Remèdes aux affects et discernement des esprits

Ce qui touche de façon indissociable à différents domaines de la philosophie spinozienne comme des comparaisons avec d'autres auteurs, ou à des informations d'ordre purement historiques ou biographiques.
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Remèdes aux affects et discernement des esprits

Messagepar Vanleers » 09 mars 2013, 18:07

Bonjour
Je propose de confronter l’Éthique et les « Règles du discernement des esprits » d’Ignace de Loyola et d’en débattre.
Ces règles sont incluses dans les « Exercices spirituels », mis au point par Ignace vers 1544 soit plus de 130 ans avant la publication de l’Éthique.
Elles sont au nombre de 22 et on les trouve sur le Net, par exemple en :

http://livres-mystiques.com/partieTEXTE ... cices.html

aux paragraphes 313 à 336.

L’objectif est d’approfondir ce que dit Spinoza à propos des affects et des remèdes aux affects, notamment dans la cinquième partie (propositions 1 à 20) en le confrontant à ce qu’écrit Ignace.
Il ne s’agit pas de chercher à rapprocher à tout prix les deux auteurs et à établir un pont entre eux. Ignace, par exemple, soutient les thèses d’un Dieu créateur et de la divinité de Jésus que Spinoza récuse formellement.
Il existe toutefois des similitudes dans les analyses de la vie de l’esprit qui pourrait stimuler un approfondissement de l’Éthique.
Donnons-en un exemple en citant une partie de la troisième et la quatrième règle :

Troisième règle, N° 316
De la consolation spirituelle. J’appelle consolation quand se produit dans l’âme quelque motion intérieure par laquelle celle-ci en vient à s’enflammer dans l’amour de son Créateur et Seigneur, et quand ensuite elle ne peut plus aimer aucune des choses créées sur la face de la terre pour elle-même, mais seulement dans le Créateur de toutes ces choses.
[…]
En définitive, j’appelle consolation tout accroissement d’espérance, de foi et de charité, et toute allégresse intérieure qui appelle et attire aux choses célestes et au salut propre de l’âme, l’apaisant et la pacifiant en son Créateur et Seigneur.

Quatrième règle, N° 317
De la désolation spirituelle. J’appelle désolation tout le contraire de la troisième règle, comme par exemple, obscurité de l’âme, trouble intérieur, motion vers les choses basses et terrestres, absence de paix venant de diverses agitations et tentations qui poussent à un manque de confiance ; sans espérance, sans amour, l’âme se trouvant toute paresseuse, tiède triste et comme séparée de son Créateur et Seigneur.
Car de même que la consolation est à l’opposé de la désolation, de même les pensées qui proviennent de la consolation sont à l’opposé des pensées qui proviennent de la désolation.

1) La consolation est à rapprocher de la joie chez Spinoza qui correspond à un accroissement de puissance : puissance d’agir du corps et puissance de penser de l’esprit.
Chez Ignace, il s’agit d’un accroissement d’espérance, de foi et de charité. Il parle d’allégresse qui, pour Spinoza, a un sens précis : l’allégresse est une joie qui se rapporte à l’homme lorsque toutes ses parties sont affectées à égalité (Éthique III 11 sc.)
« L’amour de son Créateur et Seigneur » pourrait être rapproché de l’Amor erga Deum (E V 15 dém.) et de l’Amor intellectualis Dei (E V 32 cor.) ce qui invite à approfondir la transposition, chez Spinoza de :
« [l’âme] ne peut plus aimer aucune des choses créées sur la face de la terre pour elle-même, mais seulement dans le Créateur de toutes ces choses. »

2) La désolation et ses diverses conséquences peuvent être rapprochées de la tristesse chez Spinoza, de la fluctuatio animi…
A noter que la différence entre les pensées qui accompagnent soit la consolation, soit la désolation trouve un certain équivalent dans la proposition E III 3 :
« Les actions de l’Esprit naissent des seules idées inadéquates ; et les passions dépendent des seules inadéquates. »

Ces quelques éléments ne sont donnés que pour amorcer une discussion qui a pour but, rappelons-le, de mieux comprendre l’Éthique.

A d’éventuels lecteurs, bien à vous.

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Messagepar Vanleers » 11 mars 2013, 14:28

Dans sa troisième règle de discernement des esprits, Ignace de Loyola écrit :
« j’appelle consolation tout accroissement d’espérance, de foi et de charité »

Dans le scolie 1 d’ E IV 37, Spinoza définit les trois vertus qui constituent l’humanité de l’homme qui suit la raison. Il s’agit de la Religion (religio), de la Moralité (pietas) et de l’Honnêteté (honestas). Il écrit :
« […], celui qui s’efforce de conduire les autres par la Raison agit non par impulsion mais avec humanité et bienveillance, et il est en parfait accord avec lui-même. Poursuivons. Je rapporte à la Religion tous les désirs et toutes les actions dont nous sommes cause en tant que nous avons l’idée de Dieu, c’est-à-dire en tant que nous connaissons Dieu ; mais j’appelle Moralité le Désir de bien agir qui naît du fait que nous vivons sous la conduite de la Raison. Le Désir par lequel un homme vivant sous la conduite de la Raison est poussé à établir avec autrui un lien d’amitié, je l’appelle Honnêteté […] » (traduction Misrahi)

Ces trois désirs : la Religion, la Moralité et l’Honnêteté, sont trois vertus (cf. E IV déf. 8) de l’homme qui vit sous la conduite de la raison.
Qu’est-ce que la raison ? Spinoza répond :
« Mais l’essence de la Raison n’est rien d’autre que notre Esprit en tant qu’il comprend clairement et distinctement » (E IV 26 dém.)

Mais on ne comprend clairement et distinctement que si l’on connaît Dieu car Spinoza écrit :
« […] or l’essence de l’Esprit consiste en la connaissance de Dieu, et ne peut, sans elle, ni être ni être conçue […] » (E IV 37 dém.)

Ajoutons que cette connaissance de Dieu s’accompagne d’un amour de Dieu que Spinoza explicite dans la cinquième partie de l’Éthique.
Ce sera, d’abord, l’amour envers Dieu (Amor erga Deum défini en E V 15 dém.) puis l’amour intellectuel de Dieu (Amor intellectualis Dei défini en E V 32 cor.)

En définitive, les remèdes aux affects qu’établit Spinoza se fondent sur la connaissance et l’amour de Dieu, c’est-à-dire la conscience de notre union à Dieu et c’est à cela seul que se résume l’enseignement pratique de l’Éthique.

C’est également le but que doit viser l’homme, selon Ignace.
Aussi, les deux auteurs se rejoignent-ils dans leur radicalité éthique.

Mais, évidemment, il ne s’agit pas du même Dieu.

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Messagepar hokousai » 12 mars 2013, 23:22

Je connaissais ces textes d’Ignace de Loyola. Comme vous, les textes que vous citez et ceux là seulement m' avaient interpellé. Pour le reste il y a véritablement un monde entre Ignace de Loyola et Spinoza. De loyola est un ascète , ce que n'est pas Spinoza.

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Messagepar Vanleers » 13 mars 2013, 16:30

A Hokousai

L’auteur des « Exercices spirituels » est un ascète au sens étymologique puisque askesis signifie « exercice ».
Nous pouvons néanmoins comparer ce qu’il dit sur le discernement des Esprits de consolation et de désolation avec ce qu’écrit Spinoza sur le bien et le mal :
« Nous ne savons avec certitude être un bien ou un mal que ce qui contribue véritablement à comprendre, ou ce qui peut nous empêcher de comprendre. » (E IV 27).

Mais nous ne comprenons (sous entendu clairement et distinctement) que si nous connaissons Dieu (cf. mon précédent message).
Toute la question éthique est donc de se maintenir dans la connaissance et, ajoutons, l’amour de Dieu, ce qui n’est pas si loin de ce qu’écrit Ignace de Loyola dans ses règles du discernement des esprits.

Mais qu’est-ce que connaître et aimer Dieu selon Spinoza ?

Dans Le Traité de la réforme de l’entendement, Spinoza écrit :
« Ici, je dirai seulement brièvement ce que j’entends par vrai bien, et en même temps ce qu’est le bien suprême. Pour le comprendre correctement, il faut noter que bien et mal ne se disent que corrélativement. A tel point qu’une seule et même chose peut être dite bonne ou mauvaise selon divers rapports. Il en est de même du parfait et de l’imparfait. En effet, considéré dans sa nature, rien ne sera dit parfait ou imparfait, surtout quand nous saurons que tout ce qui arrive, se produit selon un ordre éternel et des lois déterminées de la nature. Mais comme la faiblesse humaine ne ressaisit pas cet ordre par la pensée et qu’en attendant l’homme conçoit une nature humaine beaucoup plus forte que la sienne, et qu’en même temps il ne voit rien qui l’empêche d’acquérir une telle nature, il est incité à chercher les moyens qui le conduiront à une telle perfection ; et tout ce qui peut être un moyen d’y parvenir est appelé un bien véritable ; le bien suprême étant de parvenir, avec d’autres individus, s’il se peut, à jouir d’une telle nature. Quelle est cette nature ? nous montrerons en son lieu qu’elle est assurément la connaissance de l’union qu’a l’esprit avec toute la Nature. Voici donc la fin vers laquelle je tends, à savoir acquérir une telle nature et m’efforcer que beaucoup l’acquièrent avec moi ; car cela fait partie de ma félicité d’agir pour que beaucoup comprennent la même chose que moi, afin que leur entendement et leur désir s’accordent tout à fait avec mon entendement et mon désir. Pour y parvenir, il est nécessaire de ne comprendre de la Nature que ce qui suffit pour acquérir une telle nature ; puis de former une société, telle qu’on la désirera, en vue de permettre au plus grand nombre d’y arriver le plus facilement et le plus sûrement. » (§ 12 à 14 – traduction Lécrivain GF Flammarion 2003)

Connaître et aimer Dieu-Nature, ce sera, d’abord, se maintenir dans la perspective ontologique ouverte par la première partie de l’Ethique en étant conscient de la structure de l’Etre : Substance, attributs, modes.
Ce sera ensuite être conscient « de l’union qu’a l’esprit avec toute la Nature ». Plus précisément, comme l’écrit Lécrivain :
« Par conséquent le bien et le mal ne sont que l’expression du droit de nature de chaque individu, c’est-à-dire de la puissance dont il dispose nativement, bref ce que l’Ethique nommera son conatus. Et cette puissance, il la tient de son lien intime à Dieu ou à la Nature. Elle ne lui est plus extérieure, elle est au contraire la force indéfinie dont il dispose afin de persévérer dans son être. » (op. cit. note 5 p. 152)

Il resterait à comparer les moyens à mettre en œuvre selon Spinoza et Ignace de Loyola pour rester, autant que possible, dans la conscience de l'union à Dieu.

Bien à vous

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Messagepar hokousai » 14 mars 2013, 00:31

L’auteur des « Exercices spirituels » est un ascète au sens étymologique
non c'est un ascète au sens que Nietzsche donne à l' 'ascetisme . Je ne cite pas Nietzsche toujours excessif à mon goût . Il y a chez Loyola une contemption du coprs

Je cite ( entre autres joyeusetés )

I de Loyola a écrit :Troisièmement, à l'égard du corps. Elle consiste à lui faire souffrir une douleur sensible en portant des cilices, des cordes, des chaînes de fer sur la chair; en prenant des disciplines, ou en se faisant des plaies et en pratiquant d'autres genres d'austérités.

86 Ce qui paraît le plus convenable et le moins dangereux en ce point, c'est que la douleur ne soit sensible que dans la chair, et qu'elle ne pénètre pas jusqu'aux os: de sorte que la pénitence cause de la douleur et non quelque infirmité. Aussi semble-t-il à propos de faire usage de disciplines faites de petites cordes qui causent extérieurement de la douleur, plutôt que d'employer un instrument qui puisse causer une infirmité notable.

Non vraiment les textes d 'Ignace m'obscurcissent la vue. Je n'ai aucune appétence à les critiquer pas plus qu' à les mettre en relation avec Spinoza.

hks .

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Messagepar Vanleers » 14 mars 2013, 16:27

Dans la quatrième règle de discernement des esprits, Ignace de Loyola, décrit l’état de désolation de façon réaliste et relativement détaillée :
« J’appelle désolation tout le contraire de la troisième règle, comme par exemple, obscurité de l’âme, trouble intérieur, motion vers les choses basses et terrestres, absence de paix venant de diverses agitations et tentations qui poussent à un manque de confiance ; sans espérance, sans amour, l’âme se trouvant toute paresseuse, tiède, triste et comme séparée de son Créateur et Seigneur. »

Cette description est plus complète que celle que Spinoza brosse dans le scolie d’E III 59 :
« D’où il appert que les causes extérieures nous agitent de nombre de manières, et que, comme les flots de la mer agités par des vents contraires, nous sommes ballotés, ignorants de ce qui nous attend et de notre destin. »

Notons que Spinoza parle des « causes extérieures [qui] nous agitent de nombre de manières », ce à quoi répond l’« Esprit de désolation » chez Ignace, lui aussi considéré comme extérieur.

Poursuivons la comparaison.

L’état de désolation est un état de tristesse. Peut-être ne s’agit-il pas véritablement de mélancolie au sens de Spinoza : tristesse qui affecte à égalité toutes les parties de l’homme (E III 11 sc.) mais d’une tristesse néanmoins généralisée.
Une telle tristesse est une passion nécessairement associée à des idées inadéquates, car :
« Les actions de l’Esprit naissent des seules idées adéquates ; et les passions dépendent des seules inadéquates » (E III 3)
Ignace le signale, à sa façon, en parlant d’obscurité (les idées inadéquates sont des idées mutilées et confuses).

Il note ensuite un état de « trouble intérieur » et une « absence de paix venant de diverses agitations et tentations » ce qui n’est pas sans rappeler la fluctuatio animi (« Cet état de l’Esprit qui naît de deux affects contraires s’appelle un flottement d’âme » (E III 17 sc.)

S’il ne semble pas que l’on trouve chez Spinoza l’équivalent d’une « motion vers les choses basses et terrestres », le « manque de confiance [et l’état] sans espérance, sans amour » mérite un certain développement.
Si l’état de désolation peut être rapproché de la mélancolie, son contraire, l’état de consolation, trouve dans l’allégresse (hilaritas), c’est-à-dire l’exact opposé de la mélancolie, son correspondant chez Spinoza. A ce propos, Laurent Bove écrit (La stratégie du conatus Vrin 1996 p. 107) :
« […] cet affect, l’Hilaritas, est aussi et surtout l’expression adéquate du présupposé par excellence de l’existence éthique elle-même, de l’acquiescentia in se ipso tirant son origine de la raison, et de l’équilibre essentiel que ce « Contentement » enveloppe, et dont le scolie de la proposition 52 d’Ethique IV dit qu’il est « l’objet suprême de notre espérance », soit le but éthique lui-même. »

Ignace décrit donc bien un état sans joie (sans amour), sans acquiescentia in se ipso (sans confiance) qui n’est plus « l’objet suprême de notre espérance ».

Remarquons également qu’en écrivant que « l’âme se trouv[e] toute paresseuse, tiède », il fait le constat spinoziste que la tristesse réduit la puissance de l’esprit et du corps.

Mais le plus intéressant peut-être est qu’il écrive que l’âme est « comme séparée de son Créateur et Seigneur ».

En effet, si nous suivons Spinoza, dans l’état de tristesse, donc associé à des idées inadéquates, l’individu ne suit pas la raison, donc ne comprend pas clairement et distinctement, donc ne connaît pas Dieu. Il a perdu plus ou moins complétement la conscience d’être uni au Dieu-Nature et se vit donc comme séparé « de soi, de Dieu et des choses » (E V 42 sc.)

Cette union est toujours là (et Ignace dira quelque chose d’équivalent dans la septième règle) mais l’individu dans la tristesse n’en est plus, ou plus beaucoup, conscient.

Comment sortir de l’état de tristesse (de désolation) ?

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Messagepar Vanleers » 17 mars 2013, 16:37

Dans ses « Règles du discernement des Esprits », Ignace de Loyola oppose l’état de consolation à l’état de désolation. La troisième règle commence ainsi :
« De la consolation spirituelle. J’appelle consolation quand se produit dans l’âme quelque motion intérieure par laquelle celle-ci en vient à s’enflammer dans l’amour de son Créateur et Seigneur, et quand ensuite elle ne peut plus aimer aucune des choses créées sur la face de la terre pour elle-même, mais seulement dans le Créateur de toutes ces choses. »
Comment sort-on de l’état de désolation pour un état de consolation ?

Dans la perspective de Spinoza, l’état de consolation est défini au début du scolie d’Ethique V 36 :
« Par là, nous pouvons comprendre clairement en quoi consiste notre salut, ou en d’autres termes, notre Béatitude ou notre Liberté : dans l’Amour constant et éternel envers Dieu, c’est-à-dire dans l’Amour de Dieu envers les hommes »

Etre « dans l’Amour constant et éternel envers Dieu », est-ce une question de volonté ? L’examen de la définition de l’amour pour une chose finie (E III Définition 6) peut nous éclairer.
Spinoza y explique :
1) « L’amour comme […] volonté de l’amant de se joindre à la chose aimée, ce n’est pas l’essence de l’Amour […] mais sa propriété »
2) « Par volonté, j’entends la Satisfaction [Acquiescentia] qui est dans l’amant à cause de la présence de la chose aimée, qui renforce la Joie de l’amant, ou du moins l’alimente »

Pascal Sévérac, dans Spinoza, philosophe de l’amour (Publications de l’Université de Saint-Etienne 2005) écrit :
« On voit dès lors quel est l’enjeu pour Spinoza du déplacement qui consiste à faire de la volonté d’union non plus l’essence, mais la propriété de l’amour : il s’agit au fond d’expliquer, au sens fort, la volonté par un affect, c’est-à-dire d’expliquer la volonté par l’amour, donc par une joie associée à l’idée d’une chose ; il s’agit de faire de la volonté un effet, plutôt qu’une cause libre. » (p. 64)
Après s’être référé à E II 48 sc. :
« Par volonté, j’entends la faculté d’affirmer et nier, et non le désir ; j’entends, dis-je, la faculté par laquelle l’esprit affirme ou nie la vérité ou la fausseté de quelque chose, et non le désir par lequel il a les choses en appétit ou en aversion. »
Pascal Sévérac ajoute :
« Cette volonté doit se comprendre avant tout comme l’acte cognitif par lequel mon esprit acquiesce à l’existence présente de la chose aimée ; et l’esprit acquiesce à cette présence, il l’affirme, il la veut, soit parce qu’il l’imagine, soit parce qu’il la comprend. Lorsque l’esprit imagine, l’idée qu’il possède lui représente un corps extérieur comme étant en sa présence ; lorsqu’il comprend, son idée conçoit l’être aimé comme nécessaire ou éternel, c’est-à-dire dans une certaine forme de présence, ou plutôt d’indestructibilité. » (p. 65)

Il est clair que c’est la joie (laetitia) de l’amour qui est la cause de la volonté d’union à la chose aimée, cette volonté étant elle-même une joie (acquiescentia) « qui renforce la Joie de l’amant, ou du moins l’alimente ».

C’est grâce à ce renforcement mutuel de « laetitia » et d’« acquiescentia » qu’à force nous sortons de l’état de tristesse (désolation ?) et que nous demeurons dans l’état de béatitude (consolation ?)

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Messagepar Vanleers » 18 mars 2013, 16:51

Quelques mots encore

1) Les deux auteurs se rejoignent quant à l’importance de l’affectivité chez l’homme.
On le voit chez Spinoza, par exemple lorsqu’il montre que le désir est l’essence de l’homme (E III Définition 1 des affects). On le constate également en remarquant que les trois dernières parties de l’Ethique concernent la définition des affects, leurs forces ainsi que ce que peut la raison sur ceux-ci.
Pour Ignace de Loyola, citons un commentateur :
« Les « Exercices » accordent une place décisive au « sentir ». Ainsi, pour Ignace : 1) personne, et moins encore l’exercitant, n’est jamais dans une neutralité affective ; 2) l’affectivité, qui donne de sentir, n’est pas un mal, mais à la fois un instrument à mettre en œuvre et une donnée dans laquelle la personne doit se construire ; 3) il s’agit, en fin de compte, d’apprendre à se libérer des « affections désordonnées », c’est-à-dire de celles qui détournent de la fin pour laquelle l’homme est créé. » (Edouard Gueydan Exercices spirituels DDB 1985)

2) Dans le premier message concernant ce sujet, nous nous interrogions sur la transposition chez Spinoza d’un extrait de la troisième règle de discernement des Esprits :
« [l’âme] ne peut plus aimer aucune des choses créées sur la face de la terre pour elle-même, mais seulement dans le Créateur de toutes ces choses. »
Dans son commentaire d’E V 36, Pierre Macherey écrit :
« On peut aller plus loin encore : si Dieu, en s’aimant lui-même d’un amour que rien ne distingue de l’amour que je lui porte, aime les hommes, c’est donc aussi que, en aimant Dieu, d’un amour que rien ne distingue de celui qu’il se porte à soi-même, du même coup j’aime les hommes, tous les hommes sans exception, exactement comme il les aime. Ce que j’éprouve en aimant Dieu, d’un amour intellectuel, c’est que je suis un homme parmi les autres, auxquels je suis lié par tout un réseau de déterminations concrètes, qui exprime nécessairement la puissance infinie de Dieu. » (Introduction… V p. 171)

3) Spinoza s’échauffe parfois dans les scolies mais reste mesuré dans les propositions et leurs démonstrations.
Ignace emploie des expressions ou des mots plus forts :
- « s’enflammer dans l’amour » (I 3°) ; « l’âme reste toute brûlante » (II 8°)
- « descendre de la suavité » (II 6°) ; « doucement, légèrement et suavement » (II 7°)
Ceci peut nous rappeler qu’il n’est pas illégitime de caractériser, chez Spinoza, l’amour intellectuel de Dieu, par exemple, comme « brûlant » ou « suave ».
Cet amour se fonde sur la connaissance du troisième genre « qui nous délecte » (E V 32) et, toujours à propos d’E V 36, Pierre Macherey écrit :
« La supériorité de la connaissance du troisième genre sur celle du second genre se justifie par ce supplément d’âme, mesuré en termes d’engagement et d’intérêt, d’une manière qui fait place aux émotions de la joie et de l’amour, qu’elle apporte à l’entreprise de la connaissance, de manière à opérer une complète réconciliation entre rationalité et affectivité. » (op. cit. p. 176)

4) Il est clair que Spinoza et Ignace de Loyola évoluent dans des mondes historiquement, culturellement et éthiquement différents.
Finalement, cet « exercice » de comparaison des deux auteurs n’a pas mis en évidence de nette convergence dans les moyens mis en œuvre pour vivre dans la joie.
Il reste que cette confrontation nous a permis d’avancer quelque peu dans la compréhension de l’Ethique et nous espérons qu’il en aura été de même pour d’éventuels lecteurs.

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Messagepar Vanleers » 22 mars 2013, 17:41

Une autre règle de discernement des Esprits amène à prolonger la confrontation entre Spinoza et Ignace de Loyola.
Il s’agit de la règle répertoriée sous le numéro 330 :
« C’est seulement à Dieu notre Seigneur, qu’il appartient de donner à l’âme une consolation sans cause précédente ; car c’est le propre du Créateur d’entrer, de sortir, de produire en elle une motion, l’amenant tout entière à l’amour de sa divine Majesté. Je dis : sans cause, c’est-à-dire, sans que, préalablement, elle ne sente ou ne connaisse quelque objet grâce auquel cette consolation pourrait venir par le moyen de ses actes de l’intelligence et de la volonté. »

La notion importante ici est celle de « consolation sans cause ». Malgré la distance considérable qui sépare les deux auteurs, ne pouvons-nous pas retrouver d’une certaine façon chez Spinoza cette notion de consolation sans cause ? Nous tenterons une transposition comme suit.

L’Ethique a la réputation d’être un ouvrage difficile, et pourtant la chose essentielle à comprendre tient en peu de mots.
Spinoza l’énonce déjà dans le corollaire de la proposition 6 de la première partie (E I 6 cor.) :
« Dans la nature il n’existe rien d’autre que des substances et leurs affections »

Spinoza démontre ensuite qu’il n’y a qu’une seule Substance (E I 14) et il l’appelle Dieu. L’énoncé précédent devient :
« Tout ce qui est, est en Dieu, et rien sans Dieu ne peut ni être ni être conçu » (E I 15)

La suite de l’Ethique ne nous fera rien connaître d’aussi essentiel (1) mais elle nous le fera connaître autrement car, tout naturellement, ce que nous avions déjà compris, nous serons amenés à le connaître intuitivement, d’où naîtra « la plus haute satisfaction d’Esprit qu’il puisse y avoir, c’est-à-dire la plus haute Joie » (E V 32 dém.)

Il s’agit de l’amour intellectuel de Dieu et l’Ethique culmine alors dans la proposition E V 36 :
« L’Amour intellectuel de l’Esprit envers Dieu est l’Amour même dont Dieu s’aime lui-même, non pas en tant qu’il est infini mais en tant qu’il peut s’expliquer par l’essence de l’Esprit humain, considéré sous l’espèce de l’éternité ; c’est-à-dire que l’Amour intellect de l’Esprit envers Dieu est une partie de l’amour infini dont Dieu s’aime lui-même. » (traduction Misrahi)

Le salut que propose l’Ethique consiste à se placer dans la perspective ouverte par la proposition E I 15 et, plus concrètement encore, dans celle définie en E V 36.
Cela sera plus facile si, avec Bruno Giuliani (Le bonheur avec Spinoza), nous rendons le triplet Substance-Dieu-Nature par « Vie »
Nous parlerons alors de l’autoproduction de la Vie, de nous-mêmes en tant qu’expressions particulières de la Vie, de l’amour intellectuel de la Vie, de la Vie qui s’aime en nous…
La joie qui naît de cette vision ontologique peut être dite « sans cause », au sens où elle ne vient pas d’avoir compris les causes particulières qui expliquent notre état à un moment donné. Tâche qui, d’ailleurs, dépasse rapidement nos faibles forces, incapables de remonter bien loin dans l’enchaînement infini des causes.

Bien entendu, cette transposition des Exercices spirituels à l’Ethique souligne aussi à quel point les deux univers sont étrangers l’un à l’autre.

(1) « Le de Libertate n’est au fond qu’une reprise du contenu du de Deo et de toutes les conséquences qui en ont été tirées » (Pierre Macherey – Introduction à l’Ethique de Spinoza… V p. 176)

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Messagepar Vanleers » 01 avr. 2013, 17:43

A Hokousai

Vous avez écrit à un moment :
« Non vraiment les textes d 'Ignace m'obscurcissent la vue. Je n'ai aucune appétence à les critiquer pas plus qu'à les mettre en relation avec Spinoza. »

Vous citiez aussi les versets 85 et 86 des Exercices spirituels :
85 – La troisième manière : châtier la chair, c’est-à-dire lui infliger une douleur sensible, ce qui s’obtient en portant à même la chair silices, cordes ou pointes de fer, en se flagellant, en se meurtrissant ou par d’autres formes d’austérité.

86 Remarque. Ce qui paraît plus indiqué et plus sûr pour la pénitence, c’est que la douleur soit sensible dans la chair, mais ne pénètre pas jusqu’aux os, de manière à infliger douleur mais non maladie. Pour cela, il semble qu’il convienne plutôt de se meurtrir avec de fines cordes qui causent une douleur superficielle, que d’une autre manière qui provoquerait une maladie interne notable. »

Je me suis dit qu’un homme qui avait écrit ça, qui avait osé écrire ça (ç’était au XVI° siècle en Espagne, il est vrai) n’était peut-être quand même pas entièrement mauvais et qu’il y avait lieu de persévérer dans la confrontation de ses règles de discernement des Esprits avec l’Ethique.
J’ai essayé de le faire en recherchant ce qui me semblait être le meilleur et le plus intéressant dans ces règles.
Je reconnais que le résultat est assez mince. Il est consigné dans mes précédents messages.
Je pense aujourd’hui qu’il n’y a aucun accord notable possible entre cet auteur et Spinoza et, en rappelant que, pour ce dernier, une passion est une idée inadéquate, je citerai E IV 32 et 34 :
« En tant que les hommes sont sujets aux passions, en cela on ne peut dire qu’ils conviennent en nature. »

« En tant qu’ils sont en proie aux affects qui sont des passions, les hommes peuvent être contraires les uns aux autres. »

A mon point de vue, les idées que développe Ignace de Loyola dans ses Exercices spirituels ne sont pas adéquates et il n’est donc pas étonnant que ce qu’il écrit ne convienne généralement pas avec l’Ethique et lui soit même parfois contraire.
Une idée inadéquate étant une idée confuse, vous n’aviez donc pas tort de dire que cet auteur vous obscurcissait la vue.
Ce constat renvoie à un problème politique : comment peuvent vivre en harmonie dans une cité des individus dont les idées (philosophie, religion…) sont irréductiblement inconciliables ?
Spinoza répond, bien entendu, à cette question, mais c’est un autre sujet.

Bien à vous


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