Le spinozisme est-il une philosophie de la Vie ?

Ce qui touche de façon indissociable à différents domaines de la philosophie spinozienne comme des comparaisons avec d'autres auteurs, ou à des informations d'ordre purement historiques ou biographiques.
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Le spinozisme est-il une philosophie de la Vie ?

Messagepar Vanleers » 01 janv. 2016, 14:50

Spinoza écrit dans les Pensées Métaphysiques (II 6) :

« nous entendons donc par “ vie ” la force par laquelle les choses persévèrent dans leur être et, comme cette force est distincte des choses elles-mêmes, nous disons à juste titre que les choses elles-mêmes ont la vie. Mais la force par laquelle Dieu persévère dans son être n’est rien d’autre que son essence : ceux-là parlent donc très bien, qui appellent Dieu “ la vie ” »

Commentant cet extrait, Charles Ramond écrit (Le vocabulaire de Spinoza, article « vie » – Ellipses 1999) :

« On peut sans doute voir ici, à l’exemple du regretté Sylvain Zac, des raisons pour ramener « l’effort pour persévérer dans l’être » à la vie, et considérer de ce fait le spinozisme fondamentalement comme une philosophie de la vie. Mais en réalité, c’est bien plutôt la vie qui est ramenée, par Spinoza, à l’effort universel des choses pour persévérer dans leur être : car Spinoza ne ramène pas l’être à la vie, mais la vie à l’être. La vie est en effet chez lui, comme l’essence, principe logique et ontologique d’identité et de permanence […] »

Ch. Ramond confirme que, selon lui, Spinoza ramène la vie à l’être :

« […] je demeure néanmoins d’accord avec sa thèse [celle de Sylvain Zac – L’idée de vie dans la philosophie de Spinoza] prise dans sa plus grande généralité : à savoir sur le fait que Spinoza ne distingue pas le vivant comme une catégorie particulière des choses singulières, en un mot, ne considère pas le vivant comme « un empire dans un empire », mais le replie sur (ou plutôt sous) l’ordre universel de la nature et de la matière inanimée. » (Spinoza : vie, immortalité, éternité in kairos n° 28 p. 22, 2009)

Si Spinoza « ne distingue pas le vivant comme une catégorie particulière des choses singulières », cela exclut que l’on puisse parler de « vitalisme », à propos de la philosophie de Spinoza.
Lalande distingue deux sens de « vitalisme » :
A) Au sens étroit […] ; doctrine d’après laquelle il existe en chaque individu un « principe vital », distinct à la fois de l’âme pensante et des propriétés physico-chimiques du corps, et gouvernant les phénomènes de la vie.

B) Au sens large, toute doctrine admettant que les phénomènes de la vie possèdent des caractères sui generis, par lesquels ils diffèrent radicalement des phénomènes physiques et chimiques, et manifestent ainsi l’existence d’une « force vitale » irréductible aux forces de la matière inerte.
(Vocabulaire technique et critique de la philosophie)

Spinoza n’est pas vitaliste, ni au sens étroit, ni au sens large de Lalande.
Nous verrons toutefois que Bruno Giuliani fournit des arguments en faveur de Spinoza, philosophe de la Vie.

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Re: Le spinozisme est-il une philosophie de la Vie ?

Messagepar Vanleers » 01 janv. 2016, 16:12

Bruno Giuliani a publié en 2011 Le bonheur avec Spinoza (Almora).
Son idée, comme il l’explique dans son avant-propos était « de simplement « réécrire l’Ethique » en reformulant la totalité du texte initial sous une forme plus simple et plus pédagogique » (p. 9).
Il s’est posé la question :

« Comment traduire en termes non dualistes la « cause infinie, éternelle et immanente de tout » que le langage a tendance à figer sous des modalités séparées et transcendantes comme « Dieu » ou « nature » ? La solution qui m’a semblé la meilleure a été d’utiliser le terme le plus simple dont nous disposons pour parler de l’existence en général – et peut-être le moins conceptuel des concepts – celui de vie. » (p. 13)

Traduire Causa sui ou Substantia par Vie présente, selon lui, deux avantages :

« Prise dans un sens non duel, la Vie peut désigner avantageusement la « substance infinie » dont parle Spinoza parce qu’elle offre au philosophe un double avantage conceptuel. En tant que force cosmique qui organise l’univers de toute éternité, la Vie possède, comme « Dieu », un sens transcendant et ontologique. Elle désigne la source et la substance de tout. Mais en tant qu’expérience subjective, la vie possède également comme « nature », un sens immanent et phénoménologique. Elle désigne la sensation d’être vivant (vivance, Erlebnis, vivencia) qui est au cœur de tout acte de conscience et de toute expérience de l’existence comme conatus, force désirant la joie. La notion de Vie offre ainsi l’immense avantage d’être à la fois un concept ontologique (non métaphysique), immanent (non transcendant) et moniste (non dualiste). Elle est à la fois l’énergie cosmique qui constitue l’univers et l’expérience sensible que chaque humain peut faire à chaque instant de sa participation à la danse de cette énergie cosmique. » (pp. 13-14)

Y a-t-il une différence entre « ramener la vie à l’être » comme le suggère Charles Ramond (post précédent) ou « ramener l’être à la vie » comme le soutiennent Sylvain Zac et, ici, B. Giuliani ?
En fait, comme Spinoza entend « par “ vie ” la force par laquelle les choses persévèrent dans leur être » (Pensées Métaphysiques), sa philosophie se révèle être un dynamisme qui pose l’équivalence entre l’être et la vie.

Quelles en sont les conséquences pratiques ?

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Re: Le spinozisme est-il une philosophie de la Vie ?

Messagepar Vanleers » 01 janv. 2016, 17:07

Afin d’aborder les conséquences pratiques de l’interprétation de Spinoza par Bruno Giuliani, citons un passage, parfois polémique, de celui-ci :

« Tout cela nous amène bien loin des débats philosophiques contemporains qui ne parlent que de crise et demeurent englués dans le scepticisme. […] les intellectuels nagent dans l’illusion, mais comment pourrait-il en être autrement ? Presque tous sont coupés de la vérité de la Vie et empêtrés dans les oppositions conceptuelles du dualisme moral. Pour ne citer que les trois philosophes français les plus célèbres du moment, ni Luc Ferry, ni Michel Onfray, ni même André Comte-Sponville (qui s’en réclame plus directement) n’ont à l’évidence compris l’Ethique, bien qu’ils en parlent tous trois abondamment, parce qu’il est évident qu’aucun d’eux ne pense le réel à partir de la connaissance du troisième genre. Aucun ne connaît « l’expérience d’être Dieu » et la joyeuse liberté qu’elle procure de participer à l’évolution cosmique de la Vie. Cela s’entend dans leur parole, cela se voit dans leur regard. Ils parlent de l’Ethique comme d’une théorie de plus et non comme une sagesse vivante qui libère l’esprit de la morale. Ainsi chacun demeure en proie au dualisme et s’agite avec passion dans des argumentations interminables pour défendre ses convictions intellectuelles et ses philosophes favoris, idéalistes pour Ferry, matérialistes pour Onfray, sceptiques pour Comte-Sponville. Ils restent pré-spinoziens, comme d’autres sont pré-darwiniens ou pré-coperniciens. La révolution spinozienne est autrement plus puissante : dissolvant les conflits entre les chapelles philosophiques, l’Ethique propose de rejoindre le seul « isme » qui ne soit pas une idéologie : le réalisme. Elle nous invite à une seule joie : comprendre le réel par la science et faire de son mieux par l’éthique pour favoriser le bonheur de tous au sein d’un amour infini. Et cela implique de s’éloigner comme Spinoza de toute querelle intellectuelle pour ne se consacrer qu’à un seul art : la recherche de la sagesse par la méditation de la vie. » (pp. 23-24)

Indiquons que B. Giuliani est également professeur (on dit facilitateur) de Biodanza. Il est clair que quelques séances de Biodanza aideront davantage à comprendre véritablement l’Ethique que de longs échanges sur un forum philosophique, fût-il dédié à Spinoza.

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Re: Le spinozisme est-il une philosophie de la Vie ?

Messagepar Avinash » 02 janv. 2016, 00:48

Bonjour,
A vangers,
Avez vous pratiqué la biodanza ? Lordon dit quelque part, qu'il y a de cela une vingtaine d'années, Spinoza n'intéressait que des profs d'université et il ajoute un qualificatif pas très élogieux à leur égard. Si on ne vit que dans son intellect c'est sclérosant, il me semble.
Modifié en dernier par Avinash le 02 janv. 2016, 09:46, modifié 1 fois.

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Re: Le spinozisme est-il une philosophie de la Vie ?

Messagepar hokousai » 02 janv. 2016, 01:43

Giuliani a écrit : l’Ethique propose de rejoindre le seul « isme » qui ne soit pas une idéologie : le réalisme.
... :roll:

Une perle mais très branchée.
La mode en philosophie c'est le réalisme ... bon moi la mode :arrow: ... j'en ai vu tant et tant passer.

Après tout, c'est le temps des soldes.

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Re: Le spinozisme est-il une philosophie de la Vie ?

Messagepar Henrique » 02 janv. 2016, 03:28

Pour comprendre l'Ethique, il faut surtout entrer en sympathie avec le texte, mettre en pratique ce que l'on a commencé à entrevoir clairement et rester ouvert d'esprit. Cela peut se faire dans le cadre de n'importe quel exercice de ma puissance, que ce soit marcher dans la rue, faire de la danse sensitive ou participer à un forum philosophique.

En ce qui concerne la question d'une philosophie de la vie, qu'est-ce que cela signifie ? Si, plutôt qu'une étude du phénomène de la vie, on entend une mise en avant de la vie comme principe fondamental de l'être et de la connaissance, on peut bien parler de vitalisme à propos de Spinoza comme on parle d'hylémorphisme pour Aristote ou d'idéalisme chez Descartes. Certes les définitions historiques que donne Lalande du vitalisme sont inconciliables avec la philosophie développée dans l'Ethique mais Spinoza lui-même a bien montré qu'on pouvait très utilement contrevenir à certaines définitions historiques de certains termes si cela permet de nous désencrouter un peu de nos préjugés.

M. Ramond oublie semble-t-il la critique que Spinoza fait du concept aristotélicien de vie au début du chapitre 6 de PM2 pour en rester de son côté à un concept phénoméniste de la vie. Ce concept qu'on trouve dans la biologie contemporaine reste très aristotélicien : on part de l'observation de certains organismes qu'on qualifie de vivant par opposition à ceux qui sont inertes et on en tire les caractéristiques principales, la vie ce serait juste un ensemble de propriétés observables comme le fait de naître, de se nourrir, de se reproduire et de mourir. Mais à mesure que les connaissances progressent, la frontière entre ce qui était déclaré inerte et ce qui est déclaré vivant paraît moins évidente... Un organisme, c'est de la matière organisée, or un atome ou une molécule sont de la matière organisée. Une machine, c'est encore de la matière organisée capable de se mouvoir par elle-même, même si les machines artificielles restent beaucoup moins puissantes que celles de la nature. La force formatrice que Kant voulait opposer aux machines, c'est l'ADN, qui fonctionne mécaniquement comme une sorte de programme informatique. Ainsi la capacité de reproduire sa propre forme par assimilation de l'alimentation et par la reproduction sexuée restent des phénomènes mécaniques qui ne permettent pas d'être plus rigoureux en parlant du passage de ce qui est supposé inerte à ce qui est vivant qu'en parlant du passage de quelques grains de riz à un tas de grains de riz.

Pour un enfant, un arbre n'est pas vivant parce qu'il ne lui semble pas bouger. On lui explique alors que la locomotion n'est pas une propriété essentielle à la vie puisque l'arbre naît, se nourrit, se reproduit, vieillit et meurt. Mais si certains organismes ne vieillissent pas, voire ne meurent pas (certains organismes simples se reproduisant indéfiniment à l'identique ou d'autres qui se reconstituent régulièrement sans phénomène d'usure, c'est-à-dire qui ne vieillissent pas), dira-t-on qu'ils ne sont pas vivants ? Et si on trouvait un organisme complexe qui serait né d'une association inédite de composants physico-chimiques, qui se maintiendrait par autophagie pendant des années et montrerait des qualités comme la capacité de passer par soi-même du repos au mouvement, sans pour autant jamais pouvoir se reproduire, pourrait-on sérieusement nier qu'il s'agisse d'un être vivant ?

Le problème des sciences phénoménales comme la physique et a fortiori la biologie, c'est qu'elles manipulent des concepts métaphysiques comme s'ils pouvaient être ramenés à de simples faits observables empiriquement. Est vivant ce qui n'est pas inerte, c'est-à-dire ce qui se conserve, résiste à ce qui tend à le détruire et s'étend quand il le peut. Et ça, ce ne sont pas juste des phénomènes mais aussi des idées qui peuvent se comprendre intuitivement et logiquement. De ce point de vue, chercher comment la matière passe de l'inertie à la vie est stupide, il n'y a que des passages de certains modes d'organisation à d'autres, plus ou moins complexes en fonction de l'évolution de la situation. Comme le dit Spinoza à Tchirnaus (lettre 81), l'étendue telle qu'il la comprend n'a rien d'une simple extension inerte et homogène qu'envisage Descartes. Ainsi un être est vivant si et seulement si il s'efforce de persévérer dans l'être mais il n'y a pas d'être dans la nature qui ne soit plus ou moins animé (E2P13S) et la vie est la force même de persévérer dans l'être. Et la question de savoir s'il faudrait selon Spinoza ramener la vie à l'être, comme le pense Ch. Ramond ou l'être à la vie, comme semble le dire B. Giulianni, n'a guère de sens : l'être extensif est vie autant que la vie est de l'être s'étendant (autant que pensant), il n'y a donc pas à faire dériver l'un de l'autre.

Et d'ailleurs comment la vie ou non inertie pourrait-elle émerger à partir de quelque chose d'inerte ? Autant se demander comment tirer la couleur à partir de la ténèbre qui est l'absence de toute couleur ! Avant d'être physique, le principe de conservation énoncé par Lavoisier avait été formulé depuis l'antiquité grecque par Anaxagore et Empédocle. Mais si rien ne se crée et que rien n'est anéanti, alors la vie n'est pas apparue à partir de la non vie, elle est seulement devenue plus manifeste, c'est-à-dire plus proche de ce que nous imaginons de nous-mêmes, et là où elle nous paraît moins manifeste, nous décrétons comme l'enfant qu'elle n'existe pas.
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Re: Le spinozisme est-il une philosophie de la Vie ?

Messagepar aldo » 02 janv. 2016, 04:16

Je m'étais fait la même observation que vous entre la vie et l'inertie.

Par contre, à un moment, je décroche : d'où sort ce :
si rien ne se crée et que rien n'est anéanti

Là je ne suis plus.

Rien n'est anéanti, passe encore. Mais ça veut dire quoi : rien ne se crée ?
Qui dit ca : Spinoza, le vitalisme ?

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Re: Le spinozisme est-il une philosophie de la Vie ?

Messagepar Avinash » 02 janv. 2016, 09:52

henrique,

Vous soulignez un point très important à mes yeux en tout cas:
Pour comprendre l'Ethique, il faut surtout entrer en sympathie avec le texte, mettre en pratique ce que l'on a commencé à entrevoir clairement et rester ouvert d'esprit. Cela peut se faire dans le cadre de n'importe quel exercice de ma puissance, que ce soit marcher dans la rue, faire de la danse sensitive ou participer à un forum philosophique.


Je ne suis pas à ce jour entré en sympathie avec le texte. Mon handicap est total pour parler de Spinoza et j'en suis bien conscient.
Modifié en dernier par Avinash le 03 janv. 2016, 00:22, modifié 1 fois.

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Re: Le spinozisme est-il une philosophie de la Vie ?

Messagepar Henrique » 02 janv. 2016, 10:38

Avinash a écrit :Je ne suis pas à ce jour entrer en sympathie avec le texte. Mon handicap est total pour parler de Spinoza et j'en suis bien conscient.

Entrer en sympathie, c'est ne pas se contenter de comprendre en rapportant le texte à d'autres textes, c'est chercher l'intuition, le vécu, qui a pu donner sens et intérêt à l'expression de l'auteur. En fait, il s'agirait plutôt d'empathie, mais je trouvais que "entrer en empathie" ne sonnait pas bien. Pour cultiver cette empathie avec l'Ethique, je préconise de commencer le livre par le milieu, la troisième partie qui traite des affects qu'on connaît tous, ne pas s'arrêter aux démonstrations obscures pour un lecteur peu averti et voir ce qui fait écho avec sa propre vie dans ce qui est dit de la vie affective. En ce sens, et c'est sûrement plus important encore que de savoir si on est dans une philosophie de la vie ou pas ; on est dans une démarche de philosophie vivante.
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Re: Le spinozisme est-il une philosophie de la Vie ?

Messagepar Vanleers » 02 janv. 2016, 11:01

Bruno Giuliani s’interroge sur la façon de désigner la philosophie de Spinoza. Il écrit :

« Spinoza apparaît ainsi comme le principal fondateur d’une ontologie vitaliste qui nous libère à la fois de l’idéalisme et du matérialisme et on peut le considérer comme le principal philosophe occidental de la non-dualité. Il n’y a pas pour lui de différence entre Vie cosmique (le monde) et vie humaine (l’homme), et c’est d’ailleurs cette non-séparation qui le rend si difficile à comprendre pour notre temps. Si l'Ethique est vraie, si la matière et la pensée sont bien une seule et même énergie vitale, si l’homme et le monde sont un, alors tout doit être repensé d’une manière qui n’est plus soumise à l’alternative idéalisme/matérialisme auquel nous sommes tous habitués depuis Platon. Toute la nature et toute la culture doivent être repensées dans l’optique de la Vie universelle, comme une manifestation d’une seule et même Vie à la fois infiniment mystérieuse et totalement évidente.
Comment nommer ce nouveau paradigme ? On pourrait se contenter de l’appeler « non-duel » ou « moniste », mais ces notions sont trop abstraites. « Vitalisme » serait meilleur, qui rapprocherait Spinoza des voies ouvertes ensuite par Nietzsche et Bergson, mais introduire un nouvel « isme » fait courir le risque de réduire l’Ethique à n’être qu’une « troisième voie » métaphysique alors que son intérêt est de sortir de la métaphysique (dans le sens habituel d’une réflexion sur l’au-delà de l’expérience).
Or que propose, au fond, Spinoza ? C’est de voir que tout ce qui existe est l’expression nécessaire de l’unique énergie qu’est la Vie, et d’en déduire une culture de la joie qui ait pour seul moteur l’amour de la Vie. Bref, c’est de mettre le respect de la Vie au centre de nos vies. C'est pourquoi je pense que la meilleure manière de nommer ce nouveau paradigme est de reprendre le terme « biocentrique » dans le sens proposé par l’anthropologue et poète Rolando Toro, le génial créateur de la Biodanza.
Quelle est la spécificité du principe biocentrique tel que le conçoit Toro après Spinoza ? C’est d’affirmer que c’est la Vie qui crée l’univers, et non l’univers qui crée la vie. Et que par conséquent le respect de la Vie – autrement dit la culture de la joie – est l’unique principe qui doit diriger la vie humaine. Cela même que propose la Biodanza, la plus merveilleuse pratique qui soit de l’Ethique au sens où l’entend Spinoza : une pédagogie de l’amour. » (pp. 14-15)


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