Daniel Morin, Franck Terreaux, ... : livres

Ce qui touche de façon indissociable à différents domaines de la philosophie spinozienne comme des comparaisons avec d'autres auteurs, ou à des informations d'ordre purement historiques ou biographiques.
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Daniel Morin, Franck Terreaux, ... : livres

Messagepar sescho » 28 janv. 2012, 11:09

Du très lourd dans une forme légère,... et l'esprit de Spinoza n'est vraiment pas loin...

Extrait de la préface du philosophe Alexandre Jollien, d'ailleurs : "Parmi mes lectures, j'admire un Spinoza, je lis avec joie les Évangiles, je me ressource au contact d'Etty Hillesum. Autant d'auteurs que je n'ai pas croisés. Daniel, je l'ai vu à l'œuvre. Je l'ai rencontré dans la vraie vie. Et c'est peut-être cela plus que tout qui me rend ce livre si précieux. Daniel Morin est la pratique ou plutôt, pour essayer de parler comme lui, la "non non-pratique". Ainsi, un fraiseur métaphysicien apprend au philosophe à vivre à l'être qui est toujours plus riche que nos représentations et qui témoigne sans cesse de la beauté, de la bonté, du grand je ne sais pas.

Je n'aurais jamais de maître, sinon peut-être les épreuves du quotidien et avant tout le handicap. Cependant, il est des paroles qui entrent dans une vivante cohérence avec ce qu'enseigne le quotidien. Spinoza et sa quête de la joie me nourrit quotidiennement. Les Évangiles et leur appel à renoncer soi-même pour vivre pleinement me sont un viatique pour cette existence faite de hauts et de bas."


Extrait d'Eclats de silence de Daniel Morin (le reste est en harmonie, incluant aussi des aspects plus pratiques) :


[En passant :] Je suis parfaitement convaincu qu'il n'existe aucune personne ayant un libre arbitre, séparée de l'ensemble, et que la pluralité de la manifestation est toujours l'expression de l'unicité. ...


- ... je ne sens pas cette paix de l'être dont tu parles, je sens quelque chose qui m'en sépare.

- Ce qui te donne cette impression d'être séparé est que tu t'identifies à la partie en oubliant le lien, la Totalité.

En fait, notre conscience individuelle n'est qu'une partie colorée de la Conscience totale. Du point de vue de la partie il y a mouvement, colorations particulières, changements. La Conscience totale, elle, ne peut être qualifiée, puisqu'elle contient tout. Je vais prendre une image pour mieux te répondre.

Imaginons que le Tout soit représenté par de l'eau. Il y en a partout, on ne peut pas en rajouter : où est-ce qu'on la prendrait, puisque le Tout n'a pas d'extérieur ? On ne peut pas en enlever : où la mettrait-on ?

Imaginons maintenant que dans cette eau, il y ait apparition de glaçons de formes différentes. De par sa forme, le glaçon est limité, défini, ayant ses caractéristiques propres. Il rentre dans le monde de la mesure, du plus ou moins, donc de l'avoir. En tant que glaçon, il va connaître son apparition, son existence temporelle, et sa disparition en tant que forme, à l'intérieur même du Tout. Nous sommes ici à la limite de nos moyens de compréhension.

Nous sommes ces glaçons limités et nos perceptions obéissent aux lois de la limitation, du changement. Mais nous oublions notre nature véritable – l'eau ou l'Être – qui, elle, sort de la mesure. Et l'état de manque premier part de cet oubli. C'est pour cela que tous les sages nous disent : « Vous êtes déjà ce que vous cherchez » !

En tant qu'être limité, nous voulons accéder au non limité en restant dans les lois de la mesure. C'est comme si un glaçon voulait contenir la Totalité Eau, alors qu'il est contenu dans la Totalité qui, elle-même, contient tous les glaçons. Il veut contenir la Totalité dans les lois du limité ! Mais nous ne pourrons jamais appréhender la Totalité dans le monde de l'Avoir.

La paix inconditionnelle se révèle et s'éprouve quand la partie ne discute plus l'évidence de ses limitations. Autrement dit, quand il est vu que ce qui est EST, et qu'il n'y a rien d'autre.

Maintenant, je vais prendre l'image d'un tube ouvert aux deux extrémités : je peux le déplacer dans l'espace qui est, lui, immobile, incompressible, indivisible, sans limites. Le tube peut être en mouvement, coloré, différent d'un autre tube, mais plein d'espace, entouré d'espace qui lui ne bouge pas.

Si nous sommes ce tube, nous pouvons bouger mais nous ne pouvons pas saisir l'espace. Et pourtant, nous en sommes emplis, comme tous les autres tubes. Nous ne voyons pas que nous sommes emplis de ce Tout. Nous nous identifions à une partie d'espace, alors qu'il ne peut pas y avoir de partie d'espace ! Nous nous croyons propriétaire de l'espace qui emplit ce tube. Notre nature est la même que celle de l'autre que je crois loin de moi. Et cela ne nie pas notre individualité.

Voir cela ne rend pas notre humanité parfaite : les difficultés de la vie quotidienne ne sont pas aplanies, mais cela permet de vivre parfaitement notre humanité. C'est-à-dire d'être complètement ouverts à la reconnaissance de nos limites.

Je n'aime pas beaucoup ressentir mes limites...

– Qu'est-ce qu'une limite ? Il ne faut pas oublier qu'une limite désigne non seulement un intérieur mais aussi un extérieur. Une limite est le lien vivant entre la dualité et la non-dualité. Elle n'appartient ni à l'un ni à l'autre, et prouve l'inséparabilité des choses. La limite n'est jamais imperméable, elle est toujours vivante et c'est superbe.

Quand tu fais quelque chose de tout ton cœur, tu es exactement dans l'espace de ta limite mitoyenne avec ce qui est au-delà de ta limite. Tu es dans cet espace mystérieux où il y a un échange. Tu es ouvert à ce que tu ne peux pas comprendre. Mais si tu fais de ta limite une prison, tu te sépares toi-même.

La limite acceptée devient porte ouverte au vivant, lieu magique où se produit l'échange, le lien avec l'Unicité. Alors peut se vivre l'évidence de la non-séparation, qui n'est pas la négation de la distinction encore une fois ! TOUT réside dans l'acceptation joyeuse et nécessaire de nos limites. C'est la seule et unique façon d'être nourri par ce qui est au-delà de notre compréhension limitée qui n'est rien d'autre que l'être, l'Unicité.

Avec l'aide de tes images, ça a l'air si simple! Et pourtant, qu'est-ce qui fait que je n'arrive pas à voir ce qui est ?

– Une image est une pensée. Et avec les pensées, il est vrai qu'on peut tout faire. C'est autre chose de vivre l'évidence du concret !

Il ne s'agit pas de voir ce qui est ! Subtilement, lorsque tu dis ça, tu objectives ce qui est en t'isolant en tant que sujet. Autrement dit, tu t'exclus du Tout ! Alors que Est contient tout, le sujet qui perçoit et l'objet qui est perçu.

D'après mon expérience, il n'y a qu'un seul problème, c'est la pensée « moi » qui se sent propriétaire de cette forme vivante appelée « je ».

Tout le monde se reconnaît en tant que sujet. Ce sujet implique une distinction et des caractéristiques propres à cette forme, mais pas une séparation. La séparation du sujet d'avec son environnement est impossible : essaye de trouver une chose qui ne touche pas une autre chose ! Et de fait, « je », le sujet, est complètement assujetti par son environnement. Mais il ne cesse en même temps de le modifier. Le sujet est inévitablement en relation avec le reste. Personne ne sait ce qui permet ce « je ». Certains l'appellent Dieu, d'autres le Un, moi je préfère le nommer le « Grand Je ne Sais Pas ». À notre insu, nous sommes inscrits dans un processus de recherche de complétude vis-à-vis de ce manque.

Pour tenter une autre approche, je comparerai le « je » au fil électrique, qui est conducteur de l'électricité qui le traverse, mais n'est pas possesseur ni producteur de l'électricité : il suffit de le débrancher pour qu'il ne soit plus conducteur.

Par habitude et par imitation de notre entourage, l'oubli de ce qui permet notre existence va nous donner l'illusion que « moi » est possesseur des caractéristiques naturelles apparaissant dans cette forme. C'est comme si le fil électrique disait : « C'est moi qui suis à l'origine de l'électricité ». Les religieux nomment cela : « l'oubli de Dieu », et beaucoup de traditions ont d'ailleurs des exercices de « rappel de Dieu ».

Mais pour répondre vraiment à ta question, ce qui t'empêche de voir ce qui est, c'est que tu te crois séparé, étanche, propriétaire des caractéristiques naturelles de la vie !

Où étais-tu lorsque des millions de spermatozoïdes de ton père sont allés vers l'ovule de ta mère ? Dans un spermatozoïde ? Dans l'ovule ? Ou entre les deux ? QUAND est-ce que tu t'es approprié le mystère de la Vie en déclarant :« Ça, c'est moi » ? Qui a choisi que tu sois un homme ? À quel moment ton libre arbitre est-il apparu ?

Quand va-t-on admettre que l'on ne sait pas ?

La vie n'a pas de sens dans l'individualité, elle n'a de sens que dans sa globalité. Il suffit d'observer une ruche avec les abeilles. Il existe une intelligence de groupe. Si l'on isole une seule abeille du groupe, elle devient stupide et meurt. Et pourtant, chacun cherche désespérément un sens à sa propre vie ainsi que son bonheur personnel. Cette appropriation crée le sens de la séparation.

Ce sens de la séparation ne concerne pas seulement l'individu, mais aussi des groupes reliés par des valeurs, des idées communes, qui au nom de ces mêmes idées veulent éliminer ceux qui sont vus comme autres. Ceci obéit à la stratégie du « moi possesseur » face à la peur : supprimer l'autre, le fuir ou se taire. On retrouve cela à chaque niveau de société; c'est la même source qui provoque le conflit conjugal ou les guerres qui font des millions de morts.

Le but dans la société, c'est agrandir le pouvoir de « moi », soit en absorbant l'autre, soit en le supprimant. C'est une évidence que tous les peuples sont régis par la loi de la peur, peur du dictateur, peur de perdre son travail, peur d'être rejeté par l'autre...

Notre drame peut se résumer au conflit entre moi et l'autre. Deux perspectives s'offrent alors : celle dite spirituelle qui est d'être un avec ce qui est, et celle de l'ego ou du moi possesseur qui est d'être un sans ce qui est. L'une mène à l'unicité et l'Amour, l'autre mène à la destruction. Ces deux phénomènes font partie de la manifestation, de ce qui est, tout comme le paradis et l'enfer, le bien et le mal, la morale et l'immoralité.

La vraie liberté, c'est passer de ce qui est ceci ou cela, c'est-à-dire une partie de ce qui est, à l'évidence que ce qui Est est Unicité, et qu'il ne peut pas en être autrement. Mais en tant qu'individus, concrètement, nous n'avons accès qu'à une partie de ce qui est. Comme le dit un proverbe indien, « vouloir comprendre la totalité avec des éléments limités, c'est comme vouloir comprendre la queue d'un chien »...

L'origine de l'apparition et de la disparition, de la naissance et de la mort, n'est pas accessible à l'intellect. C'est la vision évidente de nos limites d'appréciation qui efface la croyance que moi en tant que forme est possesseur de quoi que ce soit, y compris d'un libre-arbitre. Et en même temps, il restera un « je » conducteur de vie, mais sur la base de l'unicité de la pluralité des choses, avec une cessation de vouloir expliquer.

Il n'y a plus ni mérite ni démérite, mais simplement l'expression vivante du mystère.

Un café froid reste un café froid, mais il n'y a plus d'obstacle au contact de l’Être. Quoi qu'il y ait, c'est, et la nature de l'être, c'est la joie profonde, acausale. C'est ça qui va rendre le désagréable plus léger. L'acceptation dont parlent toutes les grandes traditions et qui amène à la joie est souvent confondue avec la résignation, qui fait perdurer l'égocentrique. Le premier reconnaît notre impuissance devant ce qui est et dissout le sens de la séparation, alors que l'autre, par le refus de l'impuissance entretient le sens de la séparation. ...
Modifié en dernier par sescho le 06 juin 2013, 10:56, modifié 1 fois.
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Messagepar tuanh88 » 07 mai 2012, 10:58

trop grandes, merci pour le partage.

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Messagepar cess » 11 mai 2012, 02:49

Superbe....


"L'acceptation dont parlent toutes les grandes traditions et qui amène à la joie est souvent confondue avec la résignation, qui fait perdurer l'égocentrique. Le premier reconnaît notre impuissance devant ce qui est et dissout le sens de la séparation, alors que l'autre, par le refus de l'impuissance entretient le sens de la séparation. ..."

J'ai du tomber dans le premier travers , (sûrement!) à un moment donné...Aujourd'hui,je suis juste un mode fini avec ses idées souvent inadéquates, mutilées mais en Dieu ou dans la Nature....Penser cela permet alors de devenir un ami pour sois-même probablement le meilleur, tout çà dans une infinie douceur ...

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Second livre de Daniel Morin : Maintenant ou jamais

Messagepar sescho » 11 avr. 2013, 10:27

Second livre de Daniel Morin, Maintenant ou jamais :

A nouveau du très lourd dans une forme légère, et un complément de poids à l'Éthique de Spinoza pour en comprendre le cœur, selon moi. Une perle...

(Avec à nouveau "le philosophe spinoziste" Alexandre Jollien en "sparring partner" de luxe obligeant.)

Extraits (mais tout pourrait être reproduit ici) :


A – Qui es-tu aujourd'hui?

D – Je suis une partie reliée au milieu d'autres parties reliées que je vois interconnectées. Au niveau de l'être, il n'y a pas de changement. Je suis celui que j'étais avant ma naissance, et celui que je serai quand je serai mort. En tant que forme apparente par contre, je suis bien sûr soumis à l'impermanence. Je suis en non-discussion avec ce qui a été, ce qui est, et ce qui sera. Je n'ai pas d'avenir. Avant, je croyais en l'existence d'une personne propriétaire d'elle-même, et après, j'ai vu que cette personne n'était qu'une apparente réalité.

A – Que s'est-il passé entre cet avant et cet après ?

D – ... Ça a été un vécu parfait de conscience pure, de non-attente, de non-vouloir. Il y a eu une perte de repères incroyable, une disparition complète de références à moi en tant qu'individu, un éclatement de limites, une perte de toutes mes croyances, une vision de l'unicité entre connu et inconnu, défini et indéfinissable.

A – Cette vision est-elle durable ?

D – ... Ce qui dure, c'est l'absence totale du sens de la séparation. L'être et l'avoir sont vus simultanément : non seulement les formes sont vues, mais également l'espace et le lien entre elles. Le temps est perçu comme étant relatif et créé par la pensée. Il ne s'agit pas d'obtenir quelque chose, mais de vivre la disparition du moi-séparé.

Tu t'aperçois alors qu'avant tu étais déjà cela. mais que tu ne le voyais pas. Et tu vois que tous les autres sont également cela, même si eux ne le voient pas. Les situations, quelles qu'elles soient, ne sont plus jamais discutées. Il n'y a plus de demande d'impossibilité, c'est-à-dire de vouloir autre chose à la place de ce qui est. La méchanceté et tous les comportements relatifs à l'identification au moi-séparé deviennent impossibles puisqu'il a disparu. Tous les comportements deviennent impersonnels, même ceux qui sont incompréhensibles pour ceux qui se réfèrent toujours à des images idéalisées de la sagesse, car parfois la réponse à un contexte peut être très ferme.

Lorsque tu as la certitude que tout est UN, cette certitude silencieuse devient l'espace où se déroule la vie quotidienne. Il n'y a plus de peur d'exclusion, car la Totalité n'exclut rien. Tu laisses se jouer le jeu des apparences sans te juger, sans être contraint par un idéal ou une croyance. Cette certitude n'a pas besoin d'être revalidée en permanence par la pensée.

...

Je fais une distinction entre la croyance et la foi. Pour moi, la foi tient plus à l'appel du cœur vers l'Unicité et n'a rien à voir avec la raison. La foi est une intuition qui échappe à la mesure. De ce fait, la foi est beaucoup plus tolérante et moins fermée vis-à-vis des autres que la croyance. La foi est commune à tous ceux qui la vivent.

...

La croyance d'être un personnage autonome implique obligatoirement de croire en un libre arbitre personnel. C'est une opinion extrêmement répandue. Ce fonctionnement humain naturel n'aurait rien de choquant s'il était vu comme étant une apparence et non comme une vérité absolue, ce qui n'est pas le cas la plupart du temps. Pourtant, remettre en cause cette croyance en un choix personnel aurait d'immenses conséquences sur la plupart de nos croyances habituelles.

Si je dis que nous n'avons aucun choix, ce n'est pas dans le sens d'un destin prédéterminé qui fait dire à certains : tout est écrit. Cette conception suscite inévitablement les questions : Mais écrit par qui ? Pourquoi ? Dans quel but ? Cela amène par conséquent à croire en une entité divine personnalisée, ayant une intention spécifique pour chacun. Je préfère dire simplement : Ce qui va arriver va arriver. Même si d'un point de vue final, cela revient au même, cette Lapalissade court-circuite ces cogitations.

...

A-t-on le choix ? Spinoza disait que tout ce qui est, est nécessaire par le fait même d'être. L'illusion, c'est confondre les choses telles qu'elles sont avec l'interprétation que l'on en fait. En fait, nous sommes toujours dans une certaine illusion, puisque la limitation de nos sens ne nous permet pas de définir la Réalité.

A – Alors Dieu ne peut pas être vérifié ?

D – Pour vérifier quelque chose, il faut l'objectiver, l'isoler ou l'extérioriser. Or, la Totalité ne peut pas être vérifiée par la partie, car celle-ci n'a pas les moyens de l'appréhender. La Totalité est acausale, immobile, absolue ; elle sort de la logique, du temps et de toute définition. Je ne crois pas en un Dieu personnel créateur de l'univers. Derrière le mot Dieu, je mets le concept de la Totalité sans extérieur. Toute manifestation est l'expression de la Totalité, de ce Mystère.

...

L'apparence du choix est une nécessité pour le fonctionnement de l'humain. Imagine qu'en écoutant un pianiste jouer, tu n'entendes que la note présente. Tu n'entendrais plus de mélodie, car ce qui nous permet d'apprécier la musique, c'est la résonnance mémorisée présente des notes déjà jouées.

Cet effet de mémoire donne une impression de continuité dans le temps, et valide l'illusion d'un présent linéaire qui durerait. Dans cette illusion, nous pensons que le présent est un espace où nous pourrions poser des actes choisis librement. En réalité, puisque nous vivons toujours dans le déjà-là, aucun choix n'est possible. Au-delà du déjà-là, c'est le fonctionnement virtuel de la pensée, de l'interprétation, de l'illusion.
Ce choix apparent est en réalité l'expression des jeux de forces qui passent à travers nous à notre insu. Ce qui pose problème, c'est l'appropriation du Tout par la partie qui se croit séparée et détentrice d'un libre arbitre.

A – Nous n'avons donc pas de libre arbitre.

D – Avoir un libre arbitre impliquerait d'avoir une volonté non soumise à la loi de cause à effet, non dépendante du contexte présent, ce qui est une absurdité. Nos sens limités nous donnent l'illusion d'une loi de cause à effet. Mais puisque tout est simultané, une cause isolée ne produit jamais un effet isolé. Toute recherche spirituelle s'appuyant sur cette loi de cause à effet ne pourra jamais aboutir à une finalité acausale, absolue.

...

Certains chercheurs comprennent mal cette affirmation du non-choix répandue dans le milieu de la non-dualité, et vont alors jusqu'à faire un contresens : puisque je n'ai pas le choix, alors j'arrête de chercher ! Ce qui reviendrait à dire : je choisis de ne plus chercher puisque je n'ai pas de choix... Mais ils n'ont pas plus le choix d'arrêter que de continuer à chercher !

Le propos n'est d'ailleurs pas qu'il y ait quelque chose à faire ou pas, c'est qu'il n'y a pas d'entité pour faire ou ne pas faire. Dire et répéter comme cela devient à la mode dans la mouvance de la non-dualité, "il n'y a personne qui parle, personne qui fait, personne pour souffrir..." peut être très trompeur si l'on ne comprend pas que la personne qui fait ou ne fait pas est en fait un fantôme.

Ce qui met de la confusion, c'est qu'il y a bien un moi-forme, un sujet si tu préfères, qui n'est pas problématique, car il est conducteur et non producteur de préférences. Par contre, dès que tu penses avoir un choix personnel réel, tu vas construire une histoire qui va accentuer le sentiment d'être un personnage autonome qui aurait la possibilité de diriger sa vie. Mais notre histoire, c'est quoi ? C'est le croisement incessant avec les histoires des autres.

A – S'il n'y a pas de choix, alors il n'y a ni gain, ni perte dans la spiritualité ?

D – Non. La Totalité est par définition acausale. Comment le Tout pourrait-il perdre ? Comment la Totalité qui contient tout pourrait-elle grandir ? Le choix est un jeu de forces qui s'attirent ou se repoussent au nom de la loi universelle de l'équilibre, puisque tout mouvement s'arrête là où les forces s'égalisent. Qu'est-ce qui fait que nous sommes là ? Qu'est-ce qui permet cela ? Personne ne le sait.

Nous sommes porteurs de deux identités, l'une étant de la nature du Tout, et l'autre se jouant dans l'impermanence et l'apparence en tant que partie. Gain et perte ne sont perceptibles qu'au niveau de la relation de partie à partie, c'est-à-dire dans l'avoir. Seule la vision de l'inséparabilité amène à l'évidence de la Totalité.

...
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Messagepar sescho » 06 juin 2013, 11:16

Je signale un très très bon livre d'un autre auteur, que je trouve proche de Daniel Morin :

Franck Terreaux : L'éveil pour les paresseux

A la base, professionnellement, ces deux auteurs ont été des ouvriers (Stephen Jourdain ayant été agent immobilier de son côté.) Je ne sais pas s'il y a un lien (on dit bien quand-même "les racines dans la terre, la tête dans le ciel"), mais - pour autant que je puisse le faire, pertinemment - je constate que la simplicité vers la pertinence ultime (autrement dit l'enseignement "parfait") n'est jamais aussi bien servie que par ces profils-là. Bon, Terreaux était dans un métier bien particulier : accordeur de piano, perfectionniste, qui suppose une extrême "acuité" dans la perception pure. Mais un ajusteur perfectionniste (cela va plus ou moins ensemble aussi), ou tourneur-fraiseur perfectionniste, ce n'est pas si différent...

Note : cela reste par principe relatif en tant qu'enseignement, car tout enseignement - qui doit partir de l'état de fait, lequel, plus ou moins confus, varie d'un individu à l'autre - reste relatif au cas auquel il s'applique. Par ailleurs "paresseux" ne veut pas dire "mou de la comprenette", juste une référence au principe d'économie, qui, comme le pragmatisme, est une qualité pure, quoique relative. Le premier et principal mot est bien "Éveil." Et il se trouve que les deux s'associent on ne peut plus naturellement, le vrai étant "le simple du simple..."

Extrait :

"Encore une fois, l'attention non attentive, tout est en elle, « Suis » inclut l'existence, l'impression d'existence, l'attention objective, ainsi que le témoin, tout comme l'intention de méditer et bien entendu le méditant. Il n'y a rien à faire, seulement à comprendre. Et si maintenant nous essayions de comprendre ?

Cette compréhension repose sur une constatation
extrêmement simple :

Si j essaye de ne pas être,
je me rends compte
qu’il est impossible de ne pas être.
Que même l'acte de méditer apparaît dans l'être,
et ne change rien au fait que l'ÊTRE,
lui, était déjà là, et sera toujours là,
sans le moindre effort.


Là où il n'y a que 1, le méditant lui, voit 2. Il se voit, lui, en tant que témoin, en tant qu'impression d'existence et en plus il voit l'ETRE. En méditant, il veut être l'ETRE, alors qu'il n'y a que l'ETRE, ou « SUIS », c'est-à-dire CE QUI EST. « Suis » l'être que (tu) EST, est déjà éveillé, il n'y a donc rien ni personne à éveiller. C'est pour cette raison que je dis que lorsque l'éveil dé-survient, il se passe moins de choses que s'il ne se passait rien.

Le contenu ne pouvant se substituer au contenant, il n'y a donc rien à faire, il n'y a rien à être non plus puisque sans effort EST déjà ce que tu cherches. Sans effort tu es déjà méditation. Pourquoi ajouter un méditant ? le méditant c'est de l'effort. L'effort, nous en avons besoin pour toutes nos poursuites humaines, pour atteindre tous les buts que nous nous sommes fixés, mais là, c'est tout le contraire, là, c'est précisément l'inverse car, c'est justement l'effort qui fait obstacle, l'effort est l'obstacle suprême. C'est absence d'efforts qui est ETRE peut être vécu au beau milieu d'activités, puisque c'est dans l'ETRE que ça creuse et que ça rebouche, c'est dans l'ETRE que ça médite, c'est dans l'ETRE que ça veut à tout prix se détendre, lâcher-prise, c'est aussi dans l'ETRE que surgissent tous les états, toutes les pensées, à commencer par celles qui s'expriment en ce moment même et qui me font dire tout ceci. Tout ceci baigne dans l'ETRE, mais encore une fois, non pas comme des entités séparée, mais comme expression de l'ETRE mise en forme. L'ETRE, ou attention non attentive est pure réceptivité. Il ne fait rien, ne regarde rien, au point qu'il ne sait même pas que le méditant existe."
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