Pour en finir avec le nihilisme : Spinoza et Nietzsche

Questions et débats d'ordre théorique sur les principes de l'éthique et de la politique spinozistes. On pourra aborder ici aussi les questions possibles sur une esthétique spinozienne.
RomainD
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Pour en finir avec le nihilisme : Spinoza et Nietzsche

Messagepar RomainD » 28 mai 2015, 19:25

Bonjour,

je me soucis d'une certaine corrélation en ce qui concerne le nihilisme et son possible dépassement.

Ma préoccupation première serait de prendre au mot certains passages de l'oeuvre de Spinoza et de Nietzsche (en m'aventurant aussi un peu dans celle de Deleuze).

Voila pour ces passages :

1. Dans l'oeuvre de Spinoza, il est dit que : "Si un homme quelconque s’aperçoit qu’il peut vivre plus commodément, suspendu au gibet, qu’assis à sa table, il serait insensé de ne pas se pendre."

2. D'accord, néanmoins, dans l'oeuvre de Nietzsche (qui se réclame de Spinoza), il décrit les étapes du nihilisme, jusqu'à sa dernière figure avant un possible dépassement (et donc une issue) vers le surhomme : L'homme qui veut périr : "inspire à l'homme l'envie de se détruire activement : c'est l'homme qui veut périr".

3. Et que penser de l'oeuvre de Deleuze, qui décrit le tournant de la ligne de fuite vers une auto-destruction, ligne de mort, fascisme, nihilisme pur et simple ? "L'homme qui veut périr", n'est ce pas une description de ce que l'on peut nommer fascisme ? Et dans ce cas, y a il une autre issue que la mort ?

Merci pour votre attention et générosité afin de m'éclairer sur ce point.

Romain

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Henrique
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Re: Pour en finir avec le nihilisme : Spinoza et Nietzsche

Messagepar Henrique » 29 mai 2015, 18:58

[Sujet déplacé de Ontologie dans Ethique, esthétique et politique]

Bonjour RomainD et bienvenue,
Vous semblez demander comment dépasser le nihilisme comme si Spinoza paraissait nihiliste dans ce qu'il répond à Blyenbergh à propos de l'homme dont la nature serait de vivre pendu.

Évidemment, quand il dit cela, c'est pour répondre aux questions, pertinentes selon Deleuze de Blyenbergh à la conception éthique de Spinoza. Spinoza dit que l'éthique n'est rien d'autre que le moyen pour chacun de vivre selon sa nature bien comprise. Blyenbergh pensait que c'était plutôt de vivre selon le commandement révélé de Dieu, sinon on peut tomber dans ce genre d'absurdité. Spinoza répond à Blyenbergh : si pour vous déjà, ce n'est pas absurde en soi de vouloir vivre pendu à un gibet, alors la conséquence ne l'est effectivement pas non plus : il faut se pendre. Mais il y a bien sûr ici ironie de la part de Spinoza, il ne pense pas une seule seconde qu'il peut être effectivement plus commode pour un homme de vivre suspendu à un gibet.

Car l'éthique spinozienne ne pose pas que toutes les règles se valent et que chacun voit midi à sa porte en matière de vertu, sinon pourquoi s'embêter à écrire une éthique more geometrico ? Il y a du bon, c'est-à-dire des règles qui sont toujours bonnes et du mauvais, toujours mauvais, et entre les deux il y a beaucoup d'incertitude certes, avec laquelle il faut composer, mais d'autant mieux qu'on a une compréhension claire des repères qui nous permettent de nous orienter.

Ce qui est toujours bon est d'abord la raison qui est la compréhension des notions communes à tous les corps, en général ou plus particulièrement humains. Loin donc d'un nihilisme qui affirmerait que rien ne vaut, parce que tout se vaut, Spinoza affirme que la raison est préférable à la sottise, la fermeté à la mollesse, la générosité à l'indifférence. Si certains hommes croient qu'en cultivant la sottise, la mollesse ou l'indifférence, ils vont être plus puissants, ce n'est jamais qu'une croyance et nullement une connaissance objective de ce qui est de nature à satisfaire ce qu'on peut connaître par la raison des nécessités internes à tout homme.

Ainsi, parler des notions communes ou de la raison qui unit tous les hommes, c'est parler de leur égalité essentielle (plus fondamentale que toutes leurs différences) devant le désir de comprendre le sens de leur existence, de leurs douleurs comme de leurs joies. Chez Spinoza, le refus du finalisme qui sous-tend toujours un certain créationnisme religieux, ne signifie nullement le nihilisme : le sens qui permet de comprendre, ce n'est pas le but voire la récompense finale qui expliquerait les souffrances présentes pour mieux les supporter ; le sens, c'est la cohérence et l'intelligibilité parfaite de tout ce qui est maintenant, que le savoir intuitif du troisième genre de connaissance nous permet de concevoir, et qui suffit amplement à comprendre les souffrances et les maladies comme faisant partie de la perfection même de tout ce qui est. Comme chez Nietzsche, vouloir activement la puissance, ce n'est pas pas vouloir ne plus souffrir, ce qui est justement une forme de nihilisme qui ne s'assume pas, c'est vouloir la douleur autant que le plaisir, comme autant de modalités de la puissance d'être affecté.

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Re: Pour en finir avec le nihilisme : Spinoza et Nietzsche

Messagepar RomainD » 29 mai 2015, 19:17

Bonjour,

J'ai bien peur de m'être exprimer un peu trop obscurément.

J'ai bien sur conscience que la philosophie de Spinoza (et de Nietzsche) ne soit pas du tout nihiliste, bien loin de moi d'oser prétendre cela ! J'ai par ailleurs bien conscience aussi de tout ce que vous avez pu me répondre, et suis tout à faire en phase avec ce que vous avancer. Ma préoccupation était surtout de croiser, par l'intermédiaire de certains passages, l'oeuvre de Spinoza et de Nietzsche (en faisant un détour par Deleuze), notamment en ce qui concerne un dépassement du nihilisme (dépassement à l'oeuvre dans Spinoza, Nietzsche ou même Deleuze). Mon point était surtout de prendre à la lettre (et non ironiquement, c'est la peut être mon seul désaccord avec vous), certains passages (ceux que j'ai cité) qui, mis en commun (par exemple le fait que pour Spinoza, un homme qui se voit plus commodément pendu à un gibet plutôt que debout, qu'en vie, c'est à dire un homme qui cherche à périr, n'ait que pour seul issue de se foutre en l'air alors que Nietzsche semble décrire ce cas comme la dernière étape du nihilisme avant un possible dépassement, donc du coup une autre issue que la mort) me paraissent flous, ou, en d'autres termes, divergents.

Encore merci de votre attention

RomainD
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Re: Pour en finir avec le nihilisme : Spinoza et Nietzsche

Messagepar RomainD » 29 mai 2015, 21:47

J'ai relu votre message ;

Sur un point, bien sur, Spinoza ne dit pas que d'une manière générale, un homme serait plus heureux pendu qu'assis à sa table, ce serait une absurdité bien évidemment. Mais il est des natures, pour reprendre un extrait de l'oeuvre de Deleuze : "un corps sans organe qui se révélerait beaucoup trop brutalement se transformera en corps de néant, autodestruction pur et simple, sans autre issue que la mort", ou encore en reprenant le concept de ligne de mort, il est à se demander si pour certaines natures, la mort ne serait pas la seule issue possible.

Sur un autre point, la nature de l'homme n'est pas unique, et non plus générale. Il est par exemple des natures pour qeui la drogue est bonne, d'autres l'alcool, d'autres l'homosexualité, d'autres le masochisme. Par exemple certains se détruisent à cause de la drogue, d'autres comme William Burroughs, ont construit, avec l'aide de la drogue, une pensée. Pour autant, la drogue est elle une vertu ? Pour le drogué qui expérimente et construit oui, pour d'autres qui se détruisent non. Même le crime, est il une vertu ? Pour Spinoza qui a en horreur le crime, non. Pour certaines natures (comme la monomanie, ou "tellement pervertie", je cite Spinoza), peut être bien. C'est bien en cela que Spinoza est immoral.

Sur un dernier point, une de vos phrase m'intrigue, du moins un passage à la fin de votre message : "c'est vouloir la douleur autant que le plaisir, comme autant de modalités de la puissance d'être affecté". Je ne conçois pas que l'on puisse désirer la douleur, ou plutôt désirer quelque chose dans la douleur ? Pouvez vous m'éclairer ?

Merci de votre attention

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Re: Pour en finir avec le nihilisme : Spinoza et Nietzsche

Messagepar aldo » 30 mai 2015, 14:14

Bonjour Romain,

1/ D'une manière générale, je ne suis pas sûr qu'on puisse parler aussi rapidement de "diverses natures de l'homme", et qu'il ne vaille pas mieux s'en tenir aux "modes de vie"...
Sinon je n'arrive pas à cerner ce que vous faites dire à Deleuze pour avoir une chance de répondre. Je pense qu'il insiste sur les dangers à sauter à pieds joints dans les lignes de fuite (peut-être pour qu'on n'interprète pas de travers son discours sur leur côté créatif), danger auquel s'exposerait quiconque voudrait faire table rase de toute chose (et de toute cause) :
Deleuze a écrit :L'organisme, il faut en garder assez pour qu'il se reforme à chaque aube ; et des petites provisions de signifiance et d'interprétation, il faut en garder, même pour les opposer à leur propre système, quand les circonstances l'exigent, quand les choses, les personnes, même les situations vous y forcent ; et de petites rations de subjectivité, il faut en garder suffisamment pour pouvoir répondre à la réalité dominante. (...) Le pire n'est pas de rester stratifié – organisé, signifié, assujetti – mais de précipiter les strates dans un effondrement suicidaire ou dément, qui les fait retomber sur nous, plus lourdes que jamais.
(Mille Plateaux, p. 199)


2/ De meilleurs lecteurs de Nietzsche vous renseigneront peut-être mieux, mais je soumets ici l'idée que, selon Nietzsche, il faudrait passer par la dernière étape du nihilisme pour renaître en surhomme... c'est-à-dire que l'affirmation d'un refus (ne plus accepter l'homme en nous qui veut périr) serait l'acte fondateur qui permettrait de dépasser notre propre nihilisme.

3/ Il semble qu'il y ait contradiction sur la façon de comprendre la volonté de puissance (et même Nietzsche) entre Deleuze et nombre d'autres lecteurs (dont Henrique). Pour Deleuze, c'est le faible qui veut la puissance, et la volonté de puissance n'est pas du tout vouloir la puissance mais "ce qui veut dans la puissance".
Deleuze a écrit :La volonté est le rapport de la force avec la force. La volonté de puissance ne consiste pas à prendre mais à créer et à donner. La puissance n'est pas ce que la volonté veut mais ce qui veut dans la volonté. La volonté de puissance est l'élément différentiel dont dérivent les forces en présence : c’est par la volonté de puissance qu'une force commande, mais c'est aussi par la volonté de puissance qu’une force obéit. Affirmation et négation sont les qualités de la volonté de puissance, comme actif et réactif sont les qualités des forces. L'affirmation est multiple et pluraliste, contrairement à la négation qui est lourdement moniste.
http://fr.wikipedia.org/wiki/Nietzsche_(Gilles_Deleuze)#La_volont.C3.A9_de_puissance

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Re: Pour en finir avec le nihilisme : Spinoza et Nietzsche

Messagepar Vanleers » 30 mai 2015, 16:55

A aldo et RomainD

Voici ce que Deleuze disait de la volonté de puissance dans son cours sur Spinoza :

« Du point de vue d'une éthique, tous les existants, tous les étants sont rapportés à une échelle quantitative qui est celle de la puissance. Ils ont plus ou moins de puissance. Cette quantité différenciable, c'est la puissance. Le discours éthique ne cessera pas de nous parler, non pas des essences, il ne croit pas aux essences, il ne nous parle que de la puissance, à savoir les actions et passions dont quelque chose est capable. Non pas ce que la chose est, mais ce qu'elle est capable de supporter et capable de faire. Et s'il n'y a pas d'essence générale, c'est que, à ce niveau de la puissance tout est singulier. On ne sait pas d'avance alors que l'essence nous dit ce qu'est un ensemble de choses. L'éthique ne nous dit rien, ne peut pas savoir. Un poisson ne peut pas ce que le poisson voisin peut. Il y aura donc une différenciation infinie de la quantité de puissance d'après les existants. Les choses reçoivent une distinction quantitative parce qu'elles sont rapportées à l'échelle de la puissance.

Lorsque, bien après Spinoza, Nietzsche lancera le concept de volonté de puissance, je ne dis pas qu'il veuille dire que cela, mais il veut dire, avant tout, cela. Et on ne peut rien comprendre chez Nietzsche si l'on croit que c'est l'opération par laquelle chacun de nous tendrait vers la puissance. La puissance ce n'est pas ce que je veux, par définition, c'est ce que j'ai. J'ai telle ou telle puissance et c'est cela qui me situe dans l'échelle quantitative des êtres. Faire de la puissance l'objet de la volonté c'est un contresens, c'est juste le contraire. C'est d'après la puissance que j'ai que je veux ceci ou cela. Volonté de puissance ça veut dire que vous définirez les choses, les hommes, les animaux d'après la puissance effective qu'ils ont. Encore une fois, c'est la question : qu'est-ce que peut un corps ? C'est très différent de la question morale : qu'est-ce que tu dois en vertu de ton essence, c'est qu'est-ce que tu peux, toi, en vertu de ta puissance.
Voilà donc que la puissance constitue l'échelle quantitative des êtres. C'est la quantité de puissance qui distingue un existant d'un autre existant. Spinoza dit très souvent que l'essence c'est la puissance. Comprenez le coup philosophique qu'il est en train de faire. »

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Re: Pour en finir avec le nihilisme : Spinoza et Nietzsche

Messagepar aldo » 31 mai 2015, 00:39

Oui, c'est ce que je dis quant à l'interprétation de Nietzsche.
Je soulignais simplement que c'était étonnant, ces différentes interprétations...

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Re: Pour en finir avec le nihilisme : Spinoza et Nietzsche

Messagepar hokousai » 31 mai 2015, 01:04

Deleuze a écrit :Un poisson ne peut pas ce que le poisson voisin peut.
certes mais deux poissons peuvent ce qu'un homme ne peut pas.
Ou bien
"Un poisson ne peut pas et le poisson voisin non plus, vouloir ce qu'un oiseau peut vouloir"

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Henrique
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Re: Pour en finir avec le nihilisme : Spinoza et Nietzsche

Messagepar Henrique » 31 mai 2015, 13:04

Bonjour RomainD,
Vous vous demandez donc, si j'ai mieux compris, s'il n'y aurait pas chez Nietzsche, une échappatoire à la haine de la vie du véritable nihiliste, celui qui nie toute valeur y compris donc celle de la vie, c'est-à-dire du suicidaire, échappatoire qu'on ne trouverait semble-t-il pas chez Spinoza. Chez Spinoza en effet, si on est suicidaire, si on ne désire plus rien si ce n'est mourir, c'est qu'on est vaincu par les causes extérieures et que d'une certaine façon nous avons déjà été tué.

Pour dépasser le nihilisme selon Nietzsche et donc accéder à la surhumanité, il faudrait aller jusqu'au bout du nihilisme, pour découvrir semble-t-il la nature essentiellement active de la volonté de puissance, en prenant conscience que la puissance effective de se tuer et ainsi, prendre conscience de la puissance de la volonté, prise de conscience qui conduit à cesser de croire que rien n'a de valeur, c'est-à-dire de puissance active.

A ce propos, il me paraît effectivement assez vain d'opposer une volonté de la puissance (la puissance qui veut dans la volonté) et la volonté de puissance (la puissance comme objet de volonté). Je ne suis pas spécialiste de Nietzsche, mais quand il dit dans l'Antéchrist, sachant que classiquement la volonté est affirmation de ce que l'on tient pour bien, "Qu’est ce qui est bon ? — Tout ce qui exalte en l’homme le sentiment de puissance, la volonté de puissance, la puissance elle-même." Il s'agit bien de faire de la puissance, comprise non comme domination mais comme possibilité de devenir plus, l'objet de la volonté, sans que cela s'oppose au fait que la volonté soit elle-même puissance. Plus loin, "La vie elle-même est pour moi un instinct de croissance, de durée, d’accumulation de forces, de puissance : où la volonté de puissance fait défaut, il y a dégénérescence." Schopenhauer avait reconnu dans le conatus de Spinoza l'essence de toutes choses, ce qu'il appellera la Volonté. Il dit à la fin du Monde dans épiphilosophie, que Spinoza est un peu le Moïse dont il est le Jésus : certes la volonté est l'essence de toutes choses, mais Spinoza en tirerait un optimisme insensible à la souffrance humaine. Shopenhauer tient compte du drame de la souffrance : certes nous voulons vivre, mais vivre, c'est vouloir, à la différence de ce qui est inanimé, cela signifie que nous voulons vouloir, autrement dit que notre existence n'a aucune signification qui permette de justifier la souffrance qu'il y a à vouloir (parce que Sch. reste aussi très platonicien). Sch. est ainsi le modèle du nihilisme selon Nietzsche, qui n'évite de mettre fin à ses jours que par un certain manque de courage, voire au prix d'un recul de la conscience qu'il a pris de l'essence des choses.

Chez Spinoza en tout cas, ce qui fait que mon corps s'efforce de persévérer dans son être, c'est la puissance de l'étendue de s'affirmer comme étendue. Mais cela ne m'empêche pas de vouloir essentiellement la puissance. Je suis une puissance qui veut plus de puissance aussi bien qu'une volonté qui se veut elle-même. Loin d'y voir un non sens, Spinoza y voit le sens absolu : le sujet est l'objet, la différence entre l'un et l'autre est dépassée dans le troisième genre de connaissance. Le passage du moyen à la fin et aussi la nécessité d'une fin justifiant les moyens est signe de puissance limitée. Dans la puissance infinie, les moyens sont immédiatement la fin et inversement.

C'est ce que le suicidaire tend à perdre complètement de vue. Pour lui la vie ne se justifie que si elle permet d'obtenir quelque chose qu'il tient pour différent de la vie même, sa vie propre n'est qu'un moyen qui n'a plus aucun intérêt s'il en est venu à se persuader que ce moyen a été trop abîmé. Ainsi, un homme qui pense que toute sa vie était dans sa réputation professionnelle et qui est pris en flagrant délit de malversation voudra mourir, tandis qu'un autre, pensant que la vie est la valeur des valeurs, qui n'a ni bras ni jambes perçoit chaque nouvelle journée avec l'entrain de celui qui se plaît à contempler ce que ça fait d'être lui-même.

L'échappatoire pour le suicidaire est donc de sortir de l'ignorance qui l'a conduit à croire que la vie pourrait être un moyen pour une plus grande valeur, et non la valeur des valeurs.

Alors bien sûr, il y a des natures différentes, mais ces différences ne sont rien par rapport à ce que nous avons en commun qui est essentiel : sans l'étendue et le pouvoir de penser, de désirer, de vouloir, de comprendre qui nous caractérisent tous, nous ne sommes rien. Aussi, même si Spinoza n'arrive pas complètement à faire comprendre son point de vue à Blyenbergh, il n'explique nullement dans l'Ethique que ce qui différencie le délinquant et l'honnête homme n'est qu'une question de goûts et de dégoûts personnels. L'un est asservi à ses passions tandis que l'homme véritablement honnête (pas celui qui cherche à satisfaire le qu'en dira-t-on) est libre en tant qu'il est honnête. Certes, ce qui est poison pour certains est excitant pour d'autres. Mais un homme qui dépend d'un corps extérieur quelconque pour s'affirmer n'est pas libre et donc pas vertueux. Certes personne ne peut être parfaitement libre en conséquence, mais celui qui tire sa puissance créative de ses représentations le sera beaucoup plus que celui qui la tire de drogues.

Vous demandez pour finir ce que peut signifier "vouloir la douleur autant que le plaisir comme autant de modalités de la puissance d'être affecté". Dans cette philosophie de l'affirmation qu'est celle de Spinoza, chaque être est une façon pour la substance de s'affirmer. En ce sens, tout y est parfait, rien ne manque. Si nous connaissons la douleur, ce n'est donc pas par une imperfection de notre nature, mais par sa perfection même. Car ce qui est parfait dans l'être, c'est sa puissance de s'affirmer, c'est-à-dire de vivre. Vouloir vivre, c'est donc vouloir tout ce qui fait la vie. Ou encore vouloir la puissance, c'est vouloir la puissance d'affecter autant que d'être affecté, et donc de pâtir autant que de se réjouir. La béatitude n'est pas l'absence de douleur ou de tristesse, c'est la puissance de se satisfaire de vivre et donc d'éprouver du plaisir autant que de la douleur, c'est se satisfaire de l'insatisfaction.

Nietzsche va dans ce sens aussi : http://philosophie.initiation.cours.ove ... 84051.html
Je me suis arrêté pour la lecture de cet article aux citations rapportées de Nietzsche et que je recopie ici :
« Et si plaisir et déplaisir étaient liés par un lien tel que celui qui veut avoir le plus possible de l’un doive aussi avoir le plus possible de l’autre, - que celui qui veut apprendre l’ « allégresse qui enlève aux cieux » doive aussi être prêt au « triste à mourir » (Le Gai Savoir – Nietzsche)

« Il y a même des cas où une espèce de plaisir dépend d’une certaine séquence rythmique de petites excitations douloureuses : c’est ainsi qu’une croissance très rapide du sentiment de puissance et de plaisir est atteinte. C’est par exemple le cas du chatouillement, ainsi que du chatouillement sexuel du coït ; nous voyons là la douleur agissant comme un ingrédient du plaisir. Il semble qu’une petite inhibition y soit surmontée, immédiatement suivie par une autre inhibition à son tour surmontée aussitôt – c’est ce jeu de résistance et de victoire qui excite le plus vigoureusement le sentiment global de puissance excédentaire et superflue qui constitue l’essence du plaisir » (Fragment posthume de 1888 – Nietzsche).

C’est surtout l’absence de sens qui affaiblit : " […] mais la souffrance-même n’était pas son problème, son problème était l’absence de réponse au cri d’interrogation : « La souffrance, pourquoi ? » L’homme, l’animal le plus courageux et le plus exercé à souffrir, ne refuse pas la souffrance ; il la veut, il la cherche même, pourvu qu’on lui montre le sens, le pourquoi de la souffrance » (La Généalogie de la morale).

Voir aussi cette citation tirée du Gai savoir (318) :
« Sagesse dans la douleur. – Dans la douleur il y a autant de sagesse que dans le plaisir : tous deux sont au premier chef des forces conservatrices de l’espèce. S’il n’en était pas ainsi de la douleur, il y a longtemps qu’elle aurait disparu; qu’elle fasse mal, ce n’est pas là un argument contre elle, c’est au contraire son essence. J’entends dans la douleur le commandement du capitaine du vaisseau : « Amenez les voiles ! » L’intrépide navigateur « homme » doit s’être exercé à disposer les voiles de mille manières, autrement il en serait trop vite fait de lui, et l’océan bientôt l’engloutirait. Il faut aussi que nous sachions vivre avec une énergie réduite : aussitôt que la douleur donne son signal de sûreté, il est temps de réduire cette énergie, quelque grand danger, une tempête se prépare et nous agissons prudemment en nous «gonflant» aussi peu que possible. »

La fin de cette dernière citation est intéressante par rapport au problème du suicide. Plutôt que de chercher à s'abasourdir avec de nouvelles excitations pour oublier la souffrance intérieure dont il ne comprend pas le sens, et qu'il ne peut fuir, puisque c'est une tristesse d'être soi, c'est le philosophe au marteau qui préconise de réduire les activités, notamment si on n'a pas l'âme du héros qu'on croyait. Dans ce cas, ne rien faire contre son appétit, même et surtout si c'est une habitude. Ici, se fier à ce que fait sentir la nature : ne pas se forcer à parler, à bouger, à manger si nous sommes dans une phase de contraction de notre puissance. Une vie d'agitation ne convient qu'à fort peu de caractères, après l'inspiration où on se gonfle, il faut savoir expirer.

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Re: Pour en finir avec le nihilisme : Spinoza et Nietzsche

Messagepar RomainD » 31 mai 2015, 15:09

Merci pour vos messages que je trouve très intéressants.

Je me demande néanmoins, si il y a toujours la possibilité, même dans une ligne de mort, ou en tout cas dans le cas où une personne ne désire rien d'autre que la mort, de séparer le moyen (désir) de la fin (la mort), un peu comme dans le cas de l'amour courtois, où l'orgasme (donc l'objet désiré) est sans cesse repoussé, l'enjeu étant de désirer, continuer de désirer, et éprouver un plein contentement dans le désir et non dans la satisfaction du plaisir. Car même dans le cas d'une ligne de mort, il y a désir, même si ce désir mène à la destruction de soi et des autres.

N'est ce pas d'ailleurs presque le cas dans certaines formes de fascisme dans la description que Gilles Deleuze et Felix Guattari font dans Milles Plateaux ? C'est à dire des individus qui attendent presque patiemment, sans presque agir, une possible fin prochaine, une sorte d'extinction passive.. ? Si seulement on arrivait à séparer le moyen et la fin, c'est à dire le désir et le plaisir, où même la mort...

Une petite interrogation de plus, c'est que même si Nietzsche est passé par ce qu'il nomme le dernier stade du nihilisme, l'homme qui cherche à périr, son issue à lui même ne serait ce pas l'exil ? (Je crois savoir que Nietzsche vagabondait à travers des chambres meublés et n'avait pratiquement aucune attache. De plus, il en est question dans Milles Plateaux quand Deleuze et Guattari écrivaient que Oedipe aurait mieux valut qu'il se donne la mort ou qu'il s'exile, au lieu du parricide et de l'inceste). Et que penser du cas de Kleist, qui a cherché très tôt à se donner la mort en s'engageant dans l'armée, mais qui n'a pas cessé de s'exiler ?

Merci de votre attention


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