TRE - § 9 à 13

Lecture pas à pas du Traité de la Réforme de l'Entendement. Utilisez s.v.p. la numérotation caillois pour indiquer le paragraphe que vous souhaitez discuter.
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Messagepar Ulis » 04 sept. 2009, 11:59

Chère Louisa
Comme j'ai du reprendre mon vieux TP pour citer Spi, je remarque dans le même chapitre un autre "potentiel" d'erreur méthodologique chez notre homme. Il dit en substance que l'on n'a jamais vu les femmes gouverner les hommes et "qu'en conséquence" cela est impossible.

Il me semble me souvenir qu'il dit aussi qu'il ne peut exister d'autre modes de gouvernement des hommes que ceux du passé car tous les modes ont été expérimentés.

La déduction est peut-être hasardeuse non ? mais c'est un autre débat !
Salut
ulis

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Messagepar hokousai » 04 sept. 2009, 19:07

chère Louisa

La référence est ""préface partie 4 ( autour du cheval qui serait détruit etc)""

je serais presque d' accord avec Ulis
Par exemple, il est évident pour tous (à mon avis aussi pour Spi) que toute essence a un potentiel qui la singularise et que l'on définit par sa puissance maximum (potentiel = puissance max)


Sauf que comme Spinoza je distingue la puissance qui pose dans l'existence et qui est égale pour toutes choses et l'essence qui est une manière d'opérer propre à la chose et qui est ce qu'on appelle le potentiel .A tout prendre je préfèrerai le terme d'""en puissance"" ie une aptitude à opérer de telle ou telle manière précise et réitérable .

Je n'ai pas à en dire plus que ceux qui n'en disent d' ailleurs pas plus mais qui voient très bien .

bien à vous
hokousai

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Messagepar sescho » 04 sept. 2009, 22:23

Spinoza a écrit :TRAITÉ DE LA RÉFORME DE L'ENTENDEMENT

ET

DE LA VOIE QUI MÈNE À LA VRAIE CONNAISSANCE DES CHOSES

TRE 13. … l'homme conçoit une nature humaine de beaucoup supérieure à la sienne, où rien, à ce qu'il lui semble, ne l'empêche de s'élever ; il recherche tous les moyens qui peuvent le conduire à cette perfection nouvelle ; tout ce qui lui semble un moyen d'y parvenir, il l'appelle le vrai bien ; et ce qui serait le souverain bien, ce serait d'entrer en possession, avec d'autres êtres, s'il était possible, de cette nature supérieure. …

14. Voilà donc la fin à laquelle je dois tendre : acquérir cette nature humaine supérieure, et faire tous mes efforts pour que beaucoup d'autres l'acquièrent avec moi …

16. … je veux ramener toutes les sciences à une seule fin, qui est de nous conduire à cette souveraine perfection de la nature humaine dont nous avons parlé ; en sorte que tout ce qui, dans les sciences, n'est pas capable de nous faire avancer vers notre fin doit être rejeté comme inutile ; c'est-à-dire, d'un seul mot, que toutes nos actions, toutes nos pensées doivent être dirigées vers cette fin.

17. Mais, tandis que nous nous efforçons d'y atteindre et de mettre l'intelligence dans la bonne voie

CT2Ch4 : DES EFFETS DE LA CROYANCE, ET DU BIEN ET DU MAL DE L'HOMME.

(4) Le troisième effet est qu’elle nous donne la connaissance du bien et du mal et nous fait connaître les passions que nous devons réprimer. ...

(5) … L'idée d'un homme parfait, conçue par notre esprit, nous est un motif, quand nous nous observons nous-mêmes, de chercher si nous avons quelque moyen d'atteindre à cette perfection.

(8) … tout ce que nous disons de la fin de l'homme doit être fondé sur la conception de l’homme parfait : or, comme il s'agit ici d’un pur être de raison (ens rationis), nous pouvons en connaître la fin , comme aussi ce qui est bien ou mal pour lui, puisque ce ne sont là que des modes de la pensée.

CT2Ch14 : (4) … Si au contraire l'homme arrive à aimer Dieu, qui est et demeure éternellement inaltérable, il lui devient alors impossible de tomber dans cette fange des passions : car nous avons établi comme une règle fixe et inébranlable que Dieu est la première et unique cause de tout notre bien et le libérateur de tous nos maux.

CT2Ch16 : (1) Sachant maintenant ce que c'est que le bien et le mal, le vrai et le faux, et en quoi consiste le bonheur de l'homme parfait, il est temps de venir à la connaissance de nous-mêmes et de voir si pour arriver à ce bonheur nous sommes libres ou nécessités. …

CT2Ch18 : (6) 5° Elle nous délivre de la tristesse, du désespoir, de l’envie, de la terreur, de toutes les mauvaises passions, qui, comme nous le dirons, ne sont toutes que géhenne [enfer ; chambre de torture].

CT2Ch19 : (2) Pour parler d'abord de ce dernier point, à savoir la délivrance des passions, je dis que si elles n'ont pas d'autres causes que celles que nous avons indiquées, nous n'avons qu'à faire un bon usage de notre entendement (ce qui nous est facile, ayant une mesure du vrai et du faux), pour être assurés de ne pas nous laisser égarer par elles.

CT2Ch26 : (2) Nous avons démontré antérieurement comment la quatrième espèce de connaissance nous conduit au bonheur et détruit nos passions…

(6) Enfin, nous voyons encore que la connaissance par raisonnement n'est pas en nous ce qu'il y a de meilleur, mais seulement un degré par lequel nous nous élevons au terme désiré, ou une sorte d'esprit bienfaisant qui, en dehors de toute erreur et de toute fraude, nous apporte la nouvelle du souverain bien et nous invite à le chercher et à nous unir à lui, laquelle union est notre salut véritable et notre béatitude.

Lettre 21 à Blyenbergh : … nous affirmons que le débauché est privé d’un désir meilleur que celui qui l’entraîne, parce que nous pensons qu’un désir vertueux convient actuellement à sa nature.

… Mon sentiment n’a donc rien de nuisible ; et tout au contraire, il est pour tout homme dégagé de superstition puérile et de préjugés le seul moyen de parvenir au comble de la béatitude. …

Lettre 73 à Oldenburg : … Sans cette Sagesse, nul ne peut parvenir à l’état de béatitude, puisque c’est elle seule qui nous enseigne ce que c’est que le vrai et le faux, le bien et le mal.

E2 Introduction : Je passe maintenant à l’explication de cet ordre de choses qui ont dû résulter nécessairement de l’essence de Dieu, l’être éternel et infini. Il n’est pas question de les expliquer toutes ; car il a été démontré (dans la Propos. 16 de la première partie), qu’il doit y en avoir une infinité, modifiées elles-mêmes à l’infini, mais celles-là seulement qui peuvent nous mener, comme par la main à la connaissance de l’âme humaine et de son souverain bonheur.

E3Pré : … Je sais que l’illustre Descartes, bien qu’il ait cru que l’âme a sur ses actions une puissance absolue, s’est attaché à expliquer les passions humaines par leurs causes premières, et à montrer la voie par où l’âme peut arriver à un empire absolu sur ses passions

E4Pré : … Désirant en effet nous former de l’homme une idée qui soit comme un modèle que nous puissions contempler, nous conserverons à ces mots le sens que nous venons de dire. J’entendrai donc par bien, dans la suite de ce traité, tout ce qui est pour nous un moyen certain d’approcher de plus en plus du modèle que nous nous formons de la nature humaine ; par mal, au contraire, ce qui nous empêche de l’atteindre. Et nous dirons que les hommes sont plus ou moins parfaits, plus ou moins imparfaits suivant qu’ils se rapprochent ou s’éloignent plus ou moins de ce même modèle. …

E4P36 : Le bien suprême de ceux qui pratiquent la vertu leur est commun à tous, et ainsi tous en peuvent également jouir.

Démonstration : Agir par vertu, c’est agir sous la conduite de la raison (par la Propos. 24, part. 4), et tout l’effort des actions que la raison dirige ne va qu’à un seul objet qui est de comprendre (par la Propos. 26, part. 4), et conséquemment (par la propos. 28, part. 4), le bien suprême de ceux qui pratiquent la vertu c’est de connaître Dieu, c’est-à-dire (par la Propos. 47, part. 2, et son Schol.) un bien qui est commun à tous les hommes, et que tous, en tant qu’ils ont même nature, peuvent également posséder.

Scholie : … ce n’est point par accident, mais par la nature même de la raison, que le souverain bien des hommes leur est commun à tous. Le souverain bien, en effet, est de l’essence même de l’homme en tant que raisonnable, et l’homme ne pourrait exister ni être conçu s’il n’avait pas la puissance de jouir de ce bien souverain, puisqu’il appartient à l’essence de l’âme humaine (par la Propos. 47, Part. 2) d’avoir une connaissance adéquate de l’essence éternelle et infinie de Dieu.

E4P37 : Le bien que désire pour lui-même tout homme qui pratique la vertu, il le désirera également pour les autres hommes, et avec d’autant plus de force qu’il aura une plus grande connaissance de Dieu.

E4P57S : … j’ai déjà averti qu’en donnant aux passions de ce genre le nom de mauvaises passions, je n’avais égard qu’à l’utilité des hommes. Les lois de la nature, en effet, enveloppent l’ordre entier de la nature dont l’homme fait partie ; et j’ai voulu noter cela en passant, afin que personne ne pense que je m’amuse ici à raconter les vices des hommes et leurs folies, au lieu d’exposer la nature et les propriétés des choses. …

E5Pré : Je passe enfin à cette partie de l’Ethique qui a pour objet de montrer la voie qui conduit à la liberté. …

… La conclusion est qu’il n’est point d’âme si faible qu’une bonne direction ne puisse rendre maîtresse souveraine de ses passions. …

E5P10 :Tant que notre âme n’est pas livrée au conflit des passions contraires à notre nature, nous avons la puissance d’ordonner et d’enchaîner les affections de notre corps suivant l’ordre de l’entendement.

Scholie : Ainsi donc celui qui veut régler ses passions et ses appétits par le seul amour de la liberté, s’efforcera, autant qu’il est en lui, de connaître les vertus et les causes qui les produisent, et de remplir son âme de la joie que cette connaissance y fait naître …

E5P20Dm : … Cet amour de Dieu est le bien le plus élevé que puisse désirer une âme que la raison gouverne (par la Propos. 28, part. 4) ; il est commun à tous les hommes (par la Propos. 36, part. 4) …

Scholie : … Et tout cela doit nous faire comprendre aisément ce que peut sur nos passions une connaissance claire et distincte, surtout, ce troisième genre de connaissance (voyez le Schol. de la Propos. 47, part. 2) dont le fondement est la connaissance même de Dieu …

… j’ai embrassé en peu de mots tous les remèdes qui conviennent aux passions...

E5P38Dm : L’essence de l’âme consiste dans la connaissance (par la Propos. 11, part. 2) ; par conséquent, à mesure qu’elle connaît plus de choses d’une connaissance du second et du troisième genre, une plus grande partie d’elle-même subsiste (par les propos. 29 et 23, part. 5) d’où il suit (par la Propos. précéd.) qu’une plus grande partie d’elle-même échappe à l’influence des passions contraires à notre nature, c’est-à-dire (par la Propos. 30, part. 4) des passions mauvaises. …

E5P41S : … Si l’on ôtait aux hommes cette espérance et cette crainte, s’ils se persuadaient que les âmes périssent avec le corps et qu’il n’y a pas une seconde vie pour les malheureux qui ont porté le poids accablant de la piété, il est certain qu’ils reviendraient à leur naturel primitif, réglant leur vie selon leurs passions et préférant obéir à la fortune qu’à eux-mêmes. …

E5P42S : … La voie que j’ai montrée pour atteindre jusque-là paraîtra pénible sans doute, mais il suffit qu’il ne soit pas impossible de la trouver. ...

TTP3 : … Pour cela, je pose en principe que les objets que nous pouvons désirer honnêtement se rapportent à ces trois fondamentaux : connaître les choses par leurs causes premières, dompter nos passions ou acquérir l’habitude de la vertu, vivre en sécurité et en bonne santé. Les moyens qui servent directement à obtenir les deux premiers biens, et qui en peuvent être considérés comme les causes prochaines et efficientes, sont contenus dans la nature humaine, de telle sorte que l’acquisition de ces biens dépend principalement de notre seule puissance, je veux dire des seules lois de la nature humaine ; et par cette raison il est clair que ces biens ne sont propres à aucune nation, mais qu’ils sont communs à tout le genre humain, à moins qu’on ne s’imagine que la nature a produit autrefois différentes espèces d’hommes.

TTP4 : … tous les moyens nécessaires pour atteindre la fin suprême des actions humaines, je veux dire Dieu, en tant que nous en avons l’idée, peuvent très-bien s’appeler des commandements de Dieu, puisque l’emploi de ces moyens nous est en quelque sorte prescrit par Dieu même, en tant qu’il existe dans notre âme ; et par conséquent la règle de conduite qui se rapporte à cette fin peut aussi très-bien recevoir le nom de loi divine. Maintenant, quels sont ces moyens ? quelle est la règle de conduite qui nous est imposée pour atteindre à cette fin ?

TTP7 : … Ce n’est point en effet l’empire des lois, ce n’est point la force publique, qui donnent aux cœurs cette droiture et cette pureté ; et personne ne peut être contraint par la force à suivre les voies de la béatitude. Des conseils fraternels et pieux, une bonne éducation, et avant tout la libre possession de ses jugements, voilà les seuls moyens d’y conduire. …

TTP16 : … celui-là est réellement esclave qui est asservi à ses passions et qui est incapable de voir et de faire ce qui lui est utile, et il n’y a de libre que celui dont l’âme est saine et qui ne prend d’autre guide que la raison. …

TP1 (5) … J’ai également montré que, si la raison peut beaucoup pour réprimer et modérer les passions, la voie qu’elle montre à l’homme est des plus ardues, en sorte que, s’imaginer qu’on amènera la multitude ou ceux qui sont engagés dans les luttes de la vie publique à régler leur conduite sur les seuls préceptes de la raison, c’est rêver l’âge d’or et se payer de chimères. …

TP10 : … les lois fondamentales des deux gouvernements aristocratiques sont compatibles avec la raison et les passions communes du genre humain
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Messagepar hokousai » 04 sept. 2009, 23:29

Chère Louisa

Cela signifie que lorsqu'une essence existe dans le temps, son degré de puissance n'est rien d'autre que la force actuelle par laquelle à tel ou tel moment cette chose existe.



Je vais tenter d’ harmoniser deux textes : l’explication fin de troisième partie et la fin de la préface de la partie 4) et cela parce que l’explication semble vouloir dire que l’essence évolue telle que la puissance d’agir et qu ainsi l’essence serait la chose ..ce qui entrerait en contradiction avec la préface de partie 4)


Si ( comme Spinoza le dit dans l’explication fin de troisième partie ) l‘essence de l’esprit humain est d’affirmer l’existence actuelle de son corps l’essence ne change pas , l’essence n a pas de degré de puissance d’exister .L’essence est réelle et est parfaite .

Ce n’est pas l’essence de l’esprit qui passe d’une moindre à une plus grande perfection , c’est l’esprit (ie ce n’est pas l’essence de la chose qui varie en perfection c’est la chose )
Car la chose exprime plus ou moins de réalité cela lié à la supériorité de l’objet ( en ‘occurrence de l’objet pensé)
L’essence est une manière ( je dirais immuable )de faire (d’opérer ) l’opération traite d’objet plus ou moins » supérieurs ».

Le plus ou moins de réalité enveloppé n est pas un degré de réalité de l’essence et ce parce que de l’essence on ne peut tenir compte de la durée .(préface de la partie 4)

Ce n’est pas un degré de l’essence c’est un degré de puissance d’agir , celle-ci est lié à ce sur quoi la chose opère .

Si vous voulez l’essence d’une poulie est de lever des masses et la plus ou moins grande puissance d’agir de la poulie est conséquente des masses qu elle soulève .

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Messagepar sescho » 06 sept. 2009, 10:43

Dire que les propositions de l’Éthique seraient plutôt des propriétés des choses que des lois, est une argutie.

D’abord, Spinoza utilise « loi » plus souvent que « propriété » (surtout dans le TTP, il est vrai, mais rappelons que celui-ci a été écrit après la majeure partie de l’Ethique) et ceci dans des phrases à forte charge de sens. Il suffit de le constater dans les extraits sur Les Lois de la Nature. Qu’on ne voie éventuellement pas bien quel est leur statut ontologique ne justifie en rien de les passer sous silence : c’est bien Spinoza qui écrit là, et très clairement.

Il n’y a pas de différence entre « propriété » et « loi » chez Spinoza quant au sens profond (mais j'admets qu'on puisse vouloir le discuter sur les cas limites, comme "la somme des angles d'un triangle égale deux droits".) On pourrait dire que les « propriétés » relèvent plutôt l’aspect statique, les « lois » l’aspect dynamique (car il existe aussi en Dieu cet aspect dynamique que certains semblent de façon ahurissante vouloir occulter – où serait la vie, sinon ?), mais ce sont les deux aspects (repos et mouvement) de ce que Spinoza appelle le Mouvement, mode infini éternel. Toutes choses singulières sont des manifestations du Mouvement.

Il n’y a, par exemple, pas de distinction sémantique (sur les mots, on peut passer toute son existence à la perdre) entre « les lois de la nature humaine » et « les propriétés de l’essence de l’Homme. »

Dans les extraits ci-dessous, ceci est bien clair. Non content que Spinoza y fait découler les essences mêmes (et donc leurs propriétés) de lois, mais on reconnaît aussi sous le nom de « loi » des propositions ou parties de l’Ethique. Plus généralement, Spinoza étant en cohérence performative, c’est toute la démarche de l’Éthique qui apparaît liée aux lois.

Spinoza a écrit :TRE 57. … Cette essence [des choses singulières]… doit être acquise des choses fixes et éternelles et aussi des lois qui y sont, on peut dire, véritablement codifiées et suivant lesquelles arrivent et s'ordonnent toutes les choses singulières …

59. Il sera temps, avant d'entreprendre de connaître les choses singulières, de traiter de ces secours qui se rapportent tous à cette fin : savoir nous servir de nos sens et faire, d'après des règles et dans un ordre arrêté, des expériences suffisantes pour déterminer la chose que l'on étudie, de façon à en conclure enfin selon quelles lois des choses éternelles elle est faite et prendre connaissance de sa nature intime, comme je le montrerai en son lieu. …

103. Avant de nous disposer à prendre connaissance des choses particulières, il sera convenable de parler de ces secours qui tous tendent à nous enseigner le moyen de faire usage de nos sens, l'ordre et les lois des expériences qui doivent suffire à déterminer la chose que l'on recherche, enfin, à nous faire conclure selon quelles lois éternelles elle a été produite et quelle en est la nature intime, comme je le montrerai en son lieu. ...

PM1Ch3 : … Il faut noter enfin que cette sorte de nécessité qui est dans les choses créées par la force de leur cause peut être relative ou à leur essence ou à leur existence ; car, dans les choses créées, elles se distinguent l’une de l’autre. L’essence dépend des seules lois éternelles de la Nature, l’existence de la succession et de l’ordre des causes. ...

PM2Ch12 : … un philosophe ne cherche pas ce que la souveraine puissance de Dieu peut faire ; il juge de la nature des choses par les lois que Dieu a établies en elles ; il juge donc que cela est fixe et constant, dont la fixité et la constance se concluent de ces lois ; sans nier que Dieu puisse changer ces lois et tout le reste. Pour cette raison, quand nous parlons de l’âme, nous ne cherchons pas ce que Dieu peut faire, mais seulement ce qui suit des lois de la Nature.

les lois de la Nature sont des décrets de Dieu révélés par la Lumière Naturelle

… Dieu a pour agir beaucoup de lois qu’il n’a pas communiquées à l’entendement humain et qui, si elles lui avaient été communiquées, paraîtraient aussi naturelles que les autres [celles qu’il communique à l’entendement humain]. …

CT2C24 : (4) … les lois de Dieu ne sont pas d'une nature telle qu'elles puissent être transgressées. Car les règles que Dieu a établies dans la Nature et suivant lesquelles toutes choses naissent et durent - si nous voulons les appeler des lois - sont de telle sorte qu'elles ne peuvent jamais être transgressées …

E1P15S : … Je le répète, toutes choses sont en Dieu, et tout ce qui arrive, arrive par les seules lois de la nature infinie de Dieu, et résulte (comme je vais le faire voir) de la nécessité de son essence. …

E1P17 : Dieu agit par les seules lois de la nature et sans être contraint par personne.

Démonstration : C'est de la seule nécessité de la nature divine, ou, en d'autres termes, des seules lois de cette même nature, que résultent une infinité absolue des choses, comme nous l'avons montré dans la Propos. 16 …

E1App : … Quant à ceux qui demandent pourquoi Dieu n'a pas créé tous les hommes de façon à ce qu'ils se gouvernent par le seul commandement de la raison, je n'ai pas autre chose à leur répondre sinon que la matière ne lui a pas manqué pour créer toutes sortes de choses, depuis le degré le plus élevé de la perfection, jusqu'au plus inférieur ; ou, pour parler plus proprement, que les lois de sa nature ont été assez vastes pour suffire à la production de tout ce qu'un entendement infini peut concevoir, ainsi que je l'ai démontré dans la proposition 16. […]. »

E3Pre : Quand on lit la plupart des philosophes qui ont traité des passions et de la conduite des hommes, on dirait qu'il n'a pas été question pour eux de choses naturelles, réglées par les lois générales de l'univers, mais de choses placées hors du domaine de la nature …

… la nature est toujours la même ; partout elle est une, partout elle a même vertu et même puissance ; en d'autres termes, les lois et les règles de la nature, suivant lesquelles toutes choses naissent et se transforment, sont partout et toujours les mêmes, et en conséquence, on doit expliquer toutes choses, quelles qu'elles soient, par une seule et même méthode, je veux dire par les règles universelles de la nature. …

E4P50S : Celui qui a bien compris que toutes choses résultent de la nécessité de la nature divine, et se font suivant les lois et les règles éternelles de la nature

E4P57S : … Les lois de la nature, en effet, enveloppent l’ordre entier de la nature dont l’homme fait partie. …

E5P12Dm : Les objets que nous concevons clairement et distinctement, ce sont les propriétés générales des choses, ou ce qui se déduit de ces propriétés (voyez la Défin. de la raison dans le Schol. 2 de la Propos. 40, part. 2) ...

TTP3 : … Par gouvernement de Dieu, j’entends l’ordre fixe et immuable de la nature, ou l’enchaînement des choses naturelles. Car nous avons dit plus haut et nous avons montré aussi en un autre endroit que les lois universelles de la nature, par qui tout se fait et tout se détermine, ne sont rien autre chose que les éternels décrets de Dieu, qui sont des vérités éternelles et enveloppent toujours l’absolue nécessité. Par conséquent, dire que tout se fait par les lois de la nature ou par le décret et le gouvernement de Dieu, c’est dire exactement la même chose. …

… Les moyens qui servent directement à obtenir les deux premiers biens, et qui en peuvent être considérés comme les causes prochaines et efficientes, sont contenus dans la nature humaine, de telle sorte que l’acquisition de ces biens dépend principalement de notre seule puissance, je veux dire des seules lois de la nature humaine ; et par cette raison il est clair que ces biens ne sont propres à aucune nation, mais qu’ils sont communs à tout le genre humain …

TTP4 : … que tout corps qui choque un corps plus petit perde de son propre mouvement ce qu’il en communique à l’autre, voilà une loi universelle des corps qui résulte nécessairement de leur nature. De même encore, c’est une loi fondée sur la nécessité de la nature humaine, que le souvenir d’un certain objet rappelle à l’âme un objet semblable ou qu’elle a perçu en même temps que le premier. …

toutes choses, sans exception, sont déterminées par les lois universelles de la nature à exister et à agir d’une manière donnée

… connaître l’effet par sa cause, ce n’est autre chose que connaître une des propriétés de cette cause …

TTP6 : … comme rien n’est nécessairement vrai que par le seul décret divin, il est évident que les lois universelles de la nature sont les décrets mêmes de Dieu, lesquels résultent nécessairement de la perfection de la nature divine. …

… si Dieu agissait contre les lois de la nature, il agirait contre sa propre essence, ce qui est le comble de l’absurdité. …

il n’arrive rien dans la nature qui soit contraire à ses lois universelles, rien, dis-je, qui ne soit d’accord avec ces lois et qui n’en résulte. …

… il faut donc croire de toute nécessité que la puissance de la nature est infinie, et que ses lois sont ainsi faites qu’elles s’étendent à tout ce que l’entendement divin est capable d’embrasser. …

TP1 4. : … En face des passions, telles que l’amour, la haine, la colère, l’envie, la vanité, la miséricorde, et autres mouvements de l’âme, j’y ai vu non des vices, mais des propriétés, qui dépendent de la nature humaine, comme dépendent de la nature de l’air le chaud, le froid, les tempêtes, le tonnerre, et autres phénomènes de cette espèce, lesquels sont nécessaires, quoique incommodes, et se produisent en vertu de causes déterminées par lesquelles nous nous efforçons de les comprendre. …

Spinoza dit donc on ne peut plus clairement que les lois de la Nature sont l’essence de Dieu même. On peut sans doute préciser : de son mode infini et éternel le Mouvement, dont les choses singulières (corps, avec les pensées en miroir) sont les manifestations.

Dire qu’il n’y a d’essence que singulière chez Spinoza est donc de toute évidence faux.

D’abord il dit en deux endroits au moins (voir premiers extraits plus haut) qu’en fait seul Dieu a une essence. Il dit aussi qu’il n’y a rien d’autre que Dieu et ses modes, et en outre que dans ces modes il y a les modes infinis : Mouvement et Entendement infini.

Par ailleurs il est tout aussi clair que Spinoza considère les « essences de genre » - soit ce qui est commun à toutes les essences des choses singulières du genre, ou essence commune au genre -, prises dans toute leur généralité, comme des réalités (à défaut d’être des êtres réels.) L’argument monumental dans ce cadre n’est pas tant les commentaires de Spinoza sur les « notions générales » (ou « universelles », c’est la même chose : Spinoza parle d’idée générale à leur sujet), mais la démarche même de l’Éthique dans sa globalité, où elles apparaissent en masse (et pour cause : le singulier en tant que singulier n’autorise aucune démarche discursive ; et si cela permet un tel enseignement, c’est que c’est vrai quelque part, tout simplement.) Ou alors Spinoza est totalement incohérent, faisant le total contraire de ce qu’il affirme, et il est alors ridicule de se raidir sur quoi que ce soit à ce sujet.

Quand Spinoza dit que si l’essence d’un homme devenait fausse, alors celle de tout homme le deviendrait aussi, il est clair que voir l’essence comme uniquement singulière est faux aussi de ce point de vue : il n’y a pas de raison de supposer que les essences sont rangées en Dieu comme dans une penderie, comme déjà dit. Quand Spinoza dit que les sages jouissent d’un souverain bien identique pour tous les hommes, soit lorsqu’ils agissent en vertu des lois de leur seule nature (foncière), commune à tous les hommes (la nature – ou essence – humaine), on peut dire qu’ils sont identiques à quelque détail près. Ils ont alors atteint l’éternité qui échappe totalement à la chose singulière (en acte, c'est à dire en tant qu'existante, donc) en tant que singulière. Que penser, si on prend en intégriste le singulier en tant que singulier, de la réalité propre (pas celle de Dieu) d’une chose qui de toute évidence change en permanence tant soit peu (ce qui ne change pas chez Spinoza pour l’individu tant qu’il vit, c’est l’essence de genre) ?

Bref : les éternelles lois de la Nature sont l’essence même de Dieu. L’Éthique exprime bien des lois, et les êtres de raison sont des chosifications pratiques de lois, et donc à ce titre parfaitement réels.


Serge
Modifié en dernier par sescho le 07 sept. 2009, 20:34, modifié 1 fois.
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Messagepar Louisa » 07 sept. 2009, 16:30

Ulis a écrit :Cher Louisa
Une erreur chez Spinoza ? mais par exemple lorsqu'il dit "la femme n'est pas par nature l'égale de l'homme, ...qu'il est impossible que les 2 sexes règnent également encore bien moins que les hommes soient régis par les femmes" !

A moins que vous considériez qu'il a raison ?


Cher Ulis,

en fait, ce que j'ai essayé de dire, c'est qu'à mon avis la question de savoir si un philosophe a raison ou s'est trompé sur tel ou tel point ne peut pas recevoir une réponse capable de mettre tous d'accord, comme c'est le cas en science.

En science on peut dire que depuis quelque siècles, c'est Copernic qui a raison et Ptolémée qui a eu tort. On peut le dire parce qu'on dispose de preuves que n'importe qui sait aller vérifier.

Mais même en science les choses ne sont pas si "noir blanc". Car s'il est vrai qu'entre-temps on sait que la terre tourne autour du soleil et donc que la proposition "le soleil tourne autour de la terre" est fausse, cela n'empêche qu'on comprend aussi pourquoi des gens très intelligents ont pu y croire, on a compris le contexte qui explique une telle croyance, qui la rend même parfaitement raisonnable, fruit des plus hautes recherches scientifiques etc.

En philosophie on n'a absolument pas les moyens capables de convaincre qui que ce soit de la vérité d'une proposition d'une telle façon que mettre la proposition en question à l'épreuve suffit pour pouvoir savoir qu'elle est vraie ou fausse. Parler d'erreur ou de raison doit donc forcément signifier autre chose ici aussi.

C'est ce que j'ai voulu dire ci-dessus: l'inconvénient de cette situation, c'est qu'en philosophie on pourra avoir tendance à dire que là tel philosophe a commis une erreur lorsque ce qu'il dit ne correspond pas avec ce que nous pensons nous-mêmes, tout simplement. Mais à moins qu'on pense que ne pas douter de nos propres opinions en garantit déjà la vérité, on comprendra aisément que cela ne suffit pas pour rendre une proposition réellement vraie ou fausse, il faudra plus que cela.

Cela signifie aussi qu'en philosophie plus encore qu'en science il est important de tenir compte du contexte afin de pouvoir comprendre telle ou telle proposition ou idée.

Prenons ce que Spinoza a dit des femmes dans le TP. Quel était le contexte? Il le dit lui-même: il va décrire la réalité politique telle qu'elle est, sans vouloir proposer quelque chose de nouveau. Inutile de dire qu'au XVIIe, la position sociale de la femme était tout à fait inférieure à celle de l'homme. Et encore aujourd'hui, on peut trouver des faits qui confirment cette idée. Quelques exemples: si la femme avait une nature qui physiquement était aussi forte que celle d'un homme, on ne devrait pas organiser deux Jeux Olympiques parallèles, les uns pour les hommes et les autres pour les femmes. Ou encore, lorsque je faisais partie d'un mouvement de jeunesse chrétien, on ne voulait pas que les chefs masculins et féminins travaillaient ensemble, parce que, pensait-on, le faire allait distraire les chefs masculins de leur tâche. Ils n'allaient plus être capables de se concentrer sur leur boulot, ne penseraient plus qu'au sexe, puis convoitiseraient les mêmes femmes et donc commenceraient à se battre entre eux (chose qui selon eux était la cause principale du fait que le mouvement de jeunesse dans le village voisin venait de se dissoudre dans le conflit total). A mon sens Spinoza dans le TP dit quelque chose de très similaire. Aussi longtemps que les hommes ne sont pas suffisamment éduqués pour être mus par d'autres désirs que la libido, et aussi longtemps que les femmes ne sont pas éduquées afin de pouvoir faire la même chose, on peut effectivement s'imaginer qu'une société où les deux sexes sont séparés et où c'est le sexe qui reçoit le plus d'éducation qui a le pouvoir politique peut être plus "pacifique" que lorsque ce n'est pas le cas.

Bien sûr, j'ai moi-même essayé de tout faire pour que les relations entre hommes et femmes dans ce mouvement de jeunesse se "normalisent" un tant soit peu, mais pour ce faire, je pouvais me baser sur ma propre expérience dans une autre ville, où j'avais vu des rapports homme-femme tout à fait différents de ceux dans ce village. Spinoza a-t-il eu l'occasion d'avoir de telles expériences? Rien n'est moins sûr. Si alors il décide de décrire le monde tel qu'il est (au XVIIe), je crois qu'on peut comprendre aussi bien le fait que son TP ne contient pas une sorte de Déclaration Universelle des Droits de l'Homme, que le fait qu'il dit qu'il vaut mieux que les femmes ne soient pas présentes au parlement etc.

Ulis a écrit :En ce qui concerne mon potentiel à vélo, qui est ma puissance maximum et qui est unique puisque l'expression de mon essence, il est, puisqu'il se mesure par des tests scientifiques, selon le mode de connaissance préconisé par Spinoza.

Spinoza avait très bien compris la notion de potentiel même s'il employait le terme de puissance.


Pour moi il s'agit ici d'un argument auquel pour l'instant tous les intervenants dans cette discussion se limitent, et dont j'ai essayé de montrer en quoi il me semble qu'il n'est absolument pas pertinent.

Tentative de résumer en quoi cet argument consiste et pourquoi il n'est pas pertinent.

L'argument commence par rappeler le fait qu'on sait tous ce que veut dire le mot "potentiel", nous-mêmes aussi bien que Spinoza. Ensuite, on prend ou bien une situation de la vie quotidienne ou bien l'un ou quelques passages de Spinoza, et on y applique la notion de potentiel, dans le simple but de montrer que cela marche, c'est-à-dire, que le mot "potentiel" peut à la fois garder son sens et être appliqué à telle situation ou tel passage.

Or, ce qu'il s'agit de démontrer, c'est quelque chose de beaucoup plus difficile: c'est l'idée que dans le monde spinoziste il y a des choses qui ne sont qu'en puissance, qui ne sont que potentiellement, c'est-à-dire qui ne sont pas encore en acte ou actuellement, et cela en tenant explicitement compte du sens que Spinoza a décidé de donner aux mots "actuel" et "puissance". Pour ce faire, il ne suffit pas de citer Spinoza ou d'injecter de nouveaux concepts capables de fabriquer un pont entre le spinozisme et une pensée qui se base sur l'idée de potentiel, il faut directement confronter l'idée même d'une chose "en puissance" avec ce que Spinoza dit du mot en question (potentia). C'est là que le problème commence, et celui-ci selon un tas de commentateurs est tel que quiconque qui prend la peine de se livrer à un tel exercice, est obligé de constater que non, tout lien entre la potentia spinoziste et un potentiel au sens courant du terme est absurde (et ayant "fait le test" moi-même, je ne peux qu'être d'accord avec eux).

Cela signifie que la meilleure façon de réfuter l'idée qu'il n'y a pas de choses "en puissance" chez Spinoza, c'est de directement réfuter les arguments qui fondent cette idée. Car c'est là-dessus que finalement le débat porte. Ou bien on est d'accord avec ces arguments, ou bien non. Si on n'est pas d'accord, il suffit de les réfuter explicitement pour que n'importe qui soit obligé de voir l'erreur (erreur ici dans l'interprétation d'un philosophe, car au niveau de l'interprétation les erreurs sont bien sûr possibles et même fréquentes) et donc d'accepter l'idée qu'il faut comprendre le spinozisme d'une telle façon qu'il y existe des choses "en puissance". A partir de ce moment-là, l'exercice auquel se sont livrés les intervenants dans cette discussion (trouver un moyen pour insérer des choses potentielles dans le spinoziste) devient tout aussi pertinente que nécessaire. Mais pour l'instant, ceux qui ont déjà réfléchi à fond à la question arrivent au résultat contraire ("non, il n'y a pas de choses en puissance chez Spinoza"), ce qui fait que, en l'absence de contre-arguments, on ne voit pas comment croire qu'il y a de l'"en puissance" chez Spinoza (à propos, j'avais dit ci-dessus que cette découverte avait été faite depuis au moins dix ans, mais je viens de trouver l'article auquel je pensais disant cela, et apparemment il date déjà de '93 (conférence que Bernard Rousset (fameux traducteur du TIE et l'un des meilleurs commentateurs français du spinozisme) a prononcée sur un colloque, intitulée (Les implications de l'identité spinoziste de l'être et de la puissance (paru ensuite dans Spinoza: puissance et ontologie, Editions Kimé 1994))).

Pour le dire autrement encore: depuis que nous avons entamé cette discussion, il me semble que je dois essentiellement faire sans cesse la même chose: répondre aux objections simplement en rappelant que montrer qu'on peut utiliser la notion de potentiel dans la vie quotidienne ou en lisant tel ou tel passage de Spinoza n'implique en rien que la définition spinoziste de l'essence par le mot de "puissance" laisse encore de la place pour des choses qui seraient "en puissance". Ce sont tout simplement deux débats différents. J'espère donc que ceux qui veulent maintenir la notion de potentiel, même aussi pour lire Spinoza, vont commencer à étudier les arguments contra et nous dire ce qu'ils en pensent, car à partir de ce moment-là on pourra vraiment examiner ensemble la vérité ou fausseté de cette idée même (= l'idée d'absence de choses en puissance dans le spinozisme), au lieu de supposer simplement qu'elle doit être fausse et d'essayer d'adapter le texte spinoziste à cette hypothèse.
Cordialement,
L.

PS: je réponds bientôt aux autres messages.

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Messagepar hokousai » 07 sept. 2009, 18:47

chère Louisa
je ne sais si cela a déjà été cité ( il me faudrait tout relire )

définitions ( début de partie 4)

7) par fin et cause de quoi nous faisons quelque chose j' entends l 'appétit.
8) par vertu et puissance j'entends la même chose c'est à dire : la vertu, en tant qu 'elle se rapporte à l' homme est l'essence même ou nature de l homme entant qu' il a le pouvoir de faire certains choses qui peuvent se comprendre par les seules lois de sa nature .


de plus à chaque fois que Spinoza parle d’aptitude à,il parle de potentiel(au sens courant actuellement )
par exemple prop 38 partie 4
ce qui dispose le corps humain à pouvoir être affecté de plus de manière ou ce qui le rend [b]apte à [/a]affecter les corps extérieurs ..etc ...

Maintenant est -ce que l’aptitude (ou potentialité )existe sans se manifester ( être en acte ) ? Probablement pas chez Spinoza . Elle n’existe pas hors de l’acte ….. alors elle existe dans l’acte , il n’ existe que des actes.

Je veux bien que le feu n’ ai rien d’une aptitude à brûler tant qu’il ne brûle pas (en acte )ni les yeux une aptitude à voir tant qu’il ne voient pas .
Mais si en acte le feu n’a pas l’aptitude à brûler ( c’est à dire une capacité ) alors il ne brûle pas .

Il n’ existe que des actes , certes , mais des actes intelligents
Alors c’est quoi l’intelligence si ce n’est pas anticiper (en vertu de notre nature)

hokousai

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Messagepar Louisa » 08 sept. 2009, 19:30

Sescho a écrit :Spinoza dit donc on ne peut plus clairement que les lois de la Nature sont l’essence de Dieu même. On peut sans doute préciser : de son mode infini et éternel le Mouvement, dont les choses singulières (corps, avec les pensées en miroir) sont les manifestations.

Dire qu’il n’y a d’essence que singulière chez Spinoza est donc de toute évidence faux.

D’abord il dit en deux endroits au moins (voir premiers extraits plus haut) qu’en fait seul Dieu a une essence. Il dit aussi qu’il n’y a rien d’autre que Dieu et ses modes, et en outre que dans ces modes il y a les modes infinis : Mouvement et Entendement infini.


Bonjour Sescho,

il faut savoir que si dans le spinozisme il n'y avait qu'une seule essence et si cela est "claire" et "évident", l'ensemble des commentateurs de Spinoza, du XVIIIe jusqu'à aujourd'hui, n'auraient rien compris du spinozisme, puisque tous admettent l'idée que chez Spinoza, chaque chose à une essence à elle (essence singulière), la différence entre l'essence divine et l'essence d'un mode étant précisément que l'une est infinie et l'autre finie, que l'une existe par soi et l'autre existe par la première.

Cela ne signifie pas nécessairement que ton interprétation est fausse (ce que je viens de dire ne se veut donc absolument pas ironique), cela signifie juste que avant que les autres puissent trouver eux aussi que cette interprétation soit "claire" et "évidente", il va falloir montrer en détail comment la déduire rationnellement du texte. Car si l'idée qu'il n'y a qu'une seule essence chez Spinoza est vraie, il faut qu'elle se déduise du texte en tenant compte de choses que pour l'instant aucun commentateur n'a déjà vu (alors que pendant des siècles des gens très intelligents ont consacrés toute leur vie à l'étude du spinozisme). La question est donc: quelle(s) serai(en)t ces choses que pour l'instant personne n'a vu, et qui permettent de réfuter l'idée que chez Spinoza l'essence est singulière et propre à chaque chose (qu'elle soit finie ou infinie)?

Encore une fois, je n'exclus en rien la possibilité que tu aies trouvé quelque chose de fort important et de révolutionnaire que pour l'instant personne n'a encore vu. Et si c'est le cas, tu pourras être certain que toute la communauté de recherche s'y intéressera et l'accueillera avec grand enthousiasme. Seulement, il faudrait maintenant expliciter le raisonnement qui te permet de dire cela, sinon on n'a pas les moyens de comprendre en quoi tous se seraient trompés à ce sujet. Dire que toi tu lis cela dans les extraits que tu cites ne suffit hélas pas. A cela on ne peut que te répondre qu'on lit ces extraits différemment, sans plus. Il faudrait pouvoir expliciter le lien qui permet d'articuler ensemble ces extraits et ton interprétation avant que des autres puissent y voir ce que toi tu y vois.

Sescho a écrit :Par ailleurs il est tout aussi clair que Spinoza considère les « essences de genre » - soit ce qui est commun à toutes les essences des choses singulières du genre, ou essence commune au genre -, prises dans toute leur généralité, comme des réalités (à défaut d’être des êtres réels.) L’argument monumental dans ce cadre n’est pas tant les commentaires de Spinoza sur les « notions générales » (ou « universelles », c’est la même chose : Spinoza parle d’idée générale à leur sujet), mais la démarche même de l’Éthique dans sa globalité, où elles apparaissent en masse (et pour cause : le singulier en tant que singulier n’autorise aucune démarche discursive ; et si cela permet un tel enseignement, c’est que c’est vrai quelque part, tout simplement.) Ou alors Spinoza est totalement incohérent, faisant le total contraire de ce qu’il affirme, et il est alors ridicule de se raidir sur quoi que ce soit à ce sujet.


comme déjà dit, à mon avis ce problème se résoud facilement en tenant compte du statut que Spinoza donne lui-même à l'Ethique, et qu'il explique dans la préface de la quatrième partie de l'Ethique. S'imaginer qu'il y a réellement des essences de genre parce que dans l'Ethique Spinoza parle régulièrement de "l'essence de l'homme", c'est oublier que la seule chose que Spinoza fait dans l'Ethique, c'est nous donner un "modèle" (exemplar) d'une nature humaine supérieure à ce qu'elle est réellement. Il nous dit même quel est le statut de ce modèle: simple moyen pour construire dans notre vie ce que nous, êtres humains, on désire construire. Tout comme le menuisier a besoin d'avoir d'abord un plan, un modèle d'une table dans sa tête avant de pouvoir en construire une. Ce modèle est un des instruments de travail du menuisier, sans plus. Cela n'implique en rien qu'il y a dans le monde, hors de sa tête ("hors de l'intellect", dans les termes de Spinoza) quelque chose comme des "tables idéales" correspondant à ces modèles, et que chaque table faite par l'homme copierait ou imiterait (toujours imparfaitement, bien sûr).

Que "le singulier en tant que singulier n'autorise aucune démarche discursive", comme tu le dis, ou, comme on le dit d'habitude en philosophie, qu'il n'y a de la science que de l'universel et non pas du particulier ou du singulier, c'est une idée qui a été inventée par Aristote, pour qui la science commence par la sensation corporelle, qui elle est capable de connaître le singulier, c'est-à-dire, les accidents, alors qu'il faut une "démarche discursive" pour pouvoir connaître la chose dans son essence, qui par définition chez Aristote est universelle.

Spinoza sur ce point renverse Aristote. Pour lui l'idée que nous avons d'une affection de notre Corps indique avant tout la nature de notre Corps, et ne permet pas de connaître adéquatement le corps extérieur qui vient de nous affecter. Pour pouvoir connaître réellement ce corps extérieur, il faut commencer par chercher les propriétés communes entre ce corps et le mien (2e genre de connaissance, la raison), pour ensuite pouvoir "s'élèver" à la connaissance adéquate de l'essence singulière de la chose, ce qu'on ne peut faire que par intuition intellectuelle et non plus par une démarche rationnelle/discursive. La singularité arrive ici donc au bout du chemin, si l'on veut, alors que pour Aristote elle est déjà là au début. Chez Spinoza c'est ce à quoi il faut aboutir, chez Aristote c'est ce qu'il faut laisser derrière soi pour connaître l'universel.

Sescho a écrit :Quand Spinoza dit que si l’essence d’un homme devenait fausse, alors celle de tout homme le deviendrait aussi, il est clair que voir l’essence comme uniquement singulière est faux aussi de ce point de vue : il n’y a pas de raison de supposer que les essences sont rangées en Dieu comme dans une penderie, comme déjà dit.


il dit cela à un endroit où il n'a pas encore introduit sa propre définition de l'essence, et cela non pas pour prouver qu'il y a une essence unique qu'on peut appeler "essence de l'Homme", mais pour prouver que la définition d'une chose ne contient pas le nombre de individus qui y correspondent. Il le dit donc pour montrer que la cause de l'existence d'un individu ne peut jamais être sa définition (sauf lorsqu'il s'agit de Dieu, bien sûr, or cela n'est pas le cas dans le passage en question). Les passages qui permettent de constater qu'il n'y a pas d'essence de l'Homme (ou de l'homme) dans la réalité spinoziste viennent après.

Sescho a écrit : Quand Spinoza dit que les sages jouissent d’un souverain bien identique pour tous les hommes, soit lorsqu’ils agissent en vertu des lois de leur seule nature (foncière), commune à tous les hommes (la nature – ou essence – humaine), on peut dire qu’ils sont identiques à quelque détail près. Ils ont alors atteint l’éternité qui échappe totalement à la chose singulière (en acte, c'est à dire en tant qu'existante, donc) en tant que singulière.


je crois que Spinoza dit exactement l'inverse: la sagesse commence par la compréhension de l'éternité de sa propre essence singulière (E5P31). Comme il vient de l'expliquer juste avant (E5P22), il s'agit bien ici d'une idée adéquate de l'éternité de hujus & illius Corporis humani essentiam, donc de l'éternité de "tel ou tel Corps humain.

Rappelons aussi que Spinoza n'identifie pas l'existence avec l'idée d'être en acte (cela, c'est de nouveau une idée aristotélicienne). Il dit explicitement et à plusieurs reprises que les choses singulières sont en acte ou actuelles de deux manières: en tant qu'elles existent dans le temps (cela c'est déjà ce que disait Aristote), mais aussi en tant qu'elles n'existent pas dans le temps (ce qui est contraire à Aristote, et est l'une des raisons pour lesquels il n'y a pas de potentiel chez Spinoza (le potentiel était précisément le mode d'être d'une chose qui n'est pas encore actuelle, alors que si les choses sont actuelles même quand elles n'existent pas dans le temps, le non actuel ou le potentiel devient inconcevable).

Sescho a écrit : Que penser, si on prend en intégriste le singulier en tant que singulier, de la réalité propre (pas celle de Dieu) d’une chose qui de toute évidence change en permanence tant soit peu (ce qui ne change pas chez Spinoza pour l’individu tant qu’il vit, c’est l’essence de genre) ?


simplement que durant notre vie nous sommes des êtres "composés" d'un tas d'Individus différents, être composé qui n'est plus du tout composé des mêmes Individus au début de "sa" vie qu'à la fin, mais que certaines cultures dont la nôtre ont décidé de considérer néanmoins comme "unité".

Ce n'est donc absolument pas parce que nous sommes plusieurs, dans le courant de notre vie, que les essences singulières des Individus que nous sommes successivement seraient elles-même instables et donc pas éternelles. L'un n'a rien à voir avec l'autre.

Sescho a écrit :Bref : les éternelles lois de la Nature sont l’essence même de Dieu. L’Éthique exprime bien des lois, et les êtres de raison sont des chosifications pratiques de lois, et donc à ce titre parfaitement réels.


André Tosel (professeur émérite de philosophie à l'université de Nice-Sophia Antipolis) appelle cela "l'imaginaire métaphysique du modèle". Je ne mentionne pas son titre académique pour suggérer qu'avec un tel titre, tout ce que la personne en question dit ou écrit doit être vrai (ce serait bien sûr absurde), mais pour signaler qu'il s'agit de quelqu'un qui a longtemps travaillé sur Spinoza et qui est donc arrivé à une certaine profondeur de lecture qui le rend intéressant d'essayer de le réfuter si c'est ce qu'on désire faire, alors qu'il dit dans le fragment que je vais citer d'une manière beaucoup meilleure que ce que je pourrais faire moi-même ce que je pense à ce sujet. Il s'agit d'un extrait de son dernier livre, paru en 2008 chez l'Harmattan, chapitre Poïétique de l'accomplissement humain.

Tosel a écrit :
"Désirant former une idée de l'homme qui soit comme un modèle de la nature humaine que nous aurions à visionner il nous sera utile de conserver ces vocables dans le sens que j'ai dit. J'entendrai donc par bon dans ce qui va suivre ce que nous savons avec certitude qui est un moyen de nous rapporhcer de plus en plus du modèle de la nature humaine que nous proposons. Par mauvais, au contraire, ce que nous savons avec certitude qui nous empêche de reproduire ce modèle."

Cette décision de la préface de l'Ethique IV fait problème dans la mesure où elle paraît valider une notion qui relève de la logique de l'imaginaire métaphysique, celle de modèle. Comment Spinoza la justifie-t-il? Quelle est sa place dans la constitution d'une individuation éthique qui exige la critique des illusions de la subjectivité?

L'IMAGINAIRE DU MODELE ET SON EFFICACE METAPHYSIQUE.

Ce que Spinoza lui-même nomme sa philosophie se construit dans et par une critique qui est une genèse déconstructive de la problématique et des concepts de la métaphysique. La notion de modèle est une notion centrale et un opérateur de l'imaginaire métaphysique. (...) La première partie de l'Ethique, le De Deo, nous montre comment faire l'effort inouï de penser la nature des choses du point de vue de la nature des choses mêmes, c'est-à-dire de cette "chose" qu'est le processus de la production des choses singulières. La première leçon de philosophie est une leçon de chose, non pas de la chose en soi sujet d'une production qui se modèlerait sur le modèle d'un sujet artisan se donnant un modèle de son agir à partir des réalisations déjà faites, mais de "chose", du réel saisi en sa neutralité et son indifférence à l'égard de toutes les choses qui s'effectuent en lui. (...) La notion de modèle ne concerne que certains modes finis, non le tout substantiel de l'être. Elle relève alors d'un point de vue que ces modes peuvent prendre sur eux-mêmes (...). La notion de modèle est relationnelle; elle est intra-modale, non substantielle. Elle ne peut, en effet, faire l'objet de quelque attribution que ce soit par projection de propriété modale à la substance, à la nature naturante, sous peine de tomber sous le coup de la dénonciation spinozienne de l'illusion finaliste.
La notion de modèle renvoie originairement à l'expérience humaine de la production, ou poièsis, qui est une expérience déterminée et limitée aux seuls hommes. Elle n'a de sens univoque que pour cette expérience modale régionale, et il ne convient pas de l'ériger en notion générale valant pour la nature des choses pensée en son en soi. Les hommes ont le pouvoir de produire des objets utils en transformant selon certains procédés les choses de la nature en fonction de leurs besoins. Ils peuvent juger de la confirmité des moyens dont ils disposent à la fin qu'ils visent en se représentant uen forme préalable à la production visée - par exemple un édifice - : c'est cette forme qui est le modèle ou exemplar et elle inclut en elle le plan des opérations nécessaires à la production déterminée de l'édifice. Cette expérience de la poièsis contient et légitime tout à la fois un jugement de perfection ou d'imperfection: le produit est parfait ou imparfait selon qu'il est conforme ou non à ce modèle dont il lui faut se rapprocher. Ce jugement d'évaluation pragmatique est objectif en ce qu'il se réfère à des conditions effectives que chacun peut constater et reproduire. Mais cette objectivité est limitée en ce qu'il n'est nullement question de connaître en profondeur les choses intervenant dans cette fabrication. Il suffit de connaître le plan réalisé dans une prempière opération productive et de lui comparer les édifices construits par la suite. Ceux-ci sont conformes ou non à ce plan devenu image de comparaison, mais cette conformité pas avec un jugement portant sur la chose en elle-même. Il s'agit d'une relation, toujours approchée par ailleurs, de copie à modèle qui ne prétend pas se poser en jugement de la chose même. (...)
Or, il y a un imaginaire de la poièsis, une poétique fantastique de l'art poétique-artisanal. Cet imaginaire consiste à décrocher la notion de modèle de sa sphère hujmaine de validité et à imaginer que la nature en sa totalité se règle sur l'art humain et se donne des modèles généraux à imiter en ses propres produits. Le modèle projette sur la nature des choses en sa totalité et en son universalité la structure d'une expérience modale, régionale et particulière. On compare les choses naturelles qui ne sont pas le produit de l'art à des modèles généraux issus de cette sphère et on postule une perfection ou imperfection des choses de la nature en fonction de leur conformité à ces modèles devenus valeurs en soi. L'IMAGINAIRE DU MODELE S'INSCRIT DANS LE DELIRE FINALISTE QUI FAIT DE LA NATURE UNE TECHNIQUE, UN ART SURNATUREL PROPRE A UN ARTISAN DIVIN. Un mode d'imaginer issu d'une expérience pratique modale-humaine, la technique poïétique, devient un déterminant constitutif de la nature des choses identifié à la poièse d'un artisan ou poète superlatif. La nature se voit assimilée à un opifex maximus.

La préface de l'Ethique IV récuse l'exemplarité comme catégorie ontologique:
"Il ne paraît pas qu'il y eut d'autre raison pourquoi l'on nomme parfaites ou imparfaites les choses de la nature, c'est-à-dire non faites par la main de l'homme; les hommes, en effet, ont accoutumé de former tant de choses naturelles que des produits de leur art propre, des idées générales qu'ils tiennent pour modèles; ils croient que la nature elle-même y a égard (suivant leur opinion elle n'agit jamais que pour une fin) et se les propose comme modèles."

On ne peut prédiquer de la nature saisie en son dynamisme autoproducteur nulle valeur de perfection ou imperfection. La notion de modèle n'a de validité univoque que dans le cas particulier où l'on connaît la pensée de l'artisan, son intention de produire telle oeuvre pour satisfaire tel besoin, où l'on peut comparer l'oeuvre produite avec le but visé, et déterminer la convenance entre résultat et visée. HORS DE CETTE COMPARAISON, LA NOTION DE MODELE SE PRETE A UNE EXPLOITATION IMAGINATIVE QUI APPARTIENT AU DELIRE FINALISTE PROPRE A LA SUPERSTITION. TOUTES LES CHOSES DE LA NATURE SONT SUPPOSEES ETRE FORMEES A PARTIR D'IDEES GENERALES QUI SONT DES MODELES REGLANT LEUR PRODUCTION.
Le passage à la limite de la pratique poïétique du modèle technique est à l'origine des normes générales de perfection et d'imperfection; il interdit la vera cognito rerum puisque désormais il suffit de comparer la ressemblance de ces choses à leur modèle pour les connaître selon cette seule relation, ET DE CONFONDRE AINSI LA CONNAISSANCE DE l'ESSENCE DES CHOSES AVEC L'EXISTENCE DE JUGEMENTS DE VALEUR DOTES D'UNE EFFICACITE TECHNICO-PRODUCTIVE LIMITEE, MAIS HYPERBOLISEE. Des modes d'évaluation qui sont effectifs en tant que liés à des schèmes opératoires limités sont promus au rang de concepts adéquats. DES MODES D'IMAGINER PRODUISENT DES ETRES FICTIFS, DES FICTIONS QUE L'ON REALISE: DES MODES D'ACCOMPLISSEMENTS DU DESIR SE PRENNENT POUR LES COMPOSANTS ESSENTIELS DE LA REALITE. Notre poiéticité naturelle devient la mesure de la réalité alignée sur la croyance en des degrés de perfection d'imperfection ontologiques. "Les hommes ont accoutumés de former tant des choses naturelles que des produits de leur propre art des idées générales qu'ils tiennent pour des modèles. Ils croient que la nature y a égard (suivant leur opinion elle n'agit jamais que pour une fin) et se les propose comme modèles.".
(...)
Sur le plan moral commun, l'imaginaire métaphysique du modèle s'explicite comme imaginaire axiologiques des normes absolues du Bien et du Mal. (...)


A mon sens, tout l'article explique très bien pourquoi les idées d'une "nature humaine" (ou "essence de genre" comme on a tendance à l'appeler aussi sur ce forum) qui existerait réellement ne sont pour Spinoza que des êtres de fiction. La même idée peut en revanche devenir très utile lorsqu'on l'utilise pour ce qu'elle est: simple instrument, extrapolation de ce que les hommes semblent avoir en commun, qui peut nous aider à devenir plus heureux à condition de commencer par reconnaître son statut purement fictif et instrumental.

Inversement, il faudrait réussir à réfuter Tosel ou à expliquer comment interpréter la préface de l'E4 autrement si l'on veut réussir à faire de la nature humaine une essence qui existe réellement hors de notre intellect. Pour l'instant, je ne vois pas très bien comment le faire. En tout cas, comprendre l'essence de l'homme comme "modèle", comme le dit Spinoza, cela implique encore une fois que cette essence n'est pas l'un ou l'autre "potentiel" qu'il s'agira d'actualiser. En Dieu toute essence est toujours entièrement actuelle, et hors de Dieu il n'y a rien. C'est notamment parce qu'il n'y a pas d'essence de l'homme en général dans la nature (le spinozisme est un nominalisme) que celle-ci n'est pas à actualiser non plus.
Enfin, ceci pour ce qui concerne les arguments qui m'ont convaincus moi, pour l'instant. Si quelqu'un voit un moyen pour les réfuter, ce serait intéressant.
Cordialement,
L.

PS: je corrige les fautes d'orthographe etc. sous peu ...

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Messagepar Louisa » 08 sept. 2009, 19:39

Hokousai a écrit :de plus à chaque fois que Spinoza parle d’aptitude à,il parle de potentiel(au sens courant actuellement )
par exemple prop 38 partie 4
ce qui dispose le corps humain à pouvoir être affecté de plus de manière ou ce qui le rend [b]apte à [/a]affecter les corps extérieurs ..etc ...

Maintenant est -ce que l’aptitude (ou potentialité )existe sans se manifester ( être en acte ) ? Probablement pas chez Spinoza . Elle n’existe pas hors de l’acte ….. alors elle existe dans l’acte , il n’ existe que des actes.


Cher Hokousai,

c'est pour pouvoir expliciter ce genre de malentendu que Bardamu il y a quelques jours avait rappelé les définitions de potentiel et potentialité telles qu'elles figurent dans le dictionnaire.

Le potentiel, au sens d'une capacité, doit bel et bien être en acte avant de pouvoir actualiser une chose x qui aussi longtemps que la capacité ou puissance (en ce sens précis) ne l'actualise pas reste "en puissance" d'existence, reste donc potentielle (au sens de possible mais pas encore existante). Cela, pour autant que je sache, est le cas pour toute pensée qui utilise la notion de potentiel (voir la fameuse formule d'Aristote qui dit que l'acte précède la puissance).

Dire qu'il n'y a pas de potentiel chez Spinoza, en revanche, ce n'est pas dire qu'il y aurait quelque part une capacité qui elle-même serait "en puissance" (qui ne serait pas encore actuelle ou en acte), c'est dire qu'il n'y a pas de choses "à actualiser".

Si X est la capacité/puissance, et Y la chose que X va actualiser, dire qu'il n'y a pas de potentiel dans le spinozisme n'est pas seulement dire que X est en acte (là-dessus, tous sont d'accord, aussi bien ceux qui veulent penser en termes de potentiel que ceux qui laisser tomber cette idée), c'est dire en plus que Y est toujours actuelle.

C'est pourquoi on ne peut pas simplement dire que "à chaque fois que Spinoza parle d’aptitude à,il parle de potentiel(au sens courant actuellement )", comme vous le dites, car c'est précisément ce qui est à démontrer, sachant qu'entre-temps (depuis une dizaine d'années) les commentateurs du spinozisme ont démontré exactement l'inverse.
Cordialement,
L.

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Messagepar Durtal » 08 sept. 2009, 22:47

Hokusai a écrit : si en acte le feu n’a pas l’aptitude à brûler ( c’est à dire une capacité ) alors il ne brûle pas .


La question reste, si j'ose dire, brûlante...

(encore faudrait-il qu'elle soit comprise)

D.


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