Bonsoir à tous,
avant de répondre au message de Bardamu (pg. 10), je vais quand même d'abord essayer de reprendre une partie du dernier (long mais intéressant) message de Miam (pg. 9). Sujet principal: la différence entre 'être une idée' et 'avoir une idée'.
En général, je crois que j'ai de plus en plus de difficultés de ressentir ce que signifierait pour vous (Miam donc) une 'essence' chez Spinoza. J'ai un peu l'impression que vous éliminez, ou au moins écartez cette dimension. Qu'en diriez-vous?
Je reprends ici le début de votre message, en y insérant quelques questions et remarques:
Miam a écrit :Le Mental est une idée composée, non une collection d’idées. L’idée qu’ « est » le Mental est la synthèse des idées qu’il « a ». Autrement dit il « est » la composition synthétique de ses parties et rien d’autre de même que la sphère est la composition synthétique d’un demi cercle et d’un mouvement rotatif. La sphère est ce mouvement même du demi-cercle comme le Mental est la synthèse dynamique des idées des affections de son Corps, idées qui se communiquent leur puissance selon un rapport constant. Et ces perceptions perdurent, se composant avec d’autres idées, tant qu’elles participent à cette synthèse en fonction de l’être actuel ou rapport synthétique du Mental.
La difficulté que j'ai avec cette interprétation, c'est que j'ai l'impression que cela réduit l'essence de l'homme aux idées et donc aux affections qu'il a. Mais ces idées sont souvent le fruit de 'rencontres fortuites'. Comment peuvent-elles constituer l'essence de l'homme? L'idée de cette pomme-ci, constitue-t-elle mon essence? Ou l'essence de mon Esprit? Cette conclusion me semble quasiment inévitable si vous 'réduisez' l'idée que je suis aux idées que j'aies.
Miam a écrit :Vous avez écrit :
« Tout cela via des affections de mon corps.
Donc: la distinction cruciale ne peut, à mon avis, qu'être exprimé par ce que j'ai écrit littéralement: nous sommes l'idée qui exprime notre essence (telle qu'elle est en Dieu), et nous avons des idées, qui ont les affections de notre corps comme objets, et qui peuvent, le cas échéant, faire référence à d'autres corps, comme chose qui est désignée par cette idée (pomme, ordinateur, etc). »
Vous distinguez par là il me semble le mode du penser de l’être objectif qui le constitue, l’idée de son Corps. Cela je le fais aussi. Mais plutôt que de dire arbitrairement qu’il s’agit d’idées différentes, je remarque que l’une « constitue » l’essence de l’autre qui est son « expression ». C’est la même idée, mais l’une selon la puissance d’agir et contenue dans l’attribut, l’autre selon la puissance de penser et qui suit de l’idée de Dieu puisque la puissance de penser est l’application de l’attribut pensée sur tous les attributs. D’une part le Mental exprime Dieu comme puissance d’agir. D’autre part le Mental exprime, non pas son essence, mais l’être objectif qui constitue son essence en fonction de la puissance de penser de Dieu. Autrement dit Dieu « constitue » par sa puissance d’agir d’une part et par sa puissance de penser d’autre part et en même temps. Aussi, notre Mental n’exprime pas « notre essence telle qu’elle est en Dieu » mais se rapporte à Dieu (ou l’exprime) en tant que… et ce « en tant que » dépend du genre de connaissance, c’est-à-dire de la manière dont l’être objectif le « constitue ».
Ici, j'ai des difficultés à concevoir le Corps comme ce qui constitue l'essence de l'Esprit. Le Corps, c'est le premier objet de l'Esprit, mais il me semble qu'aussi bien le Corps que l'Esprit ont leur propre essence. L'essence du Corps doit être de l'ordre de l'Etendue, et celle de l'Esprit de l'ordre de la Pensée. Toutes les deux, elles font partie de mon essence à moi, en tant que cette essence s'exprime dans ces deux attributs différents.
D'ailleurs, je croyais que tout au début, on était d'accord de dire qu'un mode ne peut pas exprimer un autre. Comme mon Esprit pourrait-il alors 'exprimer' mon Corps, comme vous semblez l'écrire ici?
Miam a écrit :Vous avez écrit:
« Je ne crois pas du tout que du coup, il faut croire que la relation entre l'idée et son objet soit, chez Spinoza, représentative. Ce n'est pas parce que Dieu a une idée de notre essence, idée qui clairement n'est pas représentative, puisqu'il EST cette idée, que dès lors toutes les idées que nous avons dans notre Esprit deviennent représentatives! J'ai l'impression que les rares fois que Spinoza utilise le mot 'repraesentari', qu'il parle d'une façon humaine de désigner des choses, pas de la relation entre l'idée et son objet (l'idée enveloppe son objet, ce qui me semble être très différent). »
Je pensais que l’ « idée qu’il est » était l’idée de la chose et l’ « idée qu’il a », l’idée de l’objet. Maintenant vous dites que toutes les idées d’objet ne sont pas représentatives. Alors je ne comprend plus très bien. Je suppose que cette « idée qu’il a » doit être selon vous représentative puisque si cette idée n’ « est pas » une forme, elle doit bien être une « représentation » (un contenu représentatif, une réalité objective) que « j’ai ». Toutefois ici vous dites que le rapport de l’idée à l’objet n’est pas toujours ( ?) une représentation. Alors comment voulez-vous que je comprenne ?
Oui, c'était bien d'avoir fait cette remarque parce qu'elle montre, à mon avis, un peu plus clairement où se trouve le malentendu entre nous (malentendu dans le sens où j'ai l'impression que ce que je voulais dire n'est pas tout à fait passé comme je voulais; et ce n'est qu'en vous lisant que je m'en rends compte).
Le problème repose, à mon avis, toujours sur la distinction objet-chose. Pour moi, elle est très importante dans ma lecture actuelle de Spinoza, et je n'ai pas l'impression que j'arrive à vous faire ressentir cette différence telle que je la conçois. Ce que vous écrivez permet une nouvelle entrée dans le même sujet, donc j'essayerai de l'aborder via la voie que vous ouvrez ici.
Est-ce que 'l'idée qu'il est' est l'idée de la chose, et 'l'idée qu'il a' l'idée de l'objet? Ce 'il' me semble trop vague pour pouvoir répondre, mais sinon, je dirais en effet: non, pas du tout. Ce n'est pas là que se situe la différence entre objet et chose.
A mon avis, un objet ('obiectum', parfois 'ideatum'), c'est toujours:
1) une affection du Corps
2) qui est 'enveloppée' par une idée.
Tandis qu'une chose ('res', parfois 'res naturales'), cela n'a rien à voir, de premier abord, avec tel ou tel attribut (ce n'est donc ni lié à une idée, ni a un pouvoir d'affecter un corps), c'est juste 'ce dont il est question'. Ca peut donc être de tout (un corps extérieur, une idée, une affection, une idée d'une idée, une essence, etc). Il s'agit de désigner le sujet duquel Spinoza veut parler. C'est tout.
Alors, moi, en tant que chose singulière, je suis une essence singulière, c'est-à-dire je fais partie de Dieu. Cette essence s'exprime dans l'attribut de la Pensée via mon Esprit, et dans l'attribut de l'Etendue via mon Corps. De cette essence, Dieu forcément en a une idée. C'est l'idée que je suis. Puis, l'idée qu'est mon Esprit (qui n'est déjà plus l'idée que je suis), c'est une idée qui a comme objet mon Corps. Et en effet, c'est une idée composée, composée de toutes les idées de toutes les affections de mon Corps. Parmi ces idées, certaines sont 'représentatives' dans le sens courant du mot (comme l'ajoute quasiment toujours Spinoza, quand il utilise ce mot), c'est-à-dire certaines idées n'enveloppent pas seulement leur objet, qui est une affection de mon Corps, mais enveloppent dans cet objet également la nature d'un corps extérieur. Traditionnellement, on a toujours dit que l'idée 'représente' ce corps extérieur. Et j'ai l'impression que Spinoza, pour qui chaque imagination comporte sa partie de réalité, ne veut pas du tout jeter ce terme. Il faut juste y ajouter quelques autres idées que le mettent à sa juste place: si on croit que l'idée 'représente' un corps extérieur dans le sens où ce serait une copie plus ou moins fiable de ce corps, on se trompe. L'idée n'est pas du tout une copie de ce corps, car le 'contenu' de cette idée, c'est surtout notre propre Corps! L'objet, ce n'est donc pas du tout le corps extérieur (la chose représentée par l'idée), mais c'est une modification de notre Corps à nous! Cette idée enveloppe, d'une certaine manière, l'idée que cette chose ou ce corps extérieur EST, c'est-à-dire l'idée de son essence ou de sa nature, mais le problème, c'est que cette nature nous apparaît mélangée avec celle de notre propre Corps, donc nous n'avons pas du tout une idée claire de ce que cette chose ou ce corps extérieur EST. Nous ne la ressentons que dans la mesure où elle est capable d'affecter notre Corps à nous, et évidemment que là, l'essence de notre Corps joue également un rôle.
Une idée 'représentative', ce serait donc juste une idée qui enveloppe aussi bien la nature de notre Corps que celle d'un corps extérieur. Mais comme il s'agit d'une relation d'enveloppement, et plus du tout d'imitation ou de copie, le terme 'représentative' a perdu toute sa force. Il ne sert juste encore à signifier qu'on parle d'une idée qui n'est pas juste une idée de notre Corps en soi, mais qui est également idée de quelque chose hors de nous. L'idée qui se trouve dans mon Esprit et qui est idée de cette pomme-là, représente cette pomme-là, mais a comme objet l'affection de mon Corps, qui enveloppe aussi bien la nature de mon Corps que celle de cette pomme-là. J'ai donc réellement accès à la chose (contrairement à ce que développe Kant), mais cela que dans un mélange avec mon propre Corps, donc jamais clairement dans l'essence qu'elle est, ou dans l'idée qu'elle est (la pomme). Tout comme je n'ai pas d'accès à l'idée que je suis, mais seulement aux idées que j'ai.
Sauf, évidemment, quand je me trouve au niveau de la connaissance du 3e genre, où j'ai bel et bien accès aux essences.
Miam a écrit :
Ensuite, entendons-nous sur le terme de « représentation ». Que Spinoza conteste-t-il dans le représentationisme cartésien ? Que l’idée est un tableau muet et n’affirme pas son objet. Que l’idée est un simple « contenu » et n’est pas, par l’affirmation qui lui est essentielle, liée à son objet. L’idée de Dieu et les êtres objectifs qui en suivent ne sont pas « représentatives » au sens cartésien, mais elles ne se délient pas de leur objet, c’est-à-dire au minimum d’un être formel. Et c’est justement parce que l’être objectif n’est pas une représentation qu’il doit avoir un objet, à savoir être l’idée d’un être formel, fût-il celui d’une chose qui ne peut être dite exister. Je ne vois pas du tout les êtres objectifs comme des « représentations ». C’est plutôt vous qui distinguez l’idée comme mode et l’idée comme être objectif comme si ces dernières étaient des représentations. Ou qui distinguez certaines idées « représentatives » parmi ces êtres objectifs (voir paragraphe précédent).
J'ai des difficultés à comprendre le sens que vous utiliser pour les expressions 'être objectif' et 'être formel'.
Comme déjà dit, j'ai trouvé moi-même très intéressant la définition qu'en donne Bernard Rousset, et c'est dans ce sens-là que je les utilise moi-même (B. Rousset dans 'Spinoza. Lecteur des
Objections faites aux
Méditations de Descartes et de ses
Réponses').
Rousset a écrit :"La tradition scolastique et la philosophie cartésienne emploient deux mots se rattachant au substantif objectum, l'adjectif objectivus ... Objectum sert à désigner la chose elle-même, res, mais en tant qu'elle est perçue dans une idée ... ; cet objet perçu peut être une chose corporelle, matérielle, étendue, mais aussi être une idée, dans la mesure où une idée peut être elle-même l'objet d'une idée ... .
Jusqu'ici, selon Rousset, tout le monde (scolastique, Descartes, Spinoza) est d'accord. Mais après, chacun va donner un sens spécifique, lié à son propre système philosophique, à cette perception. Chez Descartes, cette perception est de l'ordre d'une 'représentation' qui va clairement dans le sens d'une copie. Chez Spinoza - et c'est là une de ses grandes innovations épistémologiques, il me semble - cette perception n'a plus rien à voir avec une représentation, mais désigne une affection de son propre Corps par un corps extérieur, puis l'idée de cette affection.
Chez Descartes, l'être objectif d'une chose, c'était en effet l'idée que moi je me fais de la chose (et il me semble que c'est dans ce sens que vous utilisez également la notion d'être objectif). Mais chez Spinoza, cela change. Quand il parle de l'être objectif d'une chose, il ne parle plus du tout essentiellement de la personne qui a l'idée de cette chose, mais de cettee CHOSE MÊME, EN TANT QU'ELLE EST EXPRIMÉ DANS L'IDEE qui est son essence telle qu'elle est dans l'attribut de la pensée. Une chose EST donc toujours une idée, avoir de pouvoir avoir elle-même des idées, ou faire partie de l'objet d'une idée d'un Esprit humain.
L'être formel, par contre, c'est la chose dans sa 'réalité'. C'est ce qui constitue la chose dans son être même, voire son essence, hors l'attribut de la Pensée.
Donc, sur base de cela, je ne serais pas d'accord avec vous quand vous écrivez: "Et c'est justement parce que l'être objectif n'est pas une représentation qu'il doit avoir un objet, à savoir l'idée d'un être formel, fût-il celui d'une chose qui ne peut être dite exister."
A mon avis, aussi bien chez les scolastiques que chez Descartes et Spinoza, l'être objectif a un objet. C'est même ce qui définit l'être objectif. Et cet objet, comme toute chose (donc pris en tant que chose), a un être objectif (il est objet d'une idée) et un être formel (si cet objet est une affection de mon Corps, cet être formel se situe dans l'attribut de l'Etendue; si c'est une idée, l'être formel de cet objet se situe dans l'attribut de la Pensée). Que l'être objectif a un objet n'a donc, selon moi, rien à voir avec la question si l'idée d'un objet est représentative ou autre. Cela ne dit pas comment qualifier cette relation objet-idée. Cela dit juste qu'on va concevoir une chose en tant qu'objet d'une idée.
Voici donc ma question à vous: utilisez-vous l'être objectif et l'être formel dans le même sens (que je viens de définir), ou est-ce que vous voulez dire autre chose par là?
Miam a écrit :Comment pouvez vous dire que l’être objectif est une chose alors que c’est l’idée de la chose ? Un être objectif n’est pas une modalité : il ne relève pas de la puissance d’agir à l’instar de la chose. Et si l’être objectif est selon votre expression aux consonances scolastiques, « la chose prise en tant qu’objet d’une idée », comment encore distinguer l’idée de la chose de l’idée de l’objet ?
J'espère donc déjà avoir répondu à cette question par ce que je viens d'écrire. Mais peut-être que ce n'était pas très claire. Prenons donc cette question encore une fois comme 'nouvelle entrée': l'être objectif d'une chose peut être cette chose conçue sous l'attribut de la Pensée, mais évidemment, l'idée qui en est le résultat, peut aussi être pris comme objet d'une deuxième idée. Ou cette idée peut être 'ce dont il est question' dans une phrase que j'énonce. Dès lors, cette idée devient elle-même 'chose'.
La distinction de 'l'idée de la chose' et 'l'idée de l'objet' se trouve à mon avis au niveau d'une signification différente de ce 'de'. L'idée d'une chose peut être l'idée qu'EST la chose (son essence exprimée dans l'attribut Pensée). Cela peut aussi être une idée que j'ai d'un corps extérieur, et alors la chose, c'est ce qui est représentée par cette idée (sachant que chez Spinoza, cette représentation n'a plus rien à voir avec une copie). Mais l'idée d'un objet, désigne l'idée qui enveloppe son propre objet (pas d'idée sans objet, ou, comme le disait Misrahi, une idée pense toujours quelque chose, donc ce qui caractérise l'idée, c'est d'avoir un objet). Une idée a toujours un objet. Pour Descartes, l'objet, c'est le corps extérieur en tant qu'il est perçu par un Esprit humain. Pour Spinoza, l'objet, c'est l'affection du Corps causé par le corps extérieur, contenant aussi bien la nature du Corps que la nature du corps extérieur.
Miam a écrit :Vous voyez bien que vous distinguez l’objet de l’idée et sa « représentation » ou des idées représentatives et d’autres non. Ce que je ne fais pas. Vous attribuez à Spinoza des idées (êtres objectifs) représentatives, alors que ce sont les corps qui chez lui représentent et le Mental (l’idée).
Je regrette, mais je crains que je ne suis pas d'accord. Ce ne sont pas les corps qui représentent, chez Spinoza, c'est bel et bien l'Esprit. Un exemple: E2P17 scolie (c'est moi qui souligne)
Spinoza a écrit :les affections du Corps humain dont les idées représentent des images des choses, quoiqu'elles ne reproduisent pas les figures des choses.
L'Esprit se représente quelque chose, quand il imagine. C'est donc une façon très spécifique d'être affecté (celle qui appartiens au 1e genre de connaissance). Mais cela n'empêche que notre Esprit a beaucoup d'idées qui viennent d'autres affections que celles causées par des corps extérieurs. Quand mon estomac secrète une peptide, mon Esprit en forme une idée (puisque de tout ce qui se passe dans mon Corps, l'Esprit s'en forme une idée, E2P17). Mais cette idée ne désigne pas vraiment un corps extérieur à mon Corps. Son objet est une affection qui n'enveloppe que mon propre Corps, et pas la nature d'un corps extérieur. Cette idée ne réfère donc à aucune chose. Elle n'est pas représentative.
Miam a écrit :Séparer la « res » de l’ « ideatum », c’est précisément faire de l’idée une représentation.
Mais ... comme affirmer cela, si c'est Spinoza lui-même qui utilise deux mots différents (res et ideatum), et cela clairement dans des contextes et significations différentes, et si on accepte que chez lui, les relations idées-objets ne sont pas représentatives ... ?????
Miam a écrit : Toute « res », en effet, est bien l’ « ideatum » d’un être objectif puisqu’il s’agit de l’être objectif de cette chose. Vous auriez pu comprendre que lorsque je dis « la pomme », il s’agit du mode étendu. Du reste c’est ce qu’on fait ici d’habitude. Vous jouez encore avec les mots car votre distinction entre chose (ou modalité) et mode ne joue pas ici. La pomme comme mode étendu et objet de l’idée est bien constituée par la puissance d’agir de Dieu qui s’exerce à la fois dans tous les attributs. La « chose pomme » (modalité) donc aussi. Par contre l’être objectif de la pomme relève de la puissance de penser. C’est là que se trouve l’écart et pas du tout entre la chose et l’objet-mode. Vous placez la distinction entre une idée de la chose et une idée représentative de l’objet (et j’aimerais bien que vous m’expliquiez cela à partir du texte de Spinoza) alors que je remarque seulement un décalage entre l’objet de l’être objectif et le mode de penser que cet être objectif constitue.
Je dois avouer qu'ici, je suis un peu étonnée. Ce que j'écris serait réductible à un 'jeu de mots'??? Qu'est-ce que vous voulez dire par là? Que vous ne pouvez pas vous imaginer que nous avons vraiment une interprétation différente, que nous essayons d'expliquer l'un à l'autre?
Bref, je ne comprends pas trop votre hypothèse de 'jeu de mots', hypothèse qui, j'avoue, me rend un peu triste.
En tout cas, ce serait dommage, selon moi, qu'on effacerait une éventuelle différence d'interprétation d'une telle manière. En ce qui me concerne, je préfère de loin comprendre comment vous ressentez la signification des mots 'chose' et 'objets' chez Spinoza que d'utiliser ce genre de 'joker' dans notre conversation. Mais évidemment, il est tout à fait possible que mon interprétation à moi ne vous intéresse pas trop. Dans ce cas, il suffit de me le dire directement, et évidemment que je respecterai cela sans aucun problème.
Sinon, 'revenons à nos moutons'. Si vous utilisez, dans une conversation sur Spinoza, l'expression 'la pomme', je la lis comme si vous parlez de la chose 'pomme'. Cette chose s'exprime aussi bien dans un mode de l'Etendue que dans un mode de la Pensée, mais je ne vois pas pourquoi déjà privilégier l'Etendue? Ou autrement dit: je n'avais vraiment pas compris que vous vouliez parler de la pomme en tant que corps. Désolée!!
Par contre, jusqu'à présent, je n'avais pas encore très bien compris ce que vous vouliez dire par 'modalité'. Ici, c'est plus clair. Pour vous, c'est donc la même chose que 'chose'?
Enfin, je ne suis pas du tout d'accord quand vous écrivez que je "place la distinction entre une idée de la chose et une idée représentative de l'objet". Pour moi, une idée représentative, c'est l'idée prise en tant qu'elle enveloppe également la nature d'un corps extérieur, et en tant qu'on veut traiter de l'idée dans sa relation avec ce corps extérieur (sachant, à nouveau, que cette relation n'est pas une relation de représentation, pour Spinoza, mais qu'il utilise ce terme que parce que c'est une certaine façon habituelle de parler). Mais je ne vois pas du tout ce que pourrait être une 'idée représentative de l'objet'. Quel objet? Je répète: dans ma lecture actuelle de Spinoza, l'idée a un objet (affection de mon Corps). Cet objet peut envelopper seulement mon propre Corps, ou bien également la nature d'un corps extérieur. Dans ce dernier cas, on peut, si on veut, parler d'une idée d'une chose, la chose étant alors ce corps extérieur. Mais encore une fois, cela n'est qu'une façon de parler. Si on veut parler de la pomme, c'est de la pomme en tant que chose. On ne veut pas tout le temps penser au fait que, en réalité, je ne connais pas l'essence de la pomme, mais je ne la connais qu'à travers de l'affection qu'elle provoque dans mon Corps.
Miam a écrit :Dans ce qui suit, vous oubliez que si la connaissance des êtres formels dans leur ordre causal relève bien du troisième genre de connaissance, il n’en va pas de même de leur idée confuse. Sans quoi nous n’aurions nulle idée de choses qui ne peuvent « être dites exister ». Or nous en avons, et cette idée est comprise dans l’idée de Dieu bien qu’elle ne suive pas d’elle selon l’ordre des causes (II 8). Il n’y a pas des idées pour le deuxième genre et des idées toutes autres pour le troisième. Il ne s’agit pas de différentes connaissances mais de différents genres de connaissance.
donc selon vous, la connaissaince du 3e genre, c'est quand même une connaissance de l'enchaînement causal de l'être des choses?
En fait, c'est ce que je croyais avant, mais en relisant le texte, je ne trouve cette notion de l'ordre causal qu'en association avec l'existence de la chose, et jamais avec l'essence de la chose. Ce qui me fait penser que cette connaissance du 3e genre n'a plus rien à voir avec la chaîne causale. Qu'en pensez-vous?
Miam a écrit :
«
Miam a écrit:
Et lorsque le Mental considère le Corps existant en acte par l’idée de ses affections, c’est par ces effets ou parties qu’il considère ce Corps. Dès lors on ne peut plus faire de différence entre la forme totale et les formes partielles (ou perceptions ici) qui la composent et demeurent présentes tant qu’une nouvelle forme ne vient pas l’exclure.
Je ne vois pas trop en quoi ces parties seraient des effets (le Mental ne cause pas le Corps, ni le Corps lui-même ses parties)? »
Si si : le Corps produit lui-même ses parties parce que le Corps n’est pas séparable de la synthèse de ses parties. Le Corps est un organisme. Le Corps est sa production elle-même et n’est rien d’autre. Il n’est pas ce pour quoi les parties se composent mais la composition dynamique de ses parties qui, du reste, changent à chaque moment. Le Corps est un rapport de puissance dynamique interne. Tout mouvement est au dedans à la faveur d’un mouvement venant de l’extérieur. Et les parties sont ses effets parce que cette puissance de production interne n’est pas séparable de la composition de ses parties.
Ici il s'agissait clairement d'un malentendu. Je croyais que vous voulez dire que ces parties étaient des effets de l'Esprit, mais comme vous l'expliquez ici, c'est le corps lui-même qui les produit. Dans ce cas, je ne peux qu'être tout à fait d'accord avec ce que vous écrivez.
Miam a écrit :
Vous avez écrit:
« Quand vous ne faites pas de distinction fondamentale entre la forme totale et les formes partielles, je crois en effet qu'on peut le faire, mais alors on est à mon avis en train de parler du point de vue du 2e genre de connaissance. »
Certainement pas : le deuxième genre de connaissance procède par notions communes, c’est à dire par une connaissance synthétique et synthétisante en rapport direct avec l’infinité intrinsèque de toute puissance et de toute cause. C’est dans le premier genre de connaissance que l’on distingue des parties individuées déliées de leur synthèse parce qu’on ne connaît pas par les causes mais par les effets, parties, ou propriétés (q.i.e.). Vous semblez ici en accord avec la vision « analytique » de Bardamu quant au deuxième genre de connaissance.
Je crains qu'il soit encore trop tôt pour me prononcer en faveur d'une conception analytique ou synthétique de la connaissance du 2e genre. J'ai l'impression de pouvoir comprendre ce que vous écrivez ici, et d'être plutôt d'accord.
Miam a écrit :
J’ai déjà expliqué ce que je crois être une différence de temporalité entre la puissance d’agir qui relève de la nature naturante et la puissance de penser qui relève de la nature naturée.
Je m'excuse, mais je n'ai pas encore pu lire vos 3 derniers messages en leur entièreté. Je n'ai donc clairement pas encore rencontré le passage où vous expliquez ceci. Désolée !
Miam a écrit :Vous avez écrit:
"leur ÊTRE OBJECTIF, autrement dit leurs IDEES, N'EXISTENT PAS, sinon en tant qu'il existe une IDEE infinie de DIEU"
Remarquez toutefois que l’idée de Dieu elle-même, Spinoza la fait « exister ». C’est un mode qui existe.
oui oui, jusque là on est tout à fait d'accord. Il y a bien le 'sinon', dans la phrase de Spinoza, donc il y a déjà une certaine forme d'existence.
Miam a écrit : Par conséquent c’est un mode qui dure.
je regrette, mais ici je crois que vous vous trompez. Je reprends le corollaire entier (E2P8):
Spinoza a écrit :De là suit qu'aussi longtemps que les choses singulières n'existent pas, sinon en tant qu'elles sont comprises dans les attributs de Dieu, leur être objectif, autrement dit leurs idées, n'existent pas, sinon en tant qu'il existe une idée infinie de Dieu; et quand les choses singulières sont dites exister, non seulement en tant qu'elles sont comprises dans les attributs de Dieu, mais en tant également qu'elles sont dites durer, leurs idées également envelopperont l'existence, par quoi elles sont dites durer.
Selon moi, Spinoza fait ici clairement la différence entre une existence sans durée, qui est en Dieu en tant qu'il est infinité, et puis une existence dans la durée. Il s'agit de deux genres d'existences différents. C'est distinction me semble crucial pour comprendre le mode d'existence de chose comme le 'cheval ailé' ou la tumeur inexistante.
Miam a écrit :
Partout et à Port-Royal également, « comprehendere » c’est être la loi d’un ensemble de choses qui se déroule en extension selon une succession.
qu'est-ce que vous voulez dire par Port-Royal? S'agit-il d'une signification du mot 'comprendre' propre à cette école? Si oui, est-elle mentionnée pe par Arnaud? Sinon, je vous serais très reconnaissante si vous pourriez m'indiquer l'origine de cette remarque potentiellement très intéressante.
Miam a écrit : L’idée de Dieu est la synthèse globale de tous les êtres objectifs qui découlent d’elle. L’attribut, au contraire, est la « matière » dans laquelle sont contenus tous les modes. Le mode infini est une synthèse, l’attribut est une matière expressive. Et c’est cet écart entre la puissance de penser et la puissance d’agir qui importe pour comprendre la théorie de la connaissance spinoziste.
Je croyais que chaque mode était toujours fini? Puis je dois avouer que je ne comprends pas trop l'écart que vous indiquez. Si vous l'avez l'impression que c'est crucial pour comprendre la théorie de la connaissance de Spinoza, cela m'intéresse en tout cas beaucoup.
Miam a écrit :
Vous avez écrit:
«
Ch.Ramond a écrit:
Spinoza distingue l'idée que l'âme est du corps, et l'idée que l'âme a du corps (II.18 cor). L'âme ne se connaît elle-même qu'indirectement, par la connaissance des affections du corps (II 23); cette connaissance étant inadéquate (II 24), l'âme n'a d'elle-même qu'une connaissance inadéquate: aussi longtemps qu'elle suit "l'ordre commun de la nature", c'est-à-dire, aussi longtemps qu'elle est déterminée par la "rencontre fortuite des choses", l'âme n'a donc pas l'idée qu'elle est (II 29 cor)."
Et où se trouve II 18 coroll. ?
Ah! Ca, c'est très bien vu!

Je n'ai pas été vérifier les références, vu que je lis Spinoza déjà toujours avec cette distinction en tête. Et voilà qu'en effet, le corollaire de l'E2P18 n'existe pas!! Il y a bel et bien un scolie, mais il ne dit jamais littéralement que l'âme A une idée du corps.
Miam a écrit : Je me fous de Ramond.
Je ne connais pas du tout ce Ramond, donc ce n'était pas une citation censée faire 'autorité'. C'était juste pour dire que je suis, pour l'instant, tout à fait d'accord avec cette interprétation-là (qui est aussi celle de Deleuze, d'ailleurs). Ce qui veut dire que pour l'instant, ça m'aide beaucoup, pour comprendre Spinoza, d'utiliser cette distinction. Mais libre à vous de la remettre en cause, évidemment! Seulement, avec ce que vous avez écrit jusqu'à présent, je n'en vois pas encore tellement la nécessité.
Miam a écrit :Le seul moyen pour le Mental de se connaître lui-même c’est de connaître son Corps via ses affections.
Vous ne croyez pas que cela ne vaut qu'aussi longtemps qu'on n'est pas dans le 3e genre de connaissance?
Miam a écrit :
Les idées des affections ne sont pas toutes passives puisqu’un affect est une affection, l’idée de cette affection et la transition conative qui l’accompagne. Or il y a des affects actifs. Donc il y a des idées adéquates d’affections. La seule différence c’est l’ordre dans lequel on situe cette idée de l’affection : soit l’ordre des causes, soit l’ordre des effets. Mais l’idée d’une affection du Corps n’est pas confuse a priori. Ramond n’est pas spinoziste : il campe un Spinoza mathématicien, discursif et cartésien, bref tout ce qui peut encore étayer la pensée moderne commune qu’on nous l’a enseigné à l’école. Il n’est alors en rien surprenant de voir les essences éternelles réapparaître avant même que ne soit gnoséologiquement constituée quelque essence.
oulala, ici vous allez un peu trop vite pour moi. Ramond ne spécifie pas s'il parle de la connaissance du 2e ou du 3 genre (ni Spinoza, d'ailleurs, dans les propositions citées). Vous diriez que même en ce qui concerne la connaissance du 2e genre, son interprétation ne serait pas spinoziste? Si oui: évidemment que cela m'intéresse de savoir ce qui vous fait penser cela.
Bon, je vais hélas devoir m'arrêter ici pour aujourd'hui, ce qui est très regrettable car la suite de ce que vous écrivez (les pages 6 à 9) me semblent également très intéressante. J'espère donc pouvoir les lire très prochainement.
Je dois avouer qu'à cause de votre hypothèse de 'jeu de mots', je ne sais plus trop comment vous perceviez mon engagement dans cette discussion, mais je voulais en tout cas vous remercier pour votre contribution, qui m'aide beaucoup dans ma lecture. Je ne peux donc qu'espérer que cela vaille également pour vous.
Cordialement,
Louisa