ETV ax2 Un axiome erronné qui ne sert à rien

Lecture pas à pas de l'Ethique de Spinoza. Il est possible d'examiner un passage en particulier de cette oeuvre.
Enegoid
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ETV ax2 Un axiome erronné qui ne sert à rien

Messagepar Enegoid » 17 oct. 2007, 18:11

Axiome II, p5
« La puissance d’un effet se définit par la puissance de sa cause dans la mesure où son essence s’explique ou se définit par l’essence de sa cause »
P7, 3--->p36, I----->p16,I

P7, 3 « de l’essence supposée donnée d’une chose quelconque suit nécessairement quelque chose »
P36,I « Rien n’existe de la nature de quoi ne suive quelque effet »
P16,I : « …de la définition supposée d’une chose quelconque, l’entendement conclut plusieurs propriétés qui en sont les suites nécessaires… »


1. Il y a plusieurs catégories de causalités. Spinoza parle-t-il de toutes les causalités, ou bien de quelques unes seulement ? Le texte de l’axiome lui-même paraît restrictif : « dans la mesure où… » pouvant signifier que c’est seulement dans la mesure où l’essence d’une chose s’explique par l’essence d’une autre chose que la puissance d’une chose est liée à la puissance d’autre chose. De fait, si l’on remonte la chaîne des démonstrations de Spinoza, on voit qu’il base son raisonnement sur une causalité déductive : ce que l’entendement conclut des propriétés d’une chose à partir de la définition de cette chose (p16,I). On a donc l’impression qu’il parle d’une seule catégorie de causalité.
(En passant, je serais intéressé de savoir par ceux d’entre vous qui connaissent les causalités scolastiques dans quelle catégorie se range cette causalité que j’appelle déductive : est-ce une causalité matérielle, formelle, efficiente, ou finale ?)

2. Le rapport de la puissance de l’effet à la puissance de la cause paraît évident dans certains cas : par exemple, plus le coup de marteau est puissant, plus le clou s’enfonce. On est dans la physique des mouvements (et donc dans les causes efficientes ?). Cependant…

3. Même en physique cette évidence n’est pas forcément présente, par exemple dans le célèbre cas du battement d’ailes de papillon qui produit un cyclone. On peut aussi penser au bouton de déclenchement d’une bombe atomique. On voit là qu’il ne faut pas se tromper de cause. Ce n’est pas la puissance du battement d’aile qui se transmet dans la puissance du cyclone, mais une puissance qui se trouve quelque part dans le contexte.

4. Tout le monde a pu mesurer que nos affects, face à une cause identique, sont d’intensité différente. Pe je me coupe le doigt et je saigne. La puissance de l ‘affect ne dépendra pas seulement de la cause (coupure) mais aussi de ma nature, comme on le voit si je suis hémophile. Ou bien si quelqu’un me marche sur le pied, dans la foule, je peux « laisser passer » parce que je suis de bonne composition ou entrer dans une colère noire. La puissance de l’effet dépend de ma nature.

On voit donc, il me semble que la puissance de l’effet ne dépend de la puissance de la cause qu’à la condition de bien préciser dans quel contexte on se trouve et de quelle cause on parle. L’axiome en lui-même est discutable.

Mais heureusement (ouf !), cet axiome n'est utilisé que dans la p8, pour prouver qu’une affection est d’autant plus grande qu’il y a plus de causes pour l’exciter. Mais il ne sert à rien car il n’intervient qu ‘en deuxième démonstration.

Donc, on pourrait supprimer cet axiome de l'éthique sans en changer un iota !

Qu’en pensez-vous ?

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Messagepar sescho » 17 oct. 2007, 21:58

Pour faire très court, je dirais que Spinoza ne reconnaît comme "cause" au sens fort que la cause immanente. Pour être plus concret, ceci pourrait se traduire en Physique par "les seules causes vraies sont les lois elles-mêmes." C'est seulement dans ce cadre que les propositions associées de Spinoza prennent toute leur force.

Pour le reste c'est en quelque sorte abusivement que l'on appelle "cause" une succession d'évènements liés dans le temps. La vase a été cassé parce que le chat a sauté sur la table et a emporté la nappe dans son élan, poursuivi qu'il était par l'autre chat (c'est du vécu...) Mais à 1 micron du sol et pour quelques fractions de secondes après, le vase n'était pas cassé (après quoi ce n'était d'ailleurs plus un vase, mais un ensemble de corps similaires, plus ou moins gros et en mouvement...) et le chat était à l'arrêt sur la table...

Amicalement

Serge
Connais-toi toi-même.

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Messagepar Enegoid » 18 oct. 2007, 18:07

Oui, d'accord avec l'esprit de votre réponse, bien que je ne sois pas sûr d'avoir compris pourquoi vous insistez sur le fait que le vase n'est pas cassé avant de toucher terre...il y a une idée sous-jacente que je ne saisis pas.

Et quand même : qu'est-ce qu'une cause plus puissante qu'une autre ? A la limite si Dieu est cause de tout, sa puissance infinie est partout !


Cordialement

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Re: ETV ax2 Un axiome erronné qui ne sert à rien

Messagepar Henrique » 18 oct. 2007, 18:54

Spinoza a pu se tromper dans la rédaction d'un texte longtemps resté en chantier tandis que sa courte vie, ses soucis de santé ou sociaux et son intérêt pour la question cruciale de la politique sont autant d'éléments qui ont pu faire que toutes les corrections possibles n'ont pas été faites.

Mais voyons tes arguments :


Enegoid a écrit :1. Il y a plusieurs catégories de causalités. Spinoza parle-t-il de toutes les causalités, ou bien de quelques unes seulement ? Le texte de l’axiome lui-même paraît restrictif : « dans la mesure où… » pouvant signifier que c’est seulement dans la mesure où l’essence d’une chose s’explique par l’essence d’une autre chose que la puissance d’une chose est liée à la puissance d’autre chose. De fait, si l’on remonte la chaîne des démonstrations de Spinoza, on voit qu’il base son raisonnement sur une causalité déductive : ce que l’entendement conclut des propriétés d’une chose à partir de la définition de cette chose (p16,I). On a donc l’impression qu’il parle d’une seule catégorie de causalité.


Je pense que Spinoza parle ici de toute cause réelle dans son rapport à son effet propre (ce qui exclut la cause finale et probablement la cause formelle d'Aristote). Mais si nous faisons intervenir entre une cause et un effet des intermédiaires, les choses seront bien sûr plus compliquées.

Le "quatenus" utilisé dans l'axiome, que l'on peut traduire par "dans la mesure" ou "en tant que", n'indique pas ici une restriction mais un rapport entre la puissance et l'essence relevant de la quantité. Un effet dont la puissance ne viendrait pas de celle de sa cause impliquerait une introduction d'être dans l'être qui elle-même supposerait que le non-être peut produire quelque chose. Et dire que la puissance d'un effet ne se définirait par la puissance de sa cause que lorsque l'essence de l'effet se définit par l'essence de la cause supposerait qu'on pourrait concevoir que l'essence d'un effet peut se définir autrement que par celle de sa cause. C'est là que je rejoins Serge je pense : ce n'est pas la queue de billard qui est la cause du mouvement de la boule, mais le mouvement de cette queue. Entre deux essences, il n'y a de rapport de causalité, transitive ou immanente, que dans ce qu'elles ont de commun. Par ailleurs, il n'y a d'essence qu'effective, être c'est pouvoir être en acte (E1P36).


2. Le rapport de la puissance de l’effet à la puissance de la cause paraît évident dans certains cas : par exemple, plus le coup de marteau est puissant, plus le clou s’enfonce. On est dans la physique des mouvements (et donc dans les causes efficientes ?). Cependant…

3. Même en physique cette évidence n’est pas forcément présente, par exemple dans le célèbre cas du battement d’ailes de papillon qui produit un cyclone. On peut aussi penser au bouton de déclenchement d’une bombe atomique. On voit là qu’il ne faut pas se tromper de cause. Ce n’est pas la puissance du battement d’aile qui se transmet dans la puissance du cyclone, mais une puissance qui se trouve quelque part dans le contexte.


Comme tu le dis toi même à la fin, ce n'est qu'avec d'autres causes que le battement d'aile du papillon peut concourir au déclenchement du cyclone. En conséquence on ne peut nullement dire que c'est le battement d'aile qui est la cause du cyclone, mais la rencontre de ce mouvement avec d'autres mouvements qui ensemble sont cause du cyclone. De même sans aller jusqu'à la bombe atomique, ce n'est nullement la pression de mon doigt sur l'interrupteur qui permet à l'ampoule de s'allumer, cette pression ne fait que communiquer à l'interrupteur un mouvement qui le faisant changer de position met en contact les fils provenant de la source électrique et ceux qui conduisent à l'ampoule, contact qui auparavant était justement interrompu.

4. Tout le monde a pu mesurer que nos affects, face à une cause identique, sont d’intensité différente. Pe je me coupe le doigt et je saigne. La puissance de l ‘affect ne dépendra pas seulement de la cause (coupure) mais aussi de ma nature, comme on le voit si je suis hémophile. Ou bien si quelqu’un me marche sur le pied, dans la foule, je peux « laisser passer » parce que je suis de bonne composition ou entrer dans une colère noire. La puissance de l’effet dépend de ma nature.


Les mêmes causes produisent les mêmes effets : si tu observes des effets différents pour une même cause, c'est seulement que tu as négligé de voir que la cause était différente dans les deux cas. La cause de la coupure de ton doigt (affection de ton corps et non affect), c'est le croisement à une certaine vitesse de ta peau et d'un corps à la fois plus petit que ton doigt et plus dur, un morceau de verre par exemple : si tu considères l'effet que ce morceau de verre a sur la plante de tes pieds ou encore sur sur la peau d'un hippopotame, même à la même vitesse, l'effet sera différent parce que la cause est différente étant entendu qu'ici le morceau de verre n'est pas à soi seul, la cause de la coupure - même si l'imagination le considèrera comme tel - puisqu'en repos à côté de mon doigt, il ne cause aucun dommage.

Par ailleurs, pour ce qui est justement des affects proprement dits, ce ne sont pas les affections du corps qui en sont la cause mais l'idée que nous nous faisons de ces affections (la vie mentale n'ayant aucune extension, rien d'étendu ne peut l'affecter). Dans le cas que tu présentes, donc, l'un est indifférent à l'idée d'avoir été bousculé, l'autre est mis en colère par cette idée : c'est bien sûr ici aussi que l'idée de soi est une cause beaucoup plus déterminante de l'état intérieur que l'idée des corps extérieurs. C'est pour cela que Spinoza dit que les passions viennent essentiellement d'idées inadéquates : elles se trompent de cause, imaginer qu'un tel est cause de ma joie ou de ma tristesse, c'est ne pas voir que je suis le premier responsable de cette joie ou de cette tristesse. Si je me représente inadéquatement comme quelqu'un de supérieur moralement au reste des hommes, que tous devraient donc respecter avec la plus grande révérence, l'idée d'avoir été bousculé contrariera le sentiment de puissance que je croyais pouvoir tirer de moi-même et me rendra triste. Mais si je me représente comme un simple corps soumis dans certaines conditions à la pression imprévisible d'autres corps, je ne m'étonnerai pas d'être bousculé dans une rue bondée ou encore éclaboussé en allant à la piscine.

Et dans ce cas, plus j'aurais une idée orgueilleuse de moi-même par exemple, plus je serai attristé à l'idée de ce qui contrarie cette première idée plaisante mais inadéquate de moi-même.

Si tu penses qu'un effet peut envelopper une puissance plus grande que l'ensemble de sa cause (à ne pas confondre comme on l'a bien vu je crois avec un simple élément déclencheur), d'où viendrait donc ce surcroît de puissance si ce n'est du néant ? Comment ce qui n'est rien pourrait-il avoir quelqu'effet que ce soit ?

Mais heureusement (ouf !), cet axiome n'est utilisé que dans la p8, pour prouver qu’une affection est d’autant plus grande qu’il y a plus de causes pour l’exciter. Mais il ne sert à rien car il n’intervient qu ‘en deuxième démonstration.

Comme le scolie d'E5P8 est plus court et facile à comprendre intuitivement que la démonstration (une fois cependant qu'on a bien compris l'axiome d'un côté et la démonstration elle-même d'un autre côté), son rôle éthique est loin d'être négligeable. Comme il s'agit ensuite de comprendre autant que possible les corps, par le second comme le troisième genre de connaissance E5P38 et 39), cet axiome pourra être un repère utile dans la pratique.

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Messagepar sescho » 18 oct. 2007, 22:03

Enegoid a écrit :Oui, d'accord avec l'esprit de votre réponse, bien que je ne sois pas sûr d'avoir compris pourquoi vous insistez sur le fait que le vase n'est pas cassé avant de toucher terre...il y a une idée sous-jacente que je ne saisis pas.

Ce ne sont que quelques traits pour illustrer le fait que la "causalité" entendue comme la succession d'évènements liés dans l'espace-temps soutient difficilement l'examen : à un instant donné quoique "la séquence est inéluctablement enclenchée" il n'y a ni vase cassé ni chat qui bouge : juste la loi de la Gravité.

Pour ajouter à l'illustration du propos, lorsque je modélise un phénomène physique, j'ai besoin uniquement : 1) Des conditions initiales (ce qui circonscrit le temps et définit aussi la nature des modes et de leurs éventuels mouvements à l'instant premier considéré.) 2) Des conditions aux limites (ce qui circonscrit l'espace) 3) Des lois. Cela illustre bien selon moi qu'une situation modale dans l'Etendue (ou dans la Pensée) étant donnée à un instant donné, seules les lois méritent le nom de cause au sens fort.

Enegoid a écrit :Et quand même : qu'est-ce qu'une cause plus puissante qu'une autre ? A la limite si Dieu est cause de tout, sa puissance infinie est partout !

Mais c'est le cas ; il n'y a au global que la puissance de Dieu, qui n'est confrontée à aucune autre puisque Dieu est la seule substance. Mais Spinoza se préoccupe aussi des modes : leur essence fait partie de celle de Dieu, leur puissance aussi, mais ils ne sont pas Dieu et sont immanquablement, en tant que modes non infinis, confrontés à la puissance d'autres modes, le tout étant EN Dieu.

Spinoza, Ethique, traduit par E. Saisset a écrit :E4A1 : Il n’existe dans la nature aucune chose particulière qui n’ait au-dessus d’elle une autre chose plus puissante et plus forte. De sorte que, une chose particulière étant donnée, une autre plus puissante est également donnée, laquelle peut détruire la première.

Mais il est vrai que ceci semble poser une difficulté : si les lois sont la seule cause, en quoi pourraient-elles être moins puissantes dans un mode que dans un autre : elles sont, point. D'un autre côté, sauf à tomber dans le nihilisme (c'est un problème identifié aussi au niveau du Bouddhisme Mahayana), il est difficile de nier les essences particulières... (Ce qui ne veut pas dire substantielles : elles ne sont que modales.) Mais en fait ce ne sont pas les lois elles-mêmes qui sont en question, mais la portée qu'elles ont au sein d'un mode donné face à un autre. La loi d'inertie est la même pour deux boules qui se percutent à vitesses égales opposées ; mais la plus grosse "orientera le mouvement dans son sens" après le choc, en vertu de la même loi d'inertie.

Je dirais que Spinoza, par extension du sens premier, appelle dans ce cadre "cause" les lois telles qu'elles se manifestent en force dans un mode particulier (...)

Amicalement
Connais-toi toi-même.


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