Poser son identité et être spinoziste en même temps ?

Questions et débats touchant à la doctrine spinoziste de la nature humaine, de ses limites et de sa puissance.
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Noah
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Poser son identité et être spinoziste en même temps ?

Messagepar Noah » 18 févr. 2015, 19:47

Premier questionnement :

Mon sexe : masculin.
Mon identité : homme ? Femme ? Puis-je seulement choisir ?

Ce que je me demande, c'est si le sexe biologique suffit à façonner l'identité sexuelle. Si je suis le déterminisme de Spinoza, dois-je me considérer homme du fait de mon sexe d'homme (auquel cas il serait folie pour un individu de sexe masculin de se revendiquer femme) ou bien puis-je me considérer femme malgré mon sexe d'homme ?

Si je suis (par exemple) un individu de sexe masculin, c'est que je suis déterminé par les lois de la nécessité - de la matière - à être ainsi. Dans ce même cas, si je me considère pourtant femme, est-ce parce que je suis déterminé par les lois de la nécessité - de la pensée - aussi ? Je veux dire : y a-t-il une contradiction à se revendiquer femme alors qu'on a un pénis ? (dans le cadre du spinozisme, je me fiche des réponses relatives à la théorie du genre etc).

-> Ainsi, peut-on être spinoziste et poser une identité qui diffère de celle que la nature a posé par l'intermédiaire notre sexe ?

Personnellement, j'ai tendance à comprendre ce questionnement comme paradoxal, et ça me gène. En effet, la nécessité, telle que je la comprends, dans le vocabulaire de Spinoza, s'emploie autant pour le cas des lois qui régissent le domaine de la matière (de l'Etendue) que pour le cas des lois de l'esprit. Dans un cas, je suis nécessité à être un homme en vue de mon sexe (mon corps est ainsi fait) et dans l'autre, qu'en est-il ? Suis-je libre de me considérer femme et ainsi faisant de m'opposer à mon corps ou suis-je obligé de me considérer homme ? Puisque j'ai la capacité / possibilité de poser mon identité comme féminine et ce indépendamment de mes organes génitaux, dois-je conclure que cette action de pouvoir poser mon identité relève d'un libre-arbitre ? Car en effet il semble bien que la possibilité d'assumer mon corps ou d'aller dans un sens contraire relève d'un choix ...
Qu'en pensez-vous ? C'est un point qui m'intéresse beaucoup.

***

Autre questionnement :

Le spinozisme est-il compatible avec le féminisme ? Ou plus précisément : est-il compatible avec l'égalitarisme ?
J'ai lu à la fin du TP que Spinoza exclue la femme de la citoyenneté, pourquoi ? Aussi ais-je lu un peu partout chez des commentateurs que la femme était assez souvent exclue dans l'oeuvre de Spinoza ...
Ainsi, une lutte pour les inégalités hommes-femmes peut-elle exister si on s'appelle Spinoza ?

Au fond, peu importe l'homme Spinoza. C'est du point de vue de la doctrine que cela m'intéresse ... Il y a certes des inégalités de nature entre les hommes et les femmes, mais doit-il exister des inégalités entre hommes et femmes dans la société ou peut-on, même en étant spinoziste, militer pour les droits des femmes (dans une optique égalitariste : leur donner les mêmes droits qu'aux hommes).

Merci pour votre considération.

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Vanleers
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Re: Poser son identité et être spinoziste en même temps ?

Messagepar Vanleers » 19 févr. 2015, 10:25

A Noah

Spinoza n’a pas cherché à résoudre tous les problèmes qu’un être humain pouvait se poser. Son objectif était plus limité mais essentiel : « nous conduire comme par la main à la connaissance de l’esprit humain et de sa suprême béatitude » (début d’Ethique II).
Je ne sais pas si vous trouverez dans la doctrine spinoziste des réponses à vos questions mais il conviendrait, sans doute, que vous les replaciez dans le cadre éthique rappelé ci-dessus.
Dans quelle mesure des réponses à ces questions importent-elles afin que vous puissiez bien agir et être dans la joie (bene agere et laetari) et même connaître la béatitude ?

Bien à vous

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Re: Poser son identité et être spinoziste en même temps ?

Messagepar Shub-Niggurath » 19 févr. 2015, 10:27

Je ne crois pas que Spinoza soit d'une grande aide pour penser ces choses, et malgré sa prudence et sa méfiance envers les préjugés, il n'a pas du tout échappé aux idées reçues de son temps concernant ces questions. Et pourtant il le dit par ailleurs, l'idée d'homme n'est pas une idée adéquate, mais une idée confuse (scolie proposition 40 partie 2), une "image universelle" qui ne correspond à rien dans la réalité, et qui n'existe que dans l'esprit, ou plutôt dans l'imagination. Il en va évidemment de même des idées d'espèce et de genre, et donc de sexe, ce ne sont que des catégories que l'imagination forge afin de classer facilement les choses infiniment diverses qui sont dans la Nature. De là sont nés les préjugés concernant les différences des sexes, alors qu'il n'existe dans le réel que des différences entre des individus. Les notions de mâle et de femelle sont des idées confuses, abstraites et sans fondement scientifique, tout ce qu'on peut dire c'est que telle ou telle partie du corps a telle ou telle fonction, telle ou telle puissance ou capacité, et souvent dans la nature certains individus passent d'une fonction à l'autre selon divers facteurs, soit externes soit internes. Par exemple certains organes des poissons passent d'une fonction "femelle" à une fonction "mâle", ou inversement, selon l'âge de l'individu (Hermaphrodisme successif)*.Et concernant l'esprit, il n'a pas d'organe "reproducteur", et par conséquent on ne peut évidemment pas lui attribuer de sexe non plus. Ce serait aussi absurde que de dire de Dieu, ou de la Nature, que c'est un être mâle ou femelle, comme le font spontanément les religieux par anthropomorphisme. Mais il serait tout aussi absurde de vouloir respecter tous les écrits de Spinoza à la lettre, pour les raisons que j'ai signalé au début, car il reste notamment dans le traité politique de très nombreux préjugés, et pas seulement concernant le rôle des femmes dans la société. Spinoza a pensé avec rigueur la Nature et l'esprit humain, ses passions et ses actions, son esclavage et sa liberté, mais tout ce qui concerne la société reste imprégné des valeurs et de la culture de l'Europe du XVIIe siècle, et ne mérite pas qu'on s'y attarde.

*: Attention avec ce lien, l'explication des observations par les théoriciens de la "sélection naturelle" est largement sujette à débat, pour ne pas dire totalement imaginaire.

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Re: Poser son identité et être spinoziste en même temps ?

Messagepar Vanleers » 19 févr. 2015, 14:58

A Noah

Je prolonge mon intervention.
Vous vous posez des questions à propos de votre identité, ce qui, à mon avis, renvoie à la notion d’ingenium dans la philosophie de Spinoza.
On trouve une explication de cette notion sur le site Vivre Spinoza en :

https://vivrespinoza.wordpress.com/2014 ... olente-13/

« L’« ingenium » et ses déterminants
Comment sommes-nous affectés ? Qu’est-ce qui détermine telle ou telle affection à produire en nous tel affect plutôt que tel autre ?
Les affections sont affectantes au travers du filtre de ce que Spinoza nomme d’un terme qui n’a pas d’équivalent français et qui se révèle très difficile à traduire, l’« ingenium ».
Par ce terme, nous pourrions entendre une mémoire dont la forme a été déterminée à la fois par les expériences de vie individuelles et par les diverses rencontres (éducation, influences du milieu socio-culturel, expériences déterminantes, etc.) ainsi que par les réactions innées à ces expériences et rencontres (intensité et retentissement des émotions par exemple), et qui, comme résultat de cette constitution unique, est inscrite dans l’esprit et dans les dispositions du corps. En gros, on pourrait qualifier d’ingenium la structure affective, à la fois innée (le caractère) et acquise, soit en terme plus moderne, la personnalité. Celle-ci est ce qui détermine les penchants d’un individu, sa manière d’être affecté par les causes extérieures et sa manière d’affecter l’extérieur. »

Pierre-François Moreau en parle également dans « Spinoza L’expérience et l’éternité – PUF 1994 pp. 395-404)

Bien à vous

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Noah
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Re: Poser son identité et être spinoziste en même temps ?

Messagepar Noah » 19 févr. 2015, 14:59

Salut vous deux,

@Vanleers -> Merci pour ta réponse ! Je me demandais si on pouvait déceler, quelque part dans l'oeuvre de Spinoza, une piste propre à esquisser des réponses à mes questionnements. Mais vous avez raison je crois, de dire qu'il y a quelque interrogation plus simple et plus essentielle que les miennes ! Mon problème s'est retourné et je vois de nouvelles dimensions de réponses. Merci !

@Shub-Niggurath ->
Et concernant l'esprit, il n'a pas d'organe "reproducteur", et par conséquent on ne peut évidemment pas lui attribuer de sexe non plus. Ce serait aussi absurde que de dire de Dieu, ou de la Nature, que c'est un être mâle ou femelle, comme le font spontanément les religieux par anthropomorphisme.

Merci infiniment pour ta réponse ! C'est exactement ce dont j'avais besoin pour nourrir ma réflexion :D

***
Je ne regrette vraiment pas de correspondre avec des personnes telles que vous.


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