La notion de Beau dans la Nature et dans l'Homme

Questions et débats d'ordre théorique sur les principes de l'éthique et de la politique spinozistes. On pourra aborder ici aussi les questions possibles sur une esthétique spinozienne.
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LARRY
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Messagepar LARRY » 22 déc. 2011, 16:25

Suite à ma note précédente :

Pourquoi certaines proportions ou combinaisons de couleurs, de formes ou de sons nous émeuvent-elles plus que d’autres ?
J’y vois d’abord des signaux sensuels, des principes innés de choix et d’approche de nos partenaires dans nos parades amoureuses… D’une voix ou d’un chant qui m’émeuvent, d’un visage ou de formes que j’admire, d’une démarche qui me fascine, je dis qu’ils sont beaux.
Mais que sont-ils sinon des signes de reconnaissance de mon espèce et des signaux attractifs qui m’engagent à perpétuer la vie ?
La "beauté" serait donc d’abord un stratagème amoureux au service de la vie, même si mon aptitude à aimer s’étend gratuitement à tout l’univers !

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En quoi mes considérations sur ce qu’on appelle la Beauté : l’attraction ou la répulsion que nous ressentons pour un « objet » quelconque, ont-elles un rapport avec la pensée de Spinoza ?
C’est qu’il s’agit du moyen naturel qui nous engage à nous reproduire et nous perpétuer, et ainsi participe bien, je crois, du conatus , cet effort pour persévérer dans notre être…
Notre aptitude à aimer s’adressant à tout ce qui nous environne à des degrés divers, il n’est pas étonnant qu’on puisse trouver « beau » aussi bien un être humain, qu’un arbre ou n’importe quoi ! Beau, c’est-à-dire attractif, inspirant de l’amour…

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Henrique
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Messagepar Henrique » 23 déc. 2011, 01:58

Le sentiment du beau a certainement à voir avec le conatus, mais il me semble réducteur de le ramener à la seule perpétuation de l'espèce. Nous ne désirons pas une chose parce que nous la jugeons belle, mais nous la jugeons belle parce que nous la désirons, certes. Mais nous pouvons désirer ce qui dépasse les limites de notre individualité et même de notre espèce.

Pour le choix d'un partenaire amoureux, on peut y voir des impératifs biologiques : souvent, les femmes trouvent beau un homme grand et fort, susceptible de les protéger en période de grossesse ; les hommes trouvent belle une femme avec des formes généreuses, susceptible ainsi de ne pas mourir en couche avec la progéniture. Avec l'évolution technique et économique, les critères peuvent aussi évoluer : un homme chétif mais riche et puissant rencontrera facilement des femmes qui lui trouveront du charme, une femme maigre mais sûre d'elle-même, capable de régner sur son foyer saura charmer bien des hommes.

La régularité, la symétrie et la finesse des traits du visage évoquent des qualités plus subtiles mais qui peuvent en partie être rattachées à l'impératif de survie : la régularité et la symétrie représentent d'une façon simplement analogique mais puissante la justice, sans laquelle il n'y a pas d'association durable ; la finesse des traits représente le raffinement des mœurs, c'est-à-dire la culture par laquelle l'humanité n'a plus eu à subir d'évolution biologique majeure, par le simple hasard de la sélection du plus adapté, pour survivre.

Néanmoins, quel rapport peut-il y avoir entre l'arbre que j'admire et la perpétuation de l'espèce ? Au fond, le beau ne serait que l'utile qu'on trouve concrètement dans tel ou tel objet sensible ? Mais qu'en est-il alors du ciel étoilé ou de la peinture d'une femme que je ne toucherai jamais ?

Spinoza tient en partie ce discours : le beau, c'est par exemple la musique triste qui permet au mélancolique de persévérer dans sa mélancolie, tandis qu'elle ne sera qu'agaçante pour l'homme énergique et indifférente pour le sourd. Mais le beau, c'est aussi ce qui est lumineux, difficile et rare.

Je dirais qu'en un sens esthétique, le beau, c'est ce qui pour nous est de nature à révéler, à rendre clairement sensible une réalité d'ordinaire invisible (d'où sa rareté et sa difficulté) qui n'engage pas particulièrement notre survie mais plutôt ce qui donne un début d'intelligibilité à notre survie même. Quand Spinoza lui-même dit : "La chose du monde a laquelle un homme libre pense le moins, c'est la mort, et sa sagesse n'est point la méditation de la mort, mais de la vie.", je peux trouver cela beau simplement parce que cela promet au moins qu'une bonne chose, la liberté, peut être dissociée radicalement d'une mauvaise chose, la mort, et peut être associée à la vie qui est aussi une bonne chose - alors qu'ordinairement, dans une pensée résignée à l'idée que l'existence serait incompréhensible, on a plutôt tendance à s'imaginer qu'il faut choisir entre la vie et la liberté.

Ici, on peut dire que le beau n'est pas ce qui me sert à survivre ou à perpétuer l'espèce, mais ce qui donne sens à mon existence même. On pourra répondre encore que celui qui trouve que la vie est belle, parce que son apparence s'accorde à son essence, qui est affectivité et autoaffectivité, celui-là est finalement de nature à résister à la mélancolie suicidaire qui menace tout homme, ce qui est encore une façon d'assurer sa survie. Mais là, le beau n'est pas ce qui se réduit aux seuls instincts de mon individualité, c'est ce qui m'ouvre à l'illimité, à ce qui dépasse infiniment mon individualité tout en l'enveloppant.

PS : je me suis permis d'insérer ci-dessus le contenu du sujet que vous aviez ouvert sur le même thème, histoire d'éviter la dispersion.

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beauté et conatus

Messagepar LARRY » 23 déc. 2011, 17:40

Selon Spinoza, nous jugeons belle une chose parce que nous la désirons, c’est clairement lier la beauté à notre désir ! Et dire, de plus, que sans ce désir elle n’existe pas…
Il est certain que  le sentiment du beau ne peut se ramener à la seule perpétuation de l’espèce, et c’est-ce qui m’a fait dire que notre aptitude à aimer/désirer s’adresse à tout ce qui nous environne, à des degrés divers, et qu’il n’est pas étonnant, par conséquent, qu’on puisse également trouver beau/aimable, un arbre, un paysage, ou n’importe quoi…peut-être, comme vous dites, de façon utilitaire et propitiatoire à notre bonheur de vivre. Ne parlons pas de but, puisque Spinoza n’admet pas de finalité, mais disons que ça va avec le désir premier, le sine qua non, le désir de se perpétuer propre au conatus.
Les critères de choix plus précis que vous évoquez, selon les personnes, n’annulent pas, de leur part, un élan amoureux, je crois.
Regarder avec admiration un ciel étoilé, une peinture, un portrait ou un vrai visage ne semble pas en rapport avec la perpétuation de l’espèce, mais l’amour englobe toutes les circonstances de notre vie, et encore une fois amour et beauté vont ensemble…

Cela dit, merci beaucoup, Henrique de votre longue réponse qui m’a mis en cogitation intense, et que je vais méditer plus longuement… J’ai simplement justifié, ci-dessus, mes affirmations premières, le problème c’est toujours de trouver les mots qui recouvrent la réalité.


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