De la béatitude

Questions et débats d'ordre théorique sur les principes de l'éthique et de la politique spinozistes. On pourra aborder ici aussi les questions possibles sur une esthétique spinozienne.
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succube
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De la béatitude

Messagepar succube » 15 janv. 2004, 17:24

Dans sa définition de la béatitude , Spinoza ne s'éloigne pas tellement de la tradition classique . Comme chez elle , la béatitude reste le suprême état de joie, que doit procurer l'union avec ce qu'il y a de plus parfait , c'est-à-dire Dieu et qu'aucun autre bien ne peut procurer .Cet état de joie est l'effet de "la satisfaction même de l'âme, qui naît de la connaissance intuitive de Dieu" (Ethique IV, Appendice, chap. 4). Or si l'âme est attentive, elle ne peut qu'être frappée, dans les deux pensées , de la présence divine en toutes choses . Bien entendu, pour ce qui concerne notre philosophe c'est à travers sa conception de Dieu qu'il faut comprendre cette reconnaissance du divin , le corps singulier comme mode de l'étendue infinie et l'entendement comme mode de la pensée éternelle . Ainsi à travers la fleur fragile et singulière s'exprime la force vitale de la substance infinie et à travers l'âme humaine l'expression de l'éternité divine . Ce qui compte, c'est moins l'objet auquel s'applique la réflexion , car Dieu transparaît dans tous ses modes que sont les choses , que la nature de la connaissance , car seule la connaissance de troisième type dite connaissance adéquate mène à l'idée de Dieu comme cause unique .

Pour l'accession à cet état de béatitude ( le salut en termes chrétien) il y a bien entendu des obstacles , purement naturels et intellectuels, chez Spinoza et donc facilement contournables , alors qu'il s'y en ajoute de théologiques voire de dogmatiques dans la tradition chrétienne .Cette dernière a toujours eu quelque difficulté à qualifier l'état de béatitude , de joie, serait-ce une joie qualifiée de suprême ou d'éternelle , le terme joie trop lié au plaisir , paraissant inapproprié à définir le bonheur ineffable du saint ou du bienheureux mis devant la face divine et ceci d'autant plus que le salut devenait une affaire de l'au-delà , post mortem . Mais de plus , l'indignité coupable de la personne humaine depuis l'épisode du péché originel multipliait les obstacles qui enlevait toute efficacité à l'effort autonome de l'homme lorsqu'il s'agissait de se rapprocher par ses propres moyens de la vision divine, il y fallait, , avec l'intervention de la grâce , qui joue un rôle central et grandissant dans l'économie du salut , le secours de Dieu lui même .N'oublions pas que ces points et notamment celui qui a trait à la plus ou moins grande capacité pour l'homme à faire seul son salut ont été à l'origine de multiples conflits sanglants .

En gros on peut considérer que la tradition chrétienne se différencie , de plus en plus de la vision spinoziste et de ses héritiers en ce qu'elle n'accorde plus la place centrale à l'effort de la raison autonome , mais bien à la prière c'est-à- dire à ce qui sollicite l'intervention du divin , tout ceci n'étant évidemment possible que dans le cadre d'une conception d'un Dieu ayant, à l'image de l'homme, une volonté et une finalité . On voit combien la tradition chrétienne a pu évoluer ; partie d'une conception visuelle de la béatitude , obtenue le plus souvent par l'effort rationnel et l'élévation progressive de l'âme, rarement par l'effusion mystique , voie rationnelle directement issue du platonisme et à laquelle Spinoza reste très grossièrement fidèle , le nouveau christianisme introduit progressivement l'idée que c'est moins dans la recherche de la vision béatifique qu'il faut voir le salut que dans la disponibilité de l'âme à se laisser elle-même , envahir par le divin .Il y a dès lors un renversement absolu de perspective qui a pour effet de creuser un gouffre entre les deux courants de pensée où non seulement les voies et les méthodes mais aussi les concepts n'ont plus guère de parentée .Ce qui est recherché dans le nouveau christianisme , c'est moins les voies et les moyens pour l'homme d'accroître son amour pour Dieu que l'état d'humilité propre à recevoir l'amour que Dieu lui voue .

Une ultime étape est en train de voir le jour dans la spéculation théologique moderne ( Bultmann) associée au renouvellement des problématiques soulevées par la nouvelle philosophie de l'existence d' Heidegger et de Jasper poursuivie de nos jours par Lévinas et Ricoeur et ceci dans la suite du tremblement de terre naguère infligé au questionnement classique par Nietzche et Schopenhauer .La béatitude n'est plus l'opération intellective visant à écarter les obstacles à la compréhension de Dieu que suscitent nos illusions , ni même le gravissement d'une echelle de la perfection avec le secours de la grâce mais l'élan toujours renouvelé de l'âme à la recherche de son principe .Ce qui est recherché ce n'est plus une vérité en soi mais le sens que telle configuration du monde et du divin à pour l'homme concret et vivant . L'homme qui n'est pas un être au sens d'une objectivité permanente mais une existence toujours en équilibre instable entre un avenir aux possibles limités ( par le caractère et les contraintes extérieures ) et un passé solidifié , toujours éclatée dans les choses et le murmure du monde , toujours en danger de néant , s'épuise à justifier dans une situation donnée , d'instant en instant , en en appelant d'une manière angoissée à son principe, l' existence d'un soi propre que lui conteste par ailleurs la lourde nécessité du monde . L'homme , celui qui prétend avoir une âme unique , est une existence fragile toujours en danger d'objectivation, qui à travers toutes ses péripéties et ses échecs successifs , est mue d'un seul désir , découvrir à travers ses choix et ses décisions les signes de son élection en tant que soi propre . L'élection ,le salut ou la béatitude prennent alors un sens désormais plus précis très éloigné de la conception spinoziste comme de l'ancienne tradition chrétienne , celui de l'être justifié. Il resterait à voir quelles seraient les voies métaphysiques de cette justification et comment ces voies se coordonnent avec la recherche du principe de l'âme mais celà ne concerne plus le débat avec Spinoza .

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