.
Comment est-ce possible et comment comprendre cela ?
J’essaierai d’imager ce point en faisant référence au calcul matriciel, image que j’ai déjà donnée sur un autre fil.

A étant une matrice et X un vecteur, l’application de la matrice A au vecteur X est un vecteur Y et on écrit Y = AX.
Déterminé par une cause extérieure représentée par la direction d’un vecteur X, un individu, représenté par une matrice A, accomplit une action représentée par la direction d’un vecteur Y avec Y = AX.
L’action, représentée par la direction de Y, s’explique par la conjonction de A, qui représente l’individu, et de la cause extérieure, représentée par la direction de X.
Pour un individu donné, ce qu’il produit s’explique toujours par une cause extérieure : si A est donné, la direction de Y s’explique TOUJOURS par la direction de X.

Indiquons maintenant que l’on démontre qu’il existe des « vecteurs propres » d’une matrice. Si P est un vecteur propre et si X = P, alors Y = kP, k étant un scalaire.
Autrement dit, dans ce cas, Y a la même direction que X.

Supposons donc que la cause extérieure qui détermine un individu à agir soit représentée par la direction d’un vecteur propre P.
Déterminé par cette cause, l’individu représenté par A accomplira une action représentée par un vecteur ayant la même direction que P.
Dans ce cas, la direction de Y peut s’expliquer AUSSI par A uniquement.
Ceci représente la situation d’un individu actif au sens de Spinoza : ce qu’il produit (œuvre, pensée) peut s’expliquer par lui seul.
Les vecteurs Y et X ayant même direction imagent l’idée que l’individu fait cause commune avec la cause extérieure qui le détermine.

Dès lors, devenir libre, c’est-à-dire devenir actif, ce sera faire le plus possible cause commune avec les causes extérieures qui nous déterminent.
On peut représenter cela en disant que les vecteurs X doivent être le plus possible des vecteurs P (propres).

Ceci nous permet de mieux comprendre pourquoi Deleuze écrit que la raison se définit de deux façons (Spinoza Philosophie pratique – entrée : Notions communes).

C’est que la raison peut se définir comme la connaissance par notions communes (E II 40 sc. 2) mais aussi comme « un effort pour sélectionner et organiser les bonnes rencontres », autrement dit les rencontres dans lesquelles nous serons en capacité de faire cause commune avec la chose rencontrée.

« Que peut faire un sujet pour arriver à la liberté ? »
Pour Spinoza, il n’y a pas de sujets mais des individus hétérodéterminés qui peuvent se libérer en devenant actifs, c’est-à-dire en suivant la raison et, comme le dit Deleuze, deux voies s’offrent à eux.

Bien à vous

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Re: Sartre et Spinoza au sujet de la liberté + R. Misrahi

Messagepar Vanleers » 18 déc. 2014, 16:40

Dire qu’être libre consiste à faire cause commune avec ce qui nous détermine me paraît être la manière la plus juste et la plus claire de définir la liberté humaine selon Spinoza.
Considéré sub specie temporis, un homme quoique nécessairement hétérodéterminé (E I 28) est dit libre si ce qu’il fait ou pense peut s’expliquer par lui seul. Il fait donc cause commune avec ce qui le détermine de l’extérieur.
Considéré sub specie aeternitatis, un homme fait nécessairement cause commune avec la puissance qui le détermine, c’est-à-dire la puissance de Dieu, puisqu’il en est une expression particulière.

Faire cause commune, en suivant la raison (connaissance du deuxième genre), ce sera comprendre ce qui nous détermine.
Faire cause commune, selon la connaissance du troisième genre, ce sera, en réalité, prendre conscience que libres, nous le sommes de toute éternité puisque Dieu est nécessairement libre et que nous en sommes une expression particulière.


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